Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire

Part 41

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Au mois de juin, il invita le baron d'André à venir le trouver à Édimbourg. Après avoir pris les ordres du roi, d'André se rendit à cet appel. Monsieur commença par lui démontrer la nécessité de transporter de Paris à Londres l'agence que présidait Clermont-Gallerande. Il tenait à l'avoir sous la main; il exigea en même temps que les noms des agents lui fussent livrés. D'André résista; ni prières, ni récriminations ne purent lui arracher le secret. Monsieur se plaignit à son frère de ce défaut de confiance. Mais le roi donna raison à d'André.

«Je lui ai prescrit deux choses: 1º de ne faire qu'une course en Angleterre et de n'y point transplanter l'agence, ayant double raison pour cela: la certitude que j'ai du mauvais effet que cette translation produirait en France et l'impossibilité de soumettre ma correspondance avec l'agence, qui ne saurait être trop journalière, au caprice des saisons; 2º de ne point nommer les agents de l'intérieur, cet ordre étant même de surérogation, puisque l'honneur le lui prescrit ainsi qu'à moi, à moins qu'eux-mêmes n'y consentent; et, sur ce point si délicat, vous m'entendez parfaitement, mon cher frère, quand je vous dirai que, fussé-je entre le trône et l'échafaud, je dois garder le secret que j'ai promis à ceux qui ont mis ce prix à leur service.»

Le roi rappelait ensuite à son frère qu'il lui avait nommé, quand il était encore libre de le faire, la personne à qui il avait offert la présidence de son conseil, mais qu'il ne pouvait aller au delà, quoi qu'il pût lui en coûter. Le baron d'André n'avait fait que se conformer à ses ordres. Il ne se dissimulait pas que cette résistance de ses agents de l'intérieur déplairait au ministère britannique, dont elle contrariait les vues, et peut-être à son frère. C'est cependant sur lui qu'il comptait particulièrement «pour faire sentir qu'un refus dicté par la probité ne pouvait offenser que ceux qui ne portent pas ce sentiment dans le coeur», et que les plus grands malheurs résulteraient du conflit de deux agences, «l'une qui aurait à sa disposition tout l'argent sans pouvoirs du roi, l'autre ces pouvoirs sans autres moyens, pour tirer parti des circonstances, que son courage et son dévouement.»

Monsieur se le tint pour dit et cessa d'insister. Il promit même de s'entremettre auprès des ministres anglais, à l'effet de faire verser à d'André des fonds pour le Conseil royal. Mais, soit que l'offense qu'il ressentait paralysât sa volonté apparente ou sincère, soit que le gouvernement anglais se fût lui-même choqué du refus, d'André fut renvoyé à Wickham. Le commissaire britannique, toujours plein de mauvais vouloir, ne lui accorda rien pour les agents de Paris, tandis que ceux d'Angleterre étaient gorgés.

Telles furent les suites de l'imprudence qu'avait commise le roi, en nommant Clermont-Gallerande à Monsieur. Ce n'était pas la seule. Il en avait commis une autre en engageant Mme d'Anjou à se mettre en rapport avec l'abbé de La Marre. Bien qu'elle n'ait pas eu des conséquences aussi graves que la première, il convient de s'y arrêter un moment, parce que, outre qu'elle met en scène sur ce théâtre si mouvementé de l'Émigration des acteurs intéressants, elle montre à quelles sources, dans l'exil lointain auquel les circonstances l'avaient condamné, Louis XVIII était réduit à puiser les informations qui servaient ensuite de base à ses jugements et à sa conduite.

Parmi les gardes du corps du prince, qui l'avaient accompagné à Mitau, il en était un, nommé le chevalier d'Anjou, qui recevait fréquemment des lettres de France. Elles lui étaient adressées par sa belle-soeur, Henriette d'Anjou, veuve d'un gentilhomme royaliste tué à l'armée de Condé, originaire de Normandie, fixée à Avranches avant la Révolution. Cette jeune femme, dès le début de la guerre vendéenne, s'était jetée dans le parti du roi et dans les tumultueuses aventures qui se déroulaient autour d'elle. Les chefs chouans lui devaient, pour la plupart, d'innombrables services. En les leur rendant, aux dépens de sa fortune et aux risques de sa vie, elle avait conquis leur amitié. Louis de Frotté, pour qui elle avait conçu une admiration passionnée, son lieutenant Henri de Brulard, le comte de Bourmont, lui étaient ardemment dévoués. La pacification de l'Ouest laissant son zèle sans objet dans les centres où elle l'exerçait, elle était venue à Paris, avec le dessein de l'exercer encore, sous le nom de Mme Blondel, qui était celui qu'avait adopté Frotté pour se mieux dissimuler.

