Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 36
Les propositions de Mme Hue sont immédiatement adoptées. La suite qu'elles comportent leur est donnée sur l'heure, car il importe que la demande adressée à Mme Bonaparte lui soit présentée dès le retour du général qui peut revenir à l'improviste. Elle restera jusque-là dans les mains de M. Brion, qui l'utilisera quand il le jugera opportun.
«Si je ne suis pas, Madame, la première de vos meilleures amies à vous féliciter sur le retour heureux de votre cher mari, écrit Mme Hue, je suis certainement celle qui s'en réjouit le plus et qui attend de lui le succès de mes voeux les plus ardents. Vous les connaissez. Je n'ose espérer que vous les partagez encore. Mais, si ce changement pouvait s'opérer et me rapprocher de vous, rien ne serait capable de vous exprimer ma reconnaissance ni de m'acquitter de ce bienfait. C'est l'honneur et la foi de mon meilleur ami qui vous seraient bientôt offerts pour garant. La pureté de son coeur, sa loyauté leur donneraient, j'espère, la force que vous êtes en droit d'exiger. Dans tous les cas, Madame, je serai toujours sensible aux derniers effets de votre amitié pour nous.
«Je suis loin, Madame, de me repentir du sacrifice que vous m'avez aidé à faire, puisque ma présence a consolé le meilleur des hommes. Son sort vous a trop intéressé, vous avez pris trop de part à ses peines pour vous taire qu'elles sont allégées. Fanfan n'est plus avec moi. Sans cela, il me prierait de le mettre à vos pieds ainsi qu'à ceux de Mlle Hortense. À son âge, on est sans conséquence. Il se permet d'embrasser Eugène.
«Celui qui vous remettra cette lettre connaît tous les sentiments qui m'agitent. Lui seul a le secret de mon coeur. Vous pouvez, par lui seul, alimenter ou détruire mon espoir. Encore un triste adieu, Madame, en vous embrassant comme je vous aime; c'est de tout mon coeur.»
Deux lettres adressées à l'oncle Brion, l'une par Mme Hue, l'autre par son mari, complètent cet important message: «Je vous prie, mon cher oncle, est-il dit dans la première, de remettre vous-même cette lettre à ma belle et bonne amie. Il ne s'agit pas ici de lui faire des chansons ou des bouts-rimés, mais de la bonne prose, de celle surtout qui pourra la convaincre de la vérité, de la pureté, de la solidité de mes intentions. Vous ne pouvez trop vous avancer envers elle, vous attestant que vous serez fortement secondé dans l'offre de tout ce qui pourrait être digne d'elle.»
Nous n'avons pu découvrir pour quelles causes ces lettres, qui portent la date du 19 juillet 1799, ne furent pas expédiées sur-le-champ. Jusqu'au mois de décembre, il n'en est plus question. À cette date, Bonaparte était rentré en France; le coup d'état de Brumaire l'avait rendu maître du pouvoir. C'est alors seulement qu'à Mitau, on revient à l'idée d'employer Joséphine, mais, préférablement à elle, le général Berthier, rentré d'Égypte avec le héros des Pyramides, et qui avait été placé au ministère de la guerre. D'Avaray mandait à l'abbé de La Marre, toujours retenu à Londres: «Je ne regarde pas comme facile de parvenir à Bonaparte, moins encore de l'attacher à la cause du roi. Il faut cependant le tenter, et je crois que, s'il est moyen d'y réussir, c'est d'employer pour intermédiaire l'un des officiers en qui il a le plus de confiance, Berthier par exemple, ou sa propre femme.»
