Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 26
Fauche-Borel maintenant avait hâte de quitter Londres, et Pichegru tout autant que lui, encore qu'il se montrât moins impatient. Mais Wickham, constant intermédiaire entre eux et le ministère, s'appliquait à les retenir, non que son gouvernement fût déjà résolu à les employer, mais parce qu'à tout hasard il préférait les garder sous sa main. Si les démarches que l'Angleterre multipliait auprès des cours du Nord, à l'effet de renouer la coalition, aboutissaient, Pichegru pourrait servir à fomenter une insurrection dans l'est de la France. Quant à Fauche-Borel, considéré comme un agent aussi dangereux qu'utile, un brouillon bon à lâcher à l'aventure, à travers les situations obscures et compliquées, s'il devenait nécessaire de les obscurcir ou de les compliquer davantage, Wickham aimait mieux le savoir près de lui que loin de lui, moins à cause de ce qu'il attendait de ses services qu'en raison de ce qu'il en redoutait. Il s'ingéniait donc à opposer des obstacles à leur départ.
Il avait en quelque sorte séquestré Pichegru aux environs de Londres, et, sous prétexte de le dérober à toute influence, exigé qu'il y vécût retiré. C'est en vain que le comte d'Artois se plaignait, qu'il envoyait à Wickham le baron de Roll pour le presser de ne pas retenir plus longtemps le général; c'est en vain que celui-ci arguait de la nécessité de passer sur le continent pour étudier sur place les moyens de soulever la Franche-Comté. On lui objectait que l'heure décisive n'était pas encore sonnée[57]. On invoquait la même raison pour calmer les impatiences de Fauche-Borel. À l'effet de gagner du temps sans prendre aucun engagement, on lui parlait vaguement de l'envoyer en Suisse pour exciter les populations à la révolte contre les Français. Il feignait de se prêter aux vues de Wickham, uniquement attaché à dissimuler les véritables causes de son empressement à s'éloigner, tiraillé contre l'ardent désir de se mettre en relations avec David Monnier et la préoccupation de ne pas s'aliéner les bonnes grâces des Anglais, de qui il recevait une pension et attendait les ressources nécessaires à son voyage.
[Note 57: «Vous sentez bien, écrit Saint-Priest le 8 octobre à l'abbé de La Marre, que nous regardons cette séquestration comme uniquement dirigée contre nous et que nous ne sommes pas les dupes de l'exclusion que se donnent les ministres britanniques.» Et il accuse «M. Wickham qui cherche toujours à s'emparer exclusivement de nos affaires». La même idée revient dans une lettre adressée, le 28 octobre, à l'agence de Souabe: «L'objet spécial de la présente est de vous parler du général Pichegru. Vous connaissez ses anciennes et favorables dispositions pour le roi, et il serait bien à désirer que l'Angleterre voulût mettre ce général en oeuvre. Notre voeu serait qu'on l'employât avec le corps russe auxiliaire qu'a fourni l'empereur de Russie à celui d'Allemagne, et en le dirigeant par la Suisse en Franche-Comté. Vous chercherez sans doute les moyens d'approcher le général Pichegru et de vous mettre en intelligence avec lui. Nous ferons de notre côté tout ce que nous croirons pouvoir tendre à ce but, et nous attendons les indications que vous pourrez nous donner. Le ministre britannique l'a en quelques mots séquestré en Angleterre, où nous n'avons pu avoir avec lui des rapports directs. Mais ce sera plus facile, dès qu'il sera sur le continent.»]
