Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre

Part 14

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Il n'y a pas lieu de revenir sur l'organisation de la famille, pas plus que sur les conditions de la vie privée qui continuent à être les mêmes, à peu de chose près, que sous l'Ancien Empire. La nourriture aussi est la même, ainsi que la manière de manger, et on attache toujours autant d'importance aux soins de propreté. Une petite différence se remarque dans le costume des hommes, car si les gens du peuple continuent à porter le petit pagne court, celui des personnages de qualité s'allonge et forme une sorte de jupon plus ou moins ample, descendant jusqu'aux mollets ou même jusqu'aux chevilles; le grand manteau est d'un usage fréquent, comme si le climat s'était refroidi, ce qui est du reste peu probable.

Nous connaissons les villes où habitaient les ouvriers et qui ont été retrouvées au Fayoum, avec leurs petites maisons serrées les unes contre les autres, avec leurs étroites rues droites; nous avons aussi des modèles en terre cuite des maisons où vivaient les gens d'une classe un peu supérieure: une cour entourée d'un mur, au milieu de laquelle se trouvait un étang, précédait l'habitation, qui était elle-même de dimensions assez restreintes; un péristyle à colonnes s'ouvrait largement sur la cour, et les chambres se trouvaient au fond, derrière cette galerie. L'escalier extérieur montait à la terrasse où aboutissaient les grandes bouches à air destinées à la ventilation des appartements et sur laquelle parfois de petites chambres étaient construites (fig. 176). Il ne nous est resté aucune trace des palais royaux ni de ceux des grands seigneurs.

_Chasse et pêche_

Les procédés de pêche et de chasse, de même que les engins employés, sont les mêmes que sous l'Ancien Empire: le filet, la ligne et le harpon pour la pêche, le lasso, l'arc, le boumerang, le filet et le piège simple pour la chasse. Il faut cependant signaler le fait que les grands seigneurs se constituaient des réserves de gros gibier, de vrais parcs de chasse enclos de palissades et de treillages, où ils pouvaient à leur gré et sans avoir la difficulté d'aller les chercher au loin dans le désert, abattre à coups de flèches les boeufs sauvages, les lions, les antilopes ou les autruches.

_Agriculture et élevage_

L'agriculture étant une des principales ressources du pays, est toujours l'objet d'une attention spéciale de la part du gouvernement; la quantité des terrains cultivables augmente aux dépens des pâturages, grâce à une méthode d'irrigation toujours en voie de développement. Nous ne savons pas quels canaux furent creusés à cette époque, mais nous voyons des rois comme Amenemhat III entreprendre des travaux considérables tels que le lac Moeris qui était très vraisemblablement destiné, ainsi que l'affirment les Grecs, à régulariser les irrigations dans la partie la plus fertile du pays. Le même souverain fit établir un nilomètre sur les rochers de la deuxième cataracte, à l'extrême frontière de ses états, pour surveiller l'inondation et en prévoir d'avance les conséquences pour l'Egypte. Grâce à tous ces efforts et bien que l'outillage ne se fût guère amélioré, le rendement des terres augmentait dans de grandes proportions et l'Egypte devenait le plus grand magasin de grain de l'Orient.

L'élevage tend à diminuer, et l'on ne trouve plus guère que dans certains cantons où le sol est moins fertile qu'ailleurs et moins apte à la culture, les immenses troupeaux de bétail à demi sauvage. Il était réservé aux Hyksos d'introduire dans la faune domestique du pays un nouvel animal, le cheval, innovation qui devait, comme nous le verrons, avoir les conséquences les plus importantes pour l'Egypte.

_Navigation_

L'augmentation des produits du sol devait nécessairement amener le développement du commerce intérieur et, partant, de la navigation fluviale, qui était aussi l'objet de la sollicitude du gouvernement, puisque nous voyons un des rois faire exécuter de grands travaux pour rendre navigable la première cataracte en y creusant un chenal suffisamment profond. Les bateaux employés d'ordinaire sont les grandes barques pontées à voile carrée, dont le modèle date de la fin de l'Ancien Empire. Quant à la navigation sur la Méditerranée et la mer Rouge, les documents que nous possédons sont insuffisants pour pouvoir en faire une étude sérieuse, au moins en ce qui concerne le Moyen Empire. Il est cependant probable qu'on employait pour cela des bateaux plus grands et plus forts, mais du même modèle que ceux du Nil.

