Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 6
Le prince de Carency, descendant dégénéré d'une des grandes familles de la noblesse française, ne figure dans l'histoire de l'émigration que durant une période assez brève. Mais il était de ceux à qui beaucoup de temps n'est pas nécessaire pour accomplir beaucoup de mal, et tel fut le mal qu'il fit, si funestes au parti royaliste les conséquences de sa trahison, qu'il mérite l'honneur, fort peu enviable en la circonstance, d'avoir son portrait dans ces récits et de fixer un moment l'attention de ceux qui les lisent.
L'époque où il vécut offre un assez grand nombre d'âmes basses et viles à l'image de la sienne, des spécimens variés de ce que peuvent pour démoraliser et pervertir les hommes les grandes perturbations politiques et sociales, les catastrophes publiques qu'elles causent, les malheurs privés qu'elles engendrent, les périls auxquels elles exposent leurs témoins comme leurs acteurs, la volonté de s'enrichir des ruines d'autrui et l'impérieux besoin de faire parler de soi. En ces temps troublés, où l'on voit la conscience des êtres si facilement s'oblitérer et se dégrader, foisonnent les escrocs, les traîtres, les pêcheurs en eau trouble, toujours prêts à tirer pied ou aile des gens qu'ils trompent et des dupes qu'ils font. Leur physionomie apparaît d'autant plus repoussante que les prodiges d'héroïsme et de courage qui s'accomplissent autour d'eux en font mieux ressortir l'abjection.
Dans ce personnel qui s'étage aux divers degrés du crime, Carency occupe une place élevée quoique très obscure. Aucun des personnages louches qui forment cette bande n'a rien à lui envier. Pour nous éclairer sur sa moralité, nous sommes pourvus de documents nombreux et décisifs: les mémoires de Barras, ceux de Fauche-Borel et d'édifiantes pièces de police, qui ne sauraient être acceptées sans contrôle, mais dont les dires s'accordent trop bien avec des renseignements plus désintéressés et moins suspects venus d'ailleurs, pour qu'on puisse hésiter à en conclure qu'elles contiennent une large part de vérité.
Barras déclare qu'il doit à Carency d'avoir connu les projets des royalistes et les individus chargés de les exécuter. S'il a pu deviner ce qui se tramait à Blanckenberg, à Londres, à l'armée de Condé à la fin de 1796; s'il a découvert l'existence de l'agence de Paris et pu faire arrêter au commencement de 1797 trois des agents; si enfin il a eu dans les mains, lors du dix-huit fructidor, assez d'informations pour justifier, au regard de l'opinion, ce coup de force, c'est grâce à Carency.
Celui-ci n'a pas été seul à trahir. Roques de Montgaillard, d'Antraigues peut-être et d'autres informateurs moins connus ont eu leur part dans cette infamie. D'Antraigues, arrêté en Vénétie par ordre de Bonaparte, se laisse enlever ses papiers, que la plus élémentaire prudence lui commandait de détruire; on y trouve une note résumant les dénonciations de Montgaillard contre le général Pichegru et le prince de Condé. Avoir conservé une telle preuve de leurs rapports constitue de la part de d'Antraigues une imprudence tellement grossière, qu'il est bien difficile de croire qu'elle n'a pas été voulue et que cette pièce si compromettante n'a pas été gardée d'une part pour tenir en respect le roi et Condé, d'autre part pour devenir entre ses mains, si besoin en était, un titre à l'indulgence de Bonaparte. Ce qui autorise ces suppositions, qu'à Blanckenberg on tient pour des réalités et dont Louis XVIII s'inspire pour cesser de correspondre avec cet agent secret, surnommé par l'honnête d'Avaray «la fleur des drôles», c'est qu'il recouvra bientôt sa liberté, alors qu'au moment de son arrestation tout indiquait qu'il serait mis à mort.
En apprenant la divulgation des secrets qu'il avait confiés à d'Antraigues, Montgaillard, qui se sent perdu, cherche non seulement à se sauver, mais encore à se faire rayer de la liste des émigrés en offrant au Directoire de compléter ses premières révélations, de faire imprimer sa correspondance avec Condé.
