Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire

Part 31

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Tandis que se poursuivait cette enquête, par ailleurs, les événements, se précipitant, venaient déjouer une fois de plus les espérances de Louis XVIII. C'étaient, tour à tour, la soumission des Vendéens, les victoires de Masséna et de Brune, la retraite de Souvarof, le brusque retour de Bonaparte qui lui assurait la possession du pouvoir, qu'au dix-huit brumaire il n'avait eu en quelque sorte qu'à cueillir. La grandeur de ces événements, se succédant avec une fiévreuse rapidité, semblait devoir emporter bien loin l'intrigue dont j'ai raconté les péripéties. Cependant, treize jours avant Brumaire, le Directoire n'avait pas encore renoncé à en pénétrer les secrets. Tropez de Guérin, rappelé à Paris, repartait pour Francfort afin de s'aboucher à nouveau avec Fauche-Borel. Ce dernier recevait de «bonnes nouvelles» de David Monnier, qu'on s'était décidé à remettre en liberté, et qui, rentrant effectivement en scène, osait se féliciter d'avoir souffert pour la cause du roi et s'en faire un titre.

Vers le même temps, 6 octobre, on écrivait de Mitau à Thauvenay: «Nous recevons des nouvelles de l'intérieur, qui semblent se rapporter à quelque mouvement préparé par Barras et Beurnonville. Il est bien singulier, si cette conjecture est vraie, que la conclusion de la négociation de Fauche traîne si longtemps. Au reste, nous n'avons aucune nouvelle ultérieure de Pichegru, et nous ignorons s'il s'arrêtera auprès de l'archiduc ou s'il ira rejoindre Souvarof en Suisse.» Et le 17 octobre: «Il n'y a pas moyen de raisonner sur cette intrigue Barras, dont les contre-sens dérangent tous les calculs. C'est d'ailleurs chose inutile. Le roi n'a jamais dérangé ses mesures d'après cette fausse spéculation. Il faut la laisser se développer ou se dissoudre. Elle a mal débuté, et probablement la fin y répondra.»

Ainsi, on n'y comptait plus guère. Ce ne fut, cependant, que le 12 décembre qu'on reçut de La Maisonfort l'aveu de sa défaite «et l'abandon de ses espérances par la Révolution, au moment de se réaliser». À cette date, le dix-huit brumaire était, depuis plus d'un mois, un fait accompli. Bonaparte, mis au courant de l'intrigue, y avait coupé court en rappelant brusquement Tropez de Guérin, par qui il voulait en connaître les détails et auquel il dit en levant les épaules, après l'avoir entendu:

--Tant que je serai le maître, les Bourbons ne rentreront pas en France.

Selon le mot de Saint-Priest, Fauche-Borel et La Maisonfort «tombaient à plat» avec l'aventure dont ils s'étaient servis pour leurrer longtemps Louis XVIII du plus invraisemblable et du plus fol espoir.

Ainsi se dénoua cette intrigue. Connue seulement de ceux qui y prirent part ou qui en découvrirent les origines et les moyens, elle serait restée sans doute ignorée jusqu'à ce jour si, durant les premières années de la Restauration, elle n'eût été divulguée par les récits de Fauche-Borel. Accusé de s'être prêté à de mystérieux pourparlers, Barras, qui vivait à Marseille, retiré et oublié, prit la parole pour se défendre. Dans une lettre en date du 20 juin 1819, rendue publique, il présenta sa justification: «Une proposition venue des pays étrangers, écrivait-il, fut dans les temps apportée à l'un des membres du Directoire. À l'instant même, tout le Directoire en eut connaissance. Si le témoignage unanime de tous mes collègues qui vivent encore ne suffisait pas sur ce fait historique, les archives du Directoire, comme celles des ministères, feraient foi que tout ce qui a pu avoir lieu en conséquence de cette proposition n'a existé que par délibérations spéciales du Directoire, portées à ses registres secrets.»