_Industrie_

Les scènes figurées, en bois stuqué, déposées au fond des caveaux funéraires, de même que les tableaux peints dans les tombes, nous montrent que, comme sous l'Ancien Empire, la population de l'Egypte ne s'adonnait pas exclusivement à l'agriculture, mais que l'industrie y était aussi en honneur. Les procédés employés sont toujours à peu près les mêmes procédés simples tels qu'on les retrouve chez tous les peuples jeunes, où l'on ne se livre pas à la grande industrie et où l'on ne fabrique les objets qu'au fur et à mesure des besoins.

On remarque entre autres de nombreuses représentations de la fabrication des étoffes: dans le gynécée même des grands seigneurs, des femmes sont occupées à filer le lin tandis que d'autres se livrent au tissage; les métiers employés par ces femmes sont de formes diverses, suivant le genre d'étoffes qu'elles doivent faire, et ces métiers, d'un mécanisme simple et pratique, leur permettaient de tisser des toiles d'une finesse et d'une régularité remarquables, qu'on a retrouvées en grande quantité dans les tombeaux.

_Littérature_

De l'Ancien Empire, il ne nous est parvenu aucune oeuvre qu'on puisse qualifier de littéraire: les textes des pyramides sont de nature purement religieuse et magique, et les inscriptions tombales comme les biographies sont des récits très simples qui ne témoignent d'aucune recherche de style ou de composition. L'époque suivante nous a, par contre, fourni une longue série d'ouvrages qui, s'ils ne sont pas très étendus, ont du moins un caractère littéraire très marqué. Ces écrits sont de toute sorte, de vrais poèmes comme le chant du harpiste ou le dialogue d'un désespéré avec son âme, des contes comme l'histoire de Sinouhit et celle du roi Khéops et des magiciens, des morceaux d'éloquence comme la plaidoirie du paysan, des traités de morale comme les préceptes de Kaqemna et de Ptahhotep. A côté de cela on trouve encore de nombreux livres religieux ou magiques, des livres de médecine et des traités scientifiques. Tous ces ouvrages sont composés dans une langue très belle et très pure, encore exempte de tout élément étranger, avec une recherche de style marquée, des phrases simples et claires dans lesquelles on voit que les scribes égyptiens affectionnaient l'allitération et le jeu de mots, tout en employant toujours le mot propre. Ces papyrus, qui nous sont parvenus en très bon état de conservation, ne constituent pas un des moindres titres de gloire du Moyen Empire et c'est avec raison qu'on a pu dire de cette période qu'elle est l'époque classique de la littérature égyptienne.

CHAPITRE VII

NOUVEL EMPIRE

(1500 à 332 avant J.-C.)

A. HISTOIRE

La prise de la forteresse d'Avaris, le dernier retranchement des rois hyksos dans le Delta, et l'expulsion définitive des souverains sémites marque la date la plus importante peut-être de toute l'histoire d'Egypte. Le grand mouvement national, après des siècles de luttes stériles, avait enfin trouvé dans les princes de la XVIIme dynastie des chefs capables de le mener à bien; leur triomphe inaugure une ère de gloire et de puissance telle que l'Egypte n'en avait jamais connu auparavant, et qui est l'apogée de l'empire pharaonique. Cette date, plusieurs historiens l'indiquent avec précision, mais leurs données sont loin de s'accorder, aussi me paraît-il plus prudent de donner ici encore des chiffres approximatifs et de placer l'expulsion des Hyksos et le début de la XVIIIme dynastie aux environs de l'an 1500.

_XIIIe dynastie_

Il n'y a aucune solution de continuité, pas même un changement de famille régnante, entre la XVIIme et la XVIIIme dynastie; seule l'expulsion des Hyksos en marque la séparation, et le roi qui réussit à parachever la libération du sol égyptien, Ahmès, est en même temps le dernier souverain de la XVIIme et le premier de la XVIIIme. Les fragments de Manéthon qui indiquent comme composant cette dernière dynastie 15 rois ayant régné 259 ans en tout, non compris Ahmès, considéré ici comme appartenant au groupe précédent, contiennent diverses confusions dans les noms de rois; plusieurs de ces souverains sont dédoublés tandis que d'autres sont réunis sous un seul nom, mais les chiffres que donne Manéthon correspondent assez bien aux indications des monuments et leur total peut être considéré comme conforme à la réalité. La XVIIIme dynastie se placerait donc, approximativement, et avec un écart possible de 50 ans au plus, entre 1500 et 1200 avant J.-C. Ahmès ne se borna pas à chasser les Hyksos d'Egypte; il les poursuivit jusque dans la Syrie méridionale et leur infligea une nouvelle défaite en s'emparant de la ville dans laquelle ils s'étaient réfugiés, et sans doute les extermina définitivement, car ils ne reparaissent plus dans l'histoire.