Une note du même d'Avaray accuse plus visiblement encore ces dispositions en indiquant comment on pourra leur donner une forme pratique. Elle constate d'abord que Berthier possède depuis longtemps la confiance de son général, vit dans son intimité, et vient d'être fait par lui ministre de la guerre. Les renseignements recueillis sur son compte ne le présentent pas comme un ennemi de la royauté ni du roi, et il semble bien qu'on peut lui demander de remettre à Bonaparte une lettre de Sa Majesté. D'Avaray déclare du même coup que la seule démarche qui convienne au roi, c'est une lettre directe au Corse, dont elle flatterait la vanité, et dont il ne serait pas impossible, en s'y prenant en temps, de satisfaire les vues ambitieuses. «Certes, le roi ne compromettrait pas sa gloire en écrivant à un homme que ses talents militaires ont rendu célèbre, qu'aucun crime irrémissible n'a flétri et qui exerce la toute-puissance. Henri IV disait que toute démarche faite pour le salut de son peuple est honorable, et Charles II écrivit à Monk.» Donc, une lettre à Bonaparte présentée par Berthier, voilà l'instrument dont il faut user. Si Berthier se récuse, restera comme dernière ressource l'entremise de Joséphine, à laquelle on s'adressera à l'aide des moyens fournis par Mme Hue.
Tout ce plan est suivi de point en point. Le 19 décembre, les lettres pour les deux généraux sont rédigées par le roi lui-même. Celle qu'il adresse à Bonaparte, et que celui-ci ne lira jamais, est remarquable par la forme éloquente et hautaine dont s'enveloppent les sentiments qui l'ont inspirée. Tout y trahit la dignité royale. Les accents qu'elle contient ne sont pas inférieurs à ceux qu'a trouvés Louis XVIII dans toutes les circonstances de sa vie, où il lui fut donné de revendiquer ses droits:
«Vous ne pouvez penser, Général, que j'ai appris avec indifférence les graves événements qui viennent de se passer. Mais vous pouvez être en doute sur le sentiment qu'ils ont excité en moi: c'est celui d'un juste et ferme espoir. Dès longtemps mes yeux sont fixés sur vous; dès longtemps je me suis dit: Le vainqueur de Lodi, de Castiglione, d'Arcole, le conquérant de l'Italie et de l'Égypte, sera le sauveur de la France; amant passionné de la gloire, il la voudra pure; il voudra que nos derniers neveux bénissent ses triomphes. Mais, tant que je vous ai vu n'être que le plus grand des généraux, tant que la fantaisie d'un avocat a suffi pour changer vos lauriers en cyprès, j'ai dû renfermer mes sentiments en moi-même. Aujourd'hui que vous réunissez le pouvoir aux talents, il est temps que je m'explique, il est temps que je vous montre les espérances que j'ai fondées sur vous.
«Général, vous n'avez plus qu'un choix à faire: il faut être César ou Monk. Je sais que le destin du premier ne vous intimiderait pas. Mais descendez dans votre coeur, et vous y verres que l'éclat des victoires est obscurci par son usurpation, tandis que la réputation du second est sans tache et ne pouvait être effacée que par celle qui vous attend. Dites un mot, et ces mêmes royalistes que vous allez peut-être combattre en les estimant seront vos soldats. Rendez-moi cette armée toujours victorieuse sous vos ordres, et qu'avec un chef tel que vous, tous désormais ne travaillent qu'au salut de la patrie. Je ne vous parle pas de la reconnaissance de votre roi; celle de toutes les générations futures vous sera assurée. Enfin, si je m'adressais à tout autre qu'à Bonaparte, j'offrirais, je spécifierais des récompenses; un grand homme doit lui-même fixer son sort, celui de ses amis; dites ce que vous désirez pour vous, pour eux, et l'instant de ma restauration sera celui où vos désirs seront accomplis.
«Je vous fais parvenir cette lettre par voie sûre, mais sans craindre de me compromettre en l'écrivant. Une telle démarche ne peut qu'honorer le prince qui la fait.
«Recevez, Général, l'assurance de tous mes sentiments si vous vous ralliez à moi, et, si vous restez mon ennemi, celle du désir ardent que j'ai de vous rencontrer bientôt dans les champs de l'honneur.»