À la demande de Wickham, le général persistait à se tenir éloigné des émigrés. Vers la fin d'octobre, c'est-à-dire un mois après son arrivée à Londres, ni les agents du roi, ni ceux du comte d'Artois, ni ce prince lui-même, n'avaient obtenu de lui autre chose que des propos vagues, non qu'il dissimulât entièrement ses intentions, mais parce qu'il ne voulait pas dire dans quelle mesure l'Angleterre les seconderait. Les ministres favorisaient sa réserve. Même en recevant le duc d'Harcourt, lord Grenville s'abstenait de toute allusion aux pourparlers engagés. Le 26 octobre, d'Harcourt, sur la foi des renseignements qu'il avait pu recueillir, écrivait à Mitau: «Pichegru est à la campagne entretenu aux frais du gouvernement qui d'abord voulait le voir, et ensuite a voulu conserver la possibilité de donner sa parole qu'il ne l'a pas vu, s'il en était question au parlement. Pichegru s'offre pour les provinces de l'Est et demande que Willot soit employé dans celles du Midi. Il croit pouvoir promettre cent mille hommes des débris de son armée. Je n'ai pas parlé encore de ce qui le concerne avec les ministres anglais pour ne pas les embarrasser. Je le ferai quand il en sera temps.»
Six jours après, le 2 novembre, d'Harcourt jugea que l'heure était venue d'en entretenir lord Grenville. La réponse du ministre fut aussi mystérieuse que brève:
--Nous laisserons Pichegru à la campagne, dit-il; nous préférons le tenir écarté. Puis, comme d'Harcourt, faisant allusion aux résultats des négociations suivies à Saint-Pétersbourg pour reformer la coalition, le félicitait sur les bons effets de son crédit en Russie et lui demandait à quel moment Louis XVIII pourrait entrer en activité, lord Grenville ajouta:--Nous ne sommes pas encore au moment de nous occuper de Sa Majesté. Vous savez ma profession de foi pour ses intérêts. Elle ne variera pas. Il ne tenait qu'à la cour de Vienne, il y a quatre mois, et encore plus, il y a six mois, de terminer par les armes les malheurs qui menacent l'Europe. Je ne sais si elle en retrouvera les mêmes occasions, malgré les efforts de la Russie et de la Porte.
Dans ce langage, pas un mot de Pichegru, ni de ses conférences avec Wickham, ni du plan à l'étude duquel elles étaient consacrées. Quant à Pichegru, ce fut seulement quand les grandes lignes de ce plan furent arrêtées et trois jours avant son départ pour l'Allemagne, qu'il se décida à entrer officiellement en relations avec les agents de Louis XVIII. Le 30 novembre 1798, il se rencontra avec le duc d'Harcourt, Cazalès, Dutheil, et leur confia ses projets sans leur parler toutefois des confidences de Fauche-Borel et du parti qu'elles lui avaient suggéré. Il leur confessa qu'il n'avait pas reçu du gouvernement anglais de mission particulière, mais qu'on le faisait partir avec la certitude que, lorsqu'il aurait choisi sa résidence, il y formerait son parti, et l'assurance que, lorsqu'il aurait fait connaître ses plans, on lui fournirait des moyens pécuniaires pour les réaliser. Ses adhérents, ses officiers les plus sûrs, les corps d'armée qu'il avait commandés étaient disséminés. Mais il espérait bien renouer avec eux des rapports et y recruter des partisans.
Cazalès lui fit connaître les divers personnages qu'à Paris, en Souabe et ailleurs, le roi employait à son service; il l'éclaira sur leur capacité, leurs talents, leurs inconvénients, leur caractère; enfin il le mit en défiance contre le ministère anglais, «qui songeait bien plus à son intérêt qu'à celui du roi.» On parla aussi du concours qu'on pouvait attendre des généraux que le Directoire avait proscrits. On tomba d'accord qu'il ne fallait pas compter sur La Fayette. Les représentants du roi croyaient au contraire que Carnot, alors réfugié en Suisse, ne refuserait pas de tirer l'épée pour la cause royale. Pichegru ne fut pas de cet avis.
--Carnot est en sûreté, dit-il; mais on ne peut rien en espérer pour nous parce qu'il juge son crime envers le roi irrémissible. En revanche, nous aurons Willot. Il viendra à Londres dès que sa santé le lui permettra.
À l'issue de cette conférence, d'Harcourt écrivait à Mitau: «Pichegru a beaucoup de mesure, de fermeté, de modestie. Il connaît la guerre. Il était délicat de lui parler de ses succès. Il a moins cherché à les faire valoir qu'à prouver le désir de les réparer.»