--Trouvez un moyen d'assurer ma tranquillité personnelle, dira-t-il au ministre de la République à Hambourg, et je vous livre tous les papiers dont je suis dépositaire. Je les accompagnerai même d'un mémoire et de notes qui feront connaître les princes et les turpitudes de leurs ministres.
Et, comme premier gage de ses intentions, il dénonce en passant un certain Fontbrune, jadis employé par Louis XVI à des missions secrètes, maintenant aux gages de la Russie qui l'a envoyé à plusieurs reprises en Espagne et en Angleterre, et qui, de Hambourg où il est actuellement, correspond avec les agents du roi en Angleterre, en France et en Suisse. Encore quelques jours, et ces dénonciations n'épargneront plus personne.
Un traître de moindre envergure, mais non moins actif, c'est un ancien marin qui dit se nommer de Grandpré. Au commencement de 1798, il se présentera lui aussi chez le diplomate républicain et lui prouvera, en lui présentant une lettre surprise par ruse à d'Avaray, le 30 novembre précédent, qu'il est dans la confiance du roi. Comme pour fournir à Barras des motifs propres à le justifier d'avoir conçu et exécuté le coup d'État de fructidor, il livrera, sous la promesse d'être employé par la République, «toute l'organisation de l'Institut philanthropique» et les ordres signés du roi qui divisent la France en deux commandements généraux: Paris et Lyon. «La Trémoïlle est l'agent général pour celui de Paris, Précy pour celui de Lyon.» Chaque département, d'après les dires de Grandpré, forme une brigade. Autant de brigades, autant de chefs. Il les désigne: Despomelles, Bourmont, Suzannet, Chatillon, Bayard, Frotté, de Bellegarde, Malois et autres. Lui-même doit se rendre à Paris, où le commandement de l'artillerie lui est réservé.
On pourrait citer encore plusieurs personnages louches qui méritent qu'on les soupçonne d'avoir participé à de basses manoeuvres et, parmi eux, des femmes qui n'ont pas reculé,--telle la Riflon-Bonneuil[10],--devant le métier de délatrices. Mais, en parcourant les révélations de ces misérables et en en examinant la date, on constate que tous n'ont parlé que lorsque la journée du dix-huit fructidor est accomplie et quand leurs dires ne présentent plus qu'un intérêt rétrospectif. Les délations de Carency, au contraire, datent d'avant le coup d'État, et nul ne saurait lui contester l'honneur «d'avoir été le premier à trahir». Cela résulte positivement des dires de Barras, qui précise le jour où le traître a apporté ses révélations et où il l'a présenté aux membres du Directoire.
[Note 10: J'ai raconté l'incroyable odyssée de cette aventurière, dont j'aurai d'ailleurs l'occasion de reparler. Voir mon livre: _Conspirateurs et Comédiennes._ Paris, F. Juven, éditeur.]
Fauche-Borel n'est pas moins explicite. S'il ment souvent, il est visible qu'en cette circonstance, où il n'a aucun intérêt à mentir, il n'a pas menti. Le 10 juin 1795, il s'en allait du camp de Riégel, où se trouvait le roi, faire une visite à l'agent anglais Wickham qui résidait à Lausanne. L'objet de cette visite était de solliciter des fonds en vue de l'affaire Pichegru. Pour donner plus d'autorité à la démarche, c'est le duc de La Vauguyon que le roi en avait spécialement chargé. Fauche-Borel n'était là qu'en sa qualité d'instigateur de la prétendue trahison du général et pour servir à l'envoyé royal d'introducteur auprès du représentant du ministère britannique.
En arrivant à Berne et à peine descendu à l'hôtel de la Couronne, la première chose qu'apprend le duc de La Vauguyon, c'est que son fils, le prince de Carency, poursuivi pour dettes, lui dit-on, n'osant lui avouer que c'est pour escroquerie, est venu s'échouer à Berne et s'y tient caché, craignant d'être arrêté. «Ce jeune seigneur, rempli de moyens, écrit Fauche-Borel, mais avide et très ingénieux, changeait, tel que Protée, de figure, d'organe, d'habillement et de rôle à volonté. Il se procurait ainsi des ressources pour se livrer sans retenue aux jouissances du luxe et à tous les plaisirs... Il avait déjà fait plusieurs fredaines soit en Allemagne, soit à Bâle, avec succès. Mais celle dont le résultat le menaçait de la perte de sa liberté présentait malheureusement le caractère d'une intrigue effrontée et peu délicate.»
