Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire

Part 38

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Le langage de Saint-Priest comblait les voeux de Dumouriez. Certain, maintenant, que ses offres étaient agréées en principe, il n'hésita plus à s'adresser directement au roi, à lui envoyer l'hommage de sa soumission et l'exposé de ses plans. Le roi lui répondit le 15 juillet: «J'ai reçu, Monsieur, les assurances de votre dévouement, non seulement avec satisfaction, mais avec confiance, et je suis convaincu que nous n'aurions pas tardé si longtemps à nous entendre, si j'avais pu, au mois de septembre 1792, obtenir la permission ou, pour mieux dire, l'avantage de vous attaquer, l'épée à la main, dans votre camp. La cocarde blanche eût alors promptement remplacé celle que vous ne portiez qu'à regret, et nous ne gémirions pas sur des erreurs et des malheurs irréparables. Mais pourquoi rappeler des souvenirs trop douloureux? Votre zèle, vos talents, peuvent du moins encore être fort utiles à l'État, et je compte sur eux. J'espère aussi un bon succès de la négociation que vous avez entreprise, et jusque-là j'approuve votre réserve. Soyez persuadé, Monsieur, de tous mes sentiments pour vous.»

La lettre royale fut expédiée à Thauvenay avec l'ordre de la faire tenir à Dumouriez. Thauvenay désirait se mettre en relation avec lui. Par l'intermédiaire de Fonbrune, il lui demanda un rendez-vous, quelque part où le secret de leur rencontre pût être gardé. Dumouriez désigna la petite ville d'Elmshorn, sur les bords de l'Elbe, à une égale distance de leurs résidences respectives. C'est là, dans une auberge, qu'après divers contretemps, ils se rencontrèrent le 17 août 1799.

Les détails de leur entrevue sont conservés dans la lettre que Thauvenay envoya à Mitau le lendemain. Chacun d'eux arriva de son côté: Thauvenay seul, Dumouriez accompagné du chevalier de Gasp, un de ses parents, émigré français au service du Danemark. Ils se firent servir à déjeuner dans une chambre, et restèrent ensemble durant trois heures. Dumouriez lut et relut «avec attendrissement» la lettre du roi. Il fit le récit des circonstances qui, jusque-là, l'avaient empêché d'agir d'après les sentiments de son coeur:

--Nous devrions avoir de grandes espérances, dit-il. Mais je crains toujours que les puissances (et en particulier l'empereur de Russie) n'aient pas les intentions que nous pourrions souhaiter.

--Moi, objecta Thauvenay, ce que je redoute le plus, ce sont les factions de l'intérieur, et surtout la faction d'Orléans.

Il mettait brusquement le doigt sur la plaie en exprimant le grand grief des émigrés contre Dumouriez. Mais celui-ci protesta avec énergie:

--Soyez sûr, et assurez-en le roi de ma part, que la prétendue faction d'Orléans n'existe pas, du moins dans le coeur du duc d'Orléans, avec qui je continue à être en rapports. Quelques intrigants subalternes abusent, à son insu, de son nom. Je conviens que c'est un malheur. Aussi, j'ai un plan de rapprochement que je proposerai au roi. Je suis convaincu que Sa Majesté répondra avec bonté. Je rendrai publique cette réponse, dont la publicité écrasera ce parti d'intrigants.

Il ajouta que lorsque le prince et ses deux frères reviendraient de la Havane, «s'il les trouvait gâtés,» il les surveillerait, et qu'au besoin il se battrait contre eux. Après cette boutade, il passa à ses projets, en insistant surtout sur celui qui devait faire du Danemark l'instrument des royalistes, et qu'il n'abandonnait pas, bien que le prince de Hesse parût croire que les victoires des alliés enlevaient à ce plan toute utilité. Il excita l'admiration du crédule et naïf Thauvenay, en lui décrivant les mouvements d'un corps anglo-danois, fort de quarante mille hommes, dont lui-même commanderait l'avant-garde, qui débarquerait sur un point de la côte normande, non loin de Cherbourg. Les Anglais devaient rester en Normandie, les Danois marcher sur Paris.

