Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre
Part 2
En plus des données des historiens anciens sur l'Egypte nous avons donc maintenant des documents qui proviennent du pays lui-même, documents innombrables mais de valeur très diverse, pouvant se classer en deux séries qu'on pourrait appeler, faute de meilleurs mots, les documents rétrospectifs et les documents contemporains.
Tandis que ces derniers ont une valeur plutôt spéciale et ne se rapportent qu'à l'époque ou même au règne d'où ils émanent, les premiers, peu nombreux il est vrai, mais d'autant plus précieux, sont de vrais résumés d'histoire, datant d'époques très diverses. Ce sont d'abord les listes monumentales, tableaux provenant de temples ou de tombeaux, où l'on voit un roi adresser son hommage à toute la série de ses ancêtres, représentés en général par leur nom seulement, par leur cartouche royal, et rangés dans l'ordre chronologique; ou bien c'est un prêtre donnant la liste des rois au culte funéraire desquels il était commis: telles les deux listes d'Abydos dont l'une est encore en place, l'autre au Musée Britannique, la liste de Saqqarah au Musée du Caire, et la Chambre des Ancêtres de Karnak à la Bibliothèque Nationale de Paris.
Le papyrus royal de Turin, écrit au commencement du Nouvel Empire, avait une importance bien plus considérable encore: il donnait non seulement la liste complète de tous les rois ayant régné sur l'Egypte, y compris les dynasties divines, mais encore le nombre d'années de chaque règne et souvent l'âge du roi à sa mort; en plusieurs endroits il y avait en outre, en guise de récapitulation, la somme totale des années que dura une dynastie. C'est une chronologie complète embrassant deux mille ans d'histoire, et qui devait être absolument intacte et entière au moment de sa découverte, mais dans ce temps là, il y a près de cent ans, on ne prenait pas les mêmes soins qu'aujourd'hui des objets découverts au cours des fouilles; l'on dit que Drovetti, grand collectionneur d'antiquités, ayant trouvé ce papyrus dans des travaux qu'il faisait exécuter dans les tombeaux de Thèbes, et ne pouvant naturellement en soupçonner la valeur, le prit aussitôt sorti de terre, le mit dans un flacon à large col qui se trouvait dans la sacoche de sa selle, et rentra chez lui au galop. Le manuscrit ne put résister à un traitement aussi violent, et à l'arrivée il ne restait plus dans le flacon qu'un tas de fragments de papyrus, plus petits les uns que les autres; c'est dans cet état qu'ils parvinrent, en même temps que le reste de la collection Drovetti, au musée de Turin, où Champollion, qui les retrouva au fond d'une boîte, fut le premier à en signaler l'importance. Grâce à une néfaste négligence, ce monument de tout premier ordre avait perdu beaucoup de sa valeur; néanmoins les fragments qui ont pu être rassemblés et rétablis dans leur ordre primitif donnent, malgré les immenses lacunes provenant de morceaux disparus, des renseignements si importants que le papyrus royal de Turin peut à juste titre être considéré comme la base de toute étude chronologique sur l'Egypte depuis son origine jusqu'à l'époque troublée des Hyksos, entre 2.000 et 1.500 avant notre ère.
Il existait quelque part en Egypte, probablement dans le temple d'Héliopolis, la métropole religieuse qui se trouvait à peu de distance du Caire, un monument d'une importance plus considérable encore que le papyrus de Turin, bien qu'il y fût question des cinq premières dynasties seulement. C'était une grande dalle de pierre sur les deux faces de laquelle étaient gravés, dans de petites cases rangées en longues lignes, tous les événements, importants ou non, qui illustrèrent le règne de chaque roi, depuis la fondation du royaume d'Egypte par Ménès; à chaque année était réservée une case et en regard on avait noté la cote maxima de la crue du Nil. Le jour exact de la mort de chaque roi et celui du couronnement de son successeur étaient scrupuleusement indiqués. Le destin n'a pas voulu que ces annales, les plus vieilles du monde, parvinssent intactes jusqu'à nous; le fragment conservé aujourd'hui au musée de Palerme, et connu sous le nom de _pierre de Palerme_, constitue peut-être la dixième partie du monument complet. On a retrouvé récemment quelques autres morceaux de plus petites dimensions qui sont entrés dans les collections du musée du Caire, et qui paraissent provenir de duplicatas de ce document; ce fait permet d'espérer qu'une fois ou l'autre on découvrira d'autres fragments qui viendront combler les lacunes encore très considérables de ce texte, le plus important pour l'histoire des premières dynasties.
