Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration

Part 19

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Il s'y mêlait des questions d'argent, qui les envenimaient. Des réclamations arrivaient incessamment, venant d'émigrés qui s'étaient dévoués au service du roi et se plaignaient de n'avoir pas été payés. Ils demandaient à être dédommagés, sollicitaient ou même exigeaient des secours. Déshonorante et laborieuse était cette liquidation. Wickham, qui s'efforçait, en prévision de son prochain retour en Angleterre, de mettre un peu d'ordre dans ses écritures, demandait compte à Précy de ce que celui-ci devait encore sur les «cinquante-six mille louis» qui lui avaient été confiés. Précy était obligé d'avouer qu'il en avait employé une partie, cent vingt mille francs, en spéculations. Les marchandises, il est vrai, étaient en dépôt à Francfort. Mais l'incident, en s'ébruitant, donnait raison à ceux qui n'avaient pas craint de prédire que «Précy ne rendrait pas l'argent». Calomnieuse était l'accusation. Il voulait le rendre. Malheureusement, pour le rendre, il fallait attendre la vente des marchandises achetées à bas prix, et destinées à être débitées à Lyon, par un agent royaliste résidant dans cette ville, Goutailler, ancien officier de police, à qui Précy s'efforçait en vain de les faire passer.

D'autres personnages marquants de l'Émigration se voyaient l'objet d'accusations analogues. D'André lui-même n'était pas épargné. On le soupçonnait d'avoir reçu de Wickham, pour prix de ses services, une gratification de cinq cent mille francs, ce qui semblait d'autant plus monstrueux qu'on le croyait très riche, «à la tête de sept cent mille florins» déposés dans une banque de Vienne et «de propriétés en Allemagne». Vrais ou faux, ces scandales étaient commentés passionnément par les pauvres diables qui traînaient autour du comité leur lamentable misère: «Je vous prie de dire à M. d'André, mandait l'un d'eux, que je ne peux lui écrire pour le moment, n'ayant pas les moyens d'affranchir ma lettre.»

Imbert-Colomès, lui, ne se plaignait pas. Quoique se disant pauvre, il portait sa pauvreté fièrement, n'ayant pour vivre, au moins en apparence, que les trois cents francs de pension mensuelle que l'Angleterre, par l'intermédiaire de Wickham, payait à tous les députés «fructidorisés» qui avaient sollicité des secours. Cette modique pension lui permettait d'écrire à Thugut: «Quoique victime de la Révolution, j'ai des moyens de subsister sans être à charge à personne.» Cette fierté allait brusquement s'évanouir quand Wickham, ayant supprimé, au commencement de 1801, les traitements des membres de l'agence, Imbert-Colomès put croire que sa pension de «fructidorisé» serait comprise dans cette suppression. En réponse à la lettre larmoyante qu'il écrivit à Wickham, ce dernier s'empressa de le rassurer. Mais, le pauvre homme avait eu terriblement peur.

On voit dans quelles préoccupations sans dignité le comité de Bayreuth se débattait. Il essayait de se survivre pour justifier la générosité des Anglais, qui lui distribuaient encore capricieusement de maigres secours. Mais, vers la fin de 1800, Wickham donna l'ordre de dissoudre toutes les agences de France et de les avertir qu'il ne serait plus pourvu à leurs besoins. À ce moment, Pichegru venait de partir pour Londres; d'André songeait à disparaître, considérant son rôle fini. C'est à Précy qu'incomba le soin de transmettre, à Paris et à Lyon, les ordres de Wickham. Il saisit cette occasion d'appeler à Bayreuth son principal agent, Goutailler. Peut-être aussi, voulait-il s'entendre avec lui au sujet des marchandises déposées à Francfort et dont il attendait le prix pour rembourser Wickham.