Cette intrigue, qu'en la caractérisant ainsi, Fauche-Borel ne jugeait pas avec assez de sévérité, avait consisté de la part de Carency à se faire passer, en traversant Francfort, pour l'ambassadeur d'Espagne en Allemagne se rendant à Vienne. Il contrefaisait si bien l'allure, le costume, le langage et l'équipage de ce diplomate; il déployait tant d'adresse et se montra si grand comédien, qu'il parvint à se faire verser par le banquier chez qui l'ambassadeur avait un crédit ouvert une somme considérable. Le vol bientôt constaté, ordre avait été lancé dans toutes les directions pour arrêter le voleur, et c'est ainsi qu'il se cachait à Berne, où il s'était réfugié son crime accompli.
Le duc de La Vauguyon éperdu vient se jeter dans les bras de Fauche-Borel, où il épanche ses douleurs. Si son fils est arrêté, si la nouvelle de cette arrestation parvient aux oreilles de Wickham, la mission qu'on remplit auprès de lui sera singulièrement compromise. Convaincu de cette vérité, touché du chagrin du père, Fauche-Borel va trouver le fils réduit en peu de jours à un état si misérable, que «les effets qui lui restent tiennent dans son mouchoir», le fait monter en voiture, y monte avec lui, le conduit à Neufchâtel dans sa propre maison et, après l'y avoir caché dix jours durant lesquels le duc de La Vauguyon parvient à étouffer cette scandaleuse aventure, il le fait passer à Genève. «Malheureusement, ce fut alors que ce trop séduisant jeune homme prit connaissance d'une partie de nos affaires secrètes, dont il abusa depuis d'une manière si condamnable.»
Ce n'est pas seulement par ce moyen que Carency recueillait les informations qu'il livra bientôt après au Directoire. On a vu qu'à Blanckenberg, où il s'était rendu après son aventure de Francfort, il avait mis son temps à profit pour se documenter. Du moins, l'en accusait-on. Déjà d'Avaray, disposé à se défier du père qu'il soupçonnait de pactiser avec les constitutionnels qui siégeaient aux Anciens et aux Cinq-Cents et de travailler pour eux, tenait le fils en suspicion. Mais il ne pouvait les empêcher de se voir, de causer ensemble, ni le fils de prêter une oreille attentive à ce que disait le père accoutumé à penser tout haut devant lui. De ce chef, Carency fut mis au courant de beaucoup de choses qu'il eût mieux valu lui laisser ignorer. Plus tard, quand eurent éclaté les effets de ses démarches auprès de Barras et alors que le duc de La Vauguyon avait encouru déjà la disgrâce du roi, d'Avaray ne craignit pas de laisser entendre que les informations dont avait ainsi abusé le fils, il les tenait de son père, lequel ne pouvait se méprendre cependant à l'usage qu'il en ferait. Mais, à l'appui de cette insinuation, d'Avaray ne fournit aucune preuve, et, quand on sait que sa haine contre La Vauguyon tenait surtout à leurs divergences politiques, on ne peut qu'incliner à penser que, dans l'entraînement de sa passion, il a inconsciemment dénaturé les faits sur lesquels il se base pour accuser.