_Documents historiques divers_
Cette catégorie de sources historiques d'une importance capitale, est donc très peu abondante; à côté d'elle on possède la multitude innombrable et disparate des documents que j'ai appelés tout à l'heure les documents contemporains, et qui forme l'ensemble le plus hétéroclite qu'on puisse imaginer, depuis les scarabées de faïence jusqu'aux colosses de granit et aux bas-reliefs couvrant des surfaces immenses, depuis le tesson de pot ou le morceau de terre glaise desséchée jusqu'au bijou de l'art le plus exquis, depuis le fier obélisque jusqu'au plus humble chiffon de toile. Ce n'est parfois qu'un nom de roi ou une date de règne, parfois une stèle commémorant une expédition victorieuse ou un décret en faveur d'un temple ou bien la représentation figurée des guerres lointaines, des prisonniers et du butin que le roi vient offrir à ses dieux. Plus rarement nous avons l'histoire complète d'un règne, ainsi le résumé de la vie de Ramsès III qui est annexé à la liste des dons faits par lui aux temples d'Egypte, à la fin du grand papyrus Harris, ou le récit des campagnes de Thoutmès III, que ce roi, le plus puissant peut-être de tous les Pharaons, fit graver sur les murailles du temple de Karnak. Enfin nous possédons certains récits littéraires qui sont souvent de vrais contes fantastiques édifiés sur une base historique, le conte de Khoufou et des magiciens, celui d'Apopi et de Seqnenra, celui de la prise de Joppé, et surtout celui de Sinouhit, récits analogues à ceux qu'Hérodote nous raconte sur la fille de Khéops et sur les voleurs de Rhampsinite.
A côté des monuments royaux, ceux des simples particuliers, grands seigneurs ou fonctionnaires, donnent souvent des généalogies qui permettent de contrôler l'histoire; ils fournissent même parfois, quand il s'agit d'un homme ayant joué un rôle important à la cour, dans l'administration ou dans l'armée, de véritables biographies qui, comme celles d'Ouna, de Herkhouf, d'Ahmès ou d'Anna, sont parmi les documents les plus précieux que nous ait légués l'Egypte antique.
Enfin, dans un ordre d'idées un peu différent, une découverte heureuse, celle des tablettes de Tell-el-Amarna, nous a mis en possession d'une partie considérable de la correspondance diplomatique et administrative de deux rois de la fin de la XVIIIme dynastie, Amenophis III et Amenophis IV, avec leurs vassaux de la Syrie et de la Palestine, ainsi qu'avec les souverains indépendants de pays plus éloignés, comme l'Assyrie et le royaume de Mitanni. Cette correspondance écrite dans la langue de ces pays, en caractères cunéiformes, éclaire d'une lumière très vive tout l'état social et politique de l'Orient, treize siècles environ avant notre ère.
Cette énumération, forcément incomplète, permet de se rendre compte du genre de documents que nous avons à notre disposition; quelque nombreux qu'ils soient, ces monuments ne nous donnent pas sans doute la possibilité de reconstituer l'histoire d'Egypte comme on l'a fait pour la Grèce et pour Rome. Ces peuples sont, il est vrai, plus rapprochés de nous dans le temps, et en outre ils ont l'immense avantage d'avoir eu des historiens. En Egypte rien de semblable, et il ne paraît pas que jamais un Egyptien ait songé à faire la description des événements qui se passaient de son temps et sous ses yeux, à les étudier et à les apprécier par lui-même; comme dans beaucoup de pays d'Orient, l'esprit de l'histoire n'existait pas dans l'Egypte ancienne.
En somme, à part un certain nombre de règnes qui sont un peu mieux connus que les autres, ceux de quelques rois de la XIIme dynastie et du commencement du Nouvel Empire thébain, il nous manque presque tous les détails et un bon nombre de faits généraux, et nous ne pouvons dans ces circonstances songer à reconstituer entièrement l'histoire politique, administrative, diplomatique, militaire et commerciale du pays; nous devons nous contenter d'une histoire générale où quelques grands événements sont reliés par des noms, un squelette d'histoire, auquel il manque encore bien des éléments, mais qui constitue un ensemble des plus remarquables quand on songe qu'il s'étend sur une période de plus de 4.000 ans, entièrement inconnue il y a peu de temps encore.