Comment la police de Fouché fut-elle mise au fait du voyage de Goutailler? Il y avait à Bayreuth, dans le comité même, des agents du gouvernement français. L'un d'eux communiqua sans doute l'invitation adressée par Précy à Goutailler. Peut-être, Fouché fut-il averti par quelque émigré qui obtint à ce prix sa radiation. À Bayreuth, on soupçonna tout à la fois un sieur Duparc, parti pour Strasbourg, et une baronne de Kzopf, femme d'un colonel prussien, qui avait traversé cette ville, en allant en Hollande. Provoqué par ces individus ou par d'autres restés inconnus, l'ordre vint, de Paris à Strasbourg, d'arrêter Goutailler avant qu'il passât la frontière. Mais, soit maladresse, soit complaisance des gens de police, il la franchit librement, avec le même bonheur que cet abbé Rougier qu'on avait arrêté à Gap, pour l'envoyer à Paris, que ses amis enlevèrent aux portes de Lyon, que les agents reprirent et qu'ils relâchèrent moyennant douze mille francs.

Goutailler arrivait à Bayreuth, le 15 novembre. Les récits qu'il fit à l'agence, de l'état de la France et des tendances de l'opinion, ne changèrent, ne pouvaient rien changer à la résolution prise par Wickham d'arrêter toutes tentatives nouvelles pour soulever l'intérieur. Ils devinrent l'objet d'un rapport au roi, dicté par Précy à Goutailler, et qui concluait à l'impossibilité de sortir de l'expectative. Il est difficile d'ailleurs de comprendre pourquoi Goutailler passa six mois à Bayreuth, à cette heure de découragement, où tous les efforts étaient paralysés. Il n'en partit que le 16 mai, porteur de nombreux papiers et notamment de cinq lettres de Précy à divers agents, les invitant à suspendre tous les mouvements commencés. Le lendemain, comme il venait d'arriver à Strasbourg, il fut arrêté, ainsi que sa femme qui voyageait avec lui, et envoyé, sous bonne escorte, à Paris où on le mit au secret.

La nouvelle de cette arrestation terrifia Précy. «Si ses papiers ont été trouvés sur lui ou sur sa femme, écrivait-il, c'est un homme perdu et moi un ruiné, parce qu'il a mes fonds et que je ne pouvais me libérer, vis-à-vis de M. Wickham, que par ce moyen[40].» C'était déjà grave. Mais, l'événement devait avoir d'autres conséquences que l'arrestation d'un agent et la perte de quelques milliers de francs. La saisie des papiers de Goutailler révéla au ministre de la police l'existence du comité de Bayreuth. Sur son rapport, le premier Consul ordonna à Talleyrand de demander à Berlin l'arrestation des membres de ce comité. Beurnonville présenta la demande; elle fut accueillie par la Prusse, empressée à plaire à Bonaparte. Dans les premiers mois de 1801, Précy, le comte de la Chapelle et Imbert-Colomès étaient arrêtés à Bayreuth[41], leurs papiers saisis et les plus humiliants secrets de l'Émigration livrés à la publicité par les ordres du premier Consul. Ce fut la fin de l'agence de Souabe[42].

[Note 40: Plus tard, quand le gouvernement du premier Consul fit publier les papiers de Bayreuth, il contesta la vérité de cette affirmation. On n'avait saisi sur Goutailler, affirma-t-il, que huit mille francs en lettres de change et non les seize mille louis que Précy devait encore à Wickham. Mais, il faut se défier des rapports de la police de Fouché, vénale et corrompue comme lui. Elle essaya de déshonorer les agents royalistes, en les accusant d'avoir volé les caisses des agences, sans fournir d'ailleurs d'autres preuves que quelques faits isolés. Ce qui est plus vrai, c'est qu'à la fin de 1801, Précy avait totalement remboursé Wickham.]

[Note 41: Ils eurent le temps d'expédier au comité de Bruxelles cet avis: «N'écrivez plus, nous sommes arrêtés.»]

[Note 42: Wickham était déjà retourné en Angleterre avec Pichegru. Imbert-Colomès alla s'y fixer après être resté, dix-huit mois, prisonnier de la Prusse et y mourut en 1809. Précy vécut en Allemagne jusqu'en 1814. Sous la Restauration et jusqu'à sa mort, arrivée en 1820, il commanda la garde nationale de Lyon. D'André s'était réfugié en Gallicie. En 1811, il demandait à être rayé de la liste des émigrés. Louis XVIII le fit tour à tour ministre de la police et intendant des domaines de la couronne.]