Du reste, presqu'au même moment, Carency avait découvert et utilisait une autre source de renseignements que semblait alimenter à plaisir l'émissaire Bayard, ce jeune conspirateur royaliste que l'agence de Paris avait accrédité auprès de Wickham pour faciliter les relations qu'elle entretenait avec lui. Nous n'avons pu découvrir si c'est à Vérone, ou à Riégel, ou à Blanckenberg, ou à Paris, que Carency et Bayard se connurent. Mais il est probable que c'est l'amour du plaisir qui les fit se lier. Ils étaient à peu près du même âge,--environ trente ans,--et tous deux avaient le goût du jeu et des femmes. Bayard, dont les documents où il est question de lui parlent ainsi que d'un homme probe et loyal, ne soupçonnait probablement pas combien Carency, au moins sous ce rapport, différait de lui. Il se laissa prendre aux dons de surface que l'on voyait briller dans ce comédien retors et roué, sur son visage et jusque dans ses paroles. Ils devinrent de la sorte amis réciproquement dévoués et compagnons inséparables.
À Paris, Bayard, quand il y venait, descendait chez une femme nommée Catherine Mayerberg dite Meyer, autrefois comédienne, et à laquelle, quand il s'était enrôlé sans le lui avouer parmi les conspirateurs royalistes, il avait acheté au prix de vingt mille francs un petit restaurant dans la rue de la Loi, autant pour lui assurer des moyens d'existence que pour se ménager à lui-même un lieu de rendez-vous ou il pourrait recevoir ses amis et conférer avec eux sans éveiller les soupçons de la police. Naturellement, Carency, rentré à Paris, vint en cet endroit pour voir son ami Bayard, que la Meyer croyait s'appeler Vincent. Lui-même y fut bientôt connu sous le nom de Julien. Bien qu'en dépit de l'amitié que lui témoignait Bayard, il fût déjà suspect aux agents royalistes et que, plus ou moins, ils se défiassent de lui, ils ne purent lui cacher leurs réunions. Il sut quels personnages y figuraient. C'étaient le député d'André, affublé lui aussi d'un faux nom: Kilien; le banquier Audéoud, correspondant de la banque Martin de Genève, par laquelle Wickham faisait passer les fonds qu'il envoyait à Paris; Jouve, chef de bureau au ministère de l'intérieur, acquis au parti royaliste; un certain Déléon, se disant médecin, mais en réalité sans moyens d'existence; le chevalier Despomelles, membre de l'agence royaliste; d'autres encore dont le rôle est si peu défini, qu'on doit supposer qu'ils ne venaient là que pour arracher quelque argent à Bayard, l'homme de Wickham, dépositaire et distributeur des fonds anglais.
La Meyer crut pendant un certain temps que son amant et les amis de son amant s'occupaient d'affaires commerciales. Elle voyait dans leurs mains des lettres de change que d'André endossait du nom de Southers, et dont Bayard allait encaisser le montant chez Audéoud. Puis, elle entendit des discussions et des querelles. Audéoud, qui croyait lui aussi avoir affaire à des gens de commerce, avait reçu de Genève l'ordre d'ouvrir à Bayard un crédit qui s'éleva parfois jusqu'à quatre mille louis. Il s'étonnait de verser tant d'argent sans pouvoir en deviner l'emploi. Il flairait quelque intrigue compromettante, demandait des explications, exigeait qu'on lui fît connaître à quel genre de commerce on se livrait. Finalement, il cessa de venir, après avoir invité Martin de Genève à se chercher un autre correspondant.
Cet incident, des mots surpris, des airs de mystère, c'en fut assez pour suggérer des craintes à la Meyer. Elle commençait à soupçonner que son restaurant servait de lieu de rendez-vous à des conspirateurs. Quand elle s'en convainquit,--c'était pendant l'hiver de 1796-1797,--son amant venait de partir pour quelques semaines sans lui dire ni le véritable objet ni le véritable but de son voyage. Elle le croyait parti pour son commerce, alors qu'en réalité il s'était rendu en Suisse, auprès de Wickham. C'est Carency qui le lui apprit. En l'absence de Bayard et tandis que les gens accoutumés à le rencontrer chez la Meyer espaçaient leurs visites, Carency continuait à y venir, attiré par les beaux yeux de l'ancienne comédienne. Elle n'était pas femme à s'effaroucher de ses attentions. Beau, élégant, paré de toutes les séductions de la jeunesse, encouragé par l'absence de son ami, il devait plaire à la Meyer. D'après les rapports policiers, elle lui aurait alors prouvé qu'elle ne se piquait pas de fidélité. En tous cas, elle connut par lui et le nom de Bayard et la nature de ses occupations.