_Chronologie_
Malgré les données très précises de Manéthon et des fragments du papyrus de Turin, la chronologie égyptienne ne peut encore être établie de façon certaine, et cela pour deux raisons principales: la première est le fait que dans les époques de trouble il y eut souvent, non pas un seul souverain gouvernant tout le pays, mais deux ou même plusieurs rois règnant chacun sur une partie plus ou moins grande de l'Egypte; les chronographes énumèrent ces dynasties les unes à la suite des autres sans indiquer laquelle aurait dû légitimement occuper le trône des Pharaons, sans même dire qu'il s'agit de dynasties collatérales. Une cause d'erreurs plus grande encore c'est que les Egyptiens ont toujours vécu au jour le jour, qu'ils n'avaient pas d'ère ni de division normale du temps: les années se comptent à nouveau pour chaque règne à partir de l'avènement du roi; aucun lien chronologique n'existe donc entre les divers souverains, de sorte que non seulement la longueur des règnes, mais même l'ordre de succession reste souvent problématique. L'année égyptienne étant de 365 jours, se trouvait tous les quatre ans en retard d'un jour; pour remédier à cet inconvénient, on imagina l'institution des périodes sothiaques, périodes de 1.460 années ordinaires correspondant à 1.461 années réelles, au bout desquelles l'ordre régulier des saisons se trouvait rétabli. Nous ne savons du reste pas de quelle époque date cette réforme purement scientifique qui n'a jamais servi à l'établissement d'une ère, ni si elle est, comme beaucoup le prétendent, fort ancienne, car les astronomes égyptiens observèrent toujours avec beaucoup d'exactitude le lever héliaque de l'étoile Sothis, ou Sirius; pour nous cette réforme prête à des calculs fort compliqués sur la correspondance entre l'année vague et l'année réelle, calculs qui paraissent le plus souvent arbitraires. Il semble plus normal d'admettre, comme certains auteurs modernes, que les Egyptiens, voyant leurs mois et leurs saisons se déplacer peu à peu, les rétablissaient de temps à autre, artificiellement et sans règle fixe. Cette question très complexe est, comme on le voit, loin d'être élucidée: les périodes sothiaques, au lieu de simplifier les calculs chronologiques, n'ont d'autre résultat pour nous que d'y introduire une nouvelle inconnue et peut-être une nouvelle chance d'erreur.
Ces raisons expliquent de façon suffisante les différences parfois considérables qui existent au point de vue des dates entre les divers historiens; les uns allongent démesurément la durée de l'histoire en ajoutant bout à bout toutes les dynasties connues, tandis que d'autres, procédant en sens inverse, la rétrécissent de façon très exagérée. Les premiers placent l'avènement de Ménès, le premier roi d'Egypte, en l'an 5.510 avant J.-C, les autres, qui sont les plus en faveur aujourd'hui, en 3.315: il y a donc un écart de plus de deux mille ans entre ces deux appréciations extrêmes, et c'est très vraisemblablement dans cet intervalle que devrait se placer la vraie date de la fondation de la monarchie égyptienne. Sans avoir la prétention de vouloir trancher la question, je pense qu'en la fixant de façon approximative aux environs de l'an 4.000, on ne doit pas s'éloigner beaucoup de la vérité. Du reste pour tout ce qui est des périodes les plus reculées, il est prudent de s'abstenir de donner des chiffres précis, et préférable d'indiquer, et encore sous toutes réserves, les siècles et non les années. Ce n'est guère que pour le début du Nouvel Empire thébain que les égyptologues tombent à peu près d'accord pour le placer au commencement du XVIme siècle avant notre ère; la certitude absolue n'existe qu'à partir des rois saïtes, au VIIme siècle.
_La civilisation égyptienne_
L'Egypte a pour nous une importance bien plus considérable qu'on ne le suppose d'habitude, car c'est là qu'en somme nous devons chercher le berceau de notre civilisation: c'est en effet de la vallée du Nil qu'est sorti le germe qui, dans des contrées moins favorisées de la nature et sous un climat plus rude, devait se développer de façon inattendue, se transformer entièrement et prendre un essor incomparable, tandis que dans son pays d'origine il se modifiait à peine, son développement restant toujours normal et progressif, mais très lent; de là vient cette légende, bien difficile à déraciner aujourd'hui, d'une Egypte immuable comme les pyramides, n'ayant subi aucune variation pendant toute la durée du règne des Pharaons, légende qui repose sur une apparence seulement. Les besoins de l'homme, dans un pays aussi privilégié que l'Egypte, se réduisent à peu de chose; l'habitant des pays chauds est moins actif que celui des contrées où le climat est plus rigoureux, et une fois qu'il a trouvé, sans grandes difficultés, le nécessaire et même un peu de superflu, il est naturel qu'il se laisse aller à son indolence native et qu'il ne tende pas son énergie à chercher des perfectionnements de bien-être dont le besoin absolu ne se fait pas sentir. Il y a progrès néanmoins, et progrès très appréciable, dans des pays comme l'Egypte surtout, où nous pouvons maintenant comparer entre eux une si grande quantité de monuments d'époques très diverses. Nous constatons que chez ce peuple la civilisation, une fois sa voie tracée, la suit sans jamais s'en écarter; les bouleversements politiques n'arrivent même pas à la faire sortir du chemin montant en pente douce sur lequel elle s'est engagée. Ces grandes crises historiques nous permettent cependant de marquer dans l'histoire de la civilisation un certain nombre d'étapes et de discerner mieux, en les groupant par époques, les progrès réalisés au cours des siècles; nous sommes en effet assez documentés maintenant pour pouvoir apprécier de façon certaine et suivre pas à pas ces progrès qui ne sont pas apparents à première vue, mais qui sont beaucoup plus sensibles qu'on ne pouvait se l'imaginer il y a trente ans encore.
