Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration
Part 42
À ce moment, il venait d'accepter du marquis de Buckingham, auquel il devait l'hospitalité de Gosfield, l'invitation d'aller avec lui visiter un château que ce grand seigneur possédait à Stowe. En y allant, il devait passer devant Wamstead house, résidence du prince de Condé. Quoiqu'elle fût voisine de Londres, il se crut libre de s'y arrêter durant quelques jours. Il eut soin cependant de faire avertir de son intention le ministre de l'intérieur, lord Hawkesbury, par le comte de La Châtre. Puis, sans attendre une réponse qu'il n'avait pas demandée, il partit. Datée du 16 décembre, elle lui fut envoyée, le 18, à Wamstead house, par La Châtre, à qui elle était adressée. Elle respirait le plus vif mécontentement, presque la colère. Lord Hawkesbury, dans son emportement, oubliait que La Châtre avait droit au titre de comte, et Sa Majesté très chrétienne n'était plus pour lui que le comte de l'Isle: «Monsieur, j'ai communiqué à mes collègues la lettre que j'ai reçue de vous ce matin. Mais, je n'ai pas jugé à propos de la mettre sous les yeux du roi. L'intimation qu'elle contient de l'intention de M. le comte de l'Isle de venir à Wamstead, nonobstant la règle qui a été établie par Sa Majesté, a excité parmi nous la plus grande surprise et rend nécessaire que je ne perde pas de temps à vous informer qu'il est impossible à aucun département du gouvernement de Sa Majesté, de recevoir aucune communication de vous ou de toute autre personne autorisée à cet effet par M. le comte de l'Isle sur quelque sujet que ce soit, aussi longtemps que M. le comte de l'Isle restera dans les environs de Londres.» Le roi fut profondément blessé et humilié par cet ultimatum. Il écrivit à Hawkesbury une lettre digne et froide. Mais, il se soumit et ne resta quelques jours encore à Wamstead house qu'afin d'y attendre que le marquis de Buckingham fût libre de l'accompagner à Stowe. Le ministre ferma les yeux, mais non sans déclarer que le roi d'Angleterre refusait de s'écarter de la règle qu'il avait trouvé nécessaire d'établir.
II
DISSENTIMENTS ET CONFLITS
Ces incidents, déjà si cruels pour la dignité de Louis XVIII, furent encore aggravés par les bavardages auxquels ils donnèrent lieu dans l'entourage du comte d'Artois. On y blâmait tout à la fois le départ du roi pour Wamstead house, avant d'avoir été autorisé à ce déplacement, et la hâte qu'il mettait à obéir à l'ultimatum du ministère. Sous ces propos que Monsieur eut le tort d'encourager par ses propres critiques, se cachait mal le déplaisir que causait, autour de lui, le dessein maintenant avoué par le roi, de rester en Angleterre, et qu'on accusait d'Avaray de lui avoir suggéré. Le roi dut intervenir pour les faire cesser. «Mon frère sentira comme vous, écrivait-il à La Châtre, le 25 décembre, que mes déterminations, quelles qu'elles soient, ne doivent pas devenir un sujet de discussion.»
Mais, il n'était pas au bout de ses peines. Le lendemain, il recevait de d'Avaray une lettre de plaintes et apprenait ainsi que, dans cette querelle, son neveu le duc d'Angoulême avait pris parti contre son ami. Celui-ci, tombé subitement malade à Londres, racontait que, dans la matinée, le jeune prince, venu à son hôtel, lui avait reproché d'avoir été l'inspirateur de ce voyage d'Angleterre, dont les pénibles incidents s'ajoutaient à toutes les raisons qui lui faisaient regretter le séjour de Mitau.
--Ce ne sont pas les intérêts du roi qui l'ont conduit ici, avait-il affirmé. Il m'a trompé en me disant que son voyage n'avait pas d'autre cause. C'est uniquement pour votre santé qu'il est venu dans ce pays, et personne n'en doute plus aujourd'hui.
Douloureusement surpris de recevoir ce coup d'une telle main, d'Avaray s'était contenté de répondre au duc d'Angoulême que ce reproche était sans fondement.
--Si vous êtes en Angleterre, monseigneur, c'est que vous l'avez bien voulu. Le roi ne comptait pas vous amener avec lui. Ce n'est qu'à vos pressantes instances qu'il a cédé. Il n'a donc pu vous tromper.