Promptement mêlée aux milieux royalistes de la capitale, habile à capter la confiance, sachant voir, observer et retenir, elle envoyait fréquemment à son beau-frère, à Mitau, les résultats de ses observations, les nouvelles, tout ce qui peut intéresser des exilés. Le chevalier d'Anjou ayant communiqué ses lettres à d'Avaray, celui-ci comprit aussitôt que la femme qui les écrivait était femme d'esprit et de ressources, et qu'on avait tout intérêt à s'assurer son concours. Dès ce moment, fin de 1799, jusqu'à la fin de l'année suivante[100], sa correspondance avec d'Avaray est ininterrompue. Par toutes les occasions et plusieurs fois par mois, elle lui envoie de longs rapports écrits à l'encre blanche ou au bleu de Prusse «dont l'eau forte est le réactif». Les desseins des royalistes y sont dévoilés, les propos du gouvernement répétés. Ce que font et disent Bonaparte, Fouché, Talleyrand; les entretiens de Bourmont avec eux, la douleur et la colère qu'excite en ce coeur de femme la mort de l'héroïque Frotté, les espérances pour la cause du roi, des regrets, des découragements, des récriminations, des conseils, il y a tout cela dans ces lettres, où, dans des flots d'inutiles verbiages, apparaissent, par lueurs, des informations précieuses et des jugements tour à tour désordonnés et emplis de sagesse.

[Note 100: Elle fut arrêtée au mois de novembre 1800. Il y avait deux ans que la police la recherchait comme «correspondante à Paris de tous les centres révolutionnaires». Des rares pièces conservées d'elle aux Archives, et qui ne nous disent pas ce qu'il advint d'elle après son arrestation, il résulte qu'on avait été amené à la soupçonner de conspiration en recherchant le sieur La Chapelle, émigré, trente ans, originaire du Berry, accusé d'avoir participé à des arrestations de diligences. «Elle déménage tous les trois mois pour dépister la police.» À la nouvelle de son arrestation, qui fut annoncée à Mitau par la lettre d'un sieur Nicole, chirurgien, le roi écrivit lui-même à d'André pour recommander de ne rien épargner pour la délivrer.]

Telle qu'elle était, cette correspondance attira particulièrement l'attention du roi, et provoqua parfois son admiration; il y attachait le plus grand prix[101]. Quant à d'Avaray, c'est de l'enthousiasme que trahissent ses réponses à la chère, à l'admirable, à la divine Henriette. Il lui croyait «de si grands moyens», qu'après le départ de l'abbé de La Marre pour Paris, il regretta de ne l'avoir pas engagé à se mettre en rapport avec elle et lui avait écrit, le 23 mars, la lettre dont il a été parlé plus haut, par laquelle le voyageur apprit que ce n'était pas seulement au chevalier de Coigny que sa présence à Paris avait été annoncée, mais aussi à une femme qu'il ne connaissait pas.

[Note 101: Les preuves en abondent dans la correspondance elle-même. Nous n'en citerons ici qu'une seule. À la mort de Frotté et de ses compagnons, Mme d'Anjou avait écrit à Mitau une lettre toute vibrante de colère et de douleur. D'Avaray y répondit avec effusion en s'associant aux regrets qu'elle exprimait, et en formulant les siens sous des formes assez mystérieuses, employées à dessein pour dépister la police consulaire. «Leur faillite est glorieuse, disait-il pour finir, et vous pouvez recueillir pour eux des hommages et des larmes, bien sincères. Quant à vous, chère Henriette, mon respect et mon intérêt vous sont acquis pour toujours.» À cette réponse, le roi ajoute en post-scriptum: «J'enlève la plume à mon ami pour dire à notre chère Henriette, que je partage bien vivement et avec bien de l'amertume les sentiments de M. Guérin (d'Avaray) pour elle et pour ses amis. Henriette ne connaît peut-être pas ma main; mais je me flatte qu'elle ne méconnaîtra pas mon coeur.»]

