Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire

Part 27

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Jusqu'à ce moment, entre la France et la coalition, le gouvernement danois était resté neutre. Cette neutralité créait au Danemark une situation périlleuse. Si, d'une part, elle ne suffisait pas à le protéger contre une invasion française, d'autre part elle excitait contre lui les défiances des alliés. C'était un grave danger dont Dumouriez, dès qu'il se sentit maître de la confiance du prince de Hesse, sut habilement tirer parti. À son avis, le Danemark ne pouvait s'y dérober qu'en entrant dans la coalition. Ce danger, le prince ne le contestait pas. Mais, tout en reconnaissant les avantages que trouverait à intervenir son gouvernement, il s'attachait à chercher les moyens de réaliser l'intervention sans compromettre la neutralité.

--Nous ne pouvons intervenir que pour pratiquer la paix, disait-il. Mais cette paix ne sera durable que si elle est conclue avec un autre gouvernement que le gouvernement actuel. Or, le changement que nous désirons n'est possible que si les Français qui le désirent sont assurés d'être appuyés, au moment voulu, par un corps de neutres. Ce corps de neutres lui-même devrait être soutenu par les alliés. Il pourrait prendre alors l'initiative des propositions de paix, lesquelles seraient les suivantes: 1º intégrité de l'ancien territoire français; 2º démission du Directoire et nomination d'un conseil provisoire; 3º réunion des assemblées primaires pour élire de nouveaux représentants.

Comme conséquence de ces vues, le prince de Hesse estimait que le Danemark était en état de former ce corps de neutres. Lorsque, pour la première fois, il examina cette hypothèse avec Dumouriez, c'était au mois de juillet 1798, dans son château de Louisenland, où il avait invité le général à déjeuner. Ils cherchèrent ensemble par quel côté le corps de neutres pourrait entrer en France. Dumouriez avait commandé à Cherbourg. La côte normande lui était familière. Il voulut démontrer que, par là, le débarquement serait facile. Avec un crayon, il dessina le profil de l'île Saint-Marceau et de la presqu'île du Cotentin.

--Pardieu! s'écria le prince Charles de Hesse, après avoir embrassé d'un coup d'oeil le dessin, si j'étais le ministre Pitt, au lieu d'attendre la descente de l'armée française en Angleterre, j'irais, avec cent mille hommes, m'emparer de cette presqu'île, ayant les deux flancs appuyés sur les îles des deux côtés. «Dumouriez se leva comme une tempête, écrivait le prince au régent de Danemark, en lui racontant l'incident, furieux de la pensée que je venais d'exprimer. Je l'adoucis, en répondant vite que nous désirions le faire en union avec l'Angleterre, et cela non pour conquérir la France, mais pour établir un gouvernement raisonnable.»

Si le prince disait toute sa pensée, et la lecture de sa correspondance permet de le supposer, il y avait de sa part quelque naïveté à se figurer que de tels projets pourraient s'accomplir sans que le Danemark sortît de sa neutralité, et que l'armée française, si le territoire était envahi, ferait quelque différence entre le corps de neutres et le corps de belligérants qui l'envahirait. Dumouriez, sur ce point, ne se leurrait pas d'illusions. Aussi pensait-il que le Danemark devait entrer dans la coalition au même titre que les autres alliés, pourvu que l'invasion n'eût pas pour but la conquête. Il lui avait été facile de comprendre que les offres danoises n'étaient pas désintéressées. Pour prix de ses services, le Danemark entendait obtenir de l'Angleterre un subside de huit cent mille livres sterling, avec la promesse qu'à la conclusion de la paix, on lui céderait l'île de Porto-Rico et Crab-Island, sous les deux garanties de l'Empereur de Russie et du roi de France. La dernière ne devait être donnée qu'après le rétablissement de ce prince sur son trône. À ces conditions, le Danemark fournirait à l'Angleterre douze vaisseaux de ligne et dix-huit mille hommes, dont trois mille cavaliers.