Le prince soutenait son dire.
--Je vous dis ce que je pense; je le dirais au roi lui-même. Du reste, je n'ai pas voulu vous faire de la peine, avait-il ajouté.
«Le roi ne pense pas sans doute, écrivait d'Avaray après avoir raconté cette scène, que je puisse le servir étant traité ainsi par le duc d'Angoulême.» Il demandait au roi de vouloir bien lui permettre d'aller soigner sa santé loin de lui: «Mon coeur sera toujours auprès de mon maître. Depuis plusieurs jours, j'étais déterminé à demander au roi cette pénible grâce. La matinée qui vient de se passer l'a rendue pour moi d'absolue nécessité. Je supplie le roi d'être moins sensible à ma douleur qu'à l'expression du dévouement et du profond respect de son fidèle serviteur.»
Le roi n'hésita pas à donner tort à son neveu. «Vous savez, mon ami, disait-il à d'Avaray, que je désire plus que personne vous voir respirer un air plus sain. Ainsi, je vous accorde avec une grande satisfaction la permission que vous me demandez. Mais, c'est uniquement le motif de votre santé, qui me détermine. Dans ce qui vient de se passer, c'est moi et moi seul qui suis offensé, et je sais ce que je me dois à moi-même.» Et, après avoir donné à d'Avaray rendez-vous à Gosfield, le plus tôt possible, il terminait par un chaleureux témoignage d'affection: «Adieu, mon ami; tant qu'un souffle de vie animera mon existence, vous n'aurez pas d'ami plus sincère que _Louis_.»
D'Avaray ne se hâta pas de se rendre à l'appel du roi, soit qu'il en fût empêché par l'état de sa santé, soit qu'il jugeât nécessaire de le laisser d'abord s'expliquer avec le duc d'Angoulême. À la suite de cette explication, le prince se montra disposé à adresser à d'Avaray un mot de regret. Mais, celui-ci refusa de se contenter de si peu.
«On me parle d'un mot de regret de la part de monseigneur le duc d'Angoulême. Si ce regret est de m'avoir dit une chose offensante et non méritée, je le répète avec ardeur, ce serait une insoutenable présomption de ma part, que prétendre davantage: une seule expression de bonté ainsi motivée, et je suis à ses pieds. Mais, si ce regret est seulement, comme je le vois, celui de m'avoir fait de la peine en me disant une chose dont Monseigneur ne veut pas se désister, cela est absolument insuffisant, je ne dis pas pour moi, je ne dis même pas pour le capitaine des gardes, mais pour celui que les bontés du roi ont mis au premier rang dans sa confiance, et j'avoue qu'il m'est impossible de comprendre comment je pourrais demeurer à mon poste, avec honneur pour moi et le moindre avantage pour le service de Sa Majesté, lorsque l'héritier du trône, l'époux de la fille de Louis XVI, Monseigneur le duc d'Angoulême enfin, que tous les coeurs et les intérêts fixent auprès du roi, croit cette honteuse inculpation sur mon compte, véritable; car, avec cette prétendue domination dont on m'insulte en ravalant d'ailleurs le caractère du roi, il n'est pas douteux que Monseigneur n'aurait désormais aucun doute que le favori qui, pour sa santé, a fait surmonter à son maître, en l'arrachant à ses seules consolations, tant de travaux et de peines, ne soit prêt, pour son plaisir, à le traîner, dans l'avilissement, à mille autres sortes de souffrances.
«Je ne crois point que la conscience de Monseigneur lui dise, et encore moins que sa religion entende qu'un homme dévoué depuis vingt ans; auquel, lorsqu'il s'agissait de lui fixer un inappréciable bonheur dans cette carrière d'infortunes, il a plus d'une fois, de sa main, exprimé sa reconnaissance; qu'il a vu, par trois fois, malgré les médecins, se faire rapporter mourant en Pologne du fond de l'Italie pour servir son maître, ne fût-ce que d'un dernier souffle, dans des circonstances toujours plus malheureuses, ait pu avoir la pensée de sacrifier l'intérêt du roi et celui de l'État, celui non moins puissant d'une illustre et si constante amitié, à des considérations personnelles et tellement pusillanimes. Il ne le croit pas: n'a-t-il pas été témoin des conférences de Sa Majesté avec le roi de Suède? Et, s'il était permis d'admettre un pareil aveuglement, que penser d'un prince qu'on ne pourrait éclairer sur une opinion qu'il devrait avoir tant besoin de perdre?