L'armée de Condé n'eut pas une moins pitoyable destinée. Après la bataille de Zurich, quand Paul Ier, imputant à ses alliés la responsabilité de leur défaite commune, les abandonnait et rappelait ses soldats, Condé avait reçu l'ordre de ramener les siens en Volhynie et de reprendre ses quartiers à Dubno. Mais, il redoutait un nouveau séjour dans les États du tsar. Il hésitait à se placer une fois de plus sous la surveillance de la police impériale, tracassière, soupçonneuse, défiante, à se livrer, lui et ses soldats, aux caprices de Paul Ier. Il s'effrayait surtout de l'oisiveté à laquelle on le condamnait, quand l'Angleterre et l'Autriche, loin d'être découragées et de déposer les armes, se préparaient à de plus ardentes luttes. Il avait alors demandé à Wickham et obtenu la faveur de passer au service britannique. On lui promit de l'employer à l'expédition qu'Autrichiens et Anglais songeaient à jeter sur les côtes occidentales. La petite armée, ne formant plus que quatre régiments, dut même se mettre en marche pour Livourne, où l'attendait une flotte. À Livourne, à ce que lui affirmait Ramsay, le commissaire anglais préposé par Wickham à la direction de sa marche, l'attendaient du matériel, des uniformes, des munitions, tout ce qui lui manquait.

Au mois de mai, elle se trouvait à Pordedone, dans les États de Venise. Après un court arrêt, elle se préparait à poursuivre son chemin, quand arriva la nouvelle de la bataille de Marengo. On apprenait en même temps que Moreau marchait sur la Bavière. Condé dut se porter sur les bords de l'Inn, au pont de Rosenheim, et y attendre les ordres de l'archiduc Jean d'Autriche à la disposition duquel il était laissé. Il se remit en route, atteignit sa destination et installa son quartier général à Pouding.

C'est là qu'il connut l'armistice conclu entre les armées belligérantes. Cet armistice dura cinq mois. Il prit fin le 1er décembre. Les hostilités s'engagèrent le même jour et débutèrent par une victoire de l'archiduc sur Moreau. Il est vrai que dès le lendemain, on écrivait du quartier général autrichien au prince de Condé: «Nous savons que l'armée du général Moreau est composée de sept divisions. Nous en avons combattu seulement quatre, nous ignorons où sont les trois autres.» Ces trois autres, commandées par Lecourbe et amenées par lui, en une nuit, des frontières du Tyrol sur les derrières des Autrichiens, gagnèrent, le 4 décembre, la bataille de Hohenlinden. Condé, qui n'avait pas combattu, fut contraint de battre en retraite.

Mais, le 8, il se trouva inopinément en présence des forces françaises. Elles passèrent l'Inn sous ses yeux, malgré ses efforts. Pour la première fois, depuis le commencement de la guerre, il était engagé isolément contre l'armée de Bonaparte, Français contre Français. «Chose remarquable, dit un témoin oculaire[43], les Français cherchèrent à nous obliger à la retraite, non par la force, mais par le nombre; ils tiraient en l'air, s'écriant qu'ils ne voulaient pas nous faire du mal. Ils étaient les premiers à nous avertir quand nous étions dépassés par eux sur nos flancs. Nous ne perdîmes personne. Il n'agirent pas de même vis-à-vis des Autrichiens. À peine arrivés, les Français les attaquèrent, et en moins d'une heure, leur perte s'éleva à plus de dix-huit cents hommes. Le général Moreau, en marchant par son flanc droit et en traversant les bois, aurait pu nous couper de Salzbourg et arriver avant nous sur la Salza. Nous avons su depuis qu'il ne l'avait pas voulu. Notre retraite se fit par la chaussée, et nous arrivâmes à Salzbourg sans avoir été entamés. Les ennemis nous suivaient, mais de loin, et sans nous inquiéter; ils s'arrêtaient quand nous faisions halte; on aurait pu croire que leur marche était concertée sur la nôtre. Tel était alors l'esprit de l'armée française à notre égard. Quoique défendant une cause différente de la nôtre, ces braves militaires ne pouvaient s'empêcher de nous estimer. Depuis, ils nous donnèrent encore d'autres preuves de leurs bons sentiments vis-à-vis de nous.»

[Note 43: Marquis de Bouthillier-Chavigny: Mémoires inédits.]