Après qu'on eut longuement délibéré, le prince de Hesse crut devoir, au mois d'octobre, envoyer à Londres le plan sorti de ces délibérations. Il le fit en son nom personnel, pour ne pas compromettre son gouvernement. Ne pouvant, en tant que puissance secondaire, prendre l'initiative d'une proposition, le Danemark en était réduit à suggérer qu'on la lui fît, quand les conditions seraient suffisamment débattues pour qu'il n'eût plus qu'à y donner son adhésion[64].

[Note 64: Plus tard, quand le plan parut abandonné, quelques indiscrétions le révélèrent, et le gouvernement danois s'en étant plaint au prince de Hesse, ce dernier se défendit de l'avoir conçu autrement que comme une idée toute personnelle, et surtout d'en avoir parlé: «Maintenant, à l'heure qu'il est, écrivait-il le 19 novembre 1799, il n'existe plus de plan; il faudrait le faire tout autre. L'Angleterre sera toujours obligée d'être reconnaissante qu'ici on ait été un peu disposé à s'allier à elle, et la France ne pourra jamais dire que le Danemark a voulu faire la guerre contre elle... Tout cela n'était que châteaux en Espagne. Peut-être Dumouriez en a-t-il parlé avec des amis, et ces amis avec d'autres. C'est possible. Il peut avoir parlé d'espérances et non de réalités. Quant a ce qui regarde ce plan, et surtout son exécution, personne ne le connaît. Il faut toujours dire avec Villars:--Si ma chemise connaissait mon plan, je la brûlerais.»]

Le ministère anglais jugea qu'il y avait lieu de tirer parti de ces ouvertures, qui répondaient si bien à son désir de recommencer la guerre contre la France. Il expédia aussitôt à Copenhague un officier de confiance, le colonel Anstrutter, pour conférer avec le prince Charles. Pendant ce temps, Dumouriez était revenu à Altona. Comblé de présents et de faveurs par le généralissime danois, dévoré du désir de jouer un grand rôle, assuré d'un puissant appui pour ses projets, il consacrait les loisirs de son exil à les compléter, à les perfectionner par une étude incessante. Il rêvait déjà de les réaliser avec l'appui de la cour de Russie. C'est de cette époque que datent ses tentatives pour se rapprocher de Louis XVIII, depuis quelques mois installé à Mitau. La plus décisive eut lieu par l'intermédiaire d'un émigré, son ami d'enfance, nommé Fonbrune, qui était parvenu à capter la confiance de l'entourage du roi. Fonbrune fut secondé par un baron d'Angély, émigré comme lui.

On doit, à défaut de preuves contraires, classer d'Angély parmi les aventuriers que l'émigration comptait dans ses rangs, où ils vivaient d'intrigues et d'espionnage. Il paraît avoir été employé par les Anglais pour savoir ce qui se passait à Hambourg dans les cercles républicains. Dumouriez, quoiqu'il le tînt en mépris, avait recouru à ses bons offices pour surveiller les faits et gestes des agents de la légation de France. Se croyant son obligé, il le subissait, bien loin de se douter que, très probablement, d'Angély profitait de ses relations avec lui pour surprendre ses secrets et les révéler à l'envoyé du gouvernement français[65].

[Note 65: D'Angély logeait à Hambourg, chez un baron de Butlow, espion à la solde de l'Angleterre. Il avait un fils, qu'il imposa à Dumouriez comme secrétaire ou aide de camp, lorsque le général fut appelé en Russie.]

Quant à Fonbrune, à tort ou à raison, il avait mauvais renom. On l'accusait d'avoir, en 1789, porté à Vienne, à l'Empereur Joseph II, de prétendues lettres de Marie-Antoinette, fabriquées par lui, en vue d'obtenir des secours pécuniaires. Mais il était actif; il se montrait dévoué. À Saint-Pétersbourg, où il s'était rendu l'année précédente, il avait, en affirmant son dévouement au roi, conquis des protecteurs par lesquels il s'était fait recommander à ce dernier. À Mitau, on le jugeait peu sûr; on le soupçonnait de connivence avec les révolutionnaires. Ses demandes d'argent étaient incessantes. Le cabinet du roi écrivait à Thauvenay, son agent à Hambourg: «Vous jugerez mieux que personne le parti qu'on peut tirer de la dextérité de M. de Fonbrune et du plus ou moins de vraisemblance des imputations dont on cherche à le noircir.» Et un peu plus tard, on ajoute: «Fonbrune prête terriblement le flanc à votre vigilance. Ses variantes nous ont suffisamment éclairé sur le fond et la forme de cette prétendue négociation dont le fin mot est celui de sa demande d'argent. Sa Majesté ne croit devoir faire aucune dépense pour aller au-devant de ce général.»