L'empire une fois reconquis, il s'agissait de le réorganiser, car les préoccupations militaires avaient sans doute absorbé, pendant le siècle qui venait de s'écouler, toute l'activité des rois nationaux. Ce fut la tâche du fils et successeur d'Ahmès, Aménophis I, qui s'en acquitta, pendant son court règne de 13 ans, à la satisfaction universelle, puisque après sa mort il fut divinisé non seulement de façon officielle, comme tous les rois, mais par le peuple même de sa capitale: lui et sa femme Ahmès Nofritari sont considérés comme les patrons de la nécropole thébaine pendant tout le début du Nouvel Empire. Autant que nous pouvons en juger, ses successeurs continuèrent son oeuvre et mirent tous leurs soins à augmenter le bien-être du pays.

Pendant ces longues luttes, l'Egypte était devenue une vraie puissance militaire; elle possédait une armée bien exercée qu'on ne pouvait laisser dans l'inaction. Cette armée n'était plus tout à fait la même que jadis, elle possédait un élément nouveau, la charrerie, et les Egyptiens avaient rapidement perfectionné cette arme, dont ils devaient la connaissance aux rois hyksos, et qui était déjà depuis longtemps en usage chez les Syriens. Les soldats qui montaient ces chars attelés de deux chevaux combattaient de loin avec leurs flèches et leurs javelines, et le choc de leurs escadrons compacts pouvait décider du sort des batailles. L'infanterie était aussi mieux armée, le métal ayant partout remplacé le silex des anciens temps, et beaucoup de soldats n'étaient plus à moitié nus comme autrefois, mais vêtus de cottes capitonnées et de bonnets rembourrés qui les préservaient dans une certaine mesure.

Aménophis I avait déjà employé son armée pour de petites expéditions de frontières contre les Libyens et les nègres, mais ce fut son fils Thoutmès I qui inaugura l'ère des grandes conquêtes; il envahit la Syrie et la soumit en grande partie, jusqu'à l'Euphrate, où il posa des stèles-frontières, puis il poussa avec ses armées très loin dans le Soudan, sans négliger pour cela d'entreprendre dans l'Egypte même des travaux importants. A sa mort, après une vingtaine d'années de règne, il ne laissait pour lui succéder qu'un fils né d'une femme qui n'était pas de souche royale, Thoutmès II, qui pour légitimer en quelque sorte son accession au trône, dut épouser sa demi-soeur Hatshepsou, en qui coulait un sang plus pur. Il continua l'oeuvre de son père, mais n'eut qu'un règne très court. Après lui la couronne revenait à son très jeune fils Thoutmès III, né aussi d'une femme de race non royale; sa tante Hatshepsou profita de sa minorité pour s'emparer de la régence, régna d'abord en son nom et à côté de lui, puis le relégua dans l'ombre et s'arrogea le titre de roi d'Egypte.

Sauf une grande expédition maritime au pays de Pount, expédition qui a du reste un caractère nettement commercial et politique et aucunement militaire, Hatshepsou concentra toute son activité sur l'Egypte elle-même, qu'elle administra sagement, avec le concours de ministres d'une réelle valeur, s'appliquant à faire disparaître les dernières traces du néfaste passage des rois hyksos. Elle restaura des temples et en construisit d'autres, comme celui de Deir el Bahari, qui était consacré à son culte funéraire et qui, étant une des oeuvres artistiques les plus remarquables de la dynastie, perpétue, aussi bien que le grand obélisque de Karnak, le souvenir de cette reine qui sut mener à bien l'oeuvre intérieure des rois ses prédécesseurs, la réorganisation du pays.

Thoutmès III étant arrivé à l'âge de raison, la régente, le «roi Hatshepsou», comme elle s'appelait elle-même, lui fit épouser sa propre fille, mais sans lui laisser pour cela la place à laquelle il aurait eu droit; il était donc assez naturel qu'il conçut envers elle des sentiments de rancune et que plus tard, quand il fut enfin maître du pouvoir, il cherchât à diminuer ou même à faire disparaître le souvenir de son illustre tante. Ce fait très simple a fait naître de longues contestations parmi les égyptologues au sujet de l'ordre de succession des premiers rois de la XVIIIme dynastie, et aujourd'hui les discussions sur ce point n'ont pas encore cessé.

