Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire

Part 42

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L'écrit du roi enthousiasma Rivarol et parut devoir exciter sa verve. Il demanda, du même coup, quelque argent qui, malgré la détresse du trésor royal, lui fut immédiatement compté. Il proposait de lancer, pour commencer, un pamphlet contre Bonaparte, ne voulant toutefois le faire qu'avec l'agrément du roi, de peur «de déranger des combinaisons». On lui répondit en l'invitant à ne pas se laisser retenir par cette crainte. On pensait à Mitau que des attaques propres à ébranler le pouvoir de Bonaparte pouvaient seules le conduire au parti du roi[103].

[Note 103: Rivarol avait promis beaucoup et donna peu ou même rien. Le 4 septembre 1800, d'Avaray écrit à Thauvenay, l'agent royal à Hambourg: «Je suis vivement affligé de voir M. de Rivarol manquer du courage le plus nécessaire à sa situation et à la nôtre, et je ne vois que trop que, s'il s'éloigne de vous, nous courrons grand risque de n'entendre plus parler ni de lui ni de sa plume. Faut-il donc qu'un homme qui a tant de talent ait si peu de caractère et de bonne volonté! J'espère que, parmi les moyens que vous aurez employés pour le déterminer, vous aurez fait une attaque à sa délicatesse. En effet, il est peu digne d'un homme qui aurait des sentiments de se faire donner de l'argent, et d'oublier aussitôt des engagements pris en conséquence.» Le 18 septembre, nouvelle lettre. Pour combattre la paresse de Rivarol, on lui a donné un secrétaire, M. des Entelles, à qui il a dicté un prospectus très alléchant annonçant un journal. Il veut faire imprimer ce prospectus à Berlin. D'Avaray juge que ce n'est là qu'une attrape, «un os très sec à ronger.» Il soupçonne Rivarol de n'aller à Berlin que pour toucher la pension due aux académiciens qui s'y sont établis. «Ce n'est pas là notre compte. Je ne vois pas qu'il ait fait imprimer et répandre son prospectus; il aurait pris un engagement solennel envers le public. L'amour-propre et l'honneur se ligueraient contre sa paresse, et c'est ce qu'il veut éviter. Tout l'ensemble de cette conduite est peu noble, peu délicat, sent la plume et non l'épée.» Enfin, huit jours plus tard, d'Avaray déclare que, si le silence de l'écrivain se prolonge, il ne s'en étonnera pas, puisqu'il y est préparé. Les historiens de Rivarol, même le plus complet d'entre eux, M. de Lescure, ont ignoré ces incidents.]

Tout le monde n'était pas de cet avis. Les correspondants de Louis XVIII pensaient, pour la plupart, que mieux vaut douceur que violence; qu'il fallait, non attaquer le premier consul, mais le flatter, le convaincre que seule la monarchie, restaurée par ses soins, lui assurerait les avantages auxquels il pouvait prétendre. L'un d'eux, le prince Charles de Hesse, persuadé que Bonaparte ne consentirait jamais à céder le pouvoir souverain qu'il exerçait en France s'il ne recevait un équivalent au dehors, conseillait de le nommer «grand-duc de Milan et de Gênes», de lui donner en France «le premier rang après le Dauphin avec le titre d'Altesse Royale et de premier allié». On conjurerait ainsi le péril que causerait incessamment sa présence en France à la suite du roi.

C'est la même idée qu'on retrouve dans une note que Bourmont, alors à Paris où il entretenait avec Fouché des rapports quotidiens, faisait tenir à Mitau, par l'intermédiaire de Mme d'Anjou. Convaincu, lui aussi, que Bonaparte «ne voudrait pas être sujet», il était d'avis qu'on lui préparât un établissement en Italie. Bonaparte voulait de la gloire, de la puissance et de la sécurité. Il réunirait ces trois avantages si, par un traité, l'Empereur d'Allemagne cédait le Milanais au roi de Sardaigne, la Savoie, le comté de Nice et le territoire de Gênes jusqu'à Savone restant à la France. Avec Parme, Modène et l'État de Gênes à l'est de Savone, on formerait une république, qui serait d'abord occupée par des garnisons françaises comme l'avait été d'abord la République Batave. Ce traité signé, Bonaparte proclamerait le roi à Paris. Le roi, de son côté, le reconnaîtrait comme souverain de la nouvelle République. Elle deviendrait ainsi monarchie sans coup férir, et Bonaparte aurait un apanage pour lui et pour sa famille.