Cependant Dutheil n'était pas satisfait de cette entrevue, au cours de laquelle Pichegru, à son avis, ne s'était pas suffisamment expliqué. Il en provoqua une seconde. Il s'y rendit seul. Dans le tête-à-tête, Pichegru s'exprima avec plus de précision et de clarté. Il se porta fort pour le désintéressement et la sincérité du cabinet britannique; il se félicita de la liberté qui lui était laissée.
--Aucun agent de l'Angleterre, dit-il à Dutheil, ne doit ni diriger, ni influencer mes opérations. Je n'aurai de rapport avec celui ou ceux à qui je serai adressé que pour recevoir d'eux les sommes nécessaires à mes entreprises.
Il manifesta l'intention de faire tous ses efforts pour convaincre l'Autriche que la guerre serait non seulement utile, mais funeste, si elle n'était précédée par la reconnaissance du roi. Quant à l'hypothèse d'une paix générale, elle ne l'effrayait pas.
«Il n'en est pas moins convaincu, écrivait Dutheil à Louis XVIII, que Votre Majesté ne doit pas renoncer à l'espoir d'entrer bientôt dans ses États. L'opinion du général à cet égard est fondée sur la promesse qui lui a été faite par le gouvernement britannique de laisser à sa disposition, cette paix ayant lieu, les moyens de faire la guerre à la France, et sur l'espoir que le cabinet de Saint-James serait soutenu par quelque vigoureuse résolution de l'Empereur de Russie. Le général Pichegru m'a engagé de supplier Votre Majesté de ne point considérer comme une assurance donnée de sa part avec légèreté la certitude qu'il a que, malgré la paix, le retour de Votre Majesté en France ne serait différé que de très peu de temps. Il désire aussi que Votre Majesté sache qu'il lui a été fait la promesse qu'il serait remis pour le Midi de la France au général Willot, qu'on attend à chaque instant en Angleterre, les mêmes moyens que ceux qui lui sont confiés pour l'Est. Dans le cas où Pichegru se trouverait forcé par les circonstances de tirer quelques coups de canon constitutionnels de 1797, il ne doute pas que Votre Majesté ne l'en croira pas moins le plus fidèle comme le plus dévoué de ses sujets. Il a désiré que je n'oubliasse pas ces expressions: _constitutionnels de 1797_, et il m'a témoigné mettre beaucoup de prix à ce que ces expressions fussent connues de Votre Majesté. Je vais envoyer à ce général le chiffre dont il doit se servir pour écrire à Mitau[58].»
[Note 58: Quoique le rapport d'où sont extraites ces citations ne porte pas de date, il est certain qu'il fut écrit le 1er ou le 2 décembre 1798. Pichegru avait exprimé le désir que le compte rendu de sa conversation fût transmis au roi de vive voix, quand Dutheil irait à Mitau. Mais le comte d'Artois, à qui Dutheil la répéta, voulut que son frère en eût connaissance sans retard. Dutheil, empêché de partir, écrivit.]
Ces explications données, Pichegru n'avait plus rien à faire à Londres. Il en partit le 3 décembre[59]. Un navire de la marine anglaise devait le conduire à Cuxhaven, petit port à l'embouchure de l'Elbe, à vingt lieues de Hambourg. À la même date, d'Harcourt annonçait au roi ce départ auquel étaient attachées tant d'espérances. «Je sais positivement qu'il est content et que la manière dont il a été reçu ici le confirme dans l'intention de réparer sa conduite passée et de se venger de celle des factieux à son égard.»
[Note 59: Il ne s'était montré en public qu'une seule fois. Il assista, le 20 novembre, à l'ouverture du Parlement et y fut l'objet de la curiosité générale.]
Fauche-Borel n'était déjà plus en Angleterre depuis plusieurs jours. Quoiqu'il éprouvât quelque répugnance à se séparer de Pichegru, il s'y était déterminé, dès qu'il l'avait pu, en apprenant que le général serait libre de le rejoindre à bref délai. On ne leur avait confié ni à l'un ni à l'autre aucune mission spéciale. À Fauche-Borel on avait demandé d'observer, de rendre compte; à Pichegru, d'arrêter ses plans d'après les circonstances. Fauche-Borel, obligé par ses fréquentes relations avec les émigrés à en voir un grand nombre, avant de se séparer d'eux, s'était appliqué à faire croire à tout le monde qu'on l'envoyait en Suisse. Pichegru, depuis son arrivée en Angleterre, vivait dans la retraite, et ne recevait que de rares visites. Personne ne l'ayant interrogé, il n'avait pas eu à mentir. En prenant congé l'un de l'autre, ils s'étaient donné rendez-vous en Allemagne à quelques semaines de là.
Fauche-Borel arriva à Hambourg vers la fin de novembre. La Maisonfort, s'attendant à le voir arriver, s'était préparé à le recevoir et à se justifier auprès de lui de s'être emparé de l'affaire Barras. Les explications qu'il lui donna, dès son retour, s'enveloppèrent de tant de beaux airs de sincérité et d'ardentes formules de regrets, que Fauche-Borel, quelque cruel que fût son désappointement, ne se crut pas fondé à se plaindre. Il ne se plaignit pas. Il ne pouvait que se résigner à ce qui s'était fait sans lui. Il en écouta patiemment le récit. La Maisonfort, en présence de Thauvenay, lui communiqua la copie des lettres envoyées à Mitau et les remerciements qu'il avait reçus. Thauvenay, de son côté, lui annonça l'arrivée prochaine du duc de Fleury.
Si quelque chose eût pu consoler Fauche-Borel de sa mésaventure, c'est le mécontentement que la venue de l'envoyé du roi causait à La Maisonfort. Celui-ci possédait trop de perspicacité pour ne pas deviner qu'il aurait maintenant à disputer à deux adversaires la négociation dont il s'était rendu maître. Mais, à tout prix, il entendait en conserver la conduite. Il employa son habileté à conjurer les effets des susceptibilités de Fauche-Borel, en lui démontrant qu'ils étaient également intéressés à s'unir contre le rival que venait de leur susciter la volonté du roi. Ce rival parut à Hambourg, le 3 décembre, le jour même où Pichegru quittait l'Angleterre et où le général Willot y arrivait, venant de Suisse.
Durant quatre mois, Willot était resté à Uberlingen, près de Constance, vivant dans la retraite, uniquement appliqué à rétablir sa santé, compromise par les rigueurs de sa déportation. Il trouva à Londres l'accueil que devaient les émigrés à un partisan de la bonne cause. Pichegru leur avait parlé de lui en termes flatteurs. Ils n'ignoraient pas qu'en Vendée, où il avait servi sous les ordres de Hoche, Willot, par sa modération, son humanité envers les royalistes qu'il combattait, s'était attiré les soupçons du général en chef de l'armée républicaine; qu'à Marseille, où l'avait envoyé le Directoire au commencement de 1797, il s'était montré l'adversaire résolu des jacobins. Ils savaient, en outre, qu'il possédait la confiance du roi[60]. Enfin c'était un «fructidorisé»; cela seul lui eût constitué un titre à leur faveur, si son voyage à Londres n'eût pas mieux prouvé encore que, loin de vouloir demeurer inactif, il cherchait à se rendre utile.
[Note 60: Vers le milieu de l'année 1797, Louis XVIII écrivait à Précy, en prévision d'une tentative de débarquement en Provence: «Il paraît que le général Willot, qui commande en personne, est dans les bons principes. Il paraîtrait bien heureux de s'en assurer et d'employer à cet objet la bonne volonté de M. Wickham, que vous pourriez seconder par des espérances au nom du roi, que vous êtes déjà autorisé à donner à ceux qui se rendront utiles au rétablissement de la monarchie et du monarque légitime.»]