Calomnié ou non, tel était le personnage que Dumouriez employa pour opérer son rapprochement avec la cour de Mitau. Fonbrune avertit Thauvenay des dispositions de Dumouriez. Thauvenay s'empressa d'écrire à Saint-Priest. La réponse ne fut pas telle que la souhaitait le général. Loin de l'accueillir comme un sauveur, on le prit de haut avec lui. Quels que fussent ses projets qu'on ne connaissait pas encore, on ne voulait en entreprendre l'examen qu'autant qu'il demanderait l'agrément du roi «dans des formes convenables». C'était la condition même de l'acceptation de ses services. «Son hommage, disait Saint-Priest, le 20 janvier, sera agréé par Sa Majesté, qui oubliera les torts que M. Dumouriez a pu avoir envers Elle par sa conduite et ses écrits. Il pourra alors se regarder comme avoué pour agir.»

Dumouriez espérait mieux que ce langage. Mais, loin de s'irriter ou de se décourager, il attendit une occasion propice pour revenir à la charge, s'employant à faire parvenir à Saint-Pétersbourg, par des voies détournées, ses idées sur la nécessité d'employer le Danemark au rétablissement de la monarchie française.

VII

LA SECONDE COALITION

À Mitau, on vivait dans une attente fiévreuse, tant il semblait impossible que les événements dont, à la fin de 1798, l'Europe était prête à devenir le théâtre ne tournassent pas au profit de la cause royale. Les négociations engagées entre les puissances, à l'effet de reformer la coalition, promettaient d'aboutir. Officieusement ouvertes par les démarches de l'Angleterre, quelques semaines après la paix de Campo-Formio, elles étaient d'abord restées stériles, par suite du peu d'empressement des cabinets continentaux à s'y prêter. Le beau feu des Anglais avait alors paru s'éteindre. Soit qu'ils espérassent arriver à conclure, pour leur propre compte, une paix avantageuse avec la France, soit qu'ils eussent intérêt à paraître rebutés par l'accueil fait à leurs ouvertures, on les croyait refroidis. En réalité, ils n'étaient que résignés à l'expectative.

Un peu plus tard, l'Autriche, épouvantée par les progrès de l'influence française partout où flottait le drapeau tricolore, en Suisse, en Italie, en Hollande, en Belgique, désespérant de dénouer à son gré les débats diplomatiques engagés à Rastadt, s'était montrée disposée à de nouveaux pourparlers; elle avait offert à lord Grenville une occasion qu'il se hâtait de saisir. D'accord avec lui, elle se faisait pressante auprès de la cour de Russie, sollicitait du tsar un corps de seize mille hommes pour marcher en Suisse avec ses armées. Elle espérait les augmenter de celles de la Prusse et de tous les États allemands. En 1798, au mois de juillet, Thugut écrivait au chargé d'affaires Dietrichstein, représentant de l'Empereur à Saint-Pétersbourg, pendant une absence de Cobenzl: «Insistez, je vous prie, monsieur le comte, qu'on se prononce clairement sur la question, si l'on juge que nous devions consentir à l'état actuel des choses en Suisse et en Italie, ou nous exposer aux risques d'une nouvelle rupture; insistez aussi sur le prompt envoi du corps de seize mille hommes». Le 9 août, le même Thugut se félicitait de ce que Paul Ier «avait pris tout de bon le mors aux dents et paraissait être tout feu pour la bonne cause».