Un avenir prochain allait déjouer ces calculs fantaisistes et prouver qu'ils ne reposaient que sur des chimères. Mais, à Mitau, qu'on les prît ou non au sérieux, on les examinait, on les discutait; leur étude remplissait souvent le vide des journées. En regard des vastes conceptions dont s'inspirait déjà Bonaparte et qu'il réalisa bientôt, ce n'est pas un banal spectacle à évoquer, que celui de Louis XVIII et de d'Avaray, penchés, un crayon à la main, sur des cartes géographiques, appliqués à lui tailler un royaume en Italie, bien qu'ils ne se dissimulassent pas sans doute le caractère platonique de cette opération.

Ils fondaient peu d'espoir, on l'a vu, sur les démarches en vue desquelles l'abbé de La Marre avait emporté des pouvoirs et des instructions. D'autre part, la tentative faite auprès de Moreau venait d'échouer. Le 18 septembre, le roi le mandait au prince de Condé. «Elle était en très bonnes mains. Mais, d'après les réponses qu'il a faites, je crois que le succès était impossible. Quand l'erreur est dans le coeur et que la tête reste froide, il n'y a pas de remède... Au reste, les hommes sont de circonstance dans les révolutions.» La tentative auprès de Bonaparte réussirait-elle mieux? On en doutait chaque jour à Mitau, tandis qu'à Paris, l'abbé de Montesquiou, après avoir longtemps erré dans les entours de Bonaparte, la lettre royale dans sa poche, venait enfin, à la fin de juillet on au commencement d'août, encouragé par Talleyrand, de se décider à la faire remettre au consul Le Brun, en même temps que celle qui lui était destinée.

X

LES DESSOUS D'UNE NÉGOCIATION

Ce qui se passa entre le premier consul Bonaparte et son collègue Le Brun, quand ils lurent les lettres que leur avait adressées Louis XVIII, n'a pas été livré à l'histoire. De ces incidents assez confus, ne restent d'autres témoignages que les réponses qu'ils firent l'un et l'autre aux propositions dont ils étaient saisis. Nous ignorons également pourquoi ces réponses, qui portent la date du 20 fructidor de l'an VIII (7 août 1800), ne furent remises à Montesquiou qu'au commencement d'octobre. C'est à cette date seulement qu'un matin, Le Brun le fit appeler pour les lui remettre[104].

[Note 104: Ces détails et ceux qui suivent nous sont fournis par les lettres qu'adressaient au roi l'abbé de Montesquiou, Clermont-Gallerande et Royer-Collard.]

--Vos lettres ont été reçues et lues, lui dit-il. Le général lit tout ce qu'on lui adresse, répond à tout. Voici sa réponse et la mienne. Et, tendant les deux lettres à Montesquiou, il ajouta non sans humeur:--Puisque vous savez comment on arrive de Mitau, vous savez aussi sans doute comment on y envoie.

Connaissant Le Brun de longue date, se rappelant qu'ils avaient autrefois servi ensemble la monarchie, Montesquiou s'était attendu à un accueil plus cordial. Il ne cacha pas sa déception.

--Pourquoi cette amertume? demanda-t-il. Qu'est-ce qui peut vous déplaire dans une négociation où il est tenu si grand compte de vos intérêts, de ceux de vos amis? Ne nous attrapons pas, mon cher Le Brun; j'ai pu plaider autrefois la cause de l'aristocratie; mais je sais qu'elle est perdue, et, quand je considère ce qui en reste, je ne me dissimule pas que les affaires, en passant dans vos mains, y ont passé sans retour.

--Mais alors? interrogea Le Brun.

--Ce que je fais ici? poursuivit Montesquiou avec chaleur. Je plaide la cause de mon pays et la vôtre. Que je ne cesse donc pas d'être pour vous un objet d'intérêt, alors que je cherche à rendre plus solides votre existence et votre fortune.

L'humeur de Le Brun se dissipait. Ce fut plus amicalement qu'il reprit:

--La France ne pense pas à changer de maître. Elle ne soupire qu'après la paix, et la paix, nous l'aurons. Cependant la personne du prince est digne de sollicitude. Si l'on peut adoucir sa position, on sera charmé d'en saisir les moyens. S'il pouvait rassembler assez d'émigrés pour se jeter sur certaine partie de l'Europe, on l'aiderait à y former un établissement solide; s'il préférait les objets dont nous pouvons disposer, on lui donnerait le choix; enfin, si une condition privée est plus à son gré, Bonaparte serait heureux de la lui rendre la plus douce possible. En un mot, vous pouvez tout demander pour sa personne, et l'on vous en verra chargé avec plaisir. Mais il n'y a rien à faire en France, et je vous donne le conseil de ne pas vous en mêler.

Déconcerté par ce langage qui fermait la porte à toute espérance, Montesquiou parvint à dissimuler. Mais, désireux de savoir ce que contenaient de pratique les offres vagues qui lui étaient faites au nom du premier consul, il provoqua des explications en feignant d'entrer dans ses vues. Alors Le Brun les précisa. Bonaparte considérait comme possible la reconstitution du royaume de Pologne; il était prêt à mettre Louis XVIII et ses héritiers à même d'y régner. Si ce prince préférait une condition privée, on avait l'assurance que le roi d'Espagne, cousin des Bourbons français, les recevrait avec empressement en leur donnant le rang et le titre d'infants. Ils pourraient donc se fixer là, pensionnés par le gouvernement français.

En écoutant ces offres éventuelles, Montesquiou se demandait si Le Brun parlait sérieusement ou s'il raillait. Il n'osa toutefois, craignant de le blesser, le lui demander à lui-même. Il fit simplement remarquer que le projet sur la Pologne n'était réalisable qu'au prix d'une guerre qui ferait du roi «un perturbateur et un brouillon».

--Ce n'est pas ainsi, continua-t-il, que vous mettrez un terme au cruel état d'incertitude en lequel vit la France. Vous vous flattez d'avoir bientôt la paix. Quel bien nous fera-t-elle si elle doit enfermer dans notre intérieur tous ces germes de discorde, que la guerre avait au moins portés au dehors? Je comparerai, si vous le voulez, Bonaparte à César. Mais doit-il nous laisser le même héritage? Ne voyez-vous pas toute l'Europe d'accord sur le principe de l'hérédité? La France voudra-t-elle seule vivre en viager sur une seule tête?

--Bonaparte peut se donner un successeur, observa Le Brun.

--La succession au trône n'est utile qu'autant qu'elle est immuable, et combien de siècles ne faut-il pas pour la rendre telle!

Dans les dispositions où était Le Brun, cette objection de Montesquiou ne pouvait modifier ses idées:

--Rien n'est impossible avec tant de dévouement et tant de gloire, fit-il. Bonaparte est jeune. Il peut vivre assez longtemps pour rendre sa succession aussi tranquille que son gouvernement. D'ailleurs, il ne s'agit pas de ce qui arrivera, mais de ce qui existe. Aujourd'hui, vous demandez, mon cher, ce qu'on ne veut pas donner; nous offrons ce que vous paraissez ne pas vouloir accepter. Il me reste à vous prier de faire parvenir au roi les sentiments d'estime et de respect que l'on doit à sa personne et à ses malheurs.

Le Brun, en parlant ainsi, ramenait son visiteur. Celui-ci, les lettres à la main, se laissait reconduire, soucieux de se ménager une occasion de reprendre cet entretien.

--Et moi, il me reste à espérer, dit-il, qu'un prince qui, dans la situation la plus cruelle, a pu conserver assez de considération pour vous faire convenir qu'il est digne de sa race, pourra détruire les obstacles qui s'opposent encore à son retour. Les inquiétudes s'effaceront devant ce caractère de bonté qui ne demande qu'à faire du bien à tous. Laissons donc cette grande affaire au temps, qui sera plus habile que moi.

--Désabusez-vous, s'écria vivement Le Brun. Occupez-vous de sa personne, qui mérite un grand intérêt, et oubliez des droits qui sont trop surannés.

Ce fut son dernier mot. Quelques instants après, Montesquiou rendait compte à Clermont-Gallerande et à Royer-Collard de cette visite inutile. Ensemble, ils prenaient connaissance des lettres qu'il s'était chargé d'envoyer à Mitau. Celle de Bonaparte était écrite sur du papier aux armes de la République, celle de Le Brun sur du papier ordinaire.

«J'ai reçu, Monsieur, votre lettre, mandait Bonaparte à Louis XVIII. Je vous remercie des choses honnêtes que vous m'y dites. Vous ne devez plus souhaiter votre retour en France. Il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres[105]. Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France. L'histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point insensible aux malheurs de votre famille. Je contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre retraite.--BONAPARTE.»

[Note 105: Dans le texte que donne Thiers, il y a: _cinq cent mille cadavres._ Nous avons préféré le texte de Montesquiou, qui avait sous les yeux la lettre originale de Bonaparte, en en traçant la copie qu'il envoya au roi. Quant à celle de Le Brun, nous rappelons que Thiers ne l'a probablement pas connue, et qu'en tous cas il ne l'a pas publiée.]

Le Brun, de son côté, écrivait:

«Monsieur, vous rendez justice à mes sentiments et à mes principes. Servir ma patrie fut toujours le plus cher de mes voeux, comme le premier de mes devoirs. C'est pour aider à la sauver que j'ai accepté la place que j'occupe. Mais il faut vous le dire, et je vous crois le courage de l'entendre: ce n'est pas en lui rendant un roi qu'on peut la sauver aujourd'hui; si j'eusse pensé autrement, vous seriez sur le trône ou je serais dans la retraite. Les circonstances vous condamnent à une vie privée. Mais soyez sûr que le premier consul a la vertu aussi bien que le courage d'un héros, et que sa jouissance la plus douce est de donner des consolations à vos malheurs. Pour moi, Monsieur, je conserverai toujours pour votre personne les sentiments que me permet l'intérêt de la patrie.--LE BRUN.»

Après avoir lu ces réponses décourageantes, et bien faites, dans leur forme même, pour blesser le destinataire, les membres du conseil furent d'avis qu'il y avait lieu d'en ajourner l'envoi, jusqu'à ce que Montesquiou eût pu en causer avec Talleyrand, dont le langage, si différent de celui de Le Brun, l'avait encouragé à faire usage des lettres royales. Il importait de savoir pour quelles causes le troisième consul, en recevant Montesquiou, s'était appliqué à détruire les espérances données par le ministre des affaires étrangères. Ces causes qu'avaient fait soupçonner au négociateur sa conversation avec Le Brun lui furent confirmées avant qu'il eût pu se rencontrer avec Talleyrand. Lucien, frère du premier consul, placé au ministère de l'intérieur à la suite du coup d'État de brumaire, venait d'en être renvoyé et nommé ambassadeur en Espagne. Son secrétaire, Duquesnoy, enveloppé dans sa disgrâce, ayant reçu la visite de Royer-Collard, lui avait parlé avec indignation de «la lâcheté» de Bonaparte.

--On a voulu mettre la couronne sur sa tête, lui avait-il dit; les généraux étaient gagnés, sans excepter Moreau. Une brochure où on cherche à établir un parallèle entre lui, César et Cromwell, a été lancée pour préparer l'opinion à ce grand changement. Mais, au dernier moment, il a reculé, effrayé par l'image du successeur qu'il eût été tenu de désigner en prenant possession du pouvoir. On lui a fait sentir que le successeur d'un homme de trente ans se lasserait d'attendre, serait l'appui de toutes les factions, et que ce qu'on pourrait en espérer de plus heureux, c'est qu'il consentît à laisser vivre son prédécesseur à condition de partager sa puissance. Bonaparte a donc reculé, mais il y reviendra.

Cette révélation n'expliquait que trop l'attitude de Le Brun et les lettres des deux consuls. Néanmoins, Montesquiou persévéra dans son dessein de s'entretenir avec Talleyrand avant de les expédier à Mitau. Ayant appris, quinze jours plus tard, que «l'évêque» dînait chez la duchesse de Luynes, il s'y rendit. L'accueil de Talleyrand fut gracieux. Lorsqu'après le repas les tables de jeu eurent été dressées et occupées, il entraîna l'abbé dans un autre salon. Mme Grant, avec qui il vivait et qu'il devait plus tard épouser, les y suivit, à la grande satisfaction de Montesquiou; il savait qu'elle avait dit au frère de Talleyrand:

--Je voudrais le savoir toujours avec cet homme-là.

Les trois personnages une fois seuls, l'entretien s'engagea en ces termes:

--Eh bien, comment a-t-on trouvé à Mitau le style de Bonaparte? interrogea le ministre.

--Ni bien, ni mal, répondit Montesquiou; elles sont encore chez moi.

--Comment! Elles ne sont pas parties?

--Pas encore. Pourquoi ajouter aux chagrins de ce malheureux prince? Il saura toujours assez tôt que vous ne voulez rien faire pour lui.

Un haussement d'épaules, un sourire ironique, témoignèrent du peu de prix qu'attachait Talleyrand à l'échec des démarches déjà faites par son interlocuteur.

--Quoi! Une lettre de protocole vous effraye! objecta-t-il. Les cent mille hommes à égorger et la postérité à laquelle il vous renvoie vous paraissent-ils sans réplique? Et, ramené à plus de gravité, il ajouta:--Vous n'avez pas prétendu finir en un jour. Vous êtes sûr aujourd'hui que si les Bourbons sont rappelés, ce ne sera que dans la personne de Louis XVIII. Bonaparte lui croit de la capacité, de la sagesse. N'est-ce donc rien que cela? Croyez-moi, expédiez les lettres et ne craignez pas de vous charger des réponses.

Quoique ces propos fussent pour rendre confiance à Montesquiou, il ne put s'empêcher de faire remarquer qu'ils s'accordaient bien peu avec ce que l'on disait des ambitions de Bonaparte et de la tentative faite si peu de jours avant pour les réaliser. Talleyrand protesta en raillant de nouveau:

--Allez-vous croire à toutes les sottises qu'on débite dans votre société?

Et ce fut un débordement de plaisanteries et d'épigrammes sur le monde royaliste, sa candeur, sa crédulité, ses petites intrigues. Montesquiou arrêta ce flot de paroles par une autre question. Ne jugeant pas bon d'avouer qu'il était muni de pouvoirs du roi pour traiter avec Bonaparte, et voulant convaincre Talleyrand que son rôle se réduisait à celui de messager, il affecta de le consulter sur le point de savoir à qui ces pouvoirs pouvaient le plus utilement être confiés.

La physionomie du ministre redevint sérieuse. D'une voix assurée, il répondit:

--À Bonaparte; oui, à Bonaparte, ajouta-t-il avec force. C'est de lui que vous devez tout attendre. Si je le connais bien, un blanc-seing signé de Louis XVIII, avec une lettre comme ce prince sait les écrire, serait la chose la plus habile pour ses intérêts.

