Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre
Part 15
Très occupé par cette transformation radicale du pays, suivant ses doctrines et ses théories nouvelles, Khounaten n'eut pas le loisir de surveiller activement ses possessions asiatiques; il eût fallu y envoyer fréquemment des expéditions armées pour contenir les éléments toujours plus ou moins en effervescence de ces populations auxquelles on avait laissé une autonomie presque complète, et c'est justement ce qui ne fut pas fait. Dans les lettres des gouverneurs de ces pays, qui se trouvent parmi les tablettes de Tell el Amarna, nous voyons sans cesse des demandes de secours contre les insurgés qui deviennent de jour en jour plus forts, et les rois étrangers parlent à Khounaten sur un ton moins humble et moins respectueux que dix ans plus tôt, à son père. Le lien se relâchait peu à peu, l'empire si puissamment organisé commençait à s'effriter, par suite du caprice d'un homme qui se croyait sans doute un génie, mais qui n'avait pas compris qu'une transformation intégrale comme la sienne serait fatalement préjudiciable au pays.
Nous ne savons pas exactement combien de temps régna Khounaten, mais sa réforme ne lui survécut que peu d'années; ses deux successeurs immédiats, qui étaient ses gendres, commencèrent par suivre la même voie que lui, puis le second d'entre eux, auquel une découverte retentissante vient de donner une renommée mondiale, fut forcé d'en revenir à la tradition séculaire de l'Egypte, rouvrit les sanctuaires de Thèbes et changea son nom de Toutankhaten en celui de Toutankhamon. Aucun fait saillant n'illustra ces règnes, pas plus que celui d'Aï qui vint ensuite. La grande tâche de la réorganisation devait incomber à un autre, à un homme qui occupait depuis longtemps une haute position dans le pays, qui devait appartenir de près ou de loin à la famille royale, et qui monta sur le trône sous le nom d'Horemheb. Il fit des expéditions en Nubie pour rétablir dans les pays du sud le prestige de l'Egypte, fit des constructions en maints endroits et embellit les sanctuaires désertés pendant un temps, mais surtout il rétablit en tous points l'ancien ordre de choses et promulgua une série de lois pour réprimer la violence et l'arbitraire, et assurer la protection des faibles. C'est avec cette noble figure que se termine la XVIIIme dynastie.
_XIXe dynastie_
Le successeur d'Horemheb, Ramsès I, un ancien grand vizir qui n'était sans doute pas apparenté à la famille royale, ne fit qu'une très courte apparition sur le trône, vers 1250 probablement. Son fils Séti I est à tous les points de vue un des plus grands parmi les pharaons. Il consacra toutes les premières années d'un règne dont nous ignorons la longueur, et qui dura peut-être un demi-siècle, à reprendre les colonies asiatiques que possédait l'Egypte avant la crise des rois hérétiques. Horemheb avait déjà rétabli son autorité sur la Nubie, et il lui suffit d'une très brève campagne dans ce pays pour bien marquer sa puissance, puis il se jeta avec toutes ses forces sur la Syrie, qu'il traversa triomphalement du sud au nord, écrasant à plusieurs reprises les indigènes qui avaient repris leur indépendance, et il atteignit les confins du pays des Hittites en Asie Mineure et des royaumes de Babylonie et d'Assyrie, sur le Haut Euphrate. Une expédition contre les tribus libyennes du désert enleva à celles-ci toute velléité de faire des incursions dans la vallée du Nil. L'Egypte avait en apparence, et pour un temps du moins, reconquis toute sa puissance, et Séti pouvait s'occuper en paix de travaux intérieurs; il nous est parvenu des témoins très remarquables de cette activité parmi lesquels figurent son tombeau, le temple d'Abydos et surtout la grande salle hypostyle de Karnak, sur les parois extérieures de laquelle il fit sculpter en tableaux immenses les péripéties de ses campagnes.