De cette lettre il est fait deux expéditions, l'une qui sera adressée au général Berthier, l'autre qui sera remise à M. Brion, si ce général refuse de s'entremettre. Le paquet sera remis à l'abbé de La Marre par le marquis de Rivière, qui est venu saluer le roi à Mitau et va retourner à Londres. L'abbé ira à Paris déposer les lettres aux mains des destinataires, et, s'il ne peut s'y rendre lui-même, se chargera de les y faire parvenir. Celle que le roi fait passer par Berthier est accompagnée de ce billet:
«La démarche que je fais en ce moment vous prouvera, Monsieur, l'opinion que j'ai conçue à votre égard. Je veux amener au parti du vrai honneur, à celui qui est le vôtre au fond de l'âme, le plus grand des guerriers dont la France s'honore, et c'est sur vous, son ami, le compagnon de ses travaux et de sa gloire, que je me repose du soin de cette importante négociation. Remettez-lui cette lettre que je confie à votre loyauté, et dont vous trouverez la copie ci-jointe. C'est avec une véritable satisfaction, Monsieur, que je vous donne ce témoignage de ma confiance. Elle vous est une garantie de mes sentiments pour vous, et, si vous voulez juger quelle sera ma reconnaissance, considérez que jamais roi, dans la position où je suis, n'a fait une acquisition semblable à celle de Bonaparte.»
Les instructions destinées à de La Marre lui exposent avec les plus minutieux détails les démarches que l'on confie à ses soins, soit auprès de Berthier, soit auprès de Brion. On prévoit même le cas où il trouverait une autre voie pour arriver à Bonaparte; on lui expédie un pouvoir en blanc dont il pourra disposer à son gré.
«Je donne au porteur des présentes, que je n'indique pas autrement dans la crainte de le compromettre, mais pour qui elles seront un témoignage particulier de mon estime et de ma confiance, tout pouvoir nécessaire pour traiter en mon nom avec le général Bonaparte.
«Je ne le charge point de proposer à ce général des conditions ni des récompenses; il prononcera lui-même sur celles qu'il peut désirer. Le fidèle interprète de mes sentiments lui donnera aussi l'assurance que toutes les demandes qu'il fera pour ses amis seront accordées immédiatement après ma restauration. Le salut de mon peuple sera le garant de ma fidélité à remplir mes promesses.--Louis.»
D'autre part, ces instructions mettent de La Marre en garde contre la duplicité du Corse. Tout en essayant de le séduire, il faut se défier de lui, ne croire à ses engagements que s'il les formule par écrit. La rumeur publique lui a attribué l'intention d'appeler au trône l'infant d'Espagne, Charles-Isidore, âgé de onze ans. Fondé ou non, ce bruit dont Louis XVIII s'est à ce point alarmé qu'il a cru devoir le signaler à l'Empereur Paul en le suppliant de déjouer un tel projet, prouve du moins que Bonaparte n'aime pas les Bourbons de France et que si, convaincu de la fragilité de son propre pouvoir, il en est réduit à restaurer la monarchie, il ne se résignera à rappeler le roi légitime qu'après avoir tout essayé pour la faire sans lui.
Enfin, pour le cas où de La Marre ne pourrait aller lui-même à Paris pour remplir cette mission, on l'invite à la faire remplir par «Aubert» s'il l'y juge propre. On s'en remet à sa prudence pour que ces pièces, dont il ne peut craindre en aucun cas la publicité, ne servent pas cependant de trophée aux consuls. «Veillez aussi à ce qu'il ne soit pas répandu de copies. Il serait très nuisible que Bonaparte eût connaissance de la lettre que le roi lui écrit avant de l'avoir reçue.»
Le nom d'Aubert qui figure dans ces instructions n'était pas le nom véritable du personnage qu'il désignait. C'était un nom de guerre, comme en prenaient alors pour leur sûreté les agents du roi restés en France, dans leurs correspondances avec les émigrés. Il cachait un jeune député connu pour ses opinions royalistes, représentant du département de la Marne au conseil des Cinq-Cents, que son caractère, son éloquence, ses études physiologiques, ses qualités d'homme d'État, devaient mettre un jour au premier rang parmi les grands citoyens dont s'honore la France. Il s'appelait, de son vrai nom: Royer-Collard[85].