Elle le fut encore à un troisième personnage, Cazalès, qui, du moins, était, celui-là, un ami de l'abbé de La Marre. L'indiscrétion n'en fut pas moins fâcheuse, puisque Royer-Collard avait formellement déclaré «que, si Sa Majesté jugeait convenable de charger M. de Cazalès de ses affaires, ou de l'adjoindre à ceux qui en étaient chargés, ils ne communiqueraient point avec lui tant qu'il serait à Londres». Elle fut d'ailleurs provoquée par Cazalès lui-même.

Un de ses amis, lié avec Bonaparte, lui avait écrit à Londres, au mois de décembre 1799, de la part du premier consul, que, si ses affaires exigeaient sa présence à Paris, il pouvait y venir sans crainte et qu'un passeport serait mis à sa disposition. Cazalès ne désirait pas rentrer. Ses biens étant confisqués, il eût été en France sans moyens d'existence, tandis qu'en Angleterre il recevait, comme émigré, une pension du gouvernement anglais. Il n'avait donc pas répondu à son ami. Mais, celui-ci ayant insisté, il s'était décidé à consulter le roi. Dans sa lettre, il exposait les motifs qui le retenaient à Londres. Il ajoutait que, si son passage à Paris était utile à la cause, il n'hésiterait pas à partir. Supposant qu'un grand dessein se cachait sous l'offre que lui faisait faire Bonaparte, il reconnaissait qu'il serait un «canal sûr» pour la correspondance qu'on jugerait utile d'ouvrir avec le premier consul. «Je n'ai aucun doute sur la confiance entière que le roi aurait en ma loyauté, et mon caractère bien connu me fait croire que Bonaparte me regarderait au moins comme un homme dont il n'a à craindre aucune trahison.»

Ceci posé, Cazalès ne dissimulait pas son peu de confiance dans l'issue d'une négociation, quel que fût le négociateur. Il rappelait que personne n'avait d'influence sur Bonaparte, qu'il paraissait peu sensible à l'amour et à l'amitié; que tel qu'il était, entier de caractère, défiant, s'enveloppant du plus profond secret, sa femme elle-même ne changerait pas ses résolutions. «La femme et la fille favorite de Cromwell étaient royalistes zélées, et leurs prières les plus ferventes ne purent sauver Charles Ier de l'échafaud. L'histoire dit que sa fille en mourut de douleur, et cette fille tendrement chérie, couchée sur son lit de mort, ne put obtenir de son père ni un regret, ni un pas rétrograde vers son légitime souverain.» Cazalès n'en demeurait pas moins à l'entière disposition du roi; il partirait si l'on souhaitait qu'il partît.

Le 15 avril, le roi approuva son voyage: «Je ne saurais avoir un organe plus digne de ma confiance auprès de quiconque a les moyens et peut avoir la volonté de me servir. Je me réfère au surplus à ce que d'Avaray vous mande par cette même occasion.» Ce que mandait d'Avaray se résume en deux mots. Il invite Cazalès à se mettre en relations avec de La Marre et le prévient qu'il en avertit celui-ci. À ce moment, comme nous l'avons dit, les offres d'agir sur Bonaparte pleuvent à Mitau. Il en vient de toutes parts. «On dirait, observe d'Avaray, qu'il est accessible de tous côtés.» Le roi, partagé entre la crainte de compromettre la négociation en multipliant les négociateurs, et celle de paralyser un instrument efficace auquel il pourrait être bon de recourir si la démarche de ses agents de Paris échouait, refuse des pouvoirs, mais promet de les donner s'il lui est prouvé que les individus qui les lui demandent ne se sont pas vantés à tort en parlant de leurs moyens d'action.