De tous les anciens rois d'Egypte, le seul dont l'humanité ait conservé un souvenir vivant est Ramsès II, fils de Séti I, qu'on confond volontiers avec le légendaire Sesostris, et qui jouit en somme d'une réputation très supérieure à son oeuvre. Il eut un très long règne, construisit beaucoup, et, en plus de cela, il s'appropria sans le moindre scrupule tous les monuments de ses prédécesseurs, effaçant même parfois leurs cartouches pour y mettre le sien, aussi n'y a-t-il guère de site antique en Egypte où l'on ne trouve son nom. Dès le début de son règne il eut à lutter, dans les provinces asiatiques de son empire, contre un royaume devenu progressivement très puissant et qui occupait une grande partie de l'Asie Mineure, celui des Hittites. Il sut habilement jouer d'un succès qu'il remporta dans sa première campagne et où sa valeur personnelle avait décidé de la victoire; sur la façade de tous ses temples, il fit sculpter cet épisode accompagné d'un poème dithyrambique, le fameux poème de Pentaour, et acquit ainsi une auréole de gloire qui est, sinon imméritée, du moins un peu surfaite. En effet, son succès ne devait pas être décisif, et nous voyons Ramsès, quelques années plus tard, conclure avec ces mêmes rois hittites un traité dont il fait de nouveau très grand état et qui, à tout prendre, met sur un pied d'égalité les deux parties contractantes au lieu d'assurer la supériorité de l'Egypte. Ramsès sut du reste, semble-t-il, maintenir l'intégrité de ses états, et l'orage qui s'approchait de ses frontières n'éclata qu'après sa mort.
Un grand mouvement se préparait en effet contre l'Egypte; avec l'appui des tribus libyennes cantonnées dans le désert, dans la Cyrénaïque et peut-être plus loin encore, du côté de la Tunisie, certains peuples du nord, venant des îles grecques et de la côte d'Asie Mineure, traversèrent la mer, débarquèrent et tentèrent d'envahir la vallée du Nil, dont le souverain était en ce moment Menephtah, le soi-disant pharaon de l'Exode. Ce roi était le trentième fils de Ramsès II, auquel il succéda étant lui-même déjà presque un vieillard, inhabile à conduire des armées. Les généraux auxquels il délégua ses pouvoirs se comportèrent vaillamment et repoussèrent l'invasion; plus tard, ils firent une campagne victorieuse en Syrie, pays également menacé par les ennemis de l'Egypte, et qui n'était sans doute déjà plus vassal des pharaons, à en juger par les termes que Menephtah emploie en parlant des habitants de la contrée, qu'il ne considère plus comme des sujets ou des rebelles, mais comme des adversaires indépendants. Pendant quelques siècles, la monarchie égyptienne avait fait de brillantes conquêtes et les avait défendues âprement, mais elle n'avait pas le caractère d'une puissance expansive et ses colonies asiatiques lui échappèrent sans que nous puissions bien nous rendre compte de quelle façon. Désormais l'Egypte sera réduite à son territoire africain, et si quelques rois, d'un esprit plus aventureux, veulent plus tard tenter des expéditions lointaines, leurs succès ne seront jamais que momentanés et n'auront aucun lendemain.
Ces victoires devaient être les derniers moments de gloire de la XIXme dynastie, et la fin du règne de Menephtah se perd dans l'oubli; ses successeurs, Seti II, Amenmesès, Taousert, Siphtah ne sont guère pour nous que des noms, des êtres sans consistance historique. Peu à peu, sous eux, l'Egypte était tombée en pleine anarchie; des hordes syriennes s'étaient abattues sur le pays et le rançonnaient sans pitié. La décadence était complète au XIme siècle avant notre ère.