«Si notre malheur était tel, c'est avec plus de force et de résolution que jamais, que je dirais: Il faut m'éloigner, car il ne m'appartient pas de rester dans une sorte de lutte avec un prince aussi près du trône, avec l'époux de celle que le roi appelle, avec tant de sentiment et de raison, son ange consolateur, et qui bientôt, dans ce conflit, et sans que je puisse m'en plaindre, aurait perdu pour moi toute bienveillance. Je le répète donc avec douleur,--mais, mon cher maître, c'est en invoquant mon devoir et mon dévouement pour vous:--si monseigneur le duc d'Angoulême ne m'exprime pas _sa peine de m'avoir affligé injustement_ (ce que, dans aucun cas, il n'appartient au roi de lui prescrire), je prie Sa Majesté de vouloir bien m'accorder un congé de trois mois, à la suite duquel je me renfermerai dans les devoirs de ma place.»
Nous avons insisté à dessein sur cet incident parce qu'il met en lumière l'hostilité qui, depuis si longtemps, existait entre l'émigration de Londres, toute dévouée au comte d'Artois, et les gentilshommes qui s'étaient groupés autour de son frère. Pour quelques-uns de ceux-ci, d'Avaray était un objet de jalousie et d'animadversion, mais pas au même degré que de la part de l'entourage de Monsieur, sourdement irrité de ne pouvoir, autant qu'il le prétendait, diriger le parti royaliste, et de sentir à tout instant ses prétentions entravées par la volonté du roi, dont d'Avaray était l'interprète.
Un rapport sans signature, dont l'auteur, qui le destinait à Louis XVIII, nous est inconnu, constate qu'à ce moment la coterie des émigrés de Londres s'agitait et se dépensait en de multiples intrigues, dont, fort heureusement, les rivalités intimes qui s'y étaient déchaînées atténuaient le danger. Chacun entendait diriger, blâmait les tentatives en vue desquelles il n'avait pas été consulté, n'attachait de prix qu'aux siennes, et, souvent, poussait l'esprit de révolte jusqu'à méconnaître les ordres du roi, en alléguant que, si loin de la France, il ne pouvait se prononcer sur les mesures à prendre à l'effet d'y rendre plus prochain son retour.
Parmi ces agitateurs plus ou moins en opposition avec Louis XVIII, encore qu'ils évitassent de le laisser paraître, ce rapport désignait le comte de Puisaye, le comte d'Antraigues, le chevalier de Bruslard, l'abbé de Guillevic et le comte de Bar, anciens chouans; Bertrand de Molleville, jadis ministre de Louis XVI; le représentant Henry La Rivière, proscrit au 18 fructidor; le libraire Fauche-Borrel, le metteur en scène de l'affaire Condé-Pichegru et de l'intrigue Barras. Quelques-uns de ces personnages, plus ou moins compromis dans des aventures antérieures, vivaient d'expédients, menaient une existence sans dignité.
À propos de Dumouriez, le rapport disait: «Il faut à cet homme, quoique vieux, une femme qui le mène par le bout du nez. Celle qui est aujourd'hui en possession de cette charge, est une Mme de Saint-Martin. M. de Saint-Martin est un Piémontais qui trouve cet arrangement très convenable, et, dans ce tripotage, existe un fils Saint-Martin, aussi jacobin qu'on puisse l'être. Mme de Saint-Martin était, à Rastadt, la maîtresse du représentant; à Hambourg, la maîtresse de l'abbé de Lageard qui, voulant rentrer en France, sut saisir l'occasion de s'en débarrasser en faveur de Dumouriez, auprès duquel elle succéda à la soeur de Rivarol (Mme de Beauvert), qui voulait également rentrer[80]. Si Dumouriez est avide d'argent, c'est pour elle ou pour le manger, car sa moralité a toujours été celle d'un flibustier.»
