Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre
Part 3
Nous ne savons rien de ce règne de Ptah, qui probablement, sitôt son oeuvre créatrice terminée, céda la place à son successeur Rà, le Soleil, le grand dieu d'Héliopolis et de la plupart des villes d'Egypte, chargé d'assurer l'existence et le développement de cette humanité primitive. Celui-ci, pendant son long règne, parcourait journellement ses domaines pour les constituer, les organiser et répandre sur ses sujets ses dons et ses bienfaits, mais tous ses efforts ne réussirent pas à lui attirer la reconnaissance de ces êtres primitifs, encore plus qu'à demi sauvages, ni même celle de ses descendants directs, les dieux, qui commençaient à se multiplier autour de lui. Ce roi-dieu était en une certaine mesure un homme, son grand âge l'avait considérablement affaibli, et, suivant les expressions pittoresques d'un texte égyptien, ses os étaient maintenant en argent, ses chairs en or, ses cheveux en lapis-lazuli; sa bouche tremblait, sa bave ruisselait vers la terre, sa salive dégouttait sur le sol. Profitant de cette décrépitude sénile, Isis, déesse de rang inférieur, employa les moyens les plus déloyaux pour lui arracher le talisman le plus précieux qui lui restât, le secret de son nom magique, grâce auquel elle comptait acquérir une puissance supérieure à celle des autres dieux. Les hommes eux-mêmes s'étant mis à conspirer contre leur débonnaire souverain, Rà se décida à faire un exemple, et après avoir consulté le conseil de famille, l'assemblée des dieux, il dépêcha Sekhet, la déesse à tête de lionne, avec ordre de les massacrer sans pitié, ce dont elle s'acquitta consciencieusement. La nuit seule l'arrêta dans sa course meurtrière, et Rà, contemplant le résultat obtenu, fut pris de pitié et résolut d'épargner le reste des humains; pour apaiser la déesse ivre de carnage, il fit mélanger de la bière et du suc de mandragores au sang des hommes et répandre à terre autour d'elle une quantité considérable de ce liquide. A son réveil, Sekhet aperçut ce breuvage, le but, s'adoucit, s'enivra et oublia ses victimes. Rà avait pardonné aux hommes qui se repentaient, mais, fatigué de régner, il abdiqua et choisit une retraite inaccessible sur le corps de la vache Nouït, déesse du ciel, sa fille; depuis lors, chaque jour, la barque qui le porte navigue sur les flancs de l'animal céleste pour se perdre à la nuit dans son corps même et reparaître le lendemain: le roi-dieu est devenu définitivement le dieu-soleil.
On discerne sans peine dans cette légende le souvenir d'un des cataclysmes qui bouleversèrent toute une partie du monde, comme ce déluge dont parlent les textes chaldéens aussi bien que la Bible, qui dévasta la Mésopotamie et les contrées avoisinantes tout au moins. Il était fort naturel que des désastres de cette nature fussent considérés comme le châtiment d'une humanité mauvaise et que, les dieux une fois apaisés, ils pardonnassent aux survivants et fissent avec eux un nouveau pacte, permettant à ces derniers de racheter leurs fautes par des sacrifices au lieu d'avoir à les expier par la mort des coupables. De même que Jahveh avait exigé de Noé un holocauste, Rà de même avant de monter au ciel, avait institué la coutume du sacrifice, première base du culte que les hommes devaient rendre aux dieux.
Nous ne savons que bien peu de chose du règne des deux successeurs immédiats de Rà; il y a d'abord son fils Shou, l'atmosphère, le soutien du ciel, qui finit sa carrière de roi en remontant au séjour des dieux pendant une tempête terrible, puis son petit-fils Qeb, le dieu-terre, sur lequel nous n'avons que des mythes obscurs et d'un intérêt des plus médiocres. Ces deux rois-dieux, dont le rôle est très effacé, semblent représenter une période de transition pendant laquelle l'humanité se reconstitue après un bouleversement comme celui par lequel elle avait passé. C'était au troisième successeur de Rà, monté sur le trône après que Qeb fut rentré dans son palais pour devenir dieu à son tour, c'était à Osiris que devait appartenir la tâche glorieuse de faire passer le genre humain de l'état barbare et sauvage à un état de stabilité relative, de faire franchir, non seulement à l'Egypte, mais même au monde entier, la première grande étape de la civilisation.