_XXe dynastie_
L'Egypte devait secouer cependant encore une fois le joug des barbares, grâce à la valeur et à l'opiniâtreté de Setnekht et de Ramsès III, les fondateurs de la XXme dynastie; Setnekht, un parent sans doute des rois de la XIXme, rétablit l'ordre dans le pays même, mais mourut après un très court règne, laissant le trône à son fils Ramsès III. La coalition des peuples de la mer et des Libyens, dissoute par la victoire de Menephtah, s'était reformée et devenait de nouveau menaçante; c'était une vraie émigration de nations entières qui se dirigeaient vers l'Egypte en suivant la côte de la Syrie et de la Palestine; Ramsès les attendait près de la frontière et les défit une première fois, mais ils revinrent à la charge trois ans après et, dans la même journée, leur flotte fut anéantie par celle du roi d'Egypte et leur armée repoussée définitivement; cette fois-ci, les Libyens s'étaient mis aussi en campagne et, Ramsès, immédiatement après sa victoire dans l'est, se retourna contre eux et leur infligea à eux aussi une défaite retentissante. Il n'avait plus rien à craindre du dehors et fut assez sage pour ne pas passer de la défensive à une politique offensive; il se consacra donc exclusivement au bien-être et au développement de son pays, où la paix et la sécurité régnaient de nouveau. Il édifia des monuments splendides, comme ceux de Medinet-Habou, protégea le commerce et l'industrie et combla les temples de richesses. Grâce au grand papyrus Harris, qui contient l'énumération de ses dons et un résumé historique de son oeuvre, nous sommes admirablement renseignés sur son règne. Ramsès III cherchait en tout à imiter son illustre ancêtre et homonyme Ramsès II; si son règne fut de moitié plus court, trente-trois ans à peine, l'oeuvre qu'il accomplit pendant ce temps est supérieure, semble-t-il, à celle de son célèbre modèle, et elle eût été vraiment durable s'il avait eu des successeurs dignes de lui; malheureusement ceux-ci se montrèrent aussi incapables que les successeurs de Ramsès II et la XXme dynastie finit comme la XIXme, tristement et sans gloire. Les neuf rois qui se succèdent à des intervalles plus ou moins longs et qui portent tous le nom glorieux de Ramsès sont comme les rois fainéants entre les mains des maires du palais, des fantoches sans valeur personnelle, absolument dépendants des prêtres d'Amon; ceux-ci avaient repris la place prépondérante que Khounaten avait cherché à leur enlever, cependant les rois représentaient encore le lien traditionnel qui assurait l'unité de l'Egypte, menacée de tous côtés par des ambitieux désireux de s'arroger une partie du pouvoir suprême.
La dislocation du pays commença en effet dès la disparition du dernier de ces princes, Ramsès XII, détrôné sans doute par le grand prêtre Hrihor, qui tenait depuis longtemps les rênes du pouvoir et voulait porter lui-même la couronne. Une ère nouvelle commence, celle du morcellement de l'Egypte, assez semblable en principe à la période féodale qui sépare l'Ancien du Moyen Empire, à cette différence près que ces roitelets vivent le plus souvent en bonne harmonie les uns avec les autres, s'unissent par des mariages et se repassent sans dispute la prééminence, suivant que l'une ou l'autre des familles a plus de puissance sur le moment. Il semble que l'Egypte soit épuisée par son effort politique et militaire et qu'elle se recueille, attendant des jours meilleurs qui du reste ne pourront être aussi glorieux que par le passé; pendant le début de cette période qui reste encore confuse, bien qu'elle nous ait transmis une foule de documents, aucun ennemi sérieux, venant du dehors, ne menace l'Egypte, mais aucun roi ne domine les autres par ses actes ou par ses capacités. Cette époque est une époque de médiocrité à tous les points de vue, pendant laquelle la civilisation, comme les arts, végète sans se développer, et qui dura de trois à quatre siècles. Il faudrait pouvoir en donner un vaste tableau d'ensemble, chose qui n'est pas encore possible, les éléments étant insuffisants, et nous devons nous borner à suivre la classification de Manéthon en dynasties; chacune de ces dynasties semble d'après lui former un tout indépendant, tandis qu'en réalité elle est intimement liée aux autres, dans un enchevêtrement bien difficile à débrouiller.
