Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 44
«Il faut pourtant conclure. Si nous étions sûrs que la lettre fût véritablement la pensée de Bonaparte, il faudrait rompre une correspondance qui ne pourrait que m'avilir. Si nous l'étions, au contraire, qu'il a voulu m'éprouver, ou bien qu'il n'a pas cru pouvoir entretenir autrement la correspondance, il ne serait pas difficile de lui faire voir que j'ai l'horreur du sang français, mais que, loin de l'épargner, l'abandon de mes droits en ferait couler mille fois davantage; que, s'il en est vraiment avare lui-même, il doit plutôt ambitionner un rang distingué auprès du trône, que ce trône même, où il ne peut se soutenir qu'en immolant et jacobins et royalistes; que, si je le lui cédais, la postérité me traiterait de lâche; que, s'il me le rend, elle élèvera son nom fort au-dessus de celui de Monck, parce que le sacrifice sera plus grand; enfin, que je ne sais pas vendre mes droits.
«Dans l'incertitude où nous sommes, je pense qu'il faut adresser au Conseil royal ce que, dans la seconde hypothèse, j'adressais à Bonaparte lui-même. Peut-être faut-il ajouter en peu de mots que je crois les royalistes incapables d'un lâche forfait, mais que j'en anathématise l'auteur, quel qu'il soit.»
Le projet éventuel qui apparaît dans cette note ne fut pas exécuté, faute de moyens pour y donner suite. L'attentat de la rue Saint-Nicaise avait excité les défiances de Bonaparte contre tout ce qui était royaliste. La police exerçait une rigoureuse surveillance sur les partisans du roi, suspectait leur conduite, leurs actes. Les chefs, pour la plupart, étaient incarcérés, expulsés de Paris, internés dans des villes lointaines. Qui aurait osé, en de telles conditions, aller parler des Bourbons à Bonaparte? Les membres du Conseil royal, menacés dans leur liberté, se dispersaient après avoir envoyé leur démission. Clermont-Gallerande et Royer-Collard jugeaient prudent de disparaître. De La Marre se décidait à prolonger son séjour en Allemagne, en attendant que le roi l'appelât à Varsovie. Enfin, Montesquiou lui-même, bien qu'il eût refusé, convaincu qu'il n'en pourrait rien faire, les pouvoirs que Louis XVIII aurait voulu lui maintenir, portait ombrage à Bonaparte, et, quoiqu'il fût difficile de voir en lui un conspirateur, était exilé à Menton. Personne n'aurait donc pu prendre la parole au nom de Louis XVIII, et tout espoir de négociations nouvelles fut abandonné. La cause royale était pour longtemps condamnée.
Maintenant, c'est en vain que Louis XVIII tentera de nouveau de soulever ses sujets fidèles; c'est en vain que Pichegru, Dumouriez et Willot formeront des projets, se concerteront pour les exécuter; c'est en vain que l'Angleterre, loin de se laisser décourager par la défection de Paul Ier, s'engagera plus avant contre la France, refusera la paix que Bonaparte lui fait offrir, autorisera Wickham à renouer ses relations avec les royalistes de l'intérieur, les chances de la royauté n'en seront pas moins anéanties. Et entre tant de faits dignes de surprise dont fourmille cette histoire, ce ne serait pas le moins surprenant de voir le roi proscrit conserver l'espoir qu'elles renaîtront, si l'on ne savait déjà de quelle invincible foi dans le triomphe définitif de ses droits il était animé.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE SEPTIÈME
LES ÉMIGRÉS ET LE XVIII FRUCTIDOR
I.--Regard en arrière. 1 II.--Le parti royaliste en 1796-1797. 12 III.--L'abbé de La Marre et le marquis de Bésignan. 22 IV.--Le plan des agents de Paris. 37 V.--La catastrophe du 31 janvier 1797. 52 VI.--La disgrâce du duc de La Vauguyon. 69 VII.--Barras et Sourdat. 84 VIII.--Le coup d'État du Directoire. 98 IX.--Les débuts d'une intrigue. 106 X.--Le lendemain de fructidor. 111
LIVRE HUITIÈME
LOUIS XVIII ET MADAME ROYALE
I.--La délivrance. 128 II.--Le consentement de Madame Royale. 143 III.--L'abbé Edgeworth à Blanckenberg. 163 IV.--Fiançailles d'exil. 173 V.--Dissentiments passagers. 187 VI.--Le roi chassé de Blanckenberg. 200 VII.--En route pour Mitau. 212
LIVRE NEUVIÈME
AGITATIONS ET INTRIGUES
I.--Le roi à Mitau. 223 II.--Saint-Priest à Saint-Pétersbourg. 234 III.--Fauche-Borel à Londres. 241 IV.--Les lettres patentes. 247 V.--Pichegru rentre en scène. 256 VI.--Dumouriez royaliste. 271 VII.--La seconde coalition. 277 VIII.--La mission du comte d'Avaray. 288 IX.--La Maisonfort à Saint-Pétersbourg. 299 X.--La fin d'une intrigue. 310
LIVRE DIXIÈME
À LA VEILLE ET AU LENDEMAIN DU DIX-HUIT BRUMAIRE
I.--Le roi et son neveu. 318 II.--De la coupe aux lèvres. 326 III.--Les préparatifs. 342 IV.--Le mariage. 355 V.--Nouvel essai de recours à Bonaparte. 365 VI.--À la veille du dix-huit brumaire. 374 VII.--Les plans de Dumouriez et de Willot. 386 VIII.--Le Conseil royal et sa mission. 402 IX.--Autour de Bonaparte. 417 X.--Les dessous d'une négociation. 433 XI.--Partie perdue. 445