Dans les entretiens qu'il eut avec les émigrés, il fit étalage de son zèle pour les intérêts du roi; il affirma «qu'il n'avait jamais cessé d'avoir pour base de ses actions le rétablissement de la monarchie»; il manifesta ses ressentiments contre les hommes qui gouvernaient la France. Il parlait comme avait parlé Pichegru, avec plus d'énergie encore. Son langage révélait un indomptable besoin d'agir. Le comte d'Artois le présenta aux ministres anglais. Ils lui promirent de l'employer. Ils lui demandèrent même comment il désirait l'être. Il répondit qu'il lui serait aisé de se former un parti dans les provinces méridionales: «le Béarn, les Pyrénées, le Dauphiné, la Provence, lui étaient militairement connus. Il comptait sur les officiers qui résidaient dans ces contrées.» Ils n'hésiteraient pas à s'unir à lui; et, quand il se présenterait à leur tête aux populations, elles se soulèveraient à sa voix. Il parlait avec tant d'assurance, qu'on le crut sur parole. On reconnut que son plan méritait d'être pris en considération; mais on lui objecta qu'il fallait en ajourner l'exécution jusqu'au moment où la coalition, étant définitivement renouée, on pourrait décider par quel côté ce plan particulier serait rattaché au plan général, à l'effet de la seconder.
Les objections faites à Willot renouvelaient, sous une autre forme, celles qu'on avait faites à Pichegru quand il s'était avisé de demander la reconnaissance préalable du roi. De nouveau se manifestait l'intention du cabinet britannique, arrêtée d'accord avec l'Autriche, de ne se servir des royalistes, pour rétablir la monarchie, que lorsque le succès des alliés serait assuré, et s'il était démontré que les Bourbons comptaient en France un puissant parti.
Pichegru avait pressenti cette intention; il était parti sans en être alarmé. Il espérait la dissiper par la suite. Willot commença par concevoir une espérance analogue. Il abandonna même l'idée de la reconnaissance du roi, qu'il avait d'abord défendue. Mais, sous cette réserve, il s'attacha à réfuter les raisons à l'aide desquelles on essayait de justifier l'ajournement de ses projets. Il croyait qu'on pouvait réussir par une entreprise subite et hardie. Peut-être même y avait-il quelque exagération dans l'ardeur avec laquelle il défendait sa conviction, essayait de la faire partager. «Ses paroles et ses actes, a dit un de ses contemporains, prenaient trop l'empreinte de ses espérances[61].» Ses efforts furent vains. Le cabinet britannique ne voulait utiliser ses services qu'avec l'agrément du cabinet de Vienne, en quelque sorte sous sa surveillance.
[Note 61: Mémoires de Vaublanc.]
On s'était montré plus empressé quand il s'agissait de confier une mission à Pichegru. Mais cette mission, par son caractère vague, s'accordait avec les vues du gouvernement anglais: il pouvait l'entraver, l'arrêter à son gré; il en tenait tous les fils et en restait maître. Il n'avait donc pas hésité à laisser partir Pichegru. Celle que sollicitait Willot reposait sur des bases plus précises, se présentait dans des conditions plus nettes. Après y avoir adhéré, on serait engagé, et peut-être au delà de ce qu'on voulait. C'est pour cela qu'on ajournait l'exécution des plans proposés par ce général.
Bientôt, lassé de l'inutilité de ses tentatives, il dut se résigner à attendre le bon vouloir de l'Angleterre. Il alla s'installer à Barnes, près de Londres. Il y demeura, dévoré par l'impatience, suivant d'un oeil anxieux les événements qui troublaient l'Europe. Les calculs de l'Angleterre devaient l'y retenir plusieurs mois. En juillet 1799, il s'y trouvait encore, pendant que le comte d'Artois, secondé par d'Harcourt, Cazalès et Dutheil, s'efforçait d'amener le cabinet Pitt aux solutions qu'il considérait comme seules conformes aux intérêts de sa maison.
VI
DUMOURIEZ ROYALISTE
Tandis que Pichegru commençait ses pérégrinations à travers l'Allemagne et la Suisse, tandis que Willot rongeait son frein, un nouveau personnage entrait en scène, résolu à embrasser le parti du roi. C'était le général Dumouriez.
Il y avait déjà quatre ans que Dumouriez vivait en proscrit, la Convention ayant mis sa tête à prix et le Directoire ayant maintenu ce rigoureux arrêt. Après d'innombrables pérégrinations, réfugié tour à tour en Allemagne, en Belgique, en Suisse, dans les États de Venise, chassé successivement de ces asiles par les victoires des armées françaises, il n'avait trouvé de sécurité qu'aux portes de Hambourg, à Altona dans le Holstein, possession danoise dont était gouverneur le prince Charles de Hesse[62]. Ce brillant soldat, généralissime des armées de Danemark, s'était fait l'ami de Dumouriez. Les premières avances vinrent de lui. Il avertit Dumouriez qu'un émigré, nommé Lansac, avait pris l'engagement de l'assassiner. Cet avertissement causa à Dumouriez la plus vive émotion. Il voulut d'abord être initié aux origines de ce complot, en connaître et en faire punir les auteurs. Puis, sur le conseil du prince, il y renonça. Mais il demeura reconnaissant de la sollicitude dont il avait été l'objet. Sa reconnaissance engendra une amitié qui fut bientôt partagée. Il persuada au prince que le Schleswig et le Holstein était remplis d'agents du Directoire qui cherchaient à révolutionner ces provinces. Il entreprit même de faire surveiller, à Hambourg et à Altona, les représentants du gouvernement français, lesquels en furent prévenus par les magistrats d'Altona. Le prince avait donné à Dumouriez, avec une pension de deux mille livres, une maison toute meublée à Altona, où le proscrit s'était installé, suivi dans cet exil par une femme depuis longtemps attachée à sa vie, dont les malheurs n'avaient pas ébranlé l'affection[63]. Plus que jamais, il caressait le projet de prendre place parmi les royalistes.
[Note 62: Les détails qui suivent sont tirés de la correspondance du prince de Hesse avec son neveu, le prince régent du Danemark, communiquée par la direction des Archives danoises.]
[Note 63: Mme de Bauvert, soeur de Rivarol, réfugié lui-même à Hambourg. Dumouriez était marié. Il avait épousé une de ses cousines. Pendant quinze ans, le ménage vécut uni. En 1789, Mme Dumouriez découvrit que son mari la trompait. Après d'inutiles efforts pour le ramener, elle se réfugia dans un couvent à Coutances. Les lettres pleines de reproches et de plaintes, qu'elle lui adressait, existent aux Archives nationales.]
Ce projet datait de loin, avait dicté sa conduite antérieure. En 1795, il osait, à la veille des élections, en faire publiquement l'aveu. Il s'était adressé aux assemblées primaires pour expliquer l'adhésion que déjà il songeait à donner à la cause royale. Mais, comme s'il eût redouté que sa conversion, rapprochée des opinions qu'il avait naguère professées, ne fût pas comprise, il prenait soin de la justifier en indiquant, dans sa proclamation, à quelles conditions il se donnerait au prétendant. «S'il avait le malheur, disait-il, de croire pouvoir se faire roi par la force des armes ou par le secours des puissances étrangères, je le regarderais comme l'ennemi de sa patrie. Son seul titre, pour monter sur le trône de ses pères, est la volonté de la nation, qui l'y appellera.»
Cette théorie de la souveraineté du peuple, encore dans l'enfance, n'était pas faite pour disposer les émigrés à abdiquer leurs vieilles haines envers Dumouriez, inspirées par son passé politique, ses victoires sur la coalition, et, en dernier lieu, par ce qu'on savait de son attachement à la famille d'Orléans. Ils l'accusaient même de travailler pour elle, de vouloir substituer un prince de cette maison au légitime héritier de la branche aînée. Mais ces accusations n'étaient pas fondées. Dès ce moment, au contraire, Dumouriez avait mérité la reconnaissance des émigrés.
Si, par quelques-uns de ses écrits, il avait, en de rares circonstances, protesté contre l'intervention de l'étranger dans les affaires de France, en fait, il s'était assez vite et assez résolument résigné à cette intervention pour la provoquer et l'encourager. La journée du dix-huit fructidor activa l'accentuation de ses sentiments; l'influence du prince de Hesse lui apprit comment il devait les manifester. Un voyage que, durant l'été de 1798, il fit à Copenhague, dissipa toutes ses hésitations. De ses entretiens avec son protecteur, sortit le plan qu'il faut maintenant exposer.