Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 24
Durant ces entretiens, au cours desquels chacun racontait comment il avait échappé à la police du Directoire, Fauche-Borel se montra discret et réservé. Il ne cacha point qu'il devait son salut à David Monnier. Mais il évita toute confidence propre à divulguer ses projets et ses espérances relativement à Barras. Il ne voulait partager avec personne, au jour du triomphe, la gloire qui devait en rejaillir sur lui, ni les profits qu'il espérait en recueillir. C'eût été, au reste, une imprudence d'en parler même au roi, avant de savoir si David Monnier avait pu renouer avec Bottot la négociation entamée au moment où ce dernier quittait Paris, pour se rendre au quartier général de Bonaparte. Tout commandait donc le silence à Fauche-Borel; il l'observa rigoureusement, suivant les événements qui se déroulaient en Europe. Avant que s'achevât cette tragique année 1797, les armées de la République entraient en Suisse, pour délivrer la Confédération du joug de l'aristocratie de Berne, disaient les proclamations du Directoire, et non pour la conquérir. Il est vrai que cette oeuvre de délivrance affectait des airs de conquête. Les libérateurs dictaient des lois aussi despotiques que s'ils eussent été des vainqueurs. Les émigrés fuyaient devant eux, se dispersaient, gagnant les uns Bâle, les autres Hambourg, recommençant, à ces étapes nouvelles d'un exil qu'ils avaient cru fini, leur vie de dures privations et d'âpres misères. C'est vers la seconde de ces villes que Fauche-Borel se dirigea, quand Neuchâtel fut à son tour menacé par l'invasion.
Hambourg, par sa situation géographique, semblait à l'abri des entreprises françaises. En sa qualité de cité libre, elle offrait aux proscrits un asile sûr. De Hambourg, ils pouvaient aisément gagner l'Angleterre, où, sous la direction du comte d'Artois, et sous le patronage d'un ministère qui n'avait cessé de combattre la Révolution, l'Émigration tenait ses grandes assises et conspirait librement. De là, ils pouvaient aussi communiquer avec la Russie, dont le fantasque souverain, prodigue envers Louis XVIII des témoignages de sa bienveillance, venait de lui ouvrir les portes de son Empire. Hambourg continuait, d'autre part, à entretenir avec la République des relations cordiales, quoique souvent troublées par les conflits qui s'élevaient entre les Français républicains et les Français émigrés. Ces relations y conduisaient les premiers en grand nombre, fournissaient ainsi aux seconds de fréquentes occasions de se renseigner sur les mouvements de l'opinion en France, d'en recevoir ou d'y faire parvenir d'utiles communications, de précieux avis. En un mot, Hambourg tendait à devenir, de plus en plus, le rendez-vous des espions, des intrigants, des conspirateurs, de tous ceux qui profitaient du trouble de l'Europe pour s'atteler à des oeuvres louches et lucratives, étayées par la trahison.
À ces motifs d'ordre purement politique, si propres à motiver la résolution de Fauche-Borel et des émigrés qui firent comme lui, s'en joignit un autre tout personnel, qui fut d'un grand poids dans sa conduite. Hambourg était la résidence de son frère, le libraire Pierre Fauche, l'éditeur de Rivarol, qui avait, à son exemple, offert ses services au roi de France et s'en faisait gloire. Fauche-Borel, en se rendant à Hambourg, savait donc qu'il y trouverait un collaborateur dévoué, tout aussi capable de prendre en main ses affaires commerciales en détresse, depuis qu'il les négligeait pour se consacrer tout entier au métier d'organisateur de complots, que de seconder ses visées et ses ambitions. Cette considération aurait seule suffi à le décider, alors même que d'autres ne lui eussent pas commandé de se rendre à Hambourg.
En arrivant chez son frère, il y rencontra installé, à titre d'associé, un gentilhomme français émigré, le marquis Descours de La Maisonfort, ancien officier[56], qui était surtout un brouillon, un agité, un touche-à-tout. Politique, poésie, industrie, tout lui était bon. Imprimeur à Leipzick, libraire à Hambourg, journaliste, auteur d'une tragédie sur Louis XVI, dont le manuscrit existe aux archives de France, il conspirait par surcroît. Fauche-Borel l'avait connu, deux ans avant, au moment où se nouait l'intrigue Condé-Pichegru, à laquelle La Maisonfort s'était trouvé très incidemment initié. Depuis cette époque, il l'avait perdu de vue. Mais, grâce au souvenir qu'il en avait gardé, leurs rapports devinrent plus intimes, ne tardèrent pas à revêtir toutes les formes de la plus étroite amitié. Toutefois, il ne lui confia pas le projet conçu par lui d'acheter Barras. Il ne l'entretint de David Monnier que pour se louer du dévouement que celui-ci lui avait prodigué durant la soirée du dix-huit fructidor et pour raconter comment il lui était redevable de la vie. À ce récit, qui eut également Pierre Fauche pour auditeur, se bornèrent ses confidences. Depuis son arrivée en Suisse, ses méditations et ses calculs l'avaient décidé à en réserver la primeur au ministère britannique. À Londres seulement, il comptait trouver les moyens d'action qu'il jugeait indispensables au succès de ses combinaisons. Cette conviction, fortifiée par le désarroi des royalistes qu'il fréquentait à Hambourg, le détermina bientôt à partir.
[Note 56: Il finit par se faire arrêter à Paris en 1802, sous l'accusation d'y être venu avec George Cadoudal pour assassiner le premier Consul. L'accusation ne fut pas établie. Néanmoins ses protecteurs, Mathieu-Dumas, Lespinasse, Fontenay, ne purent obtenir sa liberté. Il fut interné à l'île d'Elbe, d'où il s'évada. En 1812, la police impériale le cherchait encore quand une lettre de Blacas destinée à Londres, mais qu'une erreur d'adresse fit saisir à Hambourg, lui apprit qu'il s'était établi en Russie.]
Au printemps de 1798, il débarquait en Angleterre. En y arrivant, il écrivit à David Monnier pour lui faire connaître sa résolution. Il lui recommandait d'envoyer à Hambourg, chez le libraire Pierre Fauche, au nom de Frédéric Borelly, toutes les informations relatives à la grande affaire. Il croyait alors qu'il ne ferait en Angleterre qu'un très court séjour, qu'il en reviendrait bientôt avec un plan de conduite, approuvé par le gouvernement britannique et suffisamment mûri pour être soumis à Louis XVIII. Comme, depuis le Dix-huit fructidor, la correspondance entre Londres et Paris était devenue difficile, il ne voulait exposer ni les lettres de David Monnier, ni les siennes, aux investigations de la police du Directoire. De Hambourg, elles devaient lui être expédiées à Londres, si son séjour s'y prolongeait.
Au lendemain de fructidor, l'Angleterre s'était résignée à attendre une heure plus opportune pour rouvrir à l'improviste les hostilités. Dès les premières semaines de 1798, sur la foi de récits venus de Paris, qui révélaient des divisions renaissantes entre républicains, elle reprenait espoir, s'attachait à ameuter de nouveau l'Europe contre la France. Elle envoyait un agent, Talbot, sur les frontières de la Suisse, avec l'ordre de provoquer un mouvement insurrectionnel parmi les populations helvétiques, lesquelles, après avoir reçu les soldats français comme des libérateurs, ne supportaient qu'avec impatience un joug qui, sous prétexte d'assurer leur liberté, leur enlevait toute initiative, les menaçait du sort de Venise et de Gênes. Elle fomentait une sédition analogue en Hollande et en Belgique. À son instigation, huit députés hollandais venaient à Londres au mois de janvier, se présentaient au prince d'Orange, aux ministres britanniques, demandaient douze mille hommes, des munitions, des armes, promettaient à ce prix d'expulser les Français du territoire des Pays-Bas. Le cabinet anglais prenait envers eux de formels engagements. Il les invitait même à s'entendre avec les mécontents de Belgique, à combiner un mouvement commun. Au mois de mars, un accueil non moins encourageant était fait à des députés des provinces belges attirés à Londres, ainsi que l'avaient été les Hollandais. Avec eux, les ministres se montraient plus explicites encore: ils leur promettaient une armée prussienne de quarante mille hommes, qui entrerait en Hollande au moment où les Autrichiens commenceraient les hostilités sur le Rhin. Enfin, quand ces députés s'en retournèrent, des émissaires anglais étaient chargés de les accompagner jusqu'en Belgique pour juger de ce qu'il convenait de faire.
L'Angleterre, dès ce moment, parlait et agissait comme si la coalition eût été déjà reformée. C'était en apparence parler et agir prématurément, car les négociations en vue de la renouer s'engageaient à peine. Lord Grenville s'était adressé simultanément à la Prusse, à l'Autriche, à la Russie. À Vienne, il trouvait à qui parler; on ouvrait l'oreille à ses propositions, encore qu'on les accueillît avec défiance et qu'elles donnassent lieu, entre les deux cabinets, à de profonds dissentiments. Mais à Berlin, on semblait résolu à ne pas l'entendre. Le gouvernement prussien ne considérait pas qu'une guerre nouvelle pût lui procurer de plus sérieux avantages que ceux dont il jouissait depuis la paix de Bâle, et qu'il espérait grossir encore au congrès de Rastadt. Convaincu que la guerre profiterait surtout à l'Autriche, toujours ardente à étendre son domaine d'Italie, il avait à coeur de ne pas servir les intérêts de cette puissance, dont il voyait avec satisfaction l'influence s'affaiblir en Allemagne. La rivalité des deux États ne contribuait pas moins que le souci de ses véritables intérêts et l'amitié que lui témoignait le gouvernement français, à empêcher la Prusse de s'associer à la seconde coalition.
Pour d'autres causes, le tsar Paul Ier refusait énergiquement d'appuyer à Berlin les démarches de l'Angleterre, auxquelles il résistait lui-même, et dont son intervention aurait pu seule assurer le succès, si ce succès eût été possible. Il ne croyait pas plus au désintéressement de l'Autriche qu'à celui de l'Angleterre. Résolu déjà à n'avoir d'autre objectif, s'il se décidait jamais à déclarer la guerre à la France, que la chute définitive de la Révolution et le rétablissement des Bourbons, il repoussait encore des alliés qu'il supposait avec raison moins préoccupés de la détruire que de s'en servir pour accroître, l'un son territoire en Europe, l'autre ses possessions coloniales et sa puissance maritime. Il est vrai que l'Angleterre ne se décourageait pas. Son ambassadeur en Russie, lord Withworth, déployait à Saint-Pétersbourg des efforts aussi persistants que ceux que déployaient à Londres les ministres britanniques pour rallier à leurs vues le comte de Woronzof, ambassadeur de Paul Ier. Lord Withworth cherchait à mettre en mouvement les cours du Nord; à obtenir de Paul qu'en dépit de ses défiances contre l'Autriche, il usât de son influence pour décider «l'Empereur des Romains» à reprendre les armes.
Fauche-Borel dut à ces circonstances d'être favorablement accueilli à Londres. Il y retrouva, occupant des fonctions élevées qui le mettaient en rapports quotidiens avec les émigrés sur lesquels son influence continuait à s'exercer, Wickham, qu'il avait connu en Suisse. Comme lui, Wickham professait un goût passionné pour les intrigues et les conspirations. La communauté de leurs penchants les avait rapprochés trois ans avant. Elle rendit leurs relations confiantes et affectueuses. Fauche-Borel fut au moment de s'ouvrir sans réticence au diplomate anglais. Mais, lorsqu'au bout de quelques jours, leurs entretiens, devenus plus intimes, semblaient lui offrir l'occasion de s'exprimer en toute franchise, le langage que lui tint spontanément son interlocuteur le ramena à ses invincibles défiances et le rendit circonspect. Au lieu de parler, il écouta et eut vite compris qu'entièrement absorbé par la négociation qu'il poursuivait à Vienne et à Saint-Pétersbourg, le ministère dont Wickham était l'organe n'entreprendrait rien, ne se prêterait à rien, ne seconderait rien, tant qu'elle n'aurait pas abouti. Dès lors il devina que ses confidences seraient au moins prématurées, peut-être inutiles; qu'au lieu de le rapprocher du but qu'il voulait atteindre, elles ne feraient que l'en éloigner. Il résolut donc de les ajourner. Il resta à Londres; il allait y rester plusieurs mois, supportant avec impatience son oisiveté, observant les événements dans l'attente de nouvelles de David Monnier, dont le long silence commençait à l'inquiéter.
IV
LES LETTRES PATENTES
Au mois d'août 1798, un voyageur arrivé à Hambourg vint à la librairie Pierre Fauche demander Fauche-Borel, dont il se disait l'ami. Reçu par le marquis de La Maisonfort, il apprit de lui que Fauche-Borel, parti pour Londres depuis plusieurs semaines, n'en était pas revenu. Cette nouvelle parut lui causer un vif désappointement. Comme La Maisonfort s'offrait pour lui rendre les bons offices que lui aurait rendus l'absent, il se nomma. C'était David Monnier. Ayant reçu à Paris la lettre par laquelle Fauche-Borel lui annonçait son départ pour l'Angleterre et après lui avoir, à diverses reprises, écrit à Hambourg, inquiet du silence prolongé de son correspondant, il s'était décidé à faire le voyage d'Allemagne, avec l'espoir de le rencontrer et pressé de se rapprocher de lui. La Maisonfort connaissait déjà David Monnier. Il savait que Fauche-Borel lui devait d'avoir pu se dérober aux recherches de la police du Directoire, qu'il gardait de ce signalé service un souvenir reconnaissant. David Monnier reçut donc de lui, ainsi que de Pierre Fauche, un accueil affectueux. Mais leur surprise fut grande quand, au cours de ce premier entretien, il leur demanda si les lettres adressées à Fauche-Borel, sous le nom de Frédéric Borelly, avaient été expédiées à Londres. Pour la première fois, ils entendaient parler de cette correspondance. Les employés de la librairie furent interrogés. On découvrit ainsi que, par la négligence de l'un d'eux, les lettres, au lieu d'être envoyées à Fauche-Borel, étaient restées oubliées au fond d'un tiroir. On les y retrouva encore intactes.
Les regrets exprimés par David Monnier le furent en termes si vifs, qu'ils éveillèrent la curiosité de La Maisonfort; ils lui suggérèrent le désir de connaître le secret auquel David Monnier faisait allusion et dont la vivacité de son mécontentement, comme son arrivée à Hambourg, attestait l'importance. David Monnier n'était pas de force à résister longtemps à un personnage aussi habile, aussi insinuant que La Maisonfort. Celui-ci parlait des services qu'il avait déjà rendus à la cause royale, de son dévouement passionné à Louis XVIII, de son ardente volonté de le manifester en toutes circonstances. David Monnier, se laissant prendre à ce beau langage, entra dans la voie des confidences. En quelques instants, La Maisonfort fut initié aux projets si soigneusement cachés à lui et à d'autres par Fauche-Borel. David Monnier compléta ses premiers aveux, en racontant ce qui s'était passé depuis que Fauche-Borel avait fui de Paris.
Au mois de mai précédent, Bottot lui ayant ménagé un court et mystérieux tête-à-tête avec Barras, David Monnier avait formulé des propositions en termes assez clairs pour être maintenant certain qu'on ne les repousserait pas. Deux mois plus tard, alors qu'il se croyait oublié, Bottot était venu l'engager, de la part du «maître», à se procurer des pouvoirs suffisants pour traiter.
--Partez, lui avait-il dit, allez voir; mais souvenez-vous qu'avant des engagements réciproques qui lient, Barras ne veut se mêler de rien, pas même de vos passeports.
C'est alors que David Monnier s'était déterminé à aller à Hambourg, afin de se concerter avec Fauche-Borel, qu'il croyait averti par ses lettres des dispositions de «l'homme de Paris». Il ajoutait encore que, l'avant-veille de son départ, il avait vu le directeur au bal, dans un jardin, et obtenu de lui l'assurance que son concours ne manquerait pas à ceux qui sauraient le payer. Et, pour couronner cette confidence, il répétait les paroles qu'il affirmait avoir été prononcées par Barras:
--Mes plans sont faits; j'en ai cinq, nous choisirons... Partez, je m'expliquerai quand on se sera expliqué. Indemnité et sûreté, voilà ce que je demande.
Ce que Barras entendait par ces mots: indemnité et sûreté, David Monnier, décidé à ne rien céler à La Maisonfort, affirmait l'avoir appris par Bottot. Sûreté, dans la pensée de Barras, voulait dire, à en croire David Monnier, «l'entier oubli de sa conduite révolutionnaire, l'engagement sacré du roi d'annuler, par son pouvoir souverain, toutes recherches à cet égard.» Indemnité signifiait une somme au moins équivalente à celle que devaient procurer au membre le plus puissant, le plus retors et le plus cupide du Directoire, les deux années qu'il comptait passer encore au pouvoir. Il évaluait cette somme «à douze millions de livres tournois, y compris les deux millions qu'il aurait à distribuer à ses coopérateurs». À valoir sur ce prix de ses peines, il demandait une avance de quinze cent mille francs, à payer au moment où seraient échangées les obligations mutuelles. Il désirait enfin que le roi lui écrivît le premier et l'autorisât à résider hors de France. À ces conditions, dont il souhaitait que l'accomplissement lui fût garanti par une puissance amie de Louis XVIII, il était disposé à prendre l'engagement de proclamer la monarchie dans un délai de six mois.
Après avoir énuméré les prétendues exigences de Barras, David Monnier n'eut garde de taire les siennes. Il jugeait indispensable qu'on lui promît une somme suffisante à l'indemniser lui-même, à indemniser Bottot de leurs déboursés et de leurs peines. Un billet souscrit par le roi, ou en son nom, devait fixer le montant de cette indemnité. Pour le service des avances, il entendait qu'un crédit d'une valeur égale au chiffre stipulé lui fût ouvert chez un banquier de Hambourg. C'était, on le voit, un homme prévoyant, pressé surtout de toucher quelque argent; il n'avait rien oublié.
Tout homme de bonne foi et de haute raison devait être frappé par les contradictions que, en admettant la véracité des dires de David Monnier, offrait la conduite de Barras; par l'invraisemblance surtout du dévouement qu'il apportait au roi au lendemain du dix-huit fructidor. S'il inclinait vers une restauration monarchique, pourquoi, dans cette dramatique journée et depuis, avait-il frappé sans pitié les royalistes? Il est difficile de comprendre que cette considération n'ait pas suffi à mettre La Maisonfort en garde contre les mensonges de David Monnier. Ce qui est vrai, c'est qu'il se laissa entraîner moins peut-être par la grandeur du but que lui montrait David Monnier, que par l'importance du rôle qui lui était réservé, si le succès couronnait ses efforts. Il se vit, dans un avenir prochain, glorifié comme le véritable auteur du rétablissement de la monarchie, accablé par les témoignages de la gratitude royale, comblé d'honneurs et de richesses. Cette perspective excita son enthousiasme, le rendit même insensible à ce que lui commandaient l'honnêteté et l'amitié. Il n'hésita pas à se substituer à Fauche-Borel, à s'approprier ses plans, à prendre en mains la direction de cette négociation indélicate et puérile, résolu à en recueillir les profits.
Maître du secret d'autrui et au moment d'en trafiquer, la présence de David Monnier ne pouvait que lui être importune et gêner son action. Il lui conseilla de retourner à Paris, afin de veiller sur Barras, dont il était impérieusement nécessaire d'entretenir les bonnes intentions. Il lui promit de le rappeler en temps opportun, c'est-à-dire dès que le roi aurait répondu aux propositions qui allaient lui être transmises et fait connaître sa volonté. David Monnier se laissa convaincre. Il partit pour la France dans le courant de septembre, en s'engageant à revenir au commencement de l'année suivante, s'il n'était mandé plus tôt.
Après son départ, le marquis de La Maisonfort écrivit à Louis XVIII. En deux lettres successives, il présentait un exposé détaillé de l'affaire. Il expliquait comment, en l'absence de Fauche-Borel, elle était arrivée entre ses mains. Il ne dissimulait rien des exigences de Barras. À l'appui des demandes personnelles de David Monnier, il insistait longuement sur le zèle dont celui-ci avait fait preuve, sur son habileté, sur l'utilité de son intervention. Son récit se ressentait de l'enthousiasme dont il était lui-même animé et tendait à le faire partager au roi comme à son entourage. Ces graves communications ayant été expédiées à Mitau, La Maisonfort, désormais assuré de conserver la direction de l'entreprise, se décida à en entretenir le chargé d'affaires du roi, avec qui il vivait en bons termes. Thauvenay ne se montra ni moins crédule, ni moins enthousiaste que lui. Il écrivit, de son côté, à Saint-Priest, à l'effet d'appuyer les démarches de La Maisonfort. Toutefois, à la fin d'octobre, ils attendaient encore les réponses qu'ils avaient sollicitées.
Ce n'est pas qu'à Mitau on eût accueilli leurs propositions avec indifférence. Mais elles y avaient causé plus d'étonnement que de satisfaction. On se rappelait l'insuccès des démarches antérieures; on redoutait de s'exposer à des déceptions nouvelles. Toutefois l'étude approfondie des dires de La Maisonfort, en démontrant qu'il n'en coûterait rien de seconder les vues de leur auteur, et que le pire qui pût arriver était un échec dans lequel le roi ni ses amis ne pouvaient être compromis, décida Louis XVIII à y répondre favorablement. Cependant, au moment d'envoyer à La Maisonfort des pouvoirs pour traiter, il se ravisa et se décida à les confier à un homme mieux connu de lui, de la fidélité duquel il fût sûr.
Le 8 novembre, deux lettres adressées, l'une par le comte de Saint-Priest à La Maisonfort, l'autre par d'Avaray à Thauvenay, leur apportaient les remerciements de Louis XVIII et leur annonçaient la prochaine visite d'une «personne de marque» qui devrait être mise en communication avec David Monnier. D'Avaray, se référant à la négociation Sourdat, rappelait que Barras savait depuis longtemps qu'il pouvait compter sur indemnité et sûreté. Dans les explications de La Maisonfort, une phrase avait surtout frappé le roi: «Barras veut que vous soyez roi sans préambule, sans restriction.»--«C'est là le point d'où il faut partir, répondait d'Avaray. Je vous recommande, au nom de votre fidélité et de votre amour pour le roi, d'éviter, de repousser toute discussion qui pourrait changer ou altérer le moins du monde cette base invariable du traité. Qu'il ne soit donc question dans les conférences ni de constitution, ni de gouvernement, ni d'amnistie en ce qui concerne les assassins de Louis XVIII, ni rien qui ait aucun rapport à ces objets étrangers au but de la négociation. Dites tous que le roi veut faire le bonheur de son peuple, régner par la justice et l'amour, réformer les abus; vous ne vous tromperez pas. Ayez cependant sous les yeux pour votre propre instruction celles du roi, et restez en deçà plutôt que d'aller au delà. Je voudrais même que Barras, s'il est dans le cas de faire une proclamation, les citât pour garants des sentiments personnels du roi, de la sagesse de ses vues, de la modération de ses principes; et, comme il serait dangereux de présenter aux yeux des Français sous les traits du despotisme le roi qu'il veut leur rendre, je voudrais qu'il leur dît que ses vertus, ses lumières, ses paroles, ses malheurs même, tout les assure qu'il les fera jouir de toute la liberté compatible avec la tranquillité publique.»