Montesquiou contint l'objection que cet avis inattendu lui suggérait. Donner un blanc-seing à Bonaparte lui semblait trop dangereux. Ne s'en servirait-il pas pour imposer au roi une abdication en la présentant comme volontaire? Il était résolu à ne pas conseiller à son maître un tel expédient. Mais, trop fin diplomate pour rompre avec Talleyrand, il se garda bien de lui laisser voir qu'il tenait cette insinuation pour inacceptable.

À ce moment, on appela le ministre dans le salon de jeu. Il sortit, emmenant Mme Grant, qui avait assisté silencieuse à cet entretien. Mais il revint presque aussitôt. S'approchant de Montesquiou, il résuma rapidement, sous une forme plus pressante, les conseils qu'il venait de lui faire entendre.

--Je vous parle franchement, vous devez le voir. Vos lettres sont loin d'être désespérantes. L'avenir est trop obscur pour s'y confier. Mais, en un temps de révolution, une position qui s'améliore ne doit pas être abandonnée. Tout ce qui revient de Louis XVIII est bon; tout ce qu'il a écrit est parfait. Ce qu'on lui répond engage plus la question qu'il ne la termine. Maintenez-vous donc dans cette ligne. Seulement, ne passez plus par Le Brun, qui a des manières trop subordonnées. Il faut trouver un moyen de remettre vous-même à Bonaparte les lettres dont vous serez chargé pour lui. Il est bon que vous puissiez causer ensemble. Il suffira que vous lui demandiez un rendez-vous. Il m'en parlera. Mais allez toujours directement à lui.

--Parlons franchement, interrompit Montesquiou. Sommes-nous mieux que nous n'étions?

--Oui pour l'avenir, non pour le présent. Bonaparte ne songe point à quitter sa place; il ne cherche point non plus à l'assurer. Il ne se la laisserait point ravir; mais il n'est pas effrayé de la céder. Il veut la paix, mais c'est bien plus pour améliorer le gouvernement que pour s'y conserver; il est, en un mot, d'un caractère indépendant, plus jaloux de la gloire que des grandeurs, et à qui toutes les choses élevées doivent plaire. Jugez ce caractère et travaillez pour l'avenir.

L'éloge du premier consul auquel se livra Montesquiou dans l'espoir qu'on le lui répéterait, celui de Louis XVIII par lequel Talleyrand crut devoir répondre, couronnèrent ses étranges confidences. Étaient-elles sincères? On peut en douter quand on se rappelle l'attitude résolument hostile aux Bourbons qu'il allait prendre à si peu de temps de là. Elles permettent tout au moins de supposer qu'au moment de son entretien avec Montesquiou, n'ayant pas encore formé sa conviction quant à la durée du pouvoir de Bonaparte, il avait évité à dessein de se montrer comme un homme entièrement à lui, et voulu prouver à son interlocuteur que, si la monarchie recouvrait ses chances, il ne serait pas le dernier à se rallier à elle. Peut-être aussi, en témoignant de son respect pour le proscrit de Mitau et en déclarant que, si les Bourbons étaient rappelés, ce ne serait que dans la personne de ce prince, n'avait-il eu pour but que de dire le contraire de son ennemi et collègue Fouché, qui, lorsqu'il faisait allusion à l'éventualité d'une restauration, laissait entendre qu'il préférerait à Louis XVIII, et la France comme lui, «un prince guerrier» tel que le duc de Berry ou le duc d'Enghien.

Quoi qu'il en soit, Montesquiou, qu'on a vu découragé par les propos de Le Brun, avait repris confiance en écoutant Talleyrand. Il emportait de cette audience la conviction que le premier consul et son entourage rendaient plus de justice à la personne du roi, que l'hypothèse d'une restauration n'était plus invraisemblable et que la partie, considérée la veille encore comme perdue, présentait maintenant quelques chances de succès. Ce fut aussi l'avis de ses deux collègues du Conseil royal, dont un autre incident ranimait au même moment les espoirs.