Cependant les pourparlers traînaient encore en longueur. Ce n'est qu'en décembre que le tsar «prenait feu tout de bon». Il signait avec les Anglais un traité par lequel il s'engageait à envoyer en Suisse et en Italie deux armées, non plus de seize mille hommes, mais de quarante-cinq mille, entretenues par l'argent britannique[66]. Cet arrangement, à peine conclu, était au moment de rester sans effet. Après avoir énergiquement voulu, l'Autriche ne voulait plus, entraînée par l'exemple de la Prusse qui s'obstinait à ne pas rompre la paix; peut-être aussi parce que l'espoir que, malgré tout, elle fondait encore sur le Congrès de Rastadt, hier affaibli, était maintenant en train de se fortifier.

[Note 66: Le gouvernement anglais s'engageait à payer une somme de deux cent vingt-cinq mille livres sterling, une fois donnée, et un subside mensuel de soixante et quinze mille livres, pendant toute la durée de la campagne.]

Sans se laisser arrêter par ces hésitations, lord Grenville envoyait à Berlin son frère Thomas Grenville, avec la mission d'arracher la Prusse à son parti pris de neutralité, par la promesse de payer son concours d'un subside mensuel de quatre-vingt mille livres sterling. Tout le monde s'en mêlait. Le duc de Brunswick adressait à Frédéric-Guillaume mémoires sur mémoires, objurgations sur objurgations, pour lui démontrer la nécessité de déclarer la guerre à la République. Sieyès, ministre de France à Berlin, exprimait à Paris les craintes que lui causaient ces démarches: «Le roi aime l'argent. Ne se laissera-t-il pas séduire par la perspective des subsides qui lui sont offerts?» Louis XVIII intervenait, persuadé qu'on l'écouterait. Il intervenait, le pauvre prince sans influence et sans couronne; ordre était donné au marquis de Moustier, son agent à Berlin, d'appuyer les sollicitations de Thomas Grenville.

Enfin le tsar se déterminait à peser du poids de son influence dans ces fiévreux échanges de vues. Un de ses favoris, le prince Repnin, recevait la mission d'aller seconder l'ambassadeur Panin, à l'effet de décider le cabinet prussien à dénoncer la paix de Bâle. L'envoyé impérial devait parler haut, évoquer les périls auxquels s'exposerait la Prusse si, par sa persistance à refuser d'entrer dans la coalition, elle encourait le ressentiment des grandes cours. Le caractère de ces périls, elle pouvait déjà l'apprécier; car le tsar menaçait, à ce moment, des plus terribles représailles l'Électeur de Bavière, «cet Électeur déloyal,» et le roi d'Espagne qui se dérobait aussi au devoir de marcher à l'ennemi commun. En Wolhynie, où elle vivait triste et oisive depuis plusieurs mois, exposée à toutes les duretés de la discipline russe et aux tracasseries de la police[67], l'armée de Condé avait été même invitée à rejoindre, à Brzesc sur le Bug, le corps du prince Rimski-Korsakof, qui s'y rassemblait pour se porter vers Munich. L'invitation, il est vrai, était retirée aussitôt que donnée, parce que le corps de Condé ne pouvait avoir terminé ses préparatifs en temps opportun. Mais l'irritation du tsar était extrême contre ceux qui ne voulaient pas s'allier à lui. La Prusse avait tout à en redouter.

[Note 67: «Notre existence militaire était également assez tranquille malgré la frénésie,--le mot n'est pas trop énergique,--avec laquelle l'Empereur Paul s'occupait de tous les détails les plus minutieux de l'armée. Il ne connaissait pas d'autres manoeuvres que les grandes parades; elles étaient son unique distraction, son seul plaisir... Nous étions entourés d'espions russes qui tous, avec les formes du respect et l'apparente subordination établis en Russie, n'auraient pas manqué de rendre compte de nos omissions dans le service.»

Le marquis de Bouthillier-Chavigny, dans les mémoires inédits d'où sont tirées ces lignes, cite plus d'un trait de cet espionnage. Il parle notamment d'officiers qui furent condamnés à la déportation en Sibérie pour avoir écrit à leurs amis des lettres où la situation de l'armée de Condé était appréciée en termes peu mesurés. La bizarre humeur de Paul Ier les sauva comme elle avait failli les perdre.]