_Osiris et son cycle_
Fils aîné de Queb, le dieu-terre, et de Nouït la déesse-ciel Osiris personnifie en même temps la végétation, la nature fertile de l'Egypte et l'eau vivificatrice du Nil. De même que le fleuve répand continuellement la richesse sur l'Egypte, Osiris, à peine sur le trône, met tous ses efforts à améliorer la condition des hommes; ces sauvages qui vivaient isolés, en lutte perpétuelle les uns avec les autres, il les groupe, forme des tribus, des états, fonde des villes; à ces hommes qui trouvaient péniblement une maigre subsistance dans la chasse et les produits naturels du sol, il enseigne l'agriculture, il leur donne les instruments de labour, il leur montre la manière de cultiver les céréales et la vigne, bref il les fixe au sol et leur fournit les moyens, non seulement d'y vivre, mais de s'y développer. A côté de lui, sa soeur Isis, qui est en même temps sa femme, le seconde admirablement dans son oeuvre, et mérite que son nom soit resté inséparable de celui de son mari: pendant que celui-ci établit l'état et la cité, elle constitue la famille, en instituant les liens du mariage; elle déshabitue les hommes de l'anthropophagie et leur apprend à moudre le grain entre deux pierres et à en faire du pain; elle leur donne, avec le métier à tisser, les moyens de se vêtir, et emploie pour soulager leurs maux la médecine et la magie. Osiris institua encore le culte des dieux, régla les cérémonies et les liturgies, puis voyant le résultat obtenu par toutes ses innovations, il résolut de répandre ailleurs qu'en Egypte les bienfaits de la civilisation; il remit la régence à Isis et partit à la conquête du monde, conquête toute pacifique où il se soumettait les hommes par la persuasion et la douceur, voyage triomphal semblable à celui du Dionysos grec, à la suite duquel l'ordre et la richesse s'établissaient dans tous les pays.
Le dieu Set, auquel les Grecs ont donné le nom de Typhon, le propre frère d'Osiris, forme avec lui le contraste le plus absolu; on peut même dire qu'il en est l'exacte contre-partie: il représente non plus la terre fertile, mais le désert aride et brûlant, l'esprit barbare et sauvage à côté du génie bienfaisant, la réaction brutale cherchant à renverser les progrès de la civilisation. Tôt ou tard la guerre devait éclater entre deux êtres aussi dissemblables; en effet Set le rouge, jaloux de la gloire bien méritée que s'était acquise son frère jumeau, sans se révolter ouvertement contre lui, combina avec grand soin un piège perfide dans lequel Osiris tomba sans défiance: il l'enferma dans un coffre de bois et le jeta à la mer où il fut dévoré par les poissons, morceau par morceau, puis le meurtrier s'assit sur le trône de son frère, sans que personne songeât, au premier moment, à lui faire opposition.
Accompagnée de quelques dieux qui lui étaient restés fidèles, Thot et Anubis en particulier, Isis s'enfuit et se réfugia dans les îles marécageuses situées à l'extrême nord du Delta, puis elle entreprit de longues et patientes recherches pour retrouver les restes de son mari qu'elle espérait, en magicienne experte, faire revenir à la vie. Peu à peu elle finit par en rassembler tous les morceaux, sauf un, qui avait été dévoré par le poisson oxyrhinque, et réussit à reconstituer son corps; malgré tous ses efforts, elle ne put le rappeler à la vie, mais elle obtint au moins une compensation, celle d'être fécondée par lui et de mettre au monde un fils, qui devait devenir le vengeur de son père et le continuateur de l'oeuvre interrompue par le crime de Set. Le petit Horus grandit, soigneusement caché par Isis dans ses marais impénétrables, et son premier soin, dès qu'il eut dépassé l'âge de l'enfance, fut de rendre à son père les derniers devoirs; aidé d'Anubis, il embauma le corps dont il fit la première momie, et institua les rites funéraires qui devaient assurer au mort la vie d'outre-tombe.