[Note 85: Au moment où Royer-Collard entre en scène, il nous paraît opportun de préciser d'après lui-même ce que fut son rôle pendant l'émigration. En 1820, écrivant à M. de Serre, garde des sceaux, pour refuser une pension de dix mille francs, il lui disait: «J'ai été pendant six années au péril de ma vie le serviteur du roi en France et son conseiller assidu.»
Après la révolution de 1830, accusé d'avoir reçu pendant l'émigration, sous le nom de Rémi, une pension de Louis XVIII, il adressa au _Moniteur_ la déclaration suivante:
«Je ne me suis point prévalu, durant les quinze dernières années, des relations que j'avais eues en d'autres temps avec le roi Louis XVIII; je suis loin de m'en défendre aujourd'hui. Voici la vérité, peu connue, sur ces relations. Elles ont commencé six mois après le 18 fructidor (1798); plusieurs fois interrompues, elles ont définitivement cessé vers le milieu de l'année 1803. Elles ont consisté en ce que j'ai fait, par le choix de Louis XVIII, partie d'un conseil politique, composé de quatre personnes, dont trois vivent encore. Tout ce que j'ai à dire de ce conseil, dissous avant l'Empire, c'est qu'il a communiqué directement avec le chef du gouvernement, alors le général Bonaparte; qu'il lui a remis les lettres de Louis XVIII, et qu'il a reçu de lui ses réponses autographes.
«Nous avons droit de penser que toute autre explication de notre part, tout autre démenti seraient superflus; nous n'y descendrons jamais. Je puis cependant ajouter, pour ce qui me regarde, que je ne suis point _M. Remy_, et que je ne connais point le banquier dont on parle. Est-il besoin que j'affirme qu'en aucun temps je n'ai eu, soit avec lui, soit avec le roi, le genre de relations qui m'est attribué?»]
VI
À LA VEILLE DU DIX-HUIT BRUMAIRE
En attendant les effets de sa tentative pour entrer en rapport avec Bonaparte, s'il revient d'Égypte, le roi suit des yeux les événements qui se déroulent en Italie d'où Souvarof expulse les Français, en Suisse où les Autrichiens sont entrés, où les Russes vont les rejoindre; il emploie ce qu'on lui permet encore d'action à convaincre les puissances de la nécessité de se faire précéder en France par un manifeste. Ce manifeste était la grosse affaire du moment. Louis XVIII désirait que l'Autriche, au moment où ses armées franchiraient la frontière, lançât une proclamation portant que les puissances coalisées ne se proposaient pas un démembrement de l'ancien territoire, qu'elles ne poursuivaient d'autre but que la restauration du légitime roi de France, «non dans l'intention d'imposer cette condition comme un trophée de la victoire, mais par la conviction intime que c'est le seul moyen de rendre la paix à l'Europe.»
C'est cette déclaration que Pichegru, dans ses conférences avec Wickham, et, après lui, Willot, avaient demandée déjà au cabinet de Saint-James. Après de longs pourparlers, ils s'étaient résignés à en accepter l'ajournement. Ils avaient même fini par trouver sage et prudent qu'on ne parlât du roi de France et qu'on n'arborât le drapeau blanc qu'après la victoire définitive des alliés. Mais le roi estimait au contraire et faisait écrire par Saint-Priest aux ministres du tsar que la mesure qu'il réclamait aurait pour effet de réunir aux drapeaux des armées impériales tous les Français bien pensants. «On a lieu de croire qu'elles trouveraient alors en France plus de partisans que d'ennemis.»
Paul Ier, à en juger par ses lettres au roi, partageait cette conviction. Il lui écrivait le 2 juin: «Les cours de Vienne et de Londres sont trop intéressées au rétablissement de la royauté en France pour ne pas y contribuer de tout leur pouvoir. Il ne reste à Votre Majesté qu'à faire des voeux pour le succès de nos armes, à s'attendre à une fin heureuse qui produira le commencement de son règne. On va s'entendre à Vienne pour dresser la proclamation au peuple français, et elle vous sera communiquée. Au reste, je crois que Votre Majesté peut se reposer sur moi du soin de ses intérêts et attendre le résultat de nos efforts combinés.»