Il poussa plus loin ses confidences. Il lui révéla que la police la surveillait; il donna le même avis aux amis de Bayard. Il était d'autant mieux autorisé à le leur donner, que c'est lui-même qui avait mis Barras en éveil en livrant tout ce qu'il avait pu surprendre dans les réunions auxquelles il avait assisté. Il jouait, on le voit, double jeu et cherchait surtout à se procurer des ressources. Il n'avait prévenu Barras qu'après s'être assuré que les gens qu'il dénonçait ne se réunissaient plus en l'endroit où il avait surpris leurs secrets et qu'ils ne pouvaient être convaincus de conspiration,--ce qui prouve bien qu'il voulait non leur nuire, mais s'assurer à lui-même, avec de l'argent, la bienveillance de Barras, pour le cas où son nom, ses rapports avec eux, le rendraient suspect. En même temps, il les prévenait aussi afin de gagner leur confiance, qu'il se promettait bien de trahir quand il serait mieux instruit de leurs desseins.
Ses confidences à la Meyer eurent pour effet d'inspirer à cette femme un effroi salutaire. Craignant d'être recherchée et inquiétée, elle disparut avant que la police eût réuni des preuves de sa culpabilité, propres à justifier son arrestation. Du fond de sa retraite, où Carency semble avoir continué à la voir, elle écrivit à Bayard pour lui faire connaître qu'elle était au courant de tout et pour lui demander ou de l'avertir quand il devrait rentrer à Paris, afin qu'elle allât à sa rencontre, ou, si la crainte d'être poursuivi l'empêchait de revenir, de lui fixer un lieu de rendez-vous où elle pourrait le rejoindre.
Ainsi s'était assez rapidement échafaudée la trahison de Carency, dont on va voir éclater les effets et dont, avant de les décrire, il y avait lieu de raconter les préliminaires, moins encore pour préparer le lecteur à un coup de théâtre que pour prouver combien les agents de Paris, encore qu'ils ne pussent le prévoir tel qu'il allait se produire, étaient autorisés à faire part au roi, par l'intermédiaire de leur envoyé La Barberie, des défiances que leur inspirait, dès ce moment, l'indigne fils du duc de La Vauguyon.
Dès le 15 février, nous l'avons dit, les réponses que leur avait faites Louis XVIII étaient prêtes à partir. La Barberie, qui devait les leur apporter, hâtait les préparatifs de son retour en France, lorsque, le lendemain, arriva de Paris à Blanckenberg une terrible nouvelle. Dans la matinée du 31 janvier, trois des membres de l'agence: l'abbé Brottier, La Villeheurnois et Duverne de Praile, dénoncés à la police, avaient été mis en arrestation, incarcérés et, après un interrogatoire sommaire, déférés à un conseil de guerre.
Une lettre écrite, le 16 février, par Louis XVIII au comte d'Artois nous révèle en même temps le désarroi que l'événement produisit à Blanckenberg et la rapidité avec laquelle le roi, surmontant sa première émotion, recouvra son sang-froid et, loin de se laisser abattre, se raffermit dans ses espérances.
«Juge, mon ami, de la secousse que j'ai éprouvée hier matin. Je reçois à neuf heures ta bonne et touchante lettre du 31 et, une demi-heure après, la nouvelle de l'arrestation de nos trois malheureux. Il ne faut plus en ce moment songer au passage de Jean de Bry[11], et je ne peux plus sentir autre chose que l'attendrissement de la confiance sans réserve que tu m'as témoignée en cette occasion et une sorte de sentiment doux que je ne peux bien définir. J'avais soumis cette grande affaire à ton seul jugement, tandis que tu la soumettais au mien. Mais gardons-nous de nous laisser abattre par ce cruel revers. Nous perdons des serviteurs fidèles et éprouvés; je les regretterai toute ma vie, et toi aussi sûrement. Mais on peut bien dire: _Uno avulso, non deficit alter._ Il s'en formera d'autres, n'en doutons pas, et, si quelque chose peut nous consoler, c'est que notre secret à l'égard de notre enfant reste intact[12]. C'est un article bien important que celui-là, car tôt ou tard l'occasion reviendra où il faudra passer secrètement en France, et alors nous aurons l'avantage d'être restés maîtres de notre secret.