Après 22 ans pendant lesquels Hatshepsou avait assumé les charges et les bénéfices du pouvoir, Thoutmès III devait encore régner seul pendant 48 ans; c'est non seulement un des plus longs règnes qu'enregistre l'histoire d'Egypte, c'est encore le plus glorieux. Profitant de quelques années où le joug égyptien avait pesé sur eux avec moins de force, les princes syriens avaient sans doute reconquis en partie leur indépendance; aussitôt sur le trône, Thoutmès prit en personne le commandement de son armée, envahit la Palestine et la Syrie et commença par une série de victoires cette suite de campagnes qui durent recommencer chaque printemps, pendant près de vingt ans, jusqu'au moment où l'autorité du pharaon fut établie de façon absolument effective sur l'Asie antérieure jusqu'à l'Euphrate tout au moins. Les fils des princes, emmenés comme otages, étaient une garantie de la fidélité de leurs pères et de la rentrée régulière des tributs; du côté de la Nubie il ne paraît pas y avoir eu de difficultés et les peuplades nègres payaient régulièrement leurs redevances; Chypre, les îles grecques et le pays de Pount envoyaient aussi leurs produits, peut-être pour faire acte de vassalité, comme le disent les Egyptiens, mais plus probablement pour en faire le commerce et obtenir des échanges. Jamais l'Egypte n'avait été si puissante et si florissante; Thoutmès III puisa largement à ce trésor qui se renouvelait sans cesse et s'en servit pour entreprendre des constructions importantes sur tous les points de ses états, depuis le fond du Soudan et les Oasis jusqu'aux confins de la Syrie, mais surtout dans sa capitale, Thèbes, qu'il tint à honneur d'embellir et de développer. C'est dans le temple d'Amon à Karnak, entre autres, considérablement agrandi par lui, qu'il grava le récit de toutes ses campagnes, cette source si précieuse pour l'histoire, en même temps que l'image de la plupart de ses ancêtres. Toute la fin de son règne fut consacrée à l'accomplissement de ces travaux pacifiques.

Aménophis II, son fils, puis Thoutmès IV, son petit-fils, lui succédèrent sans égaler sa gloire; leurs règnes, de peu de durée, n'offrent aucun événement mémorable: quelques expéditions en Syrie pour réprimer des révoltes locales et introniser de nouveaux vassaux, ainsi que des constructions de peu d'importance, comparées à celles de leur illustre père et aïeul.

C'est encore une grande figure que celle d'Aménophis III, fils de Thoutmès IV, qui régna 37 ans, fut un habile diplomate, un politique et un organisateur de grand talent, en même temps qu'un constructeur infatigable, un guerrier et un chasseur ne redoutant aucun danger. Il n'étendit pas les conquêtes de ses ancêtres, mais sut maintenir ses vassaux dans l'obéissance et il ne semble pas qu'il y ait eu de son temps la moindre tentative de révolte. Les gouverneurs locaux, qui sont en général des indigènes, envoient à la cour leurs rapports réguliers, et les rois voisins de l'Assyrie, de Babylone et de Mitanni cherchent à entrer en faveur auprès du puissant pharaon, ainsi qu'en témoignent les fameuses tablettes de Tell el Amarna, les archives de la politique étrangère à cette époque. Les constructions monumentales deviennent de plus en plus nombreuses, et les plus beaux temples d'Egypte datent presque tous de ce règne, qui, au point de vue artistique, a une importance capitale. Dans son oeuvre si complexe, Aménophis III était admirablement secondé par son ministre, un homme qui mérita d'être plus tard divinisé, Amenophis fils de Paapis.