Cette affaire fut la dernière de la campagne, la seule à laquelle prit part l'armée de Condé. Elle se dirigeait sur Vienne, à travers les montagnes de Styrie, sans être poursuivie, le gros des troupes françaises s'étant attaché à l'archiduc Jean, le poussant par un autre chemin, l'épée dans les reins, transformant sa retraite en déroute. Condé, plus heureux que lui, arriva sans encombre à Leoben[44]. Pendant ce temps, à Ems, l'archiduc Charles, remis en possession du commandement de l'armée impériale, négociait un armistice avec Moreau. L'armistice fut conclu. Il fallut alors évacuer Leoben, qui se trouvait compris dans les lignes de démarcation qu'allaient occuper les Français. Les deux armées françaises se rencontrèrent, et le prince de Condé, en quittant la ville, reçut les honneurs militaires des soldats de la République.

[Note 44: À Leoben, le monument commémoratif de la paix de 1798 frappa les Condéens de surprise. Deux de ses faces présentaient les titres des plénipotentiaires autrichiens, et la troisième cette inscription en latin: «Bonaparte, général en chef des Français, arriva ici triomphant et y imposa la paix en vainqueur.»]

Quelques semaines plus tard, après la signature des préliminaires de paix, qui suivit l'armistice, l'armée de Condé traversait Gratz pour aller résider dans la Basse-Styrie, quand le commissaire anglais qui l'accompagnait annonça au prince qu'elle était licenciée. Le ministère Pitt n'existait plus. Ses successeurs étaient pressés de conclure la paix avec la France. Le licenciement d'un corps composé de Français, devait en être le préliminaire. Abandonnés ainsi à eux-mêmes, au fond d'une contrée inconnue, dont ils ne parlaient pas la langue et ignoraient les usages, privés de vivres pour eux, de fourrages pour leurs chevaux, obligés de les vendre à des Juifs et à vil prix, les Condéens furent plusieurs jours sans être avertis des conditions du licenciement. Une lettre de Wickham à Condé vint enfin leur annoncer que ceux qui voudraient rester au service de l'Angleterre seraient envoyés en Égypte et incorporés dans des régiments anglais. Aux autres, il était accordé une gratification égale à six mois de solde. Presque tous se firent inscrire sur la liste des gratifications, décidés à rentrer en France.

Le règlement de ces questions donna lieu à de pénibles incidents, engendra des discussions misérables, au milieu desquelles l'armée de Condé, après avoir vécu, durant douze années, d'une existence précaire et humiliée, à charge à l'Europe, inclinant tour à tour son drapeau blanc aux noires fleurs de lys, devant ceux de l'Autriche, de l'Angleterre et de la Russie, ne combattant presque jamais, arriva au bout de sa carrière sans gloire, aussi obscurément qu'elle l'avait parcourue. Quelques mois plus tard, à Lunéville, un traité solennel rendait la paix à l'Europe et consacrait les victoires de Bonaparte. C'était, pour la cause royale, le désastre, le coup de grâce.

VIII

LE ROI CHASSÉ DE MITAU

Quoique dans l'entourage de Louis XVIII, à la fin de 1800, on ne pût connaître encore ces événements, on ne s'y dissimulait pas que la situation générale se modifiait en des conditions défavorables à la cause royale. Le général de Sprengporten, allant à Bruxelles recevoir les prisonniers russes rendus à la liberté par Bonaparte, avait passé par Mitau. Son voyage était interprété comme la preuve des efforts du premier Consul, pour détacher l'empereur de la cause de ses ennemis, et l'engager dans la sienne. On n'allait pas encore jusqu'à croire à une alliance entre Paul Ier et lui; mais les négociations engagées à Paris, dont le secret avait transpiré, étaient de nature à la faire craindre.

Au mois de novembre, la disgrâce du comte Panin, qu'on avait toujours vu partisan des Bourbons, vint accroître ces légitimes inquiétudes. Renvoyé du ministère et nommé sénateur, il se voyait bientôt exilé dans ses terres, sans cause apparente. Son rival, Rostopchine, restait seul chargé de la direction du gouvernement, sous l'autorité de l'empereur. Avec Panin, le roi perdait son plus solide appui à la cour moscovite, et le comte de Caraman se trouvait obligé à une incessante circonspection pour ne pas se compromettre. De ces incidents, il fallait conclure que la coterie hostile au «roi de Mitau» l'avait emporté, dans les conseils de l'empereur, sur ceux qui le défendaient. Cependant, comme l'attitude de Rostopchine envers Caraman se maintenait bienveillante, Louis XVIII y aurait puisé des motifs de se rassurer, si la mobilité du caractère de l'empereur ne lui eût fait constamment redouter d'en devenir la victime.