--L'Angleterre est disposée à agir, dit-il encore. M. de Woronzof, l'ambassadeur de Russie à Londres, pressenti par le ministre de Danemark, fait espérer l'agrément du tsar. Il ne resterait alors qu'à mettre la Prusse en mouvement, et sans doute ce ne serait pas difficile, quoique cette puissance se soit rapprochée du gouvernement de la République. Elle ne l'a fait que contre son gré. Il insista aussi sur la nécessité, pour Louis XVIII, d'abandonner Mitau, de se rapprocher du centre des opérations qui se préparaient.--Qu'il vienne dans le Holstein, il sera bien reçu.

Cet entretien avait lieu à table. Mais Dumouriez, tout à son sujet, ne mangeait pas. Thauvenay lui en fit l'observation.

--Il en est des grandes jouissances comme des grandes douleurs, répondit-il; je ne puis manger.

Il se lança ensuite dans de longs discours qu'il se proposait de faire entendre au roi. Enfin il demanda un chiffre pour communiquer librement avec Mitau. Thauvenay lui promit de présenter sa requête à Saint-Priest. Les deux hommes se séparèrent enchantés l'un de l'autre.

Quelques jours après, le général écrivit à l'agent du roi une lettre consacrée uniquement à la défense du duc d'Orléans: «Je l'aime parce qu'il est vertueux, brave et vrai. Il a vécu dans une honorable pauvreté. Il a voyagé ignoré, inconnu, errant, par conséquent sans relations, en Suisse, dans les montagnes des Grisons, en Danemark, en Norvège, en Laponie, en Finlande et en Suède. De là, il est passé dans les États-Unis d'Amérique, où il réside depuis un an. Quand, par qui, avec qui, comment aurait-il pu, d'aussi loin et sans argent, intriguer, comploter avec les scélérats de Paris, qui emploient son nom peut-être[92]?»

[Note 92: Le duc d'Orléans ne tarda pas à revenir sur le continent. Au commencement de 1800, il était à Londres. C'est de là qu'il écrivit à Louis XVIII une lettre, que ses frères, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, signèrent avec lui et qui scella la réconciliation. Nous y reviendrons dans la suite de ces récits.]

Thauvenay, aussitôt après l'entrevue, s'était empressé d'en rendre compte au roi. Cette fois, le prétendant ne mit plus en doute ni la sincérité du repentir de Dumouriez et de sa soumission, ni l'efficacité de ses projets.

Vers la fin de ce même mois d'août, le général Willot arrivait à Hambourg venant d'Angleterre. Après avoir perdu son temps à Londres pendant de longs mois, il avait obtenu enfin, du cabinet de Saint-James, l'autorisation de passer sur le continent. Mais, de ses nombreuses sollicitations, accueillies d'abord avec faveur, c'était la seule à laquelle il eût été fait droit. Pour les autres, on était resté sur la réserve. On l'avait engagé à s'entendre avec Pichegru, à se mettre aux ordres de Wickham, à attendre que les circonstances, en se modifiant, permissent d'utiliser ses talents. Mais les circonstances seraient-elles jamais meilleures qu'à ce moment où la marche victorieuse des alliés semblait si bien faite pour justifier et seconder une insurrection à l'intérieur de la France? Willot ne le pensait pas. Aussi, cherchant à vaincre les difficultés que lui créaient les hésitations, les lenteurs de l'Angleterre, rêvait-il de recourir aux bons offices de la Russie.

En arrivant à Hambourg, il écrivit à Mitau. Il demandait au roi d'intervenir en sa faveur auprès du tsar. Le roi s'empressa d'accéder à sa demande. Le 9 septembre, il s'adressait en ces termes à Paul Ier: «Votre Majesté Impériale ne penserait-elle pas qu'il pourrait être avantageux de permettre au général Willot, d'après son voeu, que je connais plus particulièrement, d'aller s'offrir au prince italique Souvarof[93], pour le moment où il pourra se rendre utile dans la Provence et le Languedoc? Indépendamment de l'intérêt général que Votre Majesté Impériale prend à tout mon royaume, le sort des provinces méridionales, et en particulier de Marseille, ne peut être indifférent au grand-maître de Malte. C'est spécialement à ce titre que je lui demanderais de rapprocher de ces contrées le général Willot, que les royalistes, qui y sont en grand nombre, connaissent déjà avantageusement et désirent avec ardeur.»

[Note 93: À la suite de ses victoires en Italie, Souvarof avait été créé prince Italijski.]

En attendant le résultat de ses demandes, Willot, à Hambourg, vivait très retiré. Il voyait peu les émigrés. Dans ses rares rapports avec Thauvenay, il témoignait d'une extrême retenue[94]. Seul le prince de La Trémoïlle eut raison de sa discrétion. Louis de La Trémoïlle, venu accidentellement à Hambourg, après avoir joué vingt fois sa vie pour servir, dans Paris, les intérêts du roi, connaissait Willot. Leurs relations dataient des journées antérieures au 18 fructidor, des intrigues royalistes, dans lesquelles ils s'étaient rencontrés. Willot s'ouvrit à lui avec abandon de ses perplexités, de ses craintes, de ses espérances. À la suite de l'un de ces entretiens qu'ils avaient fréquemment ensemble, La Trémoïlle lui offrit de le mettre en rapport avec Dumouriez. Willot accepta[95].

[Note 94: Thauvenay signala au roi la discrétion de Willot. Le 12 septembre, Saint-Priest lui répondait: «Je suis étonné que le général Willot ait usé de retenue avec vous. Le duc d'Harcourt, qui l'a vu à Londres, a été satisfait de son langage. J'ai regret de ne vous avoir pas prévenu. Vous auriez engrainé de là avec lui.»]

[Note 95: Le 3 septembre, Dumouriez écrit à Thauvenay: «Le prince de La Trémoïlle, qui est lié avec le général Willot, vient de me mander qu'il est actuellement à Hambourg. J'écris au prince qu'il me l'amène ou me l'envoie sur-le-champ, puisqu'il se croit sûr de lui, pour que nous concertions ensemble quelles sont les ressources qu'il a dans le Midi, où il a commandé, et quelles sont les mesures à prendre pour y organiser un corps et former un plan qu'il puisse concerter ensuite avec les insurgés du Languedoc, des Cévennes et de Lyon. Je crois que Sa Majesté peut d'avance proposer à l'Empereur de Russie d'envoyer Willot à l'armée du général Souvarof.»]

Dès leur première entrevue, les deux généraux se confièrent les opérations qu'ils préparaient l'un et l'autre. C'est ainsi que Willot apprit qu'avant qu'il eût songé à recourir aux bons offices de la Russie, Dumouriez les avait déjà sollicités. Quoiqu'il n'eût encore reçu de Mitau aucune réponse à cet égard, il reconnut qu'il serait sage de chercher d'un autre côté ses moyens d'action. Dumouriez fortifia sa conviction en lui révélant le plan danois et ce que lui-même attendait de la Russie pour la réussite de ce plan. L'idée de s'adresser à l'Autriche sortit de ces conférences. Les armées autrichiennes occupaient l'Italie du côté de Turin, de Gênes et de Nice. Il leur était aisé de faciliter l'entrée de Willot dans le midi de la France. Dumouriez et Willot pensaient que les Impériaux ne s'y refuseraient pas, surtout si l'Angleterre appuyait les démarches de Willot.

Le plan militaire de ce dernier fut soumis à un examen approfondi. La brillante imagination de Dumouriez y ajouta, le modifia, le transforma. Il fallait, selon Willot, profiter des dispositions des provinces méridionales pour y former une armée insurrectionnelle. Cette armée obligerait le Directoire à de nouveaux efforts, accroîtrait ses embarras et ses dangers, l'obligerait à diviser son attention et ses ressources, à éparpiller les forces militaires qu'il rassemblait pour résister aux alliés. Dumouriez, qui reconnaissait à Willot «de la probité, du talent, du courage», et qui le tenait «pour un ennemi de Bonaparte», approuvait ses idées. Mais, à son avis, il fallait un secours étranger.

--On eût hésité à l'accepter contre la République, disait-il; on l'acceptera contre Bonaparte.