_Les rois hérétiques_

Le personnage le plus énigmatique de toute l'histoire d'Egypte est le fils et successeur de ce grand roi, celui qui commença par porter le nom d'Aménophis IV; sa mère, la reine Thii, une Egyptienne de basse ou tout au moins de moyenne naissance, avait déjà réussi à prendre à la cour de son mari une place très importante et tout à fait inaccoutumée, et nous devons sans doute attribuer à son influence la réforme religieuse qui caractérise ce règne et qui devait amener une perturbation profonde dans toute l'Egypte et le déclin rapide de cette glorieuse dynastie. La principale cause de cette révolution profonde bien qu'éphémère, était la raison politique: le clergé d'Amon, dieu de Thèbes, bien plus favorisé par les grands conquérants que ceux des autres sanctuaires du pays, était devenu singulièrement fort, et sa puissance pouvait contre-balancer celle des rois, ce qui arriva du reste quelques siècles plus tard. Désireux de se débarrasser du pouvoir de plus en plus menaçant des grands prêtres d'Amon, et obéissant peut-être aussi à une certaine tendance mystique de son caractère, Aménophis IV imagina un moyen radical: il supprima purement et simplement le dieu de ses pères, devenu gênant. Détruire les immenses sanctuaires construits par ses ancêtres eût été au-dessus de ses forces, aussi se contenta-t-il de les fermer, d'en chasser les prêtres, et de faire marteler le nom d'Amon dans toutes les inscriptions, fût-ce même dans le cartouche de son père ou dans le sien propre. Puis il abandonna Thèbes avec toute sa cour, et fonda dans la Moyenne Egypte une ville nouvelle, sous les auspices du nouveau dieu qu'il venait d'inventer et qui devait remplacer tous les dieux d'Egypte, Aten, le disque solaire, ou plutôt le dieu tout-puissant qui se manifeste par l'intermédiaire du soleil. Ce monothéisme en même temps teinté mysticisme et de matérialisme correspondait trop peu aux idées égyptiennes du temps pour pouvoir durer, mais il offre un intérêt tout particulier, puisque nous n'avons dans toute l'antiquité classique et orientale, aucun autre exemple d'une réforme religieuse analogue. L'idée première de ce culte n'est cependant pas absolument originale mais dérive du culte d'un des plus anciens dieux égyptiens, Rà d'Héliopolis, le Soleil; il y a donc probablement aussi dans la réforme d'Aménophis IV, une réaction des anciens dieux, ou tout au moins de leur sacerdoce, contre le nouveau venu qui les avait supplantés tous, Amon le dieu de Thèbes et des dynasties thébaines.

En même temps qu'il changeait de religion, le roi prenait un nouveau nom, Khounaten, «la splendeur du disque solaire». Sa nouvelle capitale de Khout-aten, «l'horizon du disque», avec ses grands palais, son temple d'Aten, ses villas dont on a retrouvé les ruines, devait avoir un aspect tout particulier, grâce à la nouvelle tendance artistique qui se manifestait chez les sculpteurs et les peintres et qui était due sans doute à l'inspiration du roi lui-même, réagissant jusque dans ce domaine contre les habitudes et la routine. Les artistes égyptiens de l'époque cherchent à faire disparaître de leurs oeuvres cette sorte de raideur et de solennité qui de nos jours inspire encore à première vue, à ceux qui ne sont pas initiés à l'art égyptien, un sentiment d'étonnement et même de répulsion; ils serrent de plus près la nature dans la ligne comme dans le mouvement, et dans leur inexpérience de ce nouveau mode d'expression, ils en arrivent parfois à des exagérations qui produisent une impression étrange. Ainsi la figure même du roi est représentée avec le crâne démesurément long, le nez et le menton proéminents, le cou mince, la poitrine étroite, le ventre et les cuisses énormes; les membres de sa famille, les courtisans eux-mêmes imitent dans leurs portraits ces formes étranges et on pourrait croire, à voir ce type nouveau si répandu, que toute la population de l'Egypte s'est modifiée d'un jour à l'autre. Il y a à côté de cela des scènes si parfaites de sentiment et d'intimité, des décorations peintes d'une variété si merveilleuse, que nous sommes obligés de reconnaître dans ces représentants d'un art nouveau des artistes qui sont au moins égaux, peut-être même supérieurs à leurs devanciers.

L'intimité, ou tout au moins l'apparence d'intimité qui règne entre les membres de la famille royale est une des choses qui contribuent peut-être le plus à nous donner de la sympathie pour cet étrange souverain qui prenait en tout le contre-pied de ses devanciers. Qu'il sorte en voiture, la reine et les six princesses l'escortent; qu'il reçoive des ambassadeurs étrangers, qu'il distribue des récompenses à ses sujets, qu'il officie dans le temple d'Aten, toujours sa femme et ses filles se tiennent à côté de lui, le caressant ou l'enlaçant tendrement.