[Note 80: Les relations avouées de Mme de Saint-Martin avec l'abbé de Lageard, alors employé dans les bureaux de Talleyrand, aux Affaires étrangères, permettent de penser qu'elle était en rapport avec la police de Fouché.]
Dans ce milieu, d'Avaray était détesté. On doit croire, par conséquent, que le conflit qui venait d'éclater entre lui et le duc d'Angoulême y fut colporté, exagéré, travesti, et l'on n'a aucune peine à comprendre que, las d'être l'objet des calomnies qui s'y donnaient librement cours, il ait ardemment voulu s'éloigner pour quelque temps. Son absence, d'ailleurs, ne fut pas longue, et bientôt, à peu près rétabli, il vint reprendre sa place auprès du roi. À ce moment, le duc d'Angoulême partait pour Mitau, afin d'en ramener en Angleterre sa femme et la reine, ainsi que le personnel de leurs maisons. Il est probable que son absence facilita la reprise, par d'Avaray, des fonctions qu'il remplissait auprès du roi. Mais, malgré l'éclatante protection dont le couvrait celui-ci, les préventions dont il était l'objet ne désarmaient pas, et jusqu'à son départ pour Madère, en 1810, il eut fréquemment à en souffrir, même de la part du comte d'Artois. Le roi n'en souffrait pas moins que lui, et les incidents qui viennent d'être racontés ajoutèrent à ses préoccupations et à ses peines.
Ce ne furent pas les seules que lui valut son établissement en Angleterre. Lorsqu'au mois de juillet 1808, sous la conduite du duc d'Angoulême, la reine et sa nièce, suivies de toute la petite colonie de Mitau, composée d'environ quatre-vingts personnes, arrivèrent à Gothembourg, afin de s'embarquer sur l'_Euryalus_, frégate anglaise, mise à leur disposition par le gouvernement, pour les transporter à Yarmouth, on leur opposa un ordre de l'Amirauté, enjoignant au commandant de ne prendre à bord que vingt passagers, maîtres ou valets. Cette mesure, dont la courtoisie de l'amiral James Saumarez atténua finalement la rigueur, donna lieu, entre le roi et les ministres, quand elle fut connue à Londres, à des négociations irritantes.
L'archevêque de Reims, Mmes de Luxembourg, de Damas, de Narbonne, le duc d'Havré, le comte de Blacas, furent au moment de ne pouvoir partir avec les princesses. «Sûrement, écrivait le duc d'Angoulême à l'amiral, la suite de notre roi, de notre reine et de nous est nombreuse. Mais, il faut penser que nous n'avons pas de patrie et que nous vivons comme un peuple nomade, emportant tout ce que nous avons avec nous, quand nous changeons de pays.» Ainsi, jusqu'au bout, depuis son arrivée sur les côtes britanniques, tout avait été pour le roi humiliations et déceptions. Pour les lui faire oublier, il ne fallut pas moins que la joie qu'il goûta au mois d'août, en voyant enfin, après tant d'aventures, sa famille réunie autour de lui dans la mélancolique demeure de Gosfield.
Une imprudence de son frère, dont celui-ci essaya de rejeter la responsabilité sur d'Avaray, vint rendre plus difficile la situation du roi vis-à-vis du ministère. Les nouvelles arrivées d'Espagne avaient annoncé l'abdication de Charles IV et l'avènement de Joseph. En les recevant, le roi adressa à Canning une note, dans laquelle il insistait pour que le roi de Naples, en sa qualité de Bourbon, fût nommé régent d'Espagne et reconnu, sous ce titre, par les puissances. Cette note devait rester secrète. Toutefois, désirant la communiquer au prince de Castel-Cicala, ambassadeur des Deux-Siciles à Londres, il chargea son frère de cette communication. Monsieur était lui-même en instances auprès du cabinet britannique, pour se faire envoyer en Espagne avec ses fils ou au moins avec l'un d'eux. Il agissait dans le même sens auprès des délégués des Juntes royalistes, récemment débarqués à Londres pour solliciter des secours en faveur des insurrections qui se propageaient en Espagne.
À peine en possession de la note du roi, qu'il ne devait communiquer qu'à l'ambassadeur napolitain, il s'empressa de leur en donner connaissance, et prenant prétexte de la communication qui en avait été faite à Canning par d'Avaray, au nom de Louis XVIII, il la leur présenta comme ayant reçu l'approbation du ministère. Ce trait de légèreté provoqua, dans le gouvernement, une protestation énergique. De leur côté, les envoyés espagnols écartèrent avec dédain les offres du comte d'Artois et refusèrent la régence du roi de Naples, lequel, d'ailleurs, n'avait pas été consulté. Louis XVIII, très mortifié par cet incident, essaya d'en conjurer les suites en envoyant au peuple espagnol une proclamation qu'il ne soumit aux ministres qu'après qu'elle fut partie. Elle lui valut un nouveau désaveu de leur part, dans lequel était rappelée avec acrimonie la conduite du comte d'Artois vis-à-vis des délégués des Juntes. Le roi et son frère eurent à ce sujet une discussion assez vive. Mais bien plus grave fut celle qui eut lieu ensuite, entre le comte d'Artois et d'Avaray auquel le prince, lui imputant ses propres torts, reprocha «de mal conduire les affaires».
--Je connais ce pays-ci, ajouta-t-il; il faut montrer confiance au gouvernement; au lieu de cela, vous les heurtez, et c'est ainsi qu'on gâte tout.
D'Avaray se rebiffa, déclara qu'il n'avait jamais eu en vue que la gloire de son maître. Ce qu'il avait fait en cette circonstance, il était prêt à le refaire, et si Monsieur le considérait comme un conseiller dangereux, il le suppliait d'agir auprès du roi pour qu'il fût déchargé du fardeau qui l'accablait. L'incident n'eut pas de suites. Mais il laissa d'Avaray plus découragé, plus aigri, plus irrité, parce qu'il sentait monter autour de lui plus de jalousie, d'injustice et de malveillance.
III
LE SUCCESSEUR DE D'AVARAY
C'est au milieu de ces agitations que, quelques mois après l'arrivée du roi en Angleterre, s'écoule sa vie. Au chagrin qu'elles lui causent, vient s'ajouter le sentiment de son impuissance. En débarquant à Yarmouth, il nourrissait l'espoir que, rapproché de son royaume et réuni à son frère le comte d'Artois, à ses cousins, le duc d'Orléans, le prince de Condé et le duc de Bourbon, il pourrait travailler plus efficacement pour sa cause. Mais bientôt il se voit, comme aux étapes antérieures de sa vie errante, condamné à l'inaction. À l'exemple des puissances européennes liguées contre Napoléon, le gouvernement britannique s'obstine à le tenir éloigné de leurs entreprises communes. Installé d'abord à Gosfield, puis en 1809, à Hartwell, «vieux château sombre et humide,» à douze lieues de Londres, loué à un riche propriétaire M. Lee, l'exilé allait y être réduit jusqu'à sa rentrée en France à une vie obscure et morose: tel un homme que ses contemporains ont oublié, ou dont ils croient la carrière terminée. Quelques courses chez les châtelains des environs, des stations périodiques à Bath où il ira, tous les ans, prendre les eaux, de rares voyages d'agrément couperont seul l'uniformité de son existence. La reine, le duc et la duchesse d'Angoulême, un petit groupe de serviteurs fidèles la partageront avec lui; les visites de son frère et de ses cousins en constitueront l'unique distraction. Quant à la politique, et encore qu'il ne cesse pas d'en suivre les mouvements et les variations, elle ne lui apportera, pendant les premières années de son séjour en Angleterre, que déceptions et sujets de découragement.
Ce dont il souffre surtout, c'est la difficulté des communications, non seulement entre la France et les pays étrangers, mais encore entre les pays étrangers eux-mêmes. Cette difficulté grandit au fur et à mesure que s'étend en Europe l'action des armées françaises. Là où elles passent, le service des diligences, celui des postes sont supprimés ou suspendus. Dans les pays qu'elles ont conquis et que Napoléon gouverne directement par ses préfets ou indirectement par les rois qu'il a créés, et qui ne sont à ses yeux que des fonctionnaires, une police à l'image de la sienne exerce une surveillance soupçonneuse sur les lettres et les voyageurs. Pour s'y dérober, les courriers sont contraints à de longs détours. S'ils sont obligés de recourir à la navigation, c'est pire encore. Les glaces dans les mers du Nord, les vents contraires, les calmes plats, les tempêtes, autant d'obstacles qui retardent la mise à la voile des navires ou entravent leur marche. Tel voyageur qui comptait rester quinze jours en route, n'est pas encore, au bout de trois mois, arrivé au terme de son voyage. Toutes les correspondances subissent des retards; souvent elles n'arrivent pas, soient qu'elles aient été saisies, soient qu'elles s'égarent. La Châtre, à Londres, constate en gémissant que «sur sept lettres, six n'arrivent pas».
À Vienne, en octobre 1807, le représentant de Louis XVIII, La Fare, évêque de Nancy, est averti que le roi et le duc d'Angoulême se sont embarqués à Gothembourg en Suède, pour passer en Angleterre. Le 11 décembre, il est sans nouvelles de leur traversée et ne sait ce qu'ils sont devenus, bien qu'en débarquant à Yarmouth, le roi lui ait fait écrire. Il confie ses inquiétudes au comte de Blacas, qui est alors en Russie.
«Je ne sais si, à Pétersbourg, vous êtes mieux instruit que je ne le suis ici sur ce qui concerne le voyage de notre maître et des princes. Mes dernières nouvelles sont du 14 octobre, de Gothembourg, lorsqu'on se préparait à mettre à la voile. Depuis, et voilà bientôt deux mois, aucune nouvelle d'aucun côté sur le voyage ni le débarquement de ces augustes voyageurs. Les papiers publics donnent des nouvelles de Londres et d'Angleterre jusqu'au 12 novembre, et il n'y est fait aucune mention d'un objet aussi intéressant pour l'Europe entière qu'il l'est pour nous. Buonaparte aurait-il fait défendre à tous les journalistes de rien articuler sur ce fait, capable de réveiller l'attention et l'intérêt des Français et de ranimer la foi endormie?
«Quelquefois, je me demande: Nos princes auraient-ils pris une autre direction que celle d'Angleterre? Ballottés depuis si longtemps par la politique versatile des puissances, auraient-ils pris le parti d'enfoncer leur chapeau, et d'aller se jeter dans quelqu'une de leurs provinces pour y tenter la fortune? La fin du mois de novembre eût été une époque bien favorable, Buonaparte étant en Italie, la majeure partie des troupes de ligne et les chefs les plus expérimentés étant encore éloignés et dispersés dans les différentes parties du continent. Dans pareilles circonstances, un débarquement de nos princes, appuyé de forces suffisantes, devrait produire le meilleur effet. _Audaces fortuna juvat._»
Les lettres qu'attendait La Fare n'étaient qu'égarées; il les reçut un peu plus tard. Mais, il n'en allait pas toujours de même. Il arrivait que les porteurs de dépêches, étant affiliés à la police impériale, lui livraient les correspondances dont le transport leur était confié. En 1813, à Dresde, un paquet de lettres expédiées de Londres par le comte d'Artois à La Fare, afin d'être distribuées par ses soins, est remis par le courrier au maréchal Davout qui l'envoie au cabinet de l'empereur: «Celui dont je tiens mes renseignements, écrit La Fare, a vu lui-même ce paquet à Dresde, sur la table du duc de Bassano. La pièce la plus essentielle était une lettre de Monsieur au prince royal de Suède (Bernadotte).»
On pourrait citer vingt exemples analogues, attestant un état de choses que nous ne comprenons plus guère aujourd'hui, mais qui donnait alors, à la privation de nouvelles comme aux séparations, un caractère douloureux. Pendant la durée de son exil, Louis XVIII n'a pas cessé d'en souffrir. À Mitau, il s'en plaignait et se désolait «d'être au bout du monde». Il ne fut pas plus heureux en Angleterre, quoique plus rapproché de la France. Le gouvernement anglais aurait pu lui communiquer les informations qu'il recevait du dehors par ses agents diplomatiques. Mais c'était un système de ne plus entretenir de relations politiques avec le roi de France. On ne lui communiquait rien[81]; il ne savait rien que par les papiers publics, dont les dires étaient ordinairement erronés ou dénaturés. Les lettres que ses représentants lui adressaient ne présentaient le plus souvent, quand il les recevait, qu'un intérêt rétrospectif.
[Note 81: Il en était de même en Russie. De Maistre écrit: «Le caractère général du gouvernement le porte à tout cacher.»]