Au même moment, elle se trahissait par des actes incompréhensibles et inexplicables. Le chevalier de Balbe, ministre du roi de Sardaigne, dont Paul Ier avait hautement épousé les intérêts, recevait tout à coup l'ordre de quitter Saint-Pétersbourg et de sortir de Russie, sur le seul soupçon d'avoir tenté d'opérer un rapprochement entre l'empereur et l'Angleterre. Le roi de Suède venu dans la capitale pour voir une des grandes-duchesses, dont on lui offrait la main, était contraint de partir, véritablement chassé par des procédés indignes de lui, qui succédaient tout à coup aux égards dont on l'avait d'abord comblé. L'ambassadeur anglais, lord Withworth, avait été précédemment expulsé[45], et le ministre de Danemark, Rosenkrantz, allait bientôt subir le même sort. Ces mesures de rigueur et de colère avaient pour effet d'entretenir, en les excitant, les alarmes de la cour de Mitau.

[Note 45: L'expulsion de ce diplomate donne la mesure du caractère de Paul Ier. Au commencement d'avril, l'empereur exprima son dépit contre l'Angleterre, qui refusait de lui céder Malte dont il s'était déclaré grand maître. Le 29, il fit saisir à Riga quatre navires que Withworth expédiait à Londres. Celui-ci se plaignit avec hauteur. Le tsar demanda son rappel. Puis, le trouvant insolent, après l'avoir traité en ami, il l'expulsa, sans vouloir même que le consul anglais Stéphan Shairp restât à Saint-Pétersbourg. Tout le personnel de l'ambassade dut s'enfuir, «après d'indignes traitements,» disait Withworth, et en emportant les archives. Le comte de Woronzow, ambassadeur à Londres, fut rappelé. Il n'obéit pas d'ailleurs et resta en Angleterre. Les relations diplomatiques entre la Grande-Bretagne et la Russie ne furent reprises qu'en 1801, à l'avènement d'Alexandre.]

Elles étaient des plus vives au début de l'année 1801, et les événements du dehors semblaient se combiner pour les justifier. Les lettres de France apportaient des nouvelles désespérantes. Elles montraient les royalistes en butte à la persécution du gouvernement consulaire; elles signalaient des arrestations mystérieuses, des condamnations prononcées à huis clos et suivies d'exécution immédiate. Les papiers de Vienne n'étaient pas plus rassurants. Moreau menaçait cette capitale; injonction avait été faite aux étrangers d'en sortir. La Fare écrivait que, même en invoquant le nom du roi, il n'avait pu obtenir d'être excepté de ces ordres.

À la faveur de ces événements qui concouraient à démontrer la rapide ascension de Bonaparte, de graves rumeurs circulaient dans Mitau. D'après les unes, Louis XVIII allait essuyer une diminution de revenus; selon les autres, il cesserait d'être traité en roi; on commençait enfin à parler de son renvoi comme d'une chose vraisemblable, sinon résolue. Mais, malgré tout, il refusait d'ajouter foi à ces prédictions. Il les attribuait à la malveillance, sans parvenir à comprendre en quoi il avait mérité qu'elles se réalisassent ni à supposer Paul Ier capable de lui infliger le dur traitement qu'elles annonçaient. Caraman, à Saint-Pétersbourg, était dans le même état d'âme que son maître, inquiet, anxieux, tourmenté, mais bien loin de prévoir l'orage qui s'amassait sur sa tête. Il éclata le 4 janvier 1801, du calendrier russe.