Osiris était le premier roi qui eût été atteint par la mort, tandis que ses prédécesseurs étaient devenus dieux, de rois qu'ils étaient, sans cette brutale transition; grâce à la momification et surtout aux cérémonies qu'Horus lui consacra, il put enfin être déifié à son tour et jouir d'une vie nouvelle dans le séjour des morts où il était descendu; comme il avait été roi sur la terre il devint roi dans les enfers qu'il réussit à transformer, de même qu'il avait transformé le monde des vivants; son domaine particulier, les champs d'Ialou et les champs d'Hotpou, devint par ses soins un pays fertile et bien arrosé, au lieu d'être une sombre caverne, où le soleil de nuit vient à peine jeter pendant de fugitifs instants quelques rayons de lumière; c'est dans ce quartier privilégié de l'autre monde qu'Osiris reçoit ses féaux, les morts, qui viennent se présenter devant son tribunal, prémunis contre la damnation éternelle par les rites institués par Horus, et qui peuvent dès lors jouir d'une vie nouvelle, à peu près semblable à celle de la terre.
Tandis qu'il grandissait dans sa retraite, Horus se préparait à la lutte à outrance contre l'usurpateur: dès qu'il se sentit en force, il fondit sur lui avec impétuosité, escorté de ses fidèles, et fut tout de suite favorisé par le succès. Set, battu à plusieurs reprises, eut beau chercher à se sauver en se transformant, ainsi que ses compagnons, en monstres de toute sorte, tels qu'hippopotames ou crocodiles, il allait être anéanti définitivement, quand l'attitude équivoque d'Isis vint lui apporter un secours inespéré. La déesse, prise de pitié au dernier moment pour son ennemi et se souvenant qu'il était son frère, s'opposa à son écrasement, si bien qu'Horus, furieux contre sa mère, lui trancha la tête, ce à quoi, du reste, Thot remédia immédiatement en la remplaçant par une tête de vache. Tout eût été à recommencer entre les deux rivaux si Thot, s'instituant arbitre de la question, n'eût partagé le royaume en deux moitiés, dont il donna l'une à Horus, l'autre à Set.
J'ai cru devoir ne donner qu'un rapide résumé de cette partie de la légende qui en réalité, est beaucoup plus compliquée, étant le résultat d'une combinaison plus ou moins heureuse de deux mythes très différents l'un de l'autre et qui sont sans doute originaires, l'un de la Haute Egypte, l'autre du Delta. Le fils d'Isis et d'Osiris n'est en effet pas le seul à porter le nom d'Horus, et on trouve dans le panthéon égyptien une vingtaine d'Horus, sinon plus, d'origines très diverses. Il s'était formé autour d'un des plus importants d'entre eux, l'Horus d'Edfou, Hor Behoudit, divinité solaire, un mythe spécial qui raconte les péripéties d'une lutte analogue engagée avec un dieu du nord, nommé également Set. Nous avons donc, à côté du récit presque mythologique de la lutte perpétuelle du fleuve fécondant l'Egypte contre les empiètements de l'élément désertique qui peut être vaincu, mais non désarmé, une tradition toute différente qui a pour base les combats entre le sud et le nord, entre la population indigène et une tribu d'origine étrangère, mais de même race, qui cherchait à se fixer dans le pays, ces combats qui durèrent jusqu'au moment où Ménès réunit sous son sceptre toute la vallée du Nil. La conclusion même de l'histoire montre bien cette divergence d'origine, car si selon la légende osirienne, Thot donna à Horus le royaume du nord et à Set celui du sud, c'est justement le contraire que dit celle d'Edfou, où Horus devient roi de la Haute-Egypte, et Set roi du Delta. Cela explique aussi que le dieu Set, résultat d'une combinaison très ancienne de deux divinités absolument différentes d'origine, ait été, aux temps historiques, soit considéré comme un des grands dieux, placé à côté d'Horus et vénéré en conséquence, soit exécré comme un génie du mal, suivant qu'on le rattachait à l'un ou à l'autre des deux mythes.