Les adversaires de Barras ne purent démentir cette si formelle déclaration, confirmée par les documents et par les souvenirs des contemporains. Mais ils alléguèrent que la communication faite au Directoire ne l'avait été qu'après le 30 prairial de l'an VII, alors que la négociation se poursuivait depuis les derniers jours de fructidor de l'an V, et que si Barras s'était décidé à la révéler à ses collègues, c'est que, menacé d'être découvert, il avait voulu, par cette révélation tardive, s'assurer l'impunité. Mais ce n'est là qu'une affirmation sans preuves. Il est, au contraire, démontré que jusqu'au jour où il reçut la lettre de Fauche-Borel, Barras avait tout ignoré.

Les aveux de David Monnier, les réticences de Fauche-Borel, l'impossibilité de retrouver parmi les documents une pièce quelconque engageant la responsabilité de Barras ou celle de Bottot, ou établissant leur complicité, ne laissent aucun doute sur le caractère véritable de cette affaire. Ce fut une simple escroquerie imaginée par David Monnier, et dont le plan, après lui avoir été suggéré par la sottise de Fauche-Borel, se développa, au mépris de toute vraisemblance, à la faveur des circonstances. Il ne fallut rien moins que la cupidité et l'audace des uns, la légèreté et la crédulité des autres; il fallut surtout le trouble de l'Europe, le besoin de machinations romanesques, qui travaillait toutes les cervelles, pour donner à cette intrigue, pendant près de deux années, l'importance qu'elle prit un moment à Hambourg, à Mitau, à Saint-Pétersbourg et à Londres.

LIVRE DIXIÈME

À LA VEILLE ET AU LENDEMAIN DU DIX-HUIT BRUMAIRE

I

LE ROI ET SON NEVEU

Arrivé en Courlande, au printemps de 1798, Louis XVIII n'avait d'abord pas trop souffert de sa solitude à une si grande distance de son royaume. Des promenades aux environs de Mitau, que favorisait la beauté de la saison; les attentions de son neveu et de d'Avaray; les soucis que lui donna l'organisation de sa maison; l'arrivée de ses gardes du corps; celle du comte de Saint-Priest, du duc de Villequier, du duc et de la duchesse de Guiche, du cardinal de Montmorency et d'autres Français qui vinrent successivement grossir sa petite cour; l'espoir de voir bientôt la reine et Madame Royale se réunir à lui; les visites que lui faisaient des personnages de marque qui passaient par Mitau, et enfin les soins qu'exigeait la conduite de ses affaires politiques, autant de raisons qui contribuaient à tromper pour lui et son entourage le vide des journées et l'aidaient à prendre son mal en patience. Mais, avec l'hiver, tout changea. Quand les premières neiges eurent fait leur apparition et le froid sévissant avec rigueur, les sorties devinrent plus difficiles, les distractions plus rares; il put se croire alors séparé du reste du monde, et il fallut chercher d'autres moyens pour occuper le temps.

Il les trouva dans l'étude; il l'avait toujours aimée, et la lecture, depuis sa plus tendre enfance, avait été son plaisir favori. Il aimait aussi à écrire. Nous en trouvons l'aveu dans une note de sa main, tracée en marge d'un ouvrage, où il était question de lui, de son rôle à la cour de Louis XVI, et où l'on prétendait qu'il avait alors recueilli, au jour le jour, des souvenirs sur les événements dont il était le témoin.

«Il est très vrai que j'ai toujours aimé la littérature, mais non pas que j'ai composé des notes historiques, encore bien moins que je sois historien. J'ai eu cependant, en 1772, la fantaisie d'écrire des mémoires; j'en ai bien écrit une trentaine de pages, et il est possible que je ne les aie pas brûlés avec mes autres papiers en 1789, ni en 1791, à deux grandes revues que je fis. Si Monsieur S... a lu ce fatras d'un enfant de dix-sept ans, il me juge avec beaucoup d'indulgence. J'ai aussi fait pas mal de vers. Tous, à la réserve d'un logogriphe dont le mot était _Pythagore_, qui a été mis sous un nom en l'air dans le _Mercure_, et d'un madrigal que j'ai retenu, ont eu le sort qu'ils méritaient, c'est-à-dire qu'ils ont passé, avant que l'encre en fût sèche, de ma table dans mon feu. Le seul ouvrage un peu considérable qui soit sorti de ma plume, c'est la traduction, qui n'a jamais vu le jour, du livre de M. Horace Walpole, intitulé: _Doutes historiques sur la vie et le règne de Richard III._»