Il raisonnait dans l'hypothèse du prochain retour de ce général encore en Égypte. Il prévoyait que les troupes royales et les alliés auraient à se mesurer avec lui. À son avis, l'attaque devait se produire sur les côtes de Provence, au moment où les Impériaux menaceraient les frontières d'Italie. Tandis que Précy soulèverait les Lyonnais, Willot apparaîtrait dans le Midi «avec de l'argent». Dès qu'il s'y serait recruté des partisans, il y serait rejoint par six mille Basques qu'il disait disposés à répondre à son appel et par trois mille soldats étrangers placés sous le commandement d'un général français. Cette petite armée débarquerait aux Martigues. Le long des côtes, une flottille protégerait ses opérations. Le duc de Berry, parti de Naples avec de l'artillerie légère et des munitions, viendrait occuper le port de Cette pour assurer les communications avec l'Italie et l'Espagne. Il débarquerait à son tour, unirait ses forces à celles de Willot. Ils se porteraient sur le Pont-Saint-Esprit, où ils s'empareraient de la citadelle, pousseraient ensuite jusqu'à Saint-Étienne pour tendre la main aux Lyonnais. Alors on tiendrait tout le Midi. Comme en même temps, le comte d'Artois se serait emparé de Saint-Malo et de Lorient, Dumouriez de Cherbourg, Pichegru de Besançon, le gouvernement républicain cerné de toutes parts serait perdu.

Avec la précision de son esprit, son expérience des choses militaires, Dumouriez voyait dans l'exécution de ce plan, savamment combiné, un moyen certain d'en finir avec les ennemis du roi, de rétablir celui-ci sur son trône et d'épargner à la France une invasion étrangère, car il suffirait que les alliés restassent sur les frontières sans les franchir, quoique sans cesser de les menacer, pour mettre les pouvoirs républicains à la merci de l'insurrection royaliste.

À ces vues, Willot, encore qu'il les eût inspirées et qu'il les partageât, présentait deux objections, l'une purement stratégique, l'autre tirée de raisons d'une autre nature, dont l'expression était comme un écho de son patriotisme affaibli ou aveuglé. Il ne voulait pas opérer le débarquement aux Martigues, «une crapaudière sans enceinte,» et Dumouriez lui conseillait alors de débarquer à Arles, où lui, Willot, comptait des partisans. Puis il répugnait à admettre dans sa petite armée autre chose que des Français:

--Mais, si vous n'avez que des Français, s'écriait Dumouriez, vous recommencerez la chouannerie, et nous devons l'éviter, car c'est elle qui a tout perdu.

Il n'en fallait pas davantage pour dissiper les répugnances de Willot. Il se déclara prêt à combattre. Il ne s'occupa plus que de se ménager l'appui de Wickham auprès de la cour d'Autriche. Il quitta Hambourg pour se rapprocher de l'agent anglais, qui résidait en Suisse, et de Pichegru avec lequel il voulait aussi se concerter.

En engageant Willot à rechercher le concours de l'Autriche plutôt que celui de la Russie, Dumouriez avait eu surtout en vue d'écarter un rival qui pouvait, en manoeuvrant sur le même terrain que lui, entraver son action, lui susciter des difficultés. Mais il le poussait dans une voie funeste et stérile. Le cabinet de Vienne, on l'a déjà vu, se souciait peu des Bourbons. Sa politique avait pour base unique le désir de conquérir l'Italie et de s'agrandir en Allemagne. Il avait donné, il devait donner encore trop de preuves de son indifférence, en ce qui touchait les intérêts de la dynastie de Louis XVIII, pour qu'il fût politique de compter sur son appui.

Dumouriez raisonnait avec plus de sagesse quand il détournait Willot de s'adresser à la Russie. Quoique animé de sentiments plus bienveillants pour le roi légitime que l'Angleterre et l'Autriche, le tsar ne croyait pas plus que ces deux puissances à l'opportunité d'une intervention des royalistes avant la victoire des armées alliées. À son avis, Louis XVIII devait entrer en France derrière ces armées et non à leur tête. Pénétré de cette conviction, il résistait aux instantes sollicitations du roi, qui rêvait d'imiter Henri IV et de conquérir son royaume. Pour les mêmes causes, et bien qu'il eût été averti des dispositions et des desseins de Dumouriez, il ne se pressait pas d'en tirer parti. Il était encore moins disposé à permettre au général Willot de rejoindre le corps de Souvarof. Son silence en fournissait la preuve à Louis XVIII, dont la lettre en faveur de Willot restait sans réponse.