De cette abondance d'offres de services, qu'elle fût l'effet des indiscrétions commises ou qu'elle les eût favorisées, résulte la preuve qu'au mois de juillet 1800, la tentative de Louis XVIII auprès de Bonaparte était, sinon positivement connue, du moins soupçonnée. À cette époque, la lettre royale n'avait pas encore été remise à son destinataire, parti pour l'Italie. Elle était toujours entre les mains de l'abbé de Montesquiou, considéré par ses deux collègues comme mieux en état qu'eux-mêmes de la faire parvenir grâce à ses relations avec des hommes du gouvernement: Lebrun, troisième consul de la République, jadis son collègue aux États généraux, et l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand, maintenant ministre des affaires étrangères, qui avait, comme lui, appartenu au clergé. Montesquiou attendait, tergiversait, ne voulait la remettre qu'avec la certitude qu'elle arriverait opportunément et qu'elle serait lue avec intérêt, sans humeur. Mais, dans les salons de Paris, aux armées et jusque dans l'entourage de Bonaparte, on commençait à en parler. On racontait qu'il en avait ri, qu'il raillait volontiers la candeur de ce roi détrôné, qui se flattait d'obtenir de lui sa couronne sans avoir combattu pour la conquérir. Ces railleries et ces reproches, dont l'écho parvenait à Louis XVIII, le faisaient bondir de colère, arrachaient à sa plume indignée cette protestation:

«Qu'est-ce qu'un roi détrôné? L'être du monde le plus respectable, s'il travaille avec constance et courage à recouvrer ses droits; le plus méprisable, s'il languit dans une honteuse oisiveté. Buonaparte a voulu me ranger dans cette seconde classe. Je sais bien que je ne mérite pas les reproches de mon ennemi, que ma déplorable inaction ne vient pas de moi. Mais, si la probité peut se contenter du témoignage de la conscience, il n'en est pas de même de l'honneur. Que disent mes contemporains, que dira la postérité qui ne sera pas instruite des entraves que la politique met constamment à ma volonté, ou qui croira que j'ai pu les surmonter? Elle me mettra au-dessous de Jacques II qui, du moins, paya de sa personne en Irlande. Cette idée m'est insupportable, et mon sang bout dans mes veines, toutes les fois qu'elle se présente à mon esprit. La vie est un passage, la honte ou la gloire durent toujours. Quelle est donc cette politique qui me condamne à vivre dans la honte, plutôt qu'à mourir, s'il le faut, au champ de l'honneur? Croit-on que le sang d'un roi de France soit si précieux, qu'il vaille mieux tout perdre que d'en hasarder quelques gouttes? Sans prétendre à un pareil intérêt, je rappellerai que nous sommes à présent dix appelés à la couronne, et tous en état de la défendre, et si nous devions tous y périr, quelle maison n'envierait pas à la nôtre l'honneur d'une si belle fin?

«Mais si l'honneur, le souvenir de mes aïeux, tout ce qui peut agir sur l'âme d'un homme qui se sent, me font un tourment de mon oisiveté, la politique même, la saine raison ne me prescrivent pas moins impérieusement d'en sortir. Jamais roi n'aura eu plus besoin de considération que celui qui portera la couronne de France après la Révolution, et certes! c'est un étrange moyen d'en acquérir que de se laisser passivement replacer sur le trône, ou par les armes victorieuses des souverains étrangers, ou par la lassitude que les sujets éprouveront de tant de malheurs, ou même par les efforts de sujets plus courageux que leur roi. Ce n'est pas ainsi que Henri IV a mérité le nom de Grand; son seul panache blanc l'a mieux conduit au trône que ses talents militaires, et l'y a mieux affermi que ses talents politiques. Et c'est à cinq cents lieues de mes États que je fais ces réflexions[102].»

[Note 102: Lettre au comte de Panin, 8 avril 1800.]

Les propos contre lesquels protestait, en ces termes, Louis XVIII, n'étaient pas les seuls qu'on attribuât à Bonaparte. On lui en prêtait de moins malveillants, ceux-ci par exemple:

--Je pourrais bien rappeler le roi et le faire monter sur le trône. J'y parviendrais en six mois. Mais à quoi cela servirait-il? La difficulté n'est pas de rétablir le roi, mais la monarchie.