Dans cette nomenclature, le roi oubliait le récit de sa fuite de Paris, écrit à Coblentz en 1791, qui n'était pas encore publié, et le journal de son voyage de Vérone à Riégel, que nous avons retrouvé parmi ses papiers. Séquestré par l'hiver dans le château de Mitau, il se remit à écrire. C'est de cet hiver 1798-1799, que sont datées les _Réflexions historiques sur Marie-Antoinette_[80], celles que lui suggéraient certaines de ses lectures, une dissertation sur Horace, qui témoigne de sa science en latin, et, sans parler d'un conte intitulé: _Galante aventure_, une intéressante étude sur les devoirs d'un roi, en tête de laquelle il a mis en épigraphe ces quatre vers de Ducis extraits de son adaptation d'Hamlet:

[Note 80: Elles figureront dans le Recueil des écrits du roi.]

Nos mains se sécheraient en touchant la couronne, Si nous savions, mon fils, à quel prix Dieu la donne. Vivant, du rang suprême on sent mal le fardeau, Mais qu'un sceptre est pesant quand on entre au tombeau!

Cette étude, il l'écrivit pour le duc d'Angoulême, dans des circonstances que, conjointement à d'autres documents qui aident à nous en révéler l'origine, elle nous permet d'éclaircir et de raconter, en même temps qu'elle précise l'opinion que, si proche du mariage de son neveu, le roi s'était faite de lui. Cette opinion, en ce qui touche l'intellectualité du duc d'Angoulême, ne lui était pas favorable. Lorsque le jeune prince était venu le rejoindre à Blanckenberg, le roi avait constaté avec regret sa paresse d'esprit, et il la lui avait affectueusement reprochée. Un an après, à Mitau, il s'avouait à lui-même, avec douleur, que ses reproches étaient restés sans effet. L'étude sur les devoirs, d'un roi résulta des préoccupations que lui donnait son neveu. Elle eut encore une autre cause. Le roi s'était aperçu «que le jeune homme» rapportait de son séjour parmi les Anglais, non seulement leurs goûts, mais aussi leurs opinions en matière politique. Sur «l'antique constitution du royaume» notamment, que la cour de France était presque unanime à défendre comme l'assise indispensable du pouvoir royal restauré, il différait entièrement d'avis avec elle. À cette constitution, il préférait «le régime représentatif» comme en Angleterre; autant dire qu'il professait la même doctrine que ces royalistes désignés sous le nom méprisé de monarchiens, et que, à Coblentz déjà, on déclarait plus dangereux que les jacobins. Cette découverte surprit et affligea le roi. Mais son regret fut atténué par cette pensée, que l'erreur déplorable en laquelle était tombé son neveu prouvait du moins qu'il était capable d'étudier et de réfléchir. Il fit part de sa découverte à son frère, en lui annonçant qu'il allait s'attacher à ramener «le jeune homme» à des opinions plus sages. D'Avaray prit la chose plus au tragique. Il écrivit, lui aussi, au comte d'Artois. Après lui avoir exprimé ses alarmes, il reproduisait trois questions que le duc d'Angoulême avait osé poser au roi.

--S'il s'élevait dans le gouvernement républicain, avait-il demandé, un parti assez puissant pour traiter avec le roi et imposer quelque confiance, pourrait-on, devrait-on, commencer par renoncer au renversement absolu de notre ancienne constitution?--Si l'on exigeait du roi le sacrifice d'une grande partie des prérogatives royales et des trois anciens ordres, et que ce double sacrifice fût présenté comme indispensable pour le rétablissement de la monarchie, le roi refuserait-il absolument d'y souscrire?--Des temps moins orageux ne permettraient-ils pas d'assembler la nation et de la consulter sur son voeu relativement à la constitution qui lui serait la plus avantageuse!