Dans la matinée, Caraman avait écrit à Rostopchine pour lui demander à dîner. Celui-ci, étant invité, lui avait répondu en le priant de passer chez lui à six heures du soir. Il venait de recevoir ce billet lorsqu'on lui annonça un secrétaire du ministre comte de Palhen, grand maître de la police, chargé d'un message verbal destiné au roi. Ce message était un ordre de partir immédiatement pour Mitau. Stupéfait, Caraman allégua l'invitation qu'il venait de recevoir de Rostopchine. L'ordre qu'on lui signifiait de la part du comte de Palhen ne pouvait résulter que d'un malentendu, d'une erreur.

--Il est précis et positif, monsieur le comte, répondit le secrétaire, d'un ton qui ne permettait pas de contester cette affirmation.

Caraman reconnut qu'il ne pouvait qu'obéir.

--Je vais faire mes préparatifs de départ.

--Hâtez-vous. L'ordre porte que vous ne devez plus être à Saint-Pétersbourg dans deux heures.

Resté seul, le représentant du roi écrivit à Rostopchine, pour l'avertir de ce qui se passait. En attendant une réponse, qui d'ailleurs n'arriva pas, il procéda à la destruction de ses papiers. Au bout de deux heures, il sortit de la ville, et, après avoir couché dans un château appartenant à Panin, situé hors des portes, sur la route de Péterhof, il se mit en route pour Mitau. Lorsqu'il y arriva, le 7 janvier, à sept heures du soir, il n'avait pu découvrir pour quels motifs il était ainsi renvoyé, bien qu'il se le fût demandé tout le long du chemin. Était-ce pour avoir continué à entretenir des rapports avec Panin, malgré la disgrâce de celui-ci? Des propos, d'ailleurs très réservés, tenus par lui dans un dîner, avaient-ils été entendus par des gens affiliés à la police, et, pour s'en faire un grief contre lui, les avait-on dénaturés? Les rapports confidentiels qu'il envoyait au roi avaient-ils été détournés, et, dans ses libres réflexions, la police avait-elle trouvé des armes contre lui? Tout était possible; mais il ne pouvait rien préciser.

En entrant chez d'Avaray auquel il avait jugé bon de se présenter avant de demander à voir le roi, il le salua de ces mots:

--Me voici, je suis renvoyé.

«Frappé comme d'un coup de foudre à cette nouvelle imprévue, écrit d'Avaray, je lui demandai le détail des circonstances de son renvoi; je le sommai, sur son honneur, de m'en avouer franchement les causes, s'il y avait donné lieu.»

--Ma conscience ne me reproche rien, déclara Caraman; je le jure sur l'honneur.

Quelques instants après, admis en présence du roi, il lui faisait la même déclaration et n'eut aucune peine à le convaincre que sa conduite était irréprochable.

--Mais alors, objecta Louis XVIII, ne faudrait-il pas voir dans votre renvoi, une preuve de refroidissement de l'amitié du tsar pour ma personne ou d'un changement dans ses vues politiques?

Caraman ne le croyait pas. Le rendez-vous même que lui avait donné Rostopchine laissait supposer que ce ministre n'avait pas eu connaissance de ce qui se préparait, et l'empereur ne le lui eût pas caché, s'il s'était agi d'une simple modification dans la conduite de ses affaires. Sans chercher à en savoir plus long, le roi se décida à écrire à l'empereur.

Sa lettre était humble; elle se ressentait de ses appréhensions, de la crainte de froisser Paul Ier.

«Monsieur mon frère et cousin, profondément affligé de voir arriver le comte de Caraman auprès de moi, j'ai interrogé son honneur sur les causes de sa disgrâce. Il m'a répété les expressions de son dévouement pour la personne de Votre Majesté Impériale et m'a assuré ne connaître de son malheur que l'ordre qu'il a reçu de se rendre à Mitau. Dans la cruelle perplexité ou je me trouve et non moins frappé de la crainte d'un refroidissement dans l'amitié de Votre Majesté Impériale que de l'effet funeste, que le renvoi de mon ministre doit nécessairement produire pour mes intérêts, je la supplie, si la faute certainement bien involontaire du comte de Caraman n'est pas irrévocable, de me permettre d'en appeler à l'indulgence de Votre Majesté Impériale, ou s'il s'était irrévocablement perdu dans ses bonnes grâces, de vouloir bien m'autoriser à lui présenter de nouveau quelques sujets parmi lesquels elle daignerait choisir mon représentant auprès d'elle.»