Horus, le dieu à tête de faucon ou d'épervier, est devenu aux époques historiques le protecteur tout spécial de la royauté égyptienne; le Pharaon se considère comme son descendant direct, comme son remplaçant sur la terre, et pour mieux affirmer cette relation intime avec le dieu, le roi fait toujours précéder le premier de ses noms, dans son protocole officiel, par le nom même du dieu, devenu un titre. Pour s'expliquer cette conception du roi comme nouvel Horus, il faut se reporter à l'organisation primitive de l'Egypte à l'époque préhistorique, à sa division en tribus, qui sera étudiée plus loin; pour le moment, il suffira de rappeler que le plus important de ces groupes ethniques, celui qui assura peu à peu sa prépondérance sur les autres, celui d'où sortirent les premiers rois d'Egypte, était précisément celui qui avait pour emblème le faucon, emblème qui finit par se transformer en dieu Horus. Nous aurions alors simplement dans le mythe de l'Horus d'Edfou le récit légendaire de l'expansion progressive du clan du faucon, mythe qui plus tard se serait greffé, par suite de la similitude des noms, sur l'épilogue de la légende osirienne.
Les compagnons de l'Horus d'Edfou, ses principaux auxiliaires dans ses luttes contre Set, sont nommés les _Masniti_,--d'un mot qui signifie modeleur, ouvrier en métaux, aussi bien que piquier--qui sont artisans autant que guerriers; le dieu lui-même est armé d'une lance invincible, d'un épieu supérieur aux armes de ses adversaires, et qui lui assure la victoire. Ces données me paraissent être un souvenir de la découverte des métaux ou tout au moins de leur introduction en Egypte; c'est la tribu horienne qui les aurait connus la première et qui, par leur possession, se serait assuré la suprématie sur tout le pays. Dans le mythe parallèle d'Horus fils d'Isis, on ne trouve aucune donnée sur ce sujet.
La liste que donne Manéthon des rois-dieux, s'arrête à Horus fils d'Isis; il se borne à ajouter que la dynastie continua jusqu'à Bidis, personnage qui nous est entièrement inconnu, pendant une somme totale de 13.900 ans. Le papyrus de Turin était plus explicite, il indiquait pour chaque roi les années de son règne, et nous pouvons encore reconnaître, sur les fragments conservés, que Set occupa le trône pendant 200 ans, et Horus pendant 300 ans; puis venait Thot, qui régna 3.126 ans, et auquel succédait la déesse Maït, puis un nouvel Horus, dont la fin du nom est perdue. Avec Thot, le dieu des sciences et des lettres, on ne sort pas du mythe osirien, puisque nous le connaissons comme un des plus fermes soutiens d'Osiris lui-même pendant son règne, comme son assesseur au tribunal des enfers et comme l'arbitre entre Horus et Set, à la fin de la lutte. Ce règne de Thot n'a laissé aucune trace, mais il est à présumer, étant donné le caractère même de ce dieu, qu'il eut à continuer l'oeuvre de civilisation et surtout d'organisation et d'administration commencée par Osiris, interrompue par Set et rétablie par Horus. Le nom seul de Maït, déesse de la justice, parèdre de Thot, qui lui succède en qualité de roi d'Egypte, montre clairement qu'il s'agissait toujours de cette oeuvre de perfectionnement, moral autant que matériel, de l'humanité.
B. LES DYNASTIES DES DEMI-DIEUX ET DES MANES
Après cette période divine, qui est celle de la constitution du pays, il en vient une autre qui paraît n'avoir pas été moins longue, mais qui a un caractère diffèrent: ici on ne trouve plus une série bien nette de rois-dieux ayant chacun sa personnalité marquée, mais des groupes d'êtres dont le rôle nous échappe aussi bien que le nom, et dont les Egyptiens eux-mêmes n'avaient gardé qu'un souvenir vague, des demi-dieux d'abord, puis de simples hommes, qui peuvent se répartir en cinq dynasties, au dire de Manéthon; les fragments de Turin confirment en une certaine mesure son témoignage.