Dumouriez n'en persistait pas moins dans l'espoir d'être traité favorablement. Il activait ses démarches. Il avait supplié Louis XVIII d'être auprès de Paul Ier l'interprète de son désir. Il s'était fait présenter par Thauvenay au comte de Mouravief, ministre de Russie à Hambourg. Il s'efforçait d'intéresser ce diplomate à sa cause. Il le voyait fréquemment, l'entretenait de ses projets. Pour gagner sa confiance, il lui communiquait les renseignements que, par Fonbrune ou d'Angély, il recevait sur ce qui se passait chez Reinhart, le ministre de la République française. Il employait encore d'autres influences. Mme de Beauvert, qui vivait avec lui, écrivait à son frère Rivarol pour obtenir qu'il contribuât «à tirer Dumouriez de son obscurité[96]». Mais cette activité se déployait sans profit.

[Note 96: La démarche eut peu de succès: «L'opinion a tué Dumouriez lorsqu'il a quitté la France, répondit Rivarol. Dites-lui donc en ami de faire le mort. C'est le seul rôle qu'il lui convienne de jouer. Plus il écrira qu'il vit, plus on s'obstinera à le croire mort.» (Voir l'intéressant volume de M. de Lescure sur Rivarol.)]

À la fin d'octobre, Dumouriez recevait de Saint-Priest une nouvelle lettre datée du 6 du même mois, en réponse aux siennes et qui met en lumière le véritable caractère des relations de Louis XVIII avec Paul Ier.

«Il faut voir notre inconcevable position pour la comprendre, écrivait Saint-Priest, et je ne pourrais sûrement vous dépeindre à quel point nous sommes entravés ici. Mais croyez sur ma parole qu'on ne nous communique de Pétersbourg que des vues générales, encore avec parcimonie, parce qu'il ne nous est permis d'avoir personne sur les lieux pour y parler de nos affaires[97], et que tout est borné à des lettres directes entre les deux grands personnages, dont l'un doit sacrifier des détails pour être lu et obtenir des réponses très sommaires. Il est étonnant que, malgré tant de réticences, nous ne puissions mettre en doute la bonne et sincère intention du tsar de rétablir le roi sur son trône le plus tôt possible. Il y serait déjà probablement, si la cour de Vienne n'avait préféré d'aller pied à pied pour s'assurer de l'Italie et se mettre à l'abri d'un revers. Actuellement qu'elle possède toute la partie septentrionale, elle veut avoir le temps de pétrir la pâte qu'elle a sous la main, afin de s'arrondir à sa guise en Italie, et probablement en Allemagne, en revenant à l'échange de la Bavière contre les Pays-Bas. C'est en conséquence, qu'elle voudrait remettre au printemps l'entrée en France. Mais il faut espérer que Souvarof ira plus vite en Suisse qu'elle ne le présume et que la saison se prêtera à ses efforts, quoiqu'il y ait peu d'apparence de succès cette année. Dieu sait comment Willot pourra pénétrer jusqu'au général russe. Nous avons écrit à Saint-Pétersbourg, mais sans grand espoir qu'on y fasse attention.»

[Note 97: C'était avant que M. de Caraman eût été accrédité à Saint-Pétersbourg comme représentant du roi de France.]

Saint-Priest conseillait donc à Dumouriez d'écrire directement à l'Empereur de Russie pour se mettre à ses ordres et de l'avertir qu'il envoyait à Louis XVIII copie de sa lettre, ce qui permettrait à ce dernier de l'appuyer: «Sans cela, ajoutait Saint-Priest, nous ne pouvons pas nous servir de vous ouvertement, crainte qu'on le trouve mauvais à Pétersbourg, car il faut que vous sachiez qu'on veut bien s'occuper de nous, mais qu'on nous traite comme des enfants qu'on soigne sans leur faire part des moyens ni les consulter sur le choix... Je dois vous dire, pour ajouter à nos embarras, que celui du manque d'argent n'est pas petit. Nous espérons à une ressource prochaine, et elle viendrait à temps pour votre voyage de Russie, s'il avait lieu. Mettez toute votre adresse à faire naître à l'Empereur l'envie de vous voir, mais n'y mettez du nôtre que ce qu'il faut pour montrer que vous êtes dévoué à la cause royale sans paraître entrer dans nos vues d'opérations.»