_XXIe dynastie_
Avec Hrihor, les grands prêtres d'Amon s'étaient, comme cela devait fatalement arriver, élevés sur le trône d'Egypte, mais à peine y furent-ils qu'ils se trouvèrent en face de compétiteurs qui n'étaient point négligeables: ceux-ci, moins puissants peut-être que les rois-prêtres qui occupaient Thèbes, avaient pour eux leur naissance, étant parents très rapprochés des souverains déchus. Leur centre était à Tanis, à l'extrême nord-est du Delta, une ville à laquelle Ramsès II avait donné une grande importance comme boulevard de l'Egypte du côté de la Syrie. Ces rois, Smendès, Si-Amon, les Psousennès, firent avec ceux de Thèbes une sorte de compromis et vécurent en bons termes avec Hrihor comme avec ses descendants, les Pânkhi, les Pinodjem, les Masaherta, dont plusieurs du reste se contentèrent de leur titre de grand pontife tandis que d'autres revendiquaient le cartouche royal. La XXIme dynastie est donc double, mi-partie tanite, mi-partie thébaine.
_XXIIe dynastie_
La force militaire des grands conquérants, dès la XVIIIme dynastie, réside pour une bonne part dans les troupes mercenaires qu'ils prenaient à leur service, nègres, Shardanes et Libyens, races qui toutes étaient plus belliqueuses que les Egyptiens. Parmi tous ces étrangers défenseurs de l'Egypte, la tribu libyenne des Mashaouash prit rapidement une place prépondérante, et ses chefs une haute position à la cour, puisqu'ils entrèrent même par des mariages dans la famille royale; un descendant de ces chefs, résidant à Bubastis dans la Basse Egypte, Sheshonq, prit lui aussi le titre de roi de la Haute et de la Basse Egypte, peut-être au moment même où Hrihor et Smendès se proclamaient rois chacun de son côté. Cette dynastie bubastite qui compte dans ses rangs des Sheshonq, des Osorkon, des Takelot, des Nimrod, fut généralement plus puissante que les autres familles régnantes et nous a laissé beaucoup plus de monuments, entre autres ceux dont elle dota sa capitale de Bubastis; souvent même ces rois occupèrent Thèbes, y installèrent des grands prêtres pris dans leur famille et firent des travaux importants dans le grand temple d'Amon; cependant nous ne voyons pas qu'il y ait jamais eu de luttes violentes entre eux et les autres dynasties collatérales. Le fondateur de la dynastie, Sheshonq I, manifesta des velléités conquérantes et fit campagne en Judée: c'est le Sisak de la Bible, qui vainquit Roboam et pilla Jérusalem. Certains de ses successeurs, comme Osorkon I, le Zerakh de la Bible, eurent aussi maille à partir avec les Juifs, mais à part cela leurs règnes ne renferment aucun événement vraiment digne de mémoire.
_XXIIIe dynastie_
Quand la première famille de rois tanites, la XXIme dynastie, s'éteignit, une autre famille de même origine prit possession de son trône, mais ne laissa dans l'histoire qu'une trace insignifiante. Elle régna donc pendant les derniers temps de la XXIIme dynastie bubastite. A cette époque se place un événement important, la conquête de l'Egypte entière par le roi éthiopien Piânkhi Meri-Amon. Ce prince, qui descendait des anciens rois d'Egypte et qui se considérait comme leur légitime successeur, rêvait d'une restauration du royaume des pharaons tel qu'il était à la grande époque. Il descendit le Nil avec une flotte et une armée, s'empara successivement de toutes les villes et de toutes les places fortes d'Egypte, malgré la résistance opiniâtre des derniers rois de la XXIIme et de la XXIIIme dynastie, Nimrod et Osorkon, de Tafnekht, roi de Saïs et d'une série de petits roitelets, qui tous durent finir par se soumettre et le reconnaître comme leur suzerain. Il rendit lui-même solennellement hommage aux dieux de l'Egypte, mais ne s'attarda pas dans le pays et remonta dans sa patrie, à Napata, au fond du Soudan.