La première de ces dynasties mythiques, qui suivit immédiatement celle des dieux, se composait de demi-dieux qui régnèrent 1.255 ans en tout; les Egyptiens avaient conservé de ces souverains une liste qui était inscrite au papyrus de Turin, mais qui, à part un ou deux signes, a disparu entièrement aujourd'hui; cette liste devait se trouver aussi dans le livre original de Manéthon, mais les copistes ne nous l'ont pas transmise de façon très claire; les _Excerpta Barbari_ en ont conservé le premier nom, celui d'Anubis, et par là nous voyons que cette dynastie de demi-dieux se rattachait directement au cycle osirien, Anubis étant un fils d'Osiris et de Nephthys, son autre soeur, bien que celle-ci fût en réalité la femme de Set.
La liste de neuf dieux, telle que nous la trouvons dans la copie de Georges le Syncelle, paraît très corrompue, et elle contient des répétitions de noms de divinités figurant déjà dans la première dynastie et qui sont extrêmement douteux: on peut reconnaître en effet, à travers les formes grecques de ces noms, Horus fils d'Isis, Anhour, Anubis, Khonsou, Horus d'Edfou, Ammon, Thot, Shou et Ammon-Rà, ce dernier revenant donc deux fois dans la même série. Ce chiffre de neuf dieux nous montre tout au moins que cette dynastie formait, comme la première, une ennéade, calquée sans doute sur la deuxième ennéade des dieux héliopolitains, que nous connaissons très peu.
Ici je crois devoir intervertir l'ordre donné par Manéthon d'après la copie d'Eusèbe, qui place, après trois dynasties de rois-hommes, un groupe de mânes et de demi-dieux ayant régné ensemble pendant 5.813 ans; outre qu'il serait peu naturel de voir des êtres divins ou tout au moins semi-divins succéder à des hommes, nous voyons très clairement dans les fragments de Turin que ce sont ces derniers qui précédèrent immédiatement Ménès. La place normale de ces mânes semble donc être après la première dynastie des demi-dieux. On a reconnu dans ces _Nekyes_ ou mânes les _Khouou_ des textes religieux égyptiens, divinités secondaires qui constituent la troisième ennéade héliopolitaine, d'abord les quatre génies funéraires, les Enfants d'Horus, Amset, Hapi, Douamoutef et Kebhsenouf, puis un autre Horus, Khent-Khiti, et ses quatre fils.
Après les dynasties divines et semi-divines, calquées sur le modèle des trois cycles de dieux héliopolitains, et qui servent en quelque sorte de cadre aux souvenirs relatifs à ces époques très anciennes, Manéthon en énumère trois autres qui sont composées de rois d'une essence plus rapprochée de la nôtre, et considérés sans doute comme de simples hommes: d'abord ce sont des rois dont il n'indique ni l'origine ni le nombre et qui régnèrent en tout 1.817 ans, puis trente rois memphites, pendant 1.790 ans et enfin dix rois thinites, dont les règnes successifs durèrent 350 ans. Au papyrus de Turin, la division de cette période était un peu différente, et dans le fragment qui s'y rapporte, on peut reconnaître qu'il avait parlé de six dynasties au moins; les noms des rois n'étaient pas donnés, mais seulement la mention qu'ils s'étaient succédé de père en fils et que parmi eux se trouvaient sept femmes ayant régné; les chiffres, donnant la somme des années de chaque dynastie, sont trop mutilés pour que nous puissions en tenir compte.
