Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 5
Le duc de Berry avait alors dix-neuf ans. Aimable et séduisant quand il voulait se donner la peine de l'être, mais trop souvent violent et emporté; doué d'une grande droiture de coeur, relevée encore par un rare courage, mais aimant trop le plaisir et dépourvu de culture intellectuelle, ce qui était la conséquence de la vie aventureuse qu'il menait depuis qu'en 1789 il avait émigré avec ses parents, on peut dire de lui que ses qualités égalaient ses défauts, très différent en cela de son frère, nature plus souple, plus docile, plus facile à diriger. Ce qu'ils avaient en commun, c'était la vaillance de leur race, la probité, la noblesse des sentiments, et malheureusement beaucoup d'ignorance, une notion plus haute des droits qu'ils tenaient de leur naissance que des devoirs qu'elle leur imposait. Plus tard, le duc d'Angoulême, sous l'influence de sa noble compagne, se corrigera. On le verra se livrer à l'étude, acquérir l'instruction qui lui manque, se pénétrer de ses devoirs, s'efforcer de les remplir. Mais il n'en sera pas de même du duc de Berry; sa transformation sera lente. Jusqu'à son mariage, l'amour du plaisir le dominera; il le subira au point de lui sacrifier inconsciemment des dispositions naturelles qui permettaient de mieux augurer de lui et qui ne prendront tout leur essor qu'après son mariage, si peu de temps avant l'heure où le poignard de Louvet le couchera dans la tombe.
On ne saurait d'ailleurs méconnaître qu'à l'époque où nous le rencontrons sur notre chemin, sa jeunesse constituait une excuse à ses défauts que, du reste, sa mobilité naturelle et la bonté de son coeur contribuaient souvent à faire oublier. Ce qu'en ces temps lointains on est le plus en droit de lui reprocher, c'est, avec une prétention présomptueuse à imposer ses jugements sur les hommes et les choses, une intransigeance en politique qui, laissant bien loin derrière elle celle du comte d'Artois lui-même, n'est égalée que par celle du prince de Condé et qui contraste avec la modération des opinions de son frère, lequel incline de plus en plus aux accommodements. Aux yeux du duc de Berry, ceux qui croient que la restauration ne se peut faire qu'au prix de concessions, de modifications dans les lois constitutionnelles de l'ancien régime, qu'en reconnaissant les droits des acheteurs de biens nationaux quitte à indemniser les anciens propriétaires que la Révolution a dépouillés, tous ceux-là sont des révoltés contre l'autorité royale. Il le dit en toute occasion et quelquefois avec une véhémence offensante pour ses auditeurs.
Pendant l'été de 1798, se trouvant à Londres, il s'exprime à cet égard sans retenue. Ses déclarations, applaudies par les intransigeants, font scandale parmi les modérés. Les échos de ces dires furibonds et imprudents passent la mer, traversent l'Allemagne, où on les commente, arrivent au roi, qui est à Mitau. Le 15 juillet, il mande au père de ce jeune exalté:
«.... C'est une chose assez singulière que la conduite que nous avons à tenir à l'égard de vos enfants. Si l'un incline trop vers la tolérance en matière politique, l'autre est trop intolérant, et je sais qu'il s'est expliqué trop clairement à ce sujet à Londres. Nous ne pouvons pas au fond lui en savoir mauvais gré, mais cependant cela peut être dangereux, car _on ne prend pas les mouches avec du vinaigre_. Je lui écris sur cela la lettre ci-jointe à cachet volant; je crois qu'elle peut être bonne à faire connaître, et, si vous pensez comme moi, rien n'est plus aisé. Il suffit que Berry la laisse lire à deux ou trois personnes bien discrètes; car, en fait de secret, le proverbe dit avec raison: _Un et un font onze_: vous m'entendez.»