_XXIVe dynastie_
Le plus opiniâtre des adversaires de Piânkhi, Tafnekht, roi de Saïs, s'arrogeait déjà, comme du reste les autres princes ses contemporains, le protocole complet des rois d'Egypte. Son fils et successeur, Bokenranf (Bocchoris), eut un pouvoir plus étendu et régna même quelques années sur le pays entier, constituant à lui seul l'éphémère XXIVme dynastie saïte. C'était un sage et un législateur, sur le compte duquel la postérité racontait mainte anecdote. Comme guerrier, il tenta, en Syrie, de s'opposer à la marche victorieuse de Sargon, roi d'Assyrie, mais fut battu et dut s'estimer heureux que son royaume n'eût pas à subir l'invasion. Peu après il fut attaqué, vaincu et mis à mort par le roi éthiopien qui régnait encore à Thèbes, Sabacon.
_XXVe dynastie_
Piânkhi en effet, en rentrant en Ethiopie, avait laissé le royaume reconquis par lui aux mains de membres de sa famille qui résidèrent à Thèbes, mais qui n'eurent qu'une autorité très limitée jusqu'au jour où l'un d'entre eux, Sabacon, se trouva maître de nouveau de tout le pays par sa victoire sur Bocchoris. L'unité des deux royaumes pharaoniques semblait reconstituée, mais elle ne devait pas être de longue durée. Un ennemi nouveau, plus redoutable que tous ceux qu'avait jusque-là connus l'Egypte, le roi d'Assyrie, qui était déjà maître d'une bonne partie de la Syrie, s'avançait progressivement. La politique que suivirent à son égard les rois éthiopiens de la XXVme dynastie, et du reste aussi les autres princes égyptiens, ne fut pas très franche et varia presque d'une année à l'autre. Sabacon commença prudemment par payer tribut à ce puissant rival; son fils Shabatoka prit le parti contraire, marcha contre Sennakhérib, fut complètement battu, et l'Egypte n'évita l'invasion que grâce au mystérieux événement relaté par la Bible et par Hérodote, cette peste qui anéantit en une nuit l'armée assyrienne dans les environs de Jérusalem, à Lakish, en l'an 701. Peu après, Shabatoka fut détrôné et tué par son suzerain, le nouveau roi d'Ethiopie Taharqa, qui s'installa à sa place comme pharaon, et donna à l'Egypte quelques années de prospérité; ayant noué des intrigues avec les peuples syriens, il s'attira la colère d'Asarhaddon, roi d'Assyrie, qui cette fois pénétra en Egypte, le vainquit, pilla Memphis et reçut l'hommage des princes du Delta, auprès desquels il établit des gouverneurs, en 670. Taharqa revint à la charge un peu plus tard, mais cette fois les armées d'Assourbanipal, qui venait de succéder à son père, pénétrèrent jusqu'à Thèbes et firent peser un joug plus lourd sur les princes de la Basse Egypte qui avaient profité de l'occasion pour se révolter de nouveau. Le successeur de Taharqa, Tanoutamon, tenta une fois encore de repousser les Assyriens, reprit le pays jusqu'au Delta, puis finit aussi par être refoulé au delà de la cataracte, après que Thèbes eut été mise à sac. Ceci se passait en 662; la domination assyrienne ne devait plus durer que peu de temps, mais aucun roi éthiopien ne devait plus porter la double couronne d'Egypte.