Ces questions avaient fait bondir d'Avaray. Il déplorait «les habitudes anglaises du jeune prince, l'esprit de système par lequel sa raison s'est laissée séduire». Il gémissait de le voir constamment occupé par un plan de constitution, qu'il amendait et corrigeait sans cesse. «Où s'arrêtera-t-il dans cette carrière, qui devient ridicule quand elle cesse d'être sanglante? Combien n'est-il pas effrayant de voir l'héritier du trône agiter de pareilles matières! Est-ce donc une tête royale qui doit s'incliner d'elle-même devant un joug que personne ne cherche à lui imposer? Est-ce à celui qui doit porter un jour la couronne qu'il convient d'en briser d'avance les fleurons?»

Le roi, cependant, entreprit la conversion de son neveu et rendait compte à son frère de sa première tentative.

«Je vous ai mandé que j'allais entreprendre une grande besogne; j'avoue que je ne l'ai pas entreprise sans quelque inquiétude, d'autant plus que je ne pouvais douter que le papier que j'avais remis dès l'année passée à notre enfant, et qui contenait tout le fonds de l'affaire, avait absolument manqué son objet; mais le devoir et le sentiment me défendaient de me tenir pour battu. J'ai trouvé, comme les questions qu'il m'avait remises me le présageaient, un jeune homme imbu des principes qu'il a malheureusement sucés pendant que vous étiez à l'île d'Yeu. J'ai commencé par tâcher de le mettre à l'aise, et pour cela je me suis appliqué à dissimuler la peine que j'éprouvais, en me voyant réduit à convertir sur un point aussi essentiel celui qui doit, après nous, porter la couronne de Henri IV. Ce moyen m'a réussi, et l'enfant de son côté a vaincu sa timidité. Alors je suis entré en matière...

«La partie de pur raisonnement a produit peu d'effet: je m'y attendais; mais je l'avais jugée nécessaire, parce qu'il faut semer d'avance pour recueillir longtemps après. Mais l'analyse a répondu à mon espoir. Le jeune homme s'est trouvé dans un pays tout nouveau pour lui, ses yeux se sont ouverts; il m'a avoué qu'il avait une idée toute différente de notre constitution, et sa sincérité ne me permet pas de douter qu'il ait commencé à l'aimer, puisqu'il m'a dit qu'il regardait la nation française comme libre avec une pareille constitution, et qu'il croyait que le gouvernement représentatif ne lui convenait pas.»

C'était une victoire d'avoir obtenu cet aveu. Mais, tout en le faisant, le duc d'Angoulême persistait dans l'opinion que le roi, en rentrant en France, devrait consulter son peuple sur la constitution et s'assurer s'il voulait la maintenir intacte ou la modifier.

«J'ai cherché à démontrer les inconvénients, les dangers et l'inutilité d'une pareille consultation. L'argument dont on s'est servi a été qu'une nation se soumettait plus volontiers à une constitution de son choix, et j'ai bien vu que l'opinion générale était en faveur d'un gouvernement représentatif. Il était inutile d'argumenter sur cette prétendue opinion générale; je n'y crois pas, mais il y croit, et tous les raisonnements du monde ne sauraient persuader sur un fait; aussi j'ai pris une autre forme.

«--Si vous pensez, lui ai-je dit, que le gouvernement représentatif ne convienne pas à la France, croyez-vous que je puisse l'accorder, même au désir mal entendu de la nation? Un père cède-t-il aux voeux de ses enfants quand ils peuvent lui être nuisibles? Si vous me demandiez du poison, vous en donnerais-je?

«Il s'est jeté dans mes bras; nos yeux se sont mouillés, et j'espère que le sentiment a vaincu ce que la raison aurait peut-être eu bien de la peine à vaincre. Voilà où nous en sommes. Vous voyez qu'on peut espérer une heureuse conversion, d'autant plus que je sais par l'excellent abbé Marie que la chose est en bon train.»

À quelques semaines de là, arrive la réponse du comte d'Artois exprimant le même espoir.