[Note 11: C'est sous ce nom qu'est fréquemment désigné le duc de Berry dans la correspondance royale.]
[Note 12: Le procès intenté aux agents loyalistes ne le révéla pas. Dans les dénonciations que fit ultérieurement, contre ses complices et pour sauver sa tête, Duverne de Praile qu'avait démoralisé la crainte de la mort, il n'est question ni du duc de Berry ni du duc de Bourbon. Il n'y est fait qu'une brève allusion au projet de faire passer un prince en France.
Du reste, ces incidents demeurent enveloppés d'un mystère que je n'ai pu entièrement éclaircir. Sur le moment, on voit Louis XVIII indigné de ce qu'il appelle la trahison de Duverne de Praile. Bientôt après, les jugements du roi deviennent moins sévères. Il semble excuser son agent et ne se souvenir que des services qu'il en a reçus.
Il est juste enfin de faire remarquer que, sous la Restauration, Duverne de Praile, que la Révolution avait trouvé lieutenant de vaisseau, fut mis à la retraite comme capitaine de frégate et créé chevalier de Saint-Louis; d'où il semble résulter qu'il était parvenu à se justifier.]
«Ta tendresse balançait entre tes deux enfants. La succession pour eux est égale, et, s'il ne fallait que verser la moitié de mon sang sur chacun d'eux pour les combler de gloire et de bonheur, cela serait bientôt fait, et il n'en irait pas une goutte de plus à droite qu'à gauche. Mais j'ai dû jeter les yeux de préférence sur le cadet: 1º parce que je le vois bien plus facile à faire disparaître, 2º parce qu'en embarquant l'aîné dans cette grande affaire, il fallait ajourner indéfiniment le mariage qui, selon moi, ne saurait au contraire être trop hâté. Le caractère ni la santé du petit ne m'effrayaient pas. Je suis bien sûr qu'en l'endoctrinant bien moi-même, le crédit que j'ai peut-être plus que personne sur son esprit l'aurait rendu souple à tout ce que j'aurais exigé de lui; et, quant à la santé, il y a des cas où il faut se mettre au-dessus de cet obstacle. J'avais prévu aussi le danger politique dont tu me parles[13]. Mais je l'ai regardé comme nul parce que c'était au milieu de vrais royalistes que Jean de Bry aurait été, et si le malheur avait voulu qu'ensuite de faux royalistes s'en fussent emparés, je le connais assez pour être bien sûr qu'il aurait dit comme le troisième fils de Jacques Ier: _I will rather be torn in pieces_[14]. Il va venir, du moins je n'en doute pas, et je me garderai bien de donner un contre-ordre; je ne lui parlerai de rien. Mais, en tout état de cause, j'aime mieux qu'il soit avec moi qu'à l'armée pendant le quartier d'hiver.»
[Note 13: Ce danger résultait, selon le comte d'Artois, de la popularité que pourrait acquérir le duc de Berry une fois en France, au détriment de son frère le duc d'Angoulême, héritier présomptif de la couronne.]
[Note 14: «Plutôt être mis en pièces.»]
Au moment où le roi donnait à son frère, en dépit de ce malheur, l'exemple d'une invincible confiance dans l'avenir, il ignorait encore les circonstances de l'arrestation de trois de ses agents et ce qui était advenu du quatrième, le chevalier Despomelles, ainsi que du nombreux personnel qui s'agitait autour de l'agence. Mais ces détails ne tardèrent pas à lui parvenir. Despomelles, demeuré libre, bien qu'il fût activement recherché, fut le premier à lui en envoyer le 14 février, ce qu'il n'avait pu faire plus tôt, «faute des fonds nécessaires pour faire partir un courrier.» Bientôt il en arriva d'autres, et on put à Blanckenberg, malgré les contradictions et les obscurités de ces récits, reconstituer l'événement tel qu'il s'était passé.