On prétendait enfin que, disposé à rendre la couronne aux Bourbons, c'est au duc d'Angoulême qu'il la destinait, après avoir renoncé à la donner à un infant d'Espagne, et qu'en cela il nourrissait les mêmes desseins que l'Autriche.

Fondés ou non, ces commérages auxquels on n'ajoutait foi qu'à Londres et à Mitau, et qu'on y commentait avec passion, ne hâtaient pas la solution qu'attendait avec impatience Louis XVIII. Il s'étonnait du retard apporté par ses agents de Paris dans l'accomplissement de leur mission. «Comment expliquer leur conduite en cette occasion? se demandera-t-il plus tard. Le malheur prolongé, les espérances toujours déçues, sont souvent l'écueil de la constance... Au lieu de faire immédiatement usage de la lettre ou de l'annuler, ils la gardèrent six ou sept mois en portefeuille. Pendant ce temps, tout fut paralysé pour les intérêts de l'héritier du trône, tout mis en action pour ceux de l'héritier de la Révolution. Les puissances étrangères, Paul Ier lui-même, en entraînant Louis XVIII à Mitau, semblaient concourir aux vues ambitieuses de Buonaparte, de telle sorte que les agents, qui ne s'expliquaient pas plus sur le motif de leur inaction que sur celui de leur résolution tardive, après avoir fait parvenir la lettre du roi, n'eurent à transmettre qu'une réponse astucieuse et tardive.»

Il y a, dans ces récriminations, une large part d'injustice. L'abbé de Montesquiou retardait la remise de la lettre sur le conseil des personnes en rapport avec Bonaparte, dont les récits, en lui révélant les dispositions du premier consul, lui donnaient à penser qu'elle serait mal reçue. L'une d'elles était Mme de Champcenetz, veuve de l'écrivain, collaborateur accidentel de Rivarol, guillotiné sous la Terreur. Très dévouée au roi, se flattant de posséder la confiance et l'amitié de Mme Bonaparte, liée avec Montesquiou, cette femme intrigante et spirituelle ne cessait de lui répéter que ce n'était pas le moment, qu'il fallait d'abord préparer les voies, se servir à cet effet de Joséphine, dont elle disait les opinions conformes aux siennes. Elle lui prêchait la patience; pour donner plus de poids à son discours, elle lui répétait des propos tenus dans l'intérieur de Bonaparte par lui ou par sa femme.

Montesquiou apprenait ainsi qu'un matin, le premier consul, en tiers avec Volney et Cambacérès, leur avait dit:

--Je crois que je serais bien malheureux si j'avais voté la mort d'un aussi honnête homme que Louis XVI.

En répétant cette réflexion à Mme de Champcenetz, Mme Bonaparte appuyait sur ce point: «que c'était là le fruit d'un livre sur la Révolution, qu'elle avait lu à son mari pour la lui faire connaître.»

--Vous n'imaginez pas, ajoutait-elle, combien cette histoire lui est étrangère, combien il en ignore les anecdotes criminelles. Employé aux armées, il en a peu suivi les détails. C'est cette ignorance qui a le plus contribué à l'égarer dans ses choix. Tel homme lui a été vanté comme homme de talent pour telle partie; il l'a pris sans examen de son opinion ou de sa conduite antérieure.

Mme de Champcenetz concluait de ce langage que Joséphine était royaliste, qu'on pouvait compter sur elle, mais qu'il fallait lui laisser le temps de disposer son mari aux résolutions qu'elle souhaitait de lui voir prendre. À la faveur de ces raisons, Montesquiou restait inactif; les membres du Conseil royal laissaient passer le temps sans donner de leurs nouvelles au roi.