Après avoir passé en revue les sources de l'histoire d'Egypte, il reste à donner un aperçu sommaire des documents que nous possédons sur les moeurs des Egyptiens, leur vie publique et privée, leurs institutions, leur industrie, leur commerce, en un mot leur civilisation. Les écrivains classiques nous ont fourni, ici comme pour l'histoire, un bon nombre de renseignements, Hérodote le premier, puis Diodore, Strabon et tous les autres, et ce qu'ils nous disent peut servir, soit à diriger nos recherches, soit à confirmer les données des monuments originaux. De même les études faites par les membres de la Commission d'Egypte et les observations des divers voyageurs du XVIIIme et du commencement du XIXme siècle sur les moeurs et coutumes des Egyptiens avant l'expansion de la civilisation européenne dans la vallée du Nil, nous fournissent de précieux points de comparaison et même souvent l'explication de bien des détails relatifs aux habitudes anciennes, sur lesquelles les monuments sont trop peu explicites.
Au point de vue de la civilisation égyptienne, le nombre de documents originaux est considérable. En première ligne doivent être rangés les tableaux que les particuliers, grands seigneurs et fonctionnaires, faisaient sculpter ou peindre sur les murailles des chambres de leurs tombeaux, où étaient représentées en détail les scènes de la vie de tous les jours: ainsi le double du mort, son _moi_ immatériel, qui continuait à vivre comme un esprit impalpable au fond du tombeau, auprès de la momie, pouvait encore jouir en une certaine mesure de la vie de ce monde en contemplant ces scènes familières: les figurations de la vie suffisaient au délassement d'une ombre, de même que la représentation des aliments pouvait assurer éternellement sa subsistance. Des trois grandes époques de l'histoire, l'Ancien Empire memphite, le Moyen et le Nouvel Empire thébain, un grand nombre de ces tombeaux sont parvenus jusqu'à nous, plus ou moins intacts, les mastabas d'abord avec leurs bas-reliefs, puis les hypogées avec leurs peintures. On y voit, en premier lieu une population rurale, occupée à l'élevage des bestiaux aussi bien qu'aux travaux des champs, labourage, semailles, récolte des céréales, vendanges et jardinage; puis de nombreux tableaux de chasse et de pêche, et, à côté de cela, des représentations de gens de métier, potiers, métallurgistes, orfèvres, chaudronniers, menuisiers, charpentiers, maçons sculpteurs, peintres, corroyeurs, cordonniers; un peu plus loin les délassements, musique, danse et jeux, et à certaines époques, des jeux gymniques, des exercices militaires, des scènes de recrutement. Nous possédons de très nombreux exemples de chacune de ces représentations qui souvent sont exécutées avec une délicatesse et un art remarquables et dont les variantes nous permettent de comprendre les scènes dans leurs moindres détails et de reconstituer l'action avec une certitude presque absolue.
Les fouilles ont mis à jour une grande quantité d'objets de toute espèce qui, pour les périodes très anciennes, suppléent à l'absence des représentations figurées et, pour les autres époques, les complètent. Ce sont des armes de toute sorte, depuis les lames de silex taillé jusqu'au poignard enrichi d'orfèvrerie, des outils d'agriculteurs, d'ouvriers, de gens de métier, puis des bijoux, des vêtements, des meubles, des vases, des instruments de musique, des ustensiles de ménage, bref tout ce qui était nécessaire à la vie, le tout conservé de la façon la plus merveilleuse dans un sol parfaitement à l'abri de l'humidité. Les outils préhistoriques se trouvent le plus souvent à la surface même du sol, à la lisière du désert, tandis que les autres objets, qui appartiennent aux époques historiques, proviennent soit des ruines des villes antiques, soit le plus souvent du fond des tombeaux, où ils avaient été déposés auprès du mort, toujours dans le but de placer autour de celui-ci ce qui pouvait lui être nécessaire pour sa vie d'outre-tombe. A certaines époques, on se contentait de peindre sur les parois de son sarcophage les divers objets qui devaient faire partie du mobilier funéraire, la représentation figurée pouvant remplacer l'objet lui-même.