En dépit de tant de multiples efforts, Frédéric-Guillaume et d'Haugwiz, son ministre, influencés par Sieyès, résistaient aux sollicitations qui les assaillaient. Ils n'entendaient ni rompre les relations cordiales qu'ils entretenaient avec le Directoire, ni cesser d'observer rigoureusement la neutralité, ni s'exposer à l'accusation de l'avoir violée. Ils finissaient par refuser le territoire prussien au passage des armées impériales.

À ce moment, la coalition semblait, quoique déjà en armes, condamnée avant de s'être constituée, quand, tout à coup, la rupture des négociations de Rastadt venait en précipiter la formation, jeter l'Autriche dans la formidable alliance qui comprenait déjà la Russie, l'Angleterre, la Turquie[68], le roi de Naples et le Piémont. Maintenant la guerre était inévitable. Les troupes russes, commandées par Souvarof et Korsakof, se dirigeaient vers l'Italie et la Suisse, où les attendait l'archiduc Charles. L'Angleterre, depuis plusieurs mois, entretenait dans les cantons helvétiques une ardente excitation contre les Français. Elle y renvoyait cet habile et intrigant Wickham pour tirer parti des efforts déjà tentés, et seconder par ses manoeuvres les plans militaires des alliés. Au mois de juin, Wickham passait par Hambourg. Il convoquait chez Breteuil les émigrés résidant dans cette ville, faisait partir pour la même destination que lui tous ceux qui voulaient servir. Bientôt l'armée de Condé, par l'ordre du tsar, se mettait en route pour aller se réunir, en Suisse, au corps que commandait Korsakof. Sur ces entrefaites, une lettre de Dutheil apportait à Mitau la nouvelle de l'arrivée de Pichegru en Angleterre. Le roi, acceptant les affirmations un peu risquées de Dutheil comme l'expression très exacte de la vérité, s'était empressé d'avertir Paul 1er de l'événement, et de lui demander des passeports pour Pichegru.

[Note 68: L'entrée de la Turquie dans la coalition ne fut pas un des événements les moins étranges de cette époque. Le sultan oublia ses griefs contre l'Angleterre et la Russie pour combattre avec elles la République, dont il affecta de traiter avec mépris les représentants.]

Puis, le 20 décembre, il dictait ce qui suit en réponse à Dutheil et à d'Harcourt: «Le roi est résolu de conserver les emplois, grades et soldes aux officiers républicains qui se déclareront pour son établissement sur le trône, et le général Pichegru peut se regarder lui-même comme lieutenant-général des armées de Sa Majesté, qui ne désire rien davantage que d'être dans le cas de lui conférer des récompenses plus distinguées... Le roi serait charmé du voyage du général. Sa Majesté fera de nouveaux efforts pour lui obtenir des passeports[69].

[Note 69: Il est piquant de rapprocher de cette lettre celle qui avait été écrite antérieurement, le 6 décembre, à Thauvenay, au sujet du voyage de Pichegru: «Nous serions très embarrassés si son intention était de venir à Mitau. L'Empereur vient de refuser au roi, pour la seconde fois, un passeport pour le marquis de Duras, et Sa Majesté est décidée à ne plus en demander à Sa Majesté Impériale. Peut-être ce général pourrait-il entremettre la cour de Londres pour en obtenir un. Mais, au total, il vaut mieux qu'il renonce à cette course. Le roi ne peut que lui donner les assurances de sa bienveillance, et M. le duc de Fleury a déjà cette commission, de la part de Sa Majesté, pour Pichegru. Il serait convenable qu'il écrivît au roi, et je suppose qu'il s'en acquittera en arrivant sur le continent.»]