La lettre du roi au duc de Berry est un modèle de sagesse; on ne peut que regretter que lui-même n'ait pas toujours conformé sa propre conduite aux avis qu'il y donne, aux principes qu'il y pose. La voici dans son intégralité:
«Je vous ai donné de tout mon coeur, mon cher enfant, les éloges que mérite votre conduite à Londres, et depuis lors j'en ai appris des détails qui ont encore augmenté ma satisfaction. Mais il est bien simple qu'à votre âge, où les sentiments surtout ceux de l'honneur agissent si fortement, on se laisse quelquefois entraîner par leur impulsion au delà de ses justes bornes, et c'est à ma tendresse plus expérimentée à vous y ramener.
«À peine sorti de l'enfance, vous avez porté les armes pour délivrer notre patrie du joug qui l'opprime; il est aisé que la gloire même que vous y avez acquise[9] ait augmenté votre juste horreur pour une révolution qui nous a coûté tant de sang et tant de larmes, et, plus accoutumé à signaler votre valeur qu'à discuter des objets politiques, vous avez pu facilement vous habituer à confondre la scélératesse et le crime réfléchi avec des erreurs et des fautes qui souvent n'ont eu leur principe que dans un sentiment pur, mais mal réglé. Je sais que vous avez témoigné assez hautement cette façon de penser pendant votre séjour à Londres. C'est un tort, mon cher enfant. Retenez bien ceci: il ne doit plus y avoir, il n'y a plus que deux classes de Français, les bons et les mauvais; et certes, tout ce qui travaille au rétablissement de l'autel et du trône doit être rangé dans la première et traité en conséquence. Je suis convaincu de cette vérité; tout ce que j'ai écrit en porte l'empreinte, et, pour peu que vous y réfléchissiez, vous en serez persuadé; vous y conformerez votre conduite et vous sentirez que, par des principes différents, vous serviriez nos ennemis dont le but est de tromper mon peuple en lui faisant accroire que mes paroles ne sont pas d'accord avec mes sentiments.
[Note 9: Le roi, que sa sensibilité naturelle n'empêchait pas de railler doucement à ses heures, dut sourire en parlant de la gloire acquise par le duc de Berry. Le prince en était à ses débuts dans la carrière des armes, et, quoiqu'il eut révélé sous les drapeaux d'excellentes aptitudes militaires, il n'avait encore guère vu le feu que de loin. Les louanges qu'on trouve ici sous la plume royale ne sont qu'une précaution destinée à rendre moins amer au duc de Berry le blâme formel qui les suit.]
«Je viens de vous parler comme père de tous les Français; j'ajouterai un mot comme le vôtre. Vous avez su conquérir l'estime de tout le monde; sachez en conquérir aussi l'amour.»
À la lumière de la correspondance dont nous détachons ces passages révélateurs du sens politique dont témoigne Louis XVIII, toutes les fois qu'échappant aux influences ambiantes, il suit sa propre impulsion, on peut juger du fort et du faible du duc de Berry et en conclure, qu'au poste périlleux où le roi rêvait de le mettre, il se montrerait digne, malgré sa jeunesse, de la confiance flatteuse dont il était l'objet.
Quoique le roi eût pris sa résolution en ce qui touchait l'envoi en France de son neveu, elle ne pouvait devenir définitive qu'autant que, d'une part, les agents de Paris n'auraient pas d'objection à y faire et que, d'autre part, le comte d'Artois, père du duc de Berry, y donnerait son consentement. Avant de s'adresser au comte d'Artois, il y avait lieu de consulter les agents. C'est eux qui demandaient un prince pour faciliter l'exécution de leurs projets; c'était bien le moins qu'on les mît à même, avant toute autre confidence, de déclarer si celui sur lequel s'était fixé le choix du roi était, à leur avis, en état de remplir le rôle qu'il s'agissait de lui confier.
Mais consulter quatre personnes, les mettre toutes à la fois dans la confidence d'un choix qu'il convenait de tenir secret, c'était le livrer à toutes les indiscrétions et, par conséquent, à la publicité. Or, en de nombreuses circonstances, la publicité résultant d'imprudents bavardages avait été si fatale aux affaires de la monarchie, qu'on ne pouvait, cette fois, prendre trop de précautions pour éviter que le secret ne fût divulgué. S'il l'eût été, le duc de Bourbon, qui se croyait destiné à passer en France, se serait offensé en apprenant qu'on lui préférait le duc de Berry, et de même on pouvait craindre que le gouvernement français, instruit par cette divulgation, de la prochaine arrivée du prince sur le territoire de la République, ne prît des mesures pour le faire arrêter à son débarquement. Le mystère s'imposait donc et de toute nécessité.