Les Egyptiens ont énormément écrit et toujours, grâce au climat de leur pays, beaucoup de leurs manuscrits nous sont parvenus, écrits sur des rouleaux de papyrus dans cette écriture cursive que nous avons l'habitude d'appeler _hiératique_; ce sont des lettres, des comptes, des contrats, des actes judiciaires, des traités de médecine ou de géographie, et surtout des compositions littéraires qui sont pleines de détails de toute sorte sur la vie ordinaire. Ainsi pour ne citer qu'un exemple, cette satire des métiers, où un scribe, afin de mieux faire valoir l'excellence de sa profession, dénigre successivement toutes les autres carrières et fait ressortir avec une ironie souvent mordante la condition pitoyable des gens qui pratiquent les divers métiers.
Toutes ces données d'ordre si divers nous permettent de nous rendre un compte assez exact de ce qu'était la civilisation égyptienne: elles s'enchaînent naturellement avec les données historiques, et ainsi nous pouvons dès maintenant tracer pour chacune des grandes époques un tableau d'ensemble qui doit correspondre de bien près à la réalité, et reconstituer le développement chronologique de la civilisation égyptienne.
CHAPITRE II
L'ÉGYPTE LÉGENDAIRE
Avant d'aborder l'étude de ce qui nous est parvenu de l'Egypte archaïque, ou préhistorique, nous devons rechercher si, aux époques pharaoniques, les habitants du pays avaient conservé un souvenir de ces temps lointains, du début même de leur race, une légende parlant de ces périodes fabuleuses. Les textes ordinaires ne racontent rien de semblable et il est même bien rare qu'on y trouve mentionné le terme de _Shesou-Hor_, «les suivants d'Horus», qui désigne les rois mythiques prédécesseurs des dynasties historiques. Par contre les listes royales les plus développées, comme celles de Manéthon et du papyrus de Turin, nous ont conservé des données plus précises sur ces souverains antéhistoriques: la nomenclature des premiers d'entre eux, puis un bref aperçu des dynasties qui suivirent, avec le total des années de règne de chacune d'entre elles: ce sont d'abord des dieux, puis des demi-dieux, et enfin des hommes.
A l'origine de l'histoire on a donc, ici comme partout, la légende, mais une légende dont le développement est loin d'avoir été aussi brillant que dans tant d'autres pays, une légende qui est restée la propriété des prêtres et des savants, non celle du peuple égyptien lui-même. N'ayant rien de poétique, cette tradition a pu se conserver plus pure et plus précise, mais on peut se demander si nous devons nous en féliciter, car entre les mains des prêtres, elle allait fatalement tomber dans le domaine théologique et symbolique, et le mythe religieux devait finir par absorber presque complètement le mythe historique, au point qu'il est le plus souvent difficile de délimiter les deux domaines. C'est dans un fatras de récits très plats et ennuyeux, souvent d'un mysticisme fantastique, que nous arrivons à grand'peine à distinguer les traits généraux de l'histoire primitive de l'Egypte.
A. LES DYNASTIES DIVINES
_Les dieux cosmiques_
Les premiers rois furent, au dire de la légende, les grands dieux d'Egypte, suivant le cycle qui avait été établi dans le sanctuaire d'Héliopolis, une des plus anciennes métropoles religieuses du pays. Ce cycle se composait d'une ennéade, c'est-à-dire d'un groupe de neuf dieux et déesses, et fut adopté dès l'Ancien Empire par tous les autres centres religieux de la vallée du Nil, qui se contentèrent de mettre à sa tête leur dieu local. La liste que nous donne Manéthon, et qui doit être d'origine memphite, place donc au premier rang des rois-dieux Héphaistos, Ptah, le grand dieu de Memphis, le démiurge, celui qui forma l'homme du limon de la terre, qui le modela à la main, de même qu'à l'autre bout de l'Egypte, c'était Khnoum d'Eléphantine qui l'avait façonné sur le tour du potier. Cette mention du dieu créateur comme premier roi d'Egypte est une indication très précise du fait que les habitants de la vallée du Nil se considéraient comme autochtones et croyaient que le premier homme avait été créé dans le pays même. Au papyrus de Turin, le premier nom royal a disparu.