_XXVIe dynastie_
Parmi tous les princes et roitelets qui se partageaient le Delta et formaient ce que les Grecs appelaient la dodécarchie, ceux de Saïs avaient depuis Bocchoris une place dominante et prenaient toujours la tête du mouvement, que ce mouvement fût dirigé contre les Ethiopiens ou contre les Assyriens. Néchao, le véritable fondateur de cette nouvelle dynastie saïte la XXVIme, avait déjà été reconnu par Asarhaddon, mais ce fut son fils Psammétique qui, profitant de la retraite définitive de Taharqa et de l'éloignement d'Assourbanipal, alors très occupé par sa guerre contre l'Elam, arriva en un temps relativement court à affranchir son pays de la domination étrangère, à en reconstituer l'unité et à lui assurer de nouveau de longues années de prospérité et de gloire, comme dans les beaux temps d'autrefois.
Ainsi que nous l'apprennent les historiens grecs, c'est en s'appuyant sur des mercenaires ioniens et cariens que Psammétique I put obtenir ce résultat et réunir tout le pouvoir dans sa main; certains soldats égyptiens, blessés de cette préférence non déguisée qu'il accordait aux soldats étrangers, l'abandonnèrent et s'expatrièrent, mais les autres furent vite enrégimentés de nouveau. La puissance militaire de l'Egypte était reconstituée, et le nouveau roi chercha d'abord à expérimenter sa force en faisant des incursions en Syrie, puis adopta un autre système, celui de fortifier ses frontières au nord-est et au sud pour pouvoir s'occuper activement de réorganiser son royaume; son long règne lui permit de mener à bien cette besogne.
Le royaume d'Assyrie avait disparu, aussi le fils de Psammétique, Néchao II voulut-il reprendre la vieille politique syrienne des pharaons conquérants; son expédition fut d'abord couronnée de succès, mais après une défaite terrible qui lui fut infligée à Carchemis par le roi de Babylone, Nabuchodonosor, il dut se replier sur l'Egypte où son vainqueur n'osa le poursuivre et il se voua, à son tour, au développement intérieur de son royaume. Il s'occupa aussi activement de sa marine, et c'est sur son ordre qu'eut lieu le fameux périple, le voyage d'une flotte égyptienne autour de l'Afrique, partant de la mer Rouge pour revenir par la Méditerranée.
Psammétique II, puis Apriès, continuèrent l'oeuvre de leurs devanciers jusqu'au moment où ce dernier, après une expédition désastreuse contre les Libyens, eut suscité une vraie révolution populaire qui le renversa et le remplaça sur le trône par Amasis, un de ses généraux, sans doute son parent. Nabuchodonosor profita de cette crise pour enlever à l'Egypte tout ce qu'elle pouvait encore posséder en Syrie, mais n'osa pas tenter de pénétrer dans la vallée du Nil, et Amasis, s'appuyant de plus en plus sur les Grecs, continua l'oeuvre civilisatrice commencée avant lui; c'est grâce à lui surtout que s'élevèrent sur le sol égyptien des villes purement grecques comme Naucratis, et que le commerce et l'industrie helléniques y prospérèrent, faisant pénétrer peu à peu un nouvel esprit dans cette vieille civilisation, aussi la figure d'Amasis est-elle restée très vivante chez les Grecs, et une foule d'histoires sont venues se greffer sur son nom, qu'elles popularisent encore en ce jour. Jamais l'Egypte, paraît-il, n'avait été si riche et si prospère que sous son habile gouvernement; il l'avait rendue si forte que Cyrus lui-même n'osa pas l'attaquer. Ce dernier lui ayant, dit-on, demandé sa fille en mariage, Amasis lui aurait envoyé la fille du pharaon détrôné Apriès; cette tromperie devint plus tard le prétexte des revendications de Cambyse au trône d'Egypte et de l'envahissement de la vallée du Nil, dès que le faible Psammétique III eut remplacé au pouvoir son père Amasis.