La vieille expérience de Saint-Priest donnait à ses avis une autorité à laquelle Dumouriez se serait rendu sans hésiter, si déjà, obéissant à sa propre inspiration, il ne les avait devancés. Quand il reçut la lettre que l'on vient de lire, il en avait remis une à Mouravief à l'adresse du tsar. Mouravief s'était empressé de l'expédier à Saint-Pétersbourg. Le roi, qui en avait reçu copie, l'appuya dans les termes suivants:

«Le général Dumouriez m'a fait passer, comme il l'annonce à Votre Majesté Impériale, copie de la lettre qu'il a pris la liberté de lui écrire. C'est à la sagesse de Votre Majesté Impériale à juger si la proposition qu'il fait d'aller se mettre à ses pieds est convenable, et si son accès auprès de la cour de Danemark, ses liaisons avec le prince Charles de Hesse, ses connaissances militaires et politiques en général, celles qu'il possède en particulier sur le théâtre de la guerre actuelle, et les partisans que sa réputation est en état de lui faire, peuvent le rendre utile au succès de la cause que Votre Majesté Impériale défend avec tant de grandeur d'âme. Mais je ne puis me refuser à lui rendre le témoignage qu'il invoque. Je crois son retour à ses devoirs d'autant plus sincère qu'il a été volontaire et nullement provoqué. J'en ai consigné la preuve dans la lettre qu'il cite avec beaucoup trop d'éloges; je l'ai mandé dans le temps à Votre Majesté Impériale, et je le lui répète bien volontiers aujourd'hui.»

Malheureusement pour la cause du roi, ces lettres arrivèrent à Saint-Pétersbourg en même temps que de très graves nouvelles du théâtre de la guerre. Dans la journée du 19 septembre, le général Brune, chargé de défendre la Hollande contre les quarante mille Anglo-Russes que commandait le duc d'York, les avait chassés de leur position d'Alkmaer, en leur faisant subir de terribles pertes, bloqués dans les dunes et si rigoureusement enserrés de toutes parts, qu'il ne leur restait d'autre issue qu'une capitulation[98].

[Note 98: Elle fut signée le 18 octobre.]

Six jours plus tard, le 26 septembre, sur un autre point de l'Europe, à Zurich, Masséna mettait en déroute les armées de Russie et d'Autriche, placées sous les ordres de Korsakof. Puis, tirant admirablement parti de ces avantages, il s'était porté à la rencontre de Souvarof, qui arrivait d'Italie; il lui avait infligé une sanglante défaite, vengeant ainsi les récents échecs de nos armes à la Trebia et à Novi, et changeant la face de la guerre.

Douloureusement surpris par ces revers inattendus, Paul Ier, qui croyait Souvarof invincible, les avait attribués à la mauvaise foi de ses alliés autrichiens. Sous l'empire de sa colère, il s'était brusquement décidé à rappeler ses armées, à déserter la coalition. Ses ordres venaient de partir quand lui parvinrent la lettre de Dumouriez et celle du roi. Il ne pouvait être en ce moment question d'y répondre. Loin d'accorder sa protection aux généraux de Louis XVIII, il ne cherchait qu'à se désintéresser des hostilités engagées contre la France. «J'ai fait la guerre pour l'honneur et pour la bonne cause, écrivait-il le 21 octobre au prince de Condé, en lui ordonnant de ramener ses troupes en Wolhynie. Mais je cesse dès que je m'aperçois que mes efforts, au lieu de rétablir le repos et la paix, produiraient de nouveaux malheurs, en favorisant les desseins d'un allié ambitieux et insatiable. Mais, pour abandonner à son mauvais sort la maison d'Autriche, je n'en reste pas moins l'ami et l'allié fidèle du roi d'Angleterre. Je prévois d'avance combien le contenu de cette lettre fera de la peine à Votre Altesse Sérénissime. Mais, en servant la cause des souverains, je ne dois pas perdre de vue la sûreté et le bonheur de l'empire que je gouverne, dont je saurai rendre compte à Dieu et à tous mes sujets.»