Le tsar espérait trop de la bonne volonté des deux cours et de son influence sur elles. Il s'était jeté dans la coalition, convaincu de la sincérité du gouvernement britannique et de son dévouement aux Bourbons. En y entrant, il avait imposé silence à ses défiances contre l'Autriche. Il devait, à brève échéance, voir sa perspicacité mise en défaut par les menées des cabinets de Londres et de Vienne. Mais ces menées, commencées déjà, lui échappaient encore. C'est de bonne foi qu'il donnait au roi les assurances optimistes qui se retrouvent à toutes les lignes de sa correspondance.
À Mitau, le roi proscrit saisissait mieux la réalité. Dans les rapports qui lui arrivaient de Londres et de Vienne, il apercevait clairement que les intérêts de sa dynastie étaient le moindre souci des deux gouvernements dont Paul Ier lui garantissait le bon vouloir. Le ministère britannique avait désavoué Talbot, l'agent qui remplaçait Wickham en Suisse. Lui reprochant de s'être trop étroitement associé aux complots ourdis par les royalistes pour renverser le Directoire, il l'avait envoyé en Suède et remplacé d'abord par le colonel Crawford, ensuite par Wickham lui-même. Wickham était venu reprendre la direction des menées anglaises, précédemment exercée par lui, avec l'ordre de tenir les royalistes au second rang, de leur faire comprendre que, dans la conviction du gouvernement anglais, le succès des ennemis extérieurs du gouvernement français pouvait seul ouvrir une voie sûre à une insurrection heureuse à l'intérieur. Les émigrés, aux termes des instructions données à Wickham, devaient être considérés non comme des alliés, mais comme des protégés, dont il convenait de ne se servir que si l'on jugeait leur concours indispensable. En conséquence de cette appréciation justifiée par l'impuissance et les divisions des partisans du roi, les sacrifices d'argent devaient être réduits, limités au strict nécessaire.
En même temps qu'en Suisse se manifestait l'égoïsme de la politique anglaise, elle éclatait ailleurs en d'autres traits. Willot, toujours impatient, toujours plein de feu, pressé de passer sur le continent, était retenu à Londres par les ajournements indéfinis et réitérés qu'on opposait à ses requêtes, malgré les efforts du duc d'Harcourt, de Cazalès, de Dutheil, du comte d'Artois lui-même.
La discussion sur les termes de la proclamation des alliés, qui se poursuivait à Londres comme à Vienne, achevait de rendre évident ce mauvais vouloir du ministère britannique. Le comte d'Artois, qui résidait à Édimbourg, était venu à Londres, au mois de juin, pour la suivre de plus près. Il se croyait sûr, à ce moment, de s'emparer de Lorient et de Saint-Malo. Dès la première conférence qu'il eut avec lord Grenville, il exposa le plan de l'expédition. On commença par lui promettre des secours en hommes et en argent. Mais, la promesse restant subordonnée à la possibilité de ce coup de main, dont les Anglais entendaient se faire juges, elle ne les engageait pas. Il leur suffisait, pour se dérober à son exécution, de contester cette possibilité. Ils se montrèrent donc prodigues d'assurances sur ce point.
Il n'en fut pas de même quand les vues de la coalition, étant mises sur le tapis, on arriva au manifeste des alliés et à la reconnaissance du roi, qui devait, dans l'opinion du comte d'Artois, en être la base. Les Anglais protestèrent de la sincérité des intentions de leur souverain, de la conformité de ses opinions avec celles de l'Empereur de Russie. Mais ils se déclarèrent impuissants à obtenir de l'Autriche la manifestation de sentiments analogues. À la faveur de cette impuissance, ils opposèrent un formel refus à la demande qui leur était faite, de rédiger une proclamation satisfaisante pour Louis XVIII. C'est le principe même de la monarchie légitime que le comte d'Artois dut défendre contre eux.