«J'ai encore besoin, mon cher frère, de vous parler de ma vive et sensible reconnaissance pour les soins que vous prenez de mon fils. Ses principes ont toujours été bons et purs, et il revenait facilement des erreurs qui pouvaient entrer dans sa tête. Mais les Anglais les plus honnêtes ont tous plus ou moins des idées de liberté presque indéfinie, qui sont toujours la base de leurs conversations, et mon fils, étant obligé par politesse, et même pour notre intérêt, de vivre beaucoup avec eux, j'avais remarqué et combattu des opinions fausses qui se glissaient de temps en temps dans son esprit. Je n'en étais pas effrayé par la connaissance que j'avais de son caractère; mais son éloignement de ce pays-ci et l'excellente leçon que votre tendresse pour lui vous a engagé à lui donner vont dissiper entièrement ces nuages d'erreurs, et je crois pouvoir répondre qu'il sentira avec force ce que ses destinées exigent de lui. Continuez, je vous prie, comme vous avez commencé. Le bon abbé Marie vous secondera de tous ses moyens, et vous achèverez de détruire des enfantillages qui auraient pu, à la longue, présenter quelques dangers. Cet enfant est à vous autant qu'à moi, et nous jouirons ensemble de notre ouvrage.»

Lorsqu'au mois de septembre, trois mois après sa tentative, le roi prit connaissance des affectueuses explications de son frère, il était contraint de reconnaître que tous deux s'étaient fait illusion quant à la rapidité de la conversion du jeune homme. C'est alors que Louis XVIII écrivit: _Les devoirs d'un roi_, sous forme de lettre, adressée à son neveu, animé du double désir de combattre sa paresse et ses opinions politiques.

«Vous êtes né, mon cher enfant, sur les premières marches du trône, disait-il en guise d'introduction; mais vous avez dû longtemps croire que vous n'y monteriez jamais, et je crains que, dans cette idée, vous n'ayez pas assez réfléchi sur les devoirs d'un roi. Leur étude vous est bien nécessaire aujourd'hui. C'est avec peine que je vais commencer par vous affliger, mais je vous le dois. Je n'ai que quarante-deux ans, votre père en a quarante. Avec la santé dont nous avons toujours joui l'un et l'autre, nous devrions vous faire attendre longtemps notre héritage; mais on n'éprouve pas impunément ce que nous avons éprouvé. Je le sens par moi-même, les chagrins m'ont miné sourdement. Il n'y a que quarante-deux ans que je suis né, et j'en ai soixante. Votre père, dont l'âme est au moins aussi sensible que la mienne, a sans doute reçu le même coup, et je serais fort trompé s'il se passait un grand nombre d'années avant que la couronne vous fût dévolue. Prosterné devant la divine Providence, j'adore ses décrets qui, après m'avoir frappé dans ce que j'avais de plus cher, me frapperont actuellement dans ma propre personne, et j'y serais encore plus résigné si je pouvais me flatter que mon frère me survécût longtemps, ou si je vous voyais vous élever à la hauteur de vos destinées.

«Mais je ne me fais pas plus d'illusions sur ce dernier article que sur l'autre. Vous avez naturellement le coeur bon, l'esprit juste, et de l'aptitude au travail; la facilité avec laquelle vous avez appris la géométrie, même transcendante, en est une preuve irréfragable. Par quel malheur faut-il que ces heureuses dispositions soient perdues, et que vous soyez encore, ou plutôt que vous soyez retombé dans l'ignorance où je gémis de vous voir? La cause de ce malheur est facile à trouver; c'est votre paresse d'esprit. Songez, mon cher enfant, que cette paresse, qui est un défaut dans toutes les situations, devient un crime dans la vôtre, et, pour vous en convaincre, examinons ensemble quel est le but auquel vous devez tendre, le chemin que vous avez à parcourir et les écueils qu'il vous faut éviter. Dans tout le cours de cette discussion, je vous parlerai comme si vous étiez déjà parvenu à la couronne, parce qu'il faut, dès ce moment même, que vous pensiez comme si ce malheur vous était déjà arrivé, afin d'agir en conséquence lorsqu'il le sera.»