Après l'expédition de ces réponses, on avait attendu d'autres nouvelles. Mais elles se faisaient désirer. C'était le moment où Pichegru conférait avec le cabinet de Saint-James, se rendait presque invisible pour les émigrés, condamnait les correspondants du roi à garder le silence, à substituer des appréciations et des prévisions plus ou moins fondées aux renseignements qui leur manquaient. Le roi s'inquiétait du laconisme et de la rareté de leurs avis. Il commençait à craindre que Pichegru ne refusât d'entrer à son service, que l'espoir qu'en 1796, on avait édifié sur son concours, ne dût être abandonné. Ces appréhensions ne devaient pas durer. Dans le courant du mois de janvier 1799, les rapports des agents annonçaient successivement les dispositions de Pichegru, ses accords avec les Anglais, son départ pour l'Allemagne et son arrivée sur le continent.

À la même date, le gouvernement français en était également avisé. Le 4 janvier, le ministre de France à Hambourg faisait part à Talleyrand des rumeurs qu'il avait recueillies à ce sujet; mais il les croyait inexactes: «Toutes les recherches que j'ai pu faire sur la prétendue arrivée de Pichegru et son passage à Hambourg, tendent à me persuader que cette nouvelle a été inventée à plaisir par les agents anglais à Cuxhaven.»

Le surlendemain, nouvelle lettre, signée cette fois du consul général et mieux informée que la précédente: «Je m'empresse de vous instruire que le débarquement de Pichegru à Cuxhaven vient de m'être confirmé. Cependant je n'ai que des données vagues sur l'objet de sa mission, et suis fondé à croire qu'il n'a pas pris la route de Berlin, parce que l'on m'assure maintenant qu'il a pris celle de Brême. S'il en est ainsi, rien de plus vraisemblable que sa destination pour le Brabant. On m'assure, d'un autre côté, qu'il est venu à Hambourg, et qu'il loge en ce moment à Altona... Cette assertion me paraît d'autant plus digne d'attention qu'aucun républicain ne révoque en doute les intrigues qui se tiennent chez la princesse de Lorraine à Altona.»

C'est la princesse de Vaudémont qu'on désigne ainsi. Le 22 janvier, un rapport secret envoyé à Paris signale sa maison «comme un dangereux centre d'émigrés». Puis le rédacteur ajoute: «On ne sait si Pichegru y est allé, mais il est allé voir La Fayette à Ploen, dans le Holstein, ou Dumouriez dans le Schleswig. Quoique divers de principes, La Fayette et Dumouriez sont d'accord contre le gouvernement français[70].»

[Note 70: Les agents français n'étaient pas toujours aussi bien informés. Les notes de police, surtout, témoignent de l'ignorance de leurs auteurs. M. de Thauvenay est qualifié «un nommé Thouvenay»; le duc d'Havré, «un duc d'Avrai, qui était en Angleterre ce qu'on appelle un chef d'émigrés.»]

Bien qu'ils laissent planer une certaine obscurité sur les faits et gestes de Pichegru à son arrivée sur le continent, les documents permettent de rectifier ou de compléter les informations envoyées à Paris. Pichegru avait débarqué à Cuxhaven le 24 décembre. Tout autorise à supposer que son intention n'était pas de se rendre à Hambourg, où sa présence ne pouvait rester longtemps ignorée. Mais, à Cuxhaven, il trouva Fauche-Borel qui l'attendait en compagnie de La Maisonfort. Il se laissa convaincre de la nécessité de conférer avec le duc de Fleury. Après une courte excursion dans le duché de Brunswick, où il alla porter ses hommages au prince régnant, il vint à Altona et à Hambourg.

Le duc de Fleury, envoyé à Hambourg pour y suivre l'affaire Barras, était en outre chargé d'offrir à Pichegru les assurances bienveillantes de Louis XVIII. Il s'acquitta de ce devoir avec la courtoisie qu'on pouvait attendre de son éducation, et le respectueux enthousiasme qu'un jeune homme devait ressentir en présence d'un glorieux soldat. Sa démarche fut d'abord froidement accueillie. Quand il interrogea Pichegru sur les motifs de son voyage et sur l'objet de sa mission, le général ne répondit qu'avec une réserve blessante[71]. Le duc de Fleury s'en offensa; il envoya ses plaintes à Mitau. Mais, lorsque revint la réponse, Pichegru s'était déjà humanisé, grâce à l'intervention de La Maisonfort, et prêté à divers entretiens avec ceux qui lui parlaient au nom du roi.