Dans un rapport reçu à Mitau le 16 juillet, se trouve le texte des propositions qu'ils soumirent à l'agrément du prince. Les voici: 1º la guerre a pour but de délivrer les Français du joug tyrannique sous lequel ils gémissent; 2º les puissances n'ont aucun projet de démembrer le territoire de la France, tel qu'il était avant la Révolution; 3º les souverains coalisés considèrent la monarchie comme un gouvernement plus propre qu'aucun autre à rétablir la tranquillité en France et la paix en Europe; 4º cependant, ne voulant pas exiger des Français de vivre sous tel ou tel régime, les puissances seraient toujours disposées à traiter de la paix aussitôt que les Français auraient un gouvernement stable et susceptible d'inspirer confiance et sécurité.
Le comte d'Artois donna son approbation aux trois premiers de ces articles, mais il protesta contre le quatrième. «J'ai fait remarquer, écrivait-il, que cet article est capable de détruire les effets du manifeste en ce qu'il ouvre la porte à toutes les ambitions, à tous les systèmes, et que, loin de rassurer les Français, il ne peut que les alarmer, puisqu'au lieu de leur rendre l'espoir de la paix, il jettera parmi eux une nouvelle pomme de discorde; qu'enfin, il est dangereux en lui-même pour tous les souverains, puisqu'il consacre le premier de tous les principes révolutionnaires, savoir le droit des peuples à l'insurrection pour changer la forme de leur gouvernement.»
Le comte d'Artois affirmait donc que les puissances devaient, dans leur intérêt comme dans celui du roi, exprimer l'intention positive de rétablir la monarchie et le «légitime monarque». Mais le cabinet anglais, qui, malgré les assurances contraires, ne voulait pas s'engager envers les Bourbons, objectait qu'il n'amènerait jamais l'Autriche à un tel langage, et il soutenait sa formule comme la meilleure. Le comte d'Artois ne parvint pas à en avoir raison[86].
[Note 86: Il retourna à Édimbourg si découragé qu'au lieu d'envoyer à son frère la relation de son voyage, il se contenta de lui écrire qu'il la lui enverrait prochainement. Le roi se plaignit de ce qu'il appelait des réticences et demanda des explications qu'il reçut peu après.]
À Vienne, les démarches faites par l'agent du roi, La Fare, évêque de Nancy, auprès du baron de Thugut, n'étaient pas couronnées de plus de succès. Aux premières ouvertures de La Fare touchant la nécessité d'un manifeste, le ministre impérial répondit durement «et même avec humeur». Il mit en doute l'attachement des Français pour leur roi légitime. Il déclara qu'une proclamation des alliés, loin de produire l'effet qu'en attendait «M. le comte de l'Isle», fournirait aux républicains l'occasion de lever une armée redoutable. Quant à la reconnaissance du roi, elle ne pouvait résulter que d'une démarche de l'Empereur de Russie auprès des cours. Et, comme La Fare objectait que l'exemple donné par Paul Ier équivalait à la plus significative des démarches, Thugut répliqua:
--Que Louis XVIII demande à l'Empereur Paul de le mettre à la tête d'une armée imposante et lui permette de se présenter en cet état à la France. Alors, il sera temps de le reconnaître; alors l'Empereur François approuvera tout ce que l'Empereur Paul jugera à propos de faire pour le roi. Voilà ma réponse et mes sentiments.
Dans ce langage éclatait une fois de plus la malveillance de l'Autriche pour les Bourbons, cette malveillance dont elle leur avait donné tant de preuves et à laquelle le roi suppliait le tsar d'en imposer[87] par des témoignages éclatants de sa protection.
[Note 87: Il y a lieu de rappeler que Thugut en fut l'instrument passionné. Un doute subsiste sur la question de savoir si cette passion fut désintéressée. Metternich, dans ses _Mémoires_, constate que Thugut fut soupçonné de s'être vendu au Directoire. Il ajoute, il est vrai, que, malgré tout, Thugut était au-dessus de la corruption. Mais il est obligé de reconnaître que personne n'a voulu affirmer que le ministre autrichien servit son pays avec désintéressement, et cela, dit-il, «est regrettable pour son nom et pour l'Autriche.»]