Après ce préambule, le roi abordait l'examen des obligations auxquels sont tenus les monarques envers Dieu et envers leurs sujets. Il blâmait chez eux le goût du plaisir et l'excès des sévérités non moins dangereux que celui des faiblesses. Il recommandait à son héritier le respect des arrêts de justice et des droits de la nation, et la fidélité à la parole donnée. Il le mettait en garde contre le goût immodéré de la guerre et celui des constructions coûteuses, qui avaient été fatales à Louis XIV. Il établissait comme un principe indiscutable la nécessité dans l'État de quatre pouvoirs: pouvoir législatif, pouvoir exécutif, pouvoir judiciaire et pouvoir administratif. Ce dernier seul appartient sans partage au roi; les autres, avec des limites. Ainsi étaient passées en revue toutes les attributions royales, et l'examen en était accompagné des conseils pressants et raisonnés.

«Le meilleur, le véritable moyen de plaire à la nation française, c'est de paraître Français dans vos discours, dans vos actions, enfin dans toutes vos manières. Le peuple fier et sensible s'attache aisément à ses maîtres; mais il sait très bien les juger, et, s'il leur donne des surnoms honorables, il ne leur épargne pas les sobriquets quand ils les méritent, et, pour vous développer ma pensée d'un seul mot, craignez d'être appelé Louis le Jockey.»

Enfin, en finissant, le roi ramenait la pensée de son neveu sur son prochain mariage, sur les nouveaux devoirs qui de ce chef s'imposeraient à lui, et, là, ses conseils se revêtaient d'une forme plus émue et plus attendrie.

«Les mariages des princes sont toujours l'ouvrage de la politique; le vôtre sera celui de la nature et de vos malheurs. Ils épousent des princesses dont le caractère n'a pu se développer, et qui ne leur sont connues que sur des rapports bien souvent trompeurs; celle qui doit être la compagne de votre vie est, à dix-huit ans, l'objet du respect et de l'admiration de l'Europe entière. À peine sortie de l'enfance, elle a connu tous les genres d'infortune, et ils sont devenus pour elle autant de titres de gloire. Sa piété filiale était la consolation de ses malheureux parents. Sa fermeté en imposa à leurs assassins. Que n'avez-vous été, comme moi, témoin de ce jour affreux, où une populace effrénée acheva de faire une prison du palais de nos pères! Vous auriez vu ce roi à qui Dieu avait donné la constance des martyrs, cette reine dont le courage étonnait notre sexe, cet ange céleste qui, avant de quitter le monde, devait y former un coeur à l'image du sien; vous les auriez vus abreuvés d'amertume, accablés d'outrages, retrouver dans les tendres caresses d'un enfant de douze ans cette sérénité d'âme qui, pour la première fois, était prête à s'altérer. Combien de devoirs ses malheurs vous imposent! N'oubliez jamais que vous devez lui rendre tout ce qu'elle a perdu. En vous la donnant, je continue la volonté de ses parents; je remplis le voeu des Français, qui la verront avec des transports de repentir et d'amour, placée près de vous sur les marches du trône. Vous trouverez en elle la vertu, la raison, les grâces; qu'elle trouve en vous la solide estime, la tendre amitié, les soins délicats! Enfin, mon cher enfant, elle fera votre bonheur; pour achever mon ouvrage, faites le sien.»

II

DE LA COUPE AUX LÈVRES

Dans la situation douloureuse où se trouvaient les Bourbons de France, le mariage du duc d'Angoulême avec Madame Royale ne pouvait devenir une réalité, qu'autant que la maison d'Autriche consentirait à le faciliter. Elle était dépositaire de la fortune de la princesse, consistant en une somme de cinq cent quarante-neuf mille florins de Vienne, qu'en juin 1791, à l'époque du voyage de Varennes, Marie-Antoinette avait fait passer avec ses diamants à l'Empereur son frère, par l'entremise du comte de Mercy. À ce capital, converti en valeurs des Pays-Bas, s'ajoutaient les intérêts calculés à raison de 4 p. 100. De l'Empereur seul il dépendait que ces intérêts fussent comptés du jour où la cour de Vienne avait reçu ce dépôt, ou seulement du mois de juin 1794, date de la mort de la reine.