D'accord sur ce point, le roi, d'Avaray et de La Marre, après être convenus de ne s'ouvrir du projet à aucun des personnages qui les entouraient et formaient le conseil royal, pas même au duc de La Vauguyon, bien qu'il fût en réalité un premier ministre, et pas davantage à La Barberie, convinrent également de ne mettre dans la confidence que deux des agents de Paris, les deux qui leur inspiraient le plus de confiance: Despomelles et Duverne de Praile. De leurs deux collègues, l'un, l'abbé Brottier, passait pour bavard et brouillon; l'autre, La Villeheurnoy, était un nouveau venu dans l'agence. Il y avait remplacé le malheureux Le Maître, mis à mort après la journée de Vendémiaire, et on le connaissait trop peu à Blanckenberg pour se livrer entièrement à lui. Duverne de Praile et Despomelles, au contraire, avaient fait preuve de discrétion, d'initiative et d'esprit d'à-propos. Ces considérations les désignèrent à la confiance du roi.
Le premier venait de quitter Paris pour aller à Londres remplir la mission dont l'avaient chargé ses collègues, et qui consistait à tout préparer pour le passage en France du duc de Bourbon. Il devait conférer avec ce prince, avec le comte d'Artois et, quand tout serait décidé entre eux, s'efforcer d'obtenir des subsides du gouvernement anglais et surtout de le décider à rompre les négociations qui venaient de s'ouvrir à Paris entre son représentant lord Malmesbury et le Directoire en vue de la conclusion de la paix. Duverne de Praile devait s'attacher à prouver aux ministres britanniques, qu'en se prêtant à ces négociations, le Directoire tendait un piège, qu'il ne voulait pas conclure la paix, mais seulement se donner le temps de prendre ses dispositions pour frapper un grand coup contre l'Angleterre en jetant une armée en Irlande.
C'est donc à Duverne de Praile que, par ordre du roi, d'Avaray écrivit, le 21 novembre 1796, en lui recommandant le secret le plus rigoureux. Il l'autorisait à communiquer sa lettre à Despomelles et à le consulter. Mais, en dehors de celui-ci, le plan ne devait être confié à qui que ce fût, ni aux ministres anglais, ni même au duc de Bourbon, auquel il fallait jusqu'au bout laisser croire que le choix du roi s'était porté sur lui. En aucun cas, le nom du duc de Berry ne devait être prononcé. Duverne de Praile n'était pas tenu à la même discrétion vis-à-vis du comte d'Artois, puisqu'on ne pouvait disposer de son fils sans son assentiment. Mais, s'il était amené à mettre le prince au courant des choses, il devait lui dire aussi qu'il recevrait en temps opportun une communication directe du roi.
La correspondance de Duverne de Praile ne nous laisse rien ignorer de cette négociation mystérieuse. Le 20 décembre, en réponse à d'Avaray, il approuve le remplacement du duc de Bourbon par le duc de Berry; à l'en croire, il le désirait depuis longtemps. Il promet que, tout en persuadant au duc de Bourbon que le voeu des agents de Paris est de le voir à la tête des royalistes, il lui fournira assez de prétextes pour qu'il se croie dispensé de céder aux invitations qui lui ont été faites par le comte d'Artois et à celles qui lui seraient faites par le roi lui-même.
Quant au duc de Berry, Duverne de Praile déclare que, si le voyage du jeune prince n'est connu que de lui, il l'établira dans une maison si sûre, qu'il répond de sa tête comme de la sienne. Mais, pour dissimuler sa présence, que de précautions à prendre! Beaucoup de royalistes savent que Duverne de Praile est allé à Londres pour en ramener le duc de Bourbon. On s'attend à les voir revenir ensemble, et, que ce soit le duc de Bourbon qu'il ramène ou le duc de Berry, comment cacher son arrivée? Il n'est qu'un moyen. Il faut, avant tout, faire répandre que les projets sont changés; qu'on n'aura pas un prince, au moins en ce moment. Ce moyen présente le double avantage, de déguiser à tous les yeux la présence du duc de Berry lorsqu'il se rendra en France et d'y retarder sa venue jusqu'au moment où il y sera véritablement nécessaire,--moment qui peut être encore éloigné, car Duverne de Praile, convaincu comme ses collègues qu'il existe tous les éléments nécessaires pour rétablir la monarchie, ne pense pas comme eux, au moment où il écrit, que ces éléments soient prêts à être mis en oeuvre. Il faut encore bien des préparatifs avant qu'une grande explosion puisse se produire avec succès, et il est inutile que le duc de Berry arrive trop longtemps avant l'époque où elle se produira. En résumé, Duverne de Praile approuve le projet. Mais il veut en être seul dépositaire, dans l'intérêt de la sûreté du prince. Il en répond, s'il est son seul guide, son seul compagnon de route, le seul qui partage son asile. S'il doit y avoir un tiers, il décline toute responsabilité.
Quelques jours plus tard, dans une seconde lettre, il fait part des précautions qu'il avait prises pour assurer le passage du duc de Bourbon en France et pour garantir sa personne quand il y aurait été rendu. Renonçant à le faire débarquer sur quelque point des côtes bretonne ou normande, ce qui eût présenté plus d'un péril, il l'aurait conduit en Hollande à l'aide de passeports qu'il était sûr de se procurer. Delft, Rotterdam, Anvers, Ostende, Dunkerque, Saint-Omer, Paris: tel aurait été l'itinéraire suivi. On eût franchi la frontière sans difficulté, les postes français ne faisant guère attention à ce qui venait de la Hollande. Aux portes de Paris, Duverne de Praile aurait laissé le prince; pénétrant seul dans la capitale, il serait allé lui quérir la carte de sûreté d'un de ses amis pour faciliter son entrée. Une fois en ville, il n'aurait eu, pour le cacher, que l'embarras du choix entre vingt maisons. Il pouvait également disposer de plusieurs asiles dans le Maine et dans l'Anjou. Il se proposait, en retournant en France, de passer par la voie qu'il venait d'indiquer afin d'en faire l'expérience et de revenir ensuite en Hollande chercher le duc de Berry, qu'il conseillait de faire partir de Blanckenberg sans l'obliger à passer par Édimbourg. «N'oubliez pas, ajoutait-il en finissant, que nous aurons besoin d'un prince quinze jours avant les élections.»
Ces réponses donnaient entière satisfaction au roi et à d'Avaray. Le compte que leur rendait Duverne de Praile de ses démarches auprès des ministres anglais ne leur en causa pas moins. Le 12 janvier 1797, à la veille de retourner en France, il racontait à d'Avaray tous les détails de sa mission et la présentait comme couronnée d'un plein succès.
À son arrivée à Londres, il n'a pu que difficilement approcher les ministres et s'est vu réduit à leur présenter un mémoire où, sauf le projet concernant le duc de Berry, étaient exposés tous ceux de l'agence royaliste de Paris. À ce mémoire, il n'a pu être fait de réponse. Les négociations entre le gouvernement anglais et le Directoire se continuant, les membres du cabinet étaient tenus à beaucoup de réserve et répugnaient à s'entretenir d'objets qui devraient être entièrement abandonnés si la paix était conclue. Duverne a donc dû en attendre la fin dans une complète inactivité. Mais elles se sont rompues: lord Malmesbury a quitté Paris; tout le monde est convaincu que c'est désormais une guerre à mort entre les deux pays. Les ministres ont alors reconnu la nécessité pour eux d'appuyer le parti royaliste, et ils ont prêté l'oreille aux sollicitations de Duverne de Praile.
Ils les ont même exaucées, puisqu'à l'issue de deux conférences, l'une avec Pitt et lord Grenville, l'autre avec celui-ci seul, il a pu mander à d'Avaray «qu'il a vu se terminer son affaire». Les ministres anglais, après un long débat où il a victorieusement répondu à leurs objections, se sont engagés à verser, dès maintenant et jusqu'à l'époque des élections, vingt mille livres sterling par mois, plus sept mille cinq cents livres sterling destinées à habiller les troupes royales, mais seulement, dans le cas qui ne semble pas devoir se produire, où le parti royaliste prendrait les armes avant la période électorale; ils ont en outre fait espérer qu'après les élections, ils verseront encore trente mille livres sterling si les votes révèlent un sérieux retour à l'idée de royauté.
La seule condition mise à ces secours, c'est le secret le plus absolu et l'engagement pris par Duverne de Praile de ne tenter ni mouvement partiel ni mouvement général avant les élections, à moins qu'il ne soit justifié par une attaque du gouvernement. Les fonds seront versés moitié à l'agent de Londres Dutheil, qui les fera parvenir à l'agence de Paris, et moitié à Wickham pour l'agence du midi, qui a son siège en Suisse et que dirige Précy. Aucun secours ne sera fourni à qui que ce soit, si ce n'est par l'une de ces deux voies. Le comte de Puisaye commandant en Bretagne et le comte de Frotté commandant en Normandie, qui recevaient leurs subsides directement du Trésor britannique, les recevront désormais par l'agence de Paris.
En même temps que cette aide matérielle, Duverne de Praile a tenté d'obtenir une aide politique, c'est-à-dire la reconnaissance du roi et l'autorisation pour l'armée de Condé d'entrer en France. Mais, dès ses premières paroles, lord Grenville l'a arrêté. Reconnaître Louis XVIII, ce serait l'imposer en quelque sorte aux Français et se donner l'air d'intervenir dans leurs affaires intérieures autrement que pour détruire la Révolution, ce que le Parlement britannique ne tolérerait pas. Et comme Duverne de Praile insinue que ce refus justifie les dires de ceux qui reprochent aux ministres anglais de soutenir la faction d'Orléans, lord Grenville proteste:
--Ceux qui nous le reprochent, s'écrie-t-il, devraient bien nous montrer quel intérêt nous aurions à nous conduire ainsi. Les Jacobins et les factieux nous sont aussi odieux qu'à vous-mêmes. C'est autant pour vous que pour nous, c'est pour l'Europe entière que nous souhaitons le rétablissement de votre roi légitime. Mais nous serions renversés si nous nous avisions d'y prêter les mains ouvertement, en le reconnaissant alors que les Français ne l'ont point reconnu.
Devant ces raisons, Duverne de Praile n'a pu que s'incliner et exprimer l'espoir que le prochain mariage du duc d'Angoulême avec Madame Royale, qu'approuvent les cours de Londres et de Vienne, produira un aussi heureux effet que la reconnaissance du roi, en ce sens qu'il dissipera les inquiétudes que beaucoup de royalistes nourrissent encore quant aux dispositions de ces deux cours.
Sur ce point, lord Grenville a gardé le silence; mais il a de nouveau protesté de la bonne foi du cabinet dont il fait partie. Quant à l'envoi d'un prince en France, il a refusé de se prononcer, parce que c'est une question qui ne peut être résolue que par le roi d'accord avec les royalistes de l'intérieur. Il a seulement demandé à Duverne de Praile s'il avait vu le duc de Bourbon.
--J'ai vu Son Altesse, a répondu l'envoyé de l'agence de Paris. Il fera ce que le roi jugera convenable.
Naturellement, le nom du duc de Berry n'a pas été prononcé.
Le rapport qui reproduit cet entretien, expédié par Duverne de Praile, le jour même où il quittait Londres pour rentrer en France, arriva à Blanckenberg le 25 janvier. Il ne pouvait que fortifier le roi dans ses desseins. Par son ordre, d'Avaray les exposa sans délai au comte d'Artois dans une longue note qui constitue en réalité l'historique de l'affaire, en lui demandant s'il les approuvait. Comptant sur cette approbation, d'Avaray traçait par le menu la véritable comédie qu'il s'agissait de jouer afin de laisser croire à tout le monde que le duc de Bourbon était désigné pour se rendre en France, et de lui substituer au dernier moment le duc de Berry sans que personne pût se douter de cette substitution.