À Mitau, on s'inquiétait de leur silence, des victoires de Bonaparte et de Moreau, de la paix qui semblait devoir en être la suite, de l'attitude de Paul Ier, qui, tout en continuant à combler le roi d'attentions personnelles, persévérait dans le système qu'il avait adopté, à l'exemple de l'Angleterre et de l'Autriche, et que Louis XVIII, en le leur reprochant ou en en gémissant, résumait en ces mots: «Tout pour le roi; rien par lui.» Alors à son impatience succédait l'irritation, une irritation qu'envenimaient à toute heure les témoignages de sa détresse financière, son impuissance à secourir ces émigrés réduits eux aussi à la misère, leurs demandes de secours pleines d'aveux cruels et humiliants et auxquelles, le plus souvent, il était contraint de répondre par une fin de non-recevoir. Il s'exaltait, s'exaspérait, adjurait le tsar de le laisser aller en Bretagne à la tête d'un corps d'armée russe, composé de seize mille hommes, qui, depuis la dernière guerre, se trouvait à Jersey; acceptait de Dumouriez le projet d'une descente en Normandie, dont ce général était allé entretenir Paul Ier à Saint-Pétersbourg; encourageait celui de Willot sur le Midi; rêvait de quitter subrepticement la Russie pour se rapprocher de son royaume; n'y renonçait que parce que d'Avaray lui objectait qu'il ne serait pas digne du roi de France de s'en aller au hasard, d'errer par les chemins, de s'exposer à n'avoir pour asile que des cabarets borgnes, et enfin projetait de conquérir l'opinion par des publications contre Bonaparte.

Mallet du Pan venait de mourir. Le roi, qui ne l'aimait pas parce qu'il le trouvait trop indépendant, trop complaisant pour les constitutionnels, et souvent trop sévère pour l'Émigration, jetait alors les yeux sur Rivarol pour défendre la monarchie par la plume. Rivarol avait émigré «plus par ennui que par peur»; il résidait aux environs de Hambourg. Il voyait souvent Dumouriez, dont sa soeur était la maîtresse. Celui-ci, armé de ses confidences, s'était porté garant de son dévouement à la cause royale. Sur l'ordre du roi, d'Avaray écrivait à l'illustre publiciste: «En apprenant la mort de Mallet du Pan, dont le style rocailleux n'eût fait que bruire devant vous, le roi, qui connaissait les dispositions où vous êtes, rédigea rapidement une note dont il m'a permis de faire l'usage que je voudrais. Je la remets entre vos mains, monsieur le comte; c'est votre propriété.»

Cette note précise ce que Louis XVIII attend de Rivarol:

«Voilà Mallet du Pan mort. Tout le monde, à mon avis, peut regretter sa plume, et personne ne le doit, car le bien et le mal qu'elle a fait se balancent. Mallet du Pan était pour la royauté à peu près comme Jean-Jacques pour la religion. Son recto était la profession de foi du plus pur royaliste; son verso semblait être l'oeuvre d'un des auteurs de la Constitution de 1791, et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est la constance de sa versatilité. J'écris ceci, ayant sous les yeux les derniers numéros de son _Mercure britannique_, et je pensai la même chose, il y a dix ans, en lisant la partie politique du _Mercure de France_. Quoi qu'il en soit, la littérature politique éprouve un vide bien difficile à remplir. Mais, surtout, qu'il ne le soit pas par un de ces petits écrivains

«Soldats sous Alexandre et rois après sa mort.

«Je suis tranquille à cet égard si je vois franchement rentrer dans la lice celui qui peut seul fixer l'opinion publique. Depuis trop longtemps, M. de Rivarol gardait le silence. J'ignore s'il travaille encore à son _dictionnaire_; mais je sais que quand je lui ai vu entreprendre cette patience qui convient si peu au génie, je me suis figuré Hercule saisissant les fuseaux d'Omphale. Sans doute, notre langue aura de nouveau besoin d'être fixée; mais, aujourd'hui, c'est en l'employant à guérir les maux de la patrie que M. de Rivarol doit l'enseigner. Royalisme pur, logique serrée, métaphysique profonde, style clair et élégant, critique fine, plaisanterie agréable et de bon goût, il a tous les moyens pour réussir dans cette grande entreprise; j'apprends qu'il veut s'y consacrer; je ne pouvais recevoir une nouvelle plus agréable. Déjà je crois voir sa plume, bien supérieure à celle qui écrivit _la Satire Ménippée_, en renouveler les succès, heureux si, de mon côté, je peux enfin faire sortir l'épée de Henri IV du fourreau où la plus fausse des politiques la tient enchaînée.»