C. LA CHRONIQUE LÉGENDAIRE
En résumé, toute cette période fabuleuse se divisait en plusieurs époques, celle des dieux cosmogoniques et organisateurs de l'humanité, celle des demi-dieux dont le rôle très effacé a plutôt un caractère transitoire, et enfin celle des hommes-rois; pour les Egyptiens eux-mêmes, les souverains à partir de la IIme dynastie, donc les demi-dieux, les mânes et les hommes formaient un seul grand groupe, celui des _Shesou-Hor_, ou suivants d'Horus, auxquels Manéthon attribue une durée totale de règne de 11.000 ans, tandis que les dieux eux-mêmes auraient occupé le trône pendant 13.900 ans. Cela donnerait pour tous les rois antérieurs à Ménès une somme de 24.900 ans, chiffre qui paraissait très exagéré à Eusèbe, aussi préférait-il adopter l'explication de Panodore, que ces années n'étaient autres que des années lunaires de 30 jours, des mois, ce qui réduisait donc la durée des rois mythiques à 2.206 ans. Cette interprétation fantaisiste est du reste dénuée de tout fondement, et l'on voit qu'au papyrus de Turin il s'agit bien d'années ordinaires, d'années solaires; si les chiffres ne sont pas ici exactement les mêmes que ceux de Manéthon, ils leur correspondent dans les grandes lignes. La somme totale des règnes est en effet ici de 23.200 ans au lieu de 24.900, et sur des chiffres pareils l'écart n'est pas très considérable; pour la période des Shesou-Hor, le papyrus compte 13.420 ans, chiffre équivalant à peu près à celui que donne Manéthon pour les dieux, et il est possible qu'il y ait eu une interversion dans un des documents qu'il avait entre les mains. La question a du reste peu d'importance pour nous, puisqu'il s'agit de chiffres absolument fantaisistes.
Les Egyptiens avaient donc au sujet de leurs origines une tradition qui nous paraît simple et pleine de renseignements précis, si nous la comparons à celles des autres peuples, souvent remplie de détails charmants et inutiles, de digressions qui nuisent à la clarté de l'ensemble, et font perdre facilement le fil conducteur. Ici c'est une légende pour ainsi dire quintessenciée, prenant le monde à ses débuts, l'humanité à sa création même, la suivant à travers les grandes commotions géologiques qui bouleversèrent la vallée du Nil avant le début de l'histoire. Nous pouvons, en coordonnant ces traditions, suivre les progrès, le travail lent, mais sûr, de la civilisation que les réactions brutales ne peuvent anéantir. Au commencement, ce sont les dieux qui dirigent le mouvement progressif de l'humanité qu'ils ont eux-mêmes mis en branle, puis peu à peu ils s'effacent, passant la main à des êtres moins sublimes, moins éloignés par leur nature même de la race qu'ils ont à gouverner, et enfin à de vrais hommes, arrachés définitivement à la sauvagerie primitive et capables en une certaine mesure, après des milliers d'années d'efforts, de s'affranchir de la tutelle directe des dieux. Ces débuts des hommes furent obscurs et sans doute difficiles, et il fallut encore de longs siècles avant que l'un d'entre eux pût saisir d'une main ferme les rênes du pouvoir et donner à l'Egypte cette puissante organisation qui devait durer plus longtemps que celle d'aucun autre pays. Les rois locaux antérieurs à Ménès n'ont pas laissé de traces dans l'histoire, mais il est possible qu'un certain nombre de leurs noms aient été conservés: en effet, au premier registre de la pierre de Palerme, on voit représentés toute une série de personnages portant la couronne rouge, l'insigne des rois de la Basse Egypte, au-dessus desquels sont gravés quelques signes qui peuvent fort bien être des noms, mais des noms bizarres qui ne ressemblent guère aux noms égyptiens ordinaires. Seka, Khaaou, Taou, Tesh, Neheb, Ouazand, Mekha. Ce serait le seul document précis relatif à la fin de la période légendaire, à ces rois memphites dont parle Manéthon. Quant aux rois de la Haute Egypte, leurs compétiteurs, peut-être devons-nous en reconnaître quelques-uns parmi les monuments d'Abydos qu'on attribue généralement à la Ire dynastie: il s'y trouve en effet quelques noms de rois difficiles à lire et à identifier et qui peuvent appartenir à certains des prédécesseurs immédiats de Ménès.