Le roi écrirait au duc de Bourbon, et, après un résumé du projet qui se préparait à Paris, il lui dirait en substance: «Quoique je juge utile à mon service que vous vous rendiez en France sans délai, quoique j'aie lieu de compter sur la sagesse des mesures qui ont été prises pour votre sûreté, je ne puis pas cependant vous en donner l'ordre avant que vous ayez pris vous-même des informations précises sur le véritable état des choses. Je vous engage donc à envoyer à Paris un homme qui aura votre confiance et qui sera accompagné par une personne qui aura la mienne, et, sur la foi des renseignements qu'ils nous rapporteront, nous serons plus en état de prendre une résolution sage.»
Tandis que le duc de Bourbon serait entretenu ainsi dans l'idée de son prochain départ pour la France, le duc de Berry, qui se trouvait à l'armée de Condé et au moment de la suivre en Pologne, serait mandé à Blanckenberg. Après avoir passé quelques jours auprès du roi, il irait embrasser son père à Édimbourg. Une note répandue à profusion dans les gazettes allemandes et anglaises accréditerait le bruit qu'après l'accomplissement de ce devoir filial, il devait rejoindre le prince de Condé; on le lui laisserait croire à lui-même jusqu'au dernier moment. Il ne connaîtrait le rôle qu'on lui destinait qu'à la veille d'aller le remplir sous la garde de Duverne de Praile.
La lettre au comte d'Artois une fois envoyée, et en attendant une réponse qui allait arriver promptement et favorable, le roi, pour donner le change aux membres de son conseil, mit en délibération la demande des agents de Paris sans communiquer toutefois le rapport de Duverne de Praile.
«Le roi assembla son conseil, raconte d'Avaray à la date du 3 février. C'était jouer la comédie et perdre du temps, mais cette ruse était nécessaire pour couvrir un secret qui doit être impénétrable. Ces messieurs raisonnèrent longtemps. L'un voulait envoyer M. le prince de Condé, l'autre M. le duc d'Enghien. M. le duc de Berry ne se présenta à l'idée d'aucun d'eux. On dirait qu'aucun d'eux ne s'occupe de la gloire de la maison régnante. Le roi, qui ne voulait pas faire soupçonner qu'il ne les consultait qu'après avoir pris son parti, nous laissa tous parler, et on se sépara, ce jour-là, sans avoir rien décidé.»
Trois jours plus tard, la délibération ayant été reprise, l'accord se fit sur le nom du duc de Bourbon. La ruse fut poussée si loin, que La Vauguyon reçut mandat de rédiger les instructions destinées à ce prince et que, sur sa proposition, le roi promit d'écrire au général d'Autichamp pour l'inviter à se joindre au duc de Bourbon. La rédaction de ces instructions et de ces messages fut bientôt terminée. Le 15 février, ils étaient prêts à être expédiés à Londres. On verra bientôt quelles circonstances en empêchèrent l'expédition.
V
LA CATASTROPHE DU 31 JANVIER 1797
Les communications faites au roi par l'agent La Barberie ne portaient pas uniquement sur les objets dont il vient d'être parlé. Il lui en avait fait une autre plus confidentielle encore, de l'ordre le plus intime et d'une nature si délicate qu'elle n'avait pu être transmise par correspondance. Elle concernait le prince de Carency, ce fils du duc de La Vauguyon dont nous avons déjà parlé. Ce jeune homme, étant venu voir son père à Blanckenberg, avait surpris, durant son séjour auprès de lui, quelques secrets d'importance. À son retour en France, il avait tenu d'imprudents propos, commis des indiscrétions, prouvé trop visiblement qu'il était au courant de beaucoup de choses, et les agents de Paris avaient considéré comme instant de faire exprimer au roi par La Barberie «le chagrin» qu'ils éprouvaient de voir les affaires les plus graves du parti royaliste au pouvoir d'un homme notoirement déconsidéré par son inconduite et duquel on pouvait tout craindre.