Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 23
À Fénis de La Prade, à Barbé, au baron d'Amécourt, succéderont ultérieurement d'autres négociateurs ou d'autres gens s'offrant à prendre ce rôle: Cazalès, à qui Bonaparte a fait dire qu'il peut rentrer sans crainte à Paris; un M. de Néville, dont les offres sont agréées parce qu'il présente toutes les garanties désirables d'honorabilité; la marquise de Pracomtal, amie du consul Lebrun; le chevalier de Coigny, qui a pour lui d'être des familiers de Mme Bonaparte; Mme de Coigny, liée elle aussi avec la femme du premier consul; la belle duchesse de Guiche, amie du comte d'Artois, qui réside en Angleterre et dont l'intervention projetée ou suivie d'effets n'apparaît qu'à travers un voile d'obscurité qui ne permet pas d'en préciser le caractère; le comte de Monlosier, l'ancien constituant, émigré depuis, qui part de Londres pour aller proposer à Bonaparte de rendre la couronne aux Bourbons, lesquels en retour l'aideront à se tailler un royaume en Italie, et que des ordres de police empêchent de débarquer à Calais; Dumouriez enfin, dont le zèle récent et intempestif pour la cause royale n'a pu vaincre les défiances qu'excitent son passé, la légèreté de ses propos, son besoin d'agitation, et qu'on récuse sous des formes courtoises, en alléguant qu'il serait dangereux «d'entourer Bonaparte de trop de négociateurs».
En fait, on ne garde entièrement confiance qu'en l'abbé de La Marre. C'est lui et lui seul qui, dans cette confusion de concours plus ou moins sincères, sur lesquels on ne compte qu'à demi ou pas du tout, et dont quelques-uns restent ignorés du roi, reste chargé de diriger l'opération, de choisir le négociateur le plus digne et le plus habile. S'il arrive qu'on lui en désigne un, c'est à simple titre d'indication en le laissant libre de trouver mieux s'il le peut.
D'autres objets, au même moment, attiraient la sollicitude du roi, qu'il mettait avant tous les autres, parce qu'ils intéressaient son coeur: le mariage de sa nièce avec le duc d'Angoulême et l'installation de la reine, sa femme, dans la même résidence que lui.
Marie-Joséphine-Louise de Savoie, depuis le début de l'émigration, vivait séparée de son époux. Après un long séjour à Turin et un séjour plus court à Passau, elle s'était récemment retirée à Budweiss, en Bohême. Elle demeurait là, réduite à de faibles ressources, inconnue et oubliée, sous la domination de sa lectrice, une Mme de Gourbillon, personne astucieuse, intrigante, qui avait contribué, en 1791, à la faire sortir de Paris et qui depuis lui imposait ses volontés, en jouant la soumission et le dévouement[52]. Une santé perdue, l'esprit le plus étroit gâtaient les qualités naturelles de la reine, la faisaient excentrique, exaltée, d'humeur fantasque. C'était une malade, que ses bizarreries rendaient tour à tour chère et insupportable à ses plus dévoués serviteurs et dont l'influence de la Gourbillon aggravait l'état. Seule, celle-ci avait raison de ses caprices, s'en accommodait, trouvait profit à faire étalage de sa patience, jouissait d'un crédit plus puissant que l'influence même du roi. Les lettres que lui écrivait la reine, la correspondance des deux époux révèlent cette situation invraisemblable autant qu'humiliante, mais ne l'expliquent pas. Ce qu'elles en laissent deviner suffit à faire comprendre pourquoi Louis XVIII, une fois installé à Mitau, avait eu à coeur de rendre à la reine la dignité de son rang, en l'appelant près de lui et en éloignant la Gourbillon.
[Note 52: Les démêlés du roi avec la Gourbillon constituent un des épisodes les plus pénibles de l'émigration. Mais ils se rattachent surtout à l'histoire intime du roi. Aussi, comme on le verra plus loin, n'en avons-nous retenu dans ce récit consacré à l'histoire politique de l'émigration que l'indispensable.]
Par malheur, aux premières ouvertures qui lui étaient faites sur ce sujet, la reine répondait par des récriminations et des plaintes. Disposée à venir à Mitau, elle entendait y être accompagnée de «sa fidèle amie». Elle menaçait d'en appeler au tsar de la décision qui, sous des formes fermes quoique affectueuses, lui était signifiée. Cette discussion, que les exigences pécuniaires de la reine venaient encore aigrir, allait envenimer les rapports des deux époux pendant l'année qui devait s'écouler avant qu'ils ne fussent réunis. Ainsi, s'accentuait une querelle dont les éclats, bien que contenus ordinairement entre les murs du palais de Mitau, devaient troubler trop souvent le calme de la cour exilée, avoir des échos jusqu'à Londres et à Vienne.
Infiniment plus douces, quoique traversées par mille craintes, les préoccupations que causait au roi le mariage de Madame Royale avec le duc d'Angoulême. Il avait hâte de le voir se réaliser. Mais de multiples difficultés matérielles devaient avant tout être résolues, qui ne pouvaient l'être, comme pour ce qui concernait la reine, que par l'entremise de l'empereur de Russie auprès de la cour de Vienne. C'étaient là de graves objets qui ne pouvaient être utilement traités par correspondance. En outre, le roi ne renonçait pas au renouvellement de la coalition. Il souhaitait qu'elle se reformât avec la participation de la Russie, ou que, tout au moins, il fût mis pécuniairement en état d'entretenir l'agitation royaliste en France. Le comte de Saint-Priest venait d'arriver à Mitau et de reprendre ses fonctions ministérielles. L'importance de la négociation à ouvrir avec le tsar décida le roi à l'envoyer de nouveau à Saint-Pétersbourg.
II
SAINT-PRIEST À SAINT-PÉTERSBOURG
Saint-Priest, toujours prêt à se dévouer, quitta Mitau le 21 juin 1798, confiant dans l'issue de son voyage, convaincu qu'il retrouverait chez l'Empereur les dispositions bienveillantes dont il avait précédemment bénéficié. Cruelle devait être sa déception. Son apparition à la cour de Russie parut surprendre, et sa présence importuner. Le mécontentement devant lequel le prince de Condé et le duc d'Enghien avaient dû se retirer durait encore. Il s'était même aggravé par suite d'une imprudence du maréchal de Broglie, débarqué à Riga, pour venir à Saint-Pétersbourg avec une suite de quarante personnes.
--Se croit-on au Pérou ou vient-on au pillage? s'était écrié le tsar en apprenant ce débarquement inattendu.
Et le maréchal avait dû reprendre la mer sans être même autorisé à aller plus loin que Riga.
Enfin un bouleversement dans les personnes s'était produit. «Il paraît que l'Empereur a pris une passion à Moscou qui lui a fait changer la face de sa cour. Il est en querelle ouverte avec l'Impératrice. Il prétend qu'elle a fait une clique pour lui enlever son autorité de concert avec Mlle de Nélidof, la ci-devant favorite. Celle-ci est partie pour Moscou. Le prince Kourakin, général procureur, place qui revient à celle de surintendant des finances, a été renvoyé et remplacé par le père de la nouvelle maîtresse nommée Lapoukine. Le prince Bezborodko est plus puissant que jamais.» Lorsque Saint-Priest, à la date du 15 août, constatait ces changements, il en avait ressenti déjà les pénibles effets. Ce n'est pas que l'Empereur eût refusé de s'occuper des objets que lui recommandait le roi. Mais, se dérobant à tout entretien avec Saint-Priest, il l'avait dédaigneusement renvoyé à ses ministres. Saint-Priest, inquiet, faisait part de ce mauvais vouloir à Louis XVIII. En réponse à la lettre qui le révélait, il en recevait une, humble et pressante, qu'il était chargé de remettre au tsar. Elle était ainsi conçue:
«Monsieur mon frère et cousin, parmi les objets que j'ai chargé le comte de Saint-Priest de mettre sous les yeux de Votre Majesté Impériale, il en est un qui intéresse tellement mon bonheur et celui de toute ma famille, que, malgré la mission que j'ai donnée à cet égard à M. de Saint-Priest, ma confiance en lui et l'espoir que j'ai que Votre Majesté l'écoutera avec bonté, je ne puis me refuser à lui en écrire encore moi-même. Elle devinera facilement que je veux parler du mariage de mon neveu avec ma nièce.
«Je ne répéterai point ici les raisons générales et particulières qui me font désirer passionnément de former une union si chère; le coeur de Votre Majesté Impériale les a senties, sa sagesse les a approuvées; j'en ai pour garant ce qu'elle a bien voulu me marquer à ce sujet. Qui croirait que, tuteur de ma nièce, agissant d'après le voeu des infortunés auteurs de ses jours, son propre consentement et le désir le plus ardent de mon frère, de ma belle-soeur, de mon neveu, de toute ma famille, muni enfin des dispenses de Rome qui étaient nécessaires, je puisse éprouver des obstacles? Cela n'est pourtant que trop vrai. La cour de Vienne n'a pas, je crois, des vues personnelles sur ma nièce. Elle a même dit vaguement quelle ne s'opposerait pas à ce mariage; mais une triste expérience ne m'a que trop appris combien peu je puis compter sur sa bonne volonté pour moi, et, lorsque j'ai demandé à l'Empereur des Romains de me remettre ma nièce dès le moment de sa sortie de France, il me l'a refusé.
«J'ajouterai à ces motifs d'inquiétude les liaisons qui se sont depuis formées entre ce prince et la prétendue République française, et je n'ai que trop lieu de craindre que si je renouvelais à moi seul la demande que j'ai formée en 1795, je n'éprouvasse un nouveau refus.
«Telle est la position où je me trouve. Mais, si la fortune m'a ôté les moyens de faire par moi-même valoir mes droits, la Providence m'a donné l'amitié de Votre Majesté Impériale. C'est elle que je réclame en ce moment; elle seule peut dissiper mes inquiétudes et embellir encore l'asile que je tiens d'elle, par le spectacle touchant du bonheur de mes enfants et de leur union formée sous ses auspices. Je suis certain du succès, si Votre Majesté veut bien s'en charger et ordonner à son ambassadeur de Vienne de faire à cet égard toutes les démarches nécessaires. Je le lui demande comme la plus grande preuve d'amitié que je puisse tenir d'Elle. J'ai vaincu, pour le fond de l'affaire, la crainte d'importuner Votre Majesté Impériale; je ne saurais en agir de même relativement aux détails. Si Elle veut bien le permettre, le comte de Saint-Priest aura, de bouche ou par écrit, l'honneur de les mettre sous ses yeux.»
Le capricieux autocrate qui régnait sur toutes les Russies ne voulut pas recevoir cette lettre des mains de Saint-Priest. Il le fit inviter à la confier au prince de Bezborodko. L'envoyé de Louis XVIII ne se hâta pas de s'en dessaisir. Il négocia pour être autorisé à ne la remettre qu'au tsar. Il recourut même au bienveillant intermédiaire de l'impératrice. Mais l'impératrice était sans crédit depuis la disgrâce de Mlle de Nélidof[53]. Saint-Priest dut se résigner à obéir et à entamer avec le chancelier la négociation qui motivait sa présence à Saint-Pétersbourg.
[Note 53: Cette disgrâce ne dura pas plus que la faveur de Mlle Lapoukine, qui n'exerça d'ailleurs qu'une influence limitée. Mlle de Nélidof revint peu de mois après à Pétersbourg, et l'impératrice retrouva le coeur de son mari.]
Elle dura trois semaines. Tandis qu'elle se poursuivait, il se montrait à la cour, se mettait sur le passage de l'Empereur avec l'espoir d'être remarqué. Il n'obtint ni un mot, ni un témoignage quelconque d'attention. Il lui arriva même une humiliante aventure. Un soir qu'il assistait à un bal, à Pawlowski, il se trouva, au moment où entrait l'Empereur, placé entre le prince de Bezborodko et le nonce du pape. L'Empereur passa sans lui parler. Mais, le lendemain, il lui fit dire qu'il avait été surpris et mécontent de le trouver au premier rang du cercle diplomatique. Saint-Priest s'excusa, allégua son ignorance des usages de la cour de Russie.
«Telle est au vrai, Sire, ma méprise, disait-il après s'être expliqué. Je suis loin de toute prétention personnelle, et j'ose dire n'en avoir jamais montré ni dans la prospérité, ni dans l'adversité. D'ailleurs, comment un infortuné proscrit, capable de quelque retour sur lui-même, songerait-il à en élever dans une cour hospitalière où il n'est admis que par la généreuse bonté d'un auguste souverain dont il a reçu tant de bienfaits? Non, Sire, je n'ai de rang dans cet Empire que celui que donne la décoration éminente dont j'ai l'honneur d'être revêtu depuis vingt ans, et je pense de plus que, dans un lieu où se trouve Votre Majesté Impériale, toute place est honorable.»
Ces excuses ne rendirent pas à Saint-Priest sa faveur. Il continua à négocier avec Bezborodko, sans être admis à s'entretenir avec l'Empereur. Puis, brusquement, et comme il attendait le résultat de ses demandes, il reçut l'ordre de quitter Saint-Pétersbourg. «Je repars pour Mitau dans trois jours, étant ce qu'on peut appeler renvoyé. Il est vrai que c'est avec les honneurs de la guerre, après m'avoir accordé tout ce que j'étais venu demander. Mais M. le chancelier ne m'a pas mâché que l'Empereur prenait ombrage de mon séjour ici, et voulait que je retournasse près du roi. Comme je ne demandais pas mieux, nous nous sommes trouvés d'accord, mais sans que j'aie pénétré ces motifs d'ombrage. Ces choses-là sont si communes en cette cour, qu'il n'en résulte aucune déconsidération pour qui l'éprouve. Le fond est qu'on est las de ce que nous coûtons et à quoi on n'avait pas regardé lorsqu'on nous a admis. Les gens du pays jalousent et saisissent les occasions. Il faut se tenir coi le plus possible et ne pas fatiguer de demandes particulières.»
Ce langage révélait la clairvoyance de celui qui le tenait. Mais il n'eut pas pour effet de ralentir les demandes de la cour de Mitau, ni de modérer ses exigences. Les demandes se continuèrent, les exigences s'accrurent. Elles obligent à confesser que le séjour de Louis XVIII et des émigrés français en Russie ne fut qu'une longue mendicité[54].
[Note 54: Je renonce à publier les pétitions d'émigrés qui sont sous mes yeux, sollicitant la charité du tsar. Ces requêtes, signées des noms les plus illustres, arrivaient de tous les points de l'Europe. Elles révèlent que la plus profonde détresse avait étouffé toute dignité. Du reste, il est bien vrai de dire que le roi et les princes donnaient l'exemple et poussaient parfois l'importunité jusqu'à l'excès. Je n'en citerai qu'un trait. On lit dans une note remise par d'Avaray au prince de Bezborodko, le 10 mars 1799: «M. le duc de Berry a reçu avec une respectueuse reconnaissance le traitement de quatre mille six cents roubles que Sa Majesté Impériale a eu la bonté de lui faire. C'est avec une extrême circonspection que le roi observe que ce jeune prince, plein d'ardeur et de volonté, servant Sa Majesté Impériale avec le plus grand zèle, ne pourra se soutenir à l'armée avec ce traitement, et le roi ose espérer que Sa Majesté Impériale daignera le traiter aussi favorablement que Mgr le duc de Bourbon.» Il est dit dans la même note: «Les malheurs de l'émigration et la cherté de la vie en Courlande causant un embarras toujours croissant dans les finances du roi, Sa Majesté Impériale l'Empereur est suppliée d'exciter de nouveau par ses ambassadeurs les différentes puissances à imiter le noble exemple qu'il a donné à l'Europe. L'Angleterre, le Portugal et la Porte ottomane particulièrement ne se refuseront pas sans doute à soutenir dans l'infortune la famille royale, dont la principale partie va se trouver réunie à Mitau.»]
Quant à Saint-Priest, une déception nouvelle l'attendait à Mitau. En prenant connaissance, avec le roi, des intentions définitives de Paul Ier, quant aux objets qu'il lui avait soumis, il s'aperçut qu'il en avait trop espéré. Le tsar consentait à s'entremettre pour aplanir les difficultés qui s'opposaient au voyage de Madame Royale. À cet effet, il envoyait des ordres à M. de Razomowski, son ambassadeur à Vienne. Mais il ne voulait prendre à sa charge ni les frais du voyage de la reine et de sa nièce, ni ceux de leur entretien à Mitau. Il laissait au roi le soin d'y pourvoir.
Cette décision éloignait encore la réalisation des voeux de Louis XVIII. L'infortuné prince se décidait alors à implorer l'assistance de l'Empereur d'Autriche. Il ne recueillait qu'un refus. Après de longs pourparlers, il parvenait enfin à faire décider par la cour de Vienne qu'avant de partir, Madame Royale toucherait une partie des intérêts qui lui seraient dus, au moment de son départ, par l'Empereur dépositaire de sa fortune, et que ce premier versement aiderait à défrayer son voyage. «Quant à la reine, écrivait Saint-Priest à Thauvenay, je ne sais comment elle fera, car le roi n'a pas un sol à envoyer pour la route. Si le banquier de Gênes ne fournit, elle sera forcée de demeurer à Budweiss et y sera réduite aux expédients.» Par suite de ces douloureux incidents et malgré ce que le tsar avait promis, Louis XVIII allait soupirer durant de longs mois encore après le bonheur de voir sa femme et sa nièce se réunir à lui. «En ce pays, remarquait mélancoliquement Saint-Priest, les promesses sont rarement ou lentement effectuées.»
Ce furent là les plus graves préoccupations de l'année 1798. En s'écoulant, elle ne fit qu'accentuer les difficultés de la position du roi. Saint-Priest les attribuait à l'absence de toute communication politique avec l'Empereur de Russie. Cette communication n'existait pas. «C'est en vain que j'ai cherché à l'établir à Saint-Pétersbourg. Elle a inspiré tant de défiance, que, sans autre façon, on m'a dit que ma présence faisait ombrage à l'Empereur, et qu'il serait bon que je partisse pour Mitau.» Il semblait donc que le roi ne fût venu en Russie que pour y subir des humiliations. S'il voulait s'occuper de l'armée de Condé, il lui était objecté «que l'Empereur, qui a pris le corps de Condé à son service, n'entend pas que le roi s'en mêle». Si quelqu'un de ses partisans retenu longtemps loin de lui désirait le voir, il fallait de laborieuses démarches auprès de la cour impériale pour ouvrir au nouveau venu le territoire de l'Empire. La difficulté d'en sortir n'était pas moindre que celle d'y entrer. Un passeport, même quand le roi le sollicitait, ne s'obtenait qu'après des démarches réitérées et quelquefois pas du tout. Non seulement le roi n'était pas libre de recevoir qui bon lui semblait, mais il arrivait qu'à son insu, presque en se cachant de lui, le tsar mandait quelque Français recommandé par l'un des ambassadeurs de Russie à l'étranger comme pouvant fournir d'utiles renseignements. C'est ainsi qu'un certain chevalier de La Garde, se disant renseigné sur l'état des esprits en Vendée, était appelé à Saint-Pétersbourg sans que le roi eût été consulté, et revenait ensuite à Mitau, où on le connaissait peu, imposé à la confiance de Louis XVIII par l'accueil même qu'il avait reçu chez les ministres de l'Empereur.
Des procédés si choquants arrachaient-ils quelque plainte au proscrit, on lui rappelait durement qu'il n'était qu'un monarque sans puissance, accueilli par pitié, obligé, par conséquent, de subir en silence le traitement qu'on jugeait bon de lui infliger. Il existe au dossier de la correspondance générale une lettre, en date du 8 novembre 1798, qui éclaire du jour le plus instructif la situation du roi de France à cette époque, et révèle, en même temps que son état d'esprit, la rigueur qu'apportait le tsar dans ses rapports avec lui. «Votre Majesté Impériale me dit qu'elle a rempli ses engagements avec moi. Ma reconnaissance ne se borne pas à lui rendre ce témoignage; je lui dis à elle-même, je dirais à toute la terre qu'elle ne me devait rien, qu'elle a tout fait pour moi et les miens. Mais j'ose ajouter qu'il est de sa bienfaisance, de l'intérêt qu'elle a toujours pris aux malheurs de mon royaume, à ceux de ma famille et aux miens, que je puisse, dans l'asile qu'elle m'a donné, vaquer à mes affaires par des communications libres et personnelles avec mes agents. Je réponds d'eux et de leurs principes; ils seront toujours sous mes yeux, et ils ne quitteront Mitau que pour sortir des États de Votre Majesté Impériale.
«Dans un moment où la Providence semble ouvrir la voie à mon rétablissement sur le trône de mes pères, lorsque j'en ai l'espoir le plus plausible qui jamais se soit offert à mes yeux, je voudrais déposer dans le sein de Votre Majesté Impériale le détail des motifs qui fondent cet espoir; je voudrais demander son avis, et surtout ses conseils. Je voudrais que cette communication de confiance d'une part, de lumières et de puissance de l'autre, devînt à jamais la base d'une alliance indissoluble entre nos deux couronnes, et que mes successeurs puissent toujours se dire: Si la générosité de Paul Ier accueillit Louis XVIII dans ses malheurs, ce furent ses conseils et son appui qui en hâtèrent la fin.
«Mais comment entreprendre par écrit une pareille communication, dont les détails seraient immenses? D'ailleurs, dois-je abuser par de trop longues lettres du temps précieux de Votre Majesté? Cet inconvénient n'existerait pas, si j'avais à Saint-Pétersbourg quelqu'un de capable de rendre compte de tout à Votre Majesté Impériale; c'est encore un avantage que j'ai à regretter, et si Votre Majesté m'en faisait jouir, ce ne serait pas la moindre des obligations dont je lui serais redevable.»
Cette lettre resta sans réponse. Le tsar ne voulait pas accorder ce qui lui était demandé. Le roi rencontra les mêmes difficultés pour obtenir des passeports, pour maintenir ses relations avec ses agents, pour les faire voyager, pour correspondre avec eux. De même, la communication politique avec la cour de Russie, que réclamait Saint-Priest, ne fut pas établie. Louis XVIII demeura réduit à formuler en de longues lettres ses réclamations et ses doléances, à étaler sa royale misère, à supplier qu'on lui vînt en aide. À la fin de 1798, repoussé par l'Europe, séparé de ses partisans, il se trouvait à Mitau comme dans une prison, livré au caprice d'un despote fantasque et mobile, dont les actes tour à tour se paraient des apparences du génie, ou semblaient émaner d'un fou couronné[55].
[Note 55: Voir mon livre: _Conspirateurs et Comédiennes._]
III
FAUCHE-BOREL À LONDRES
Il nous faut maintenant revenir à Fauche-Borel, que nous avons laissé au moment où, quelques jours après le dix-huit fructidor, il venait de s'enfuir de Paris. Le 13 septembre, il était à Neuchâtel. Sur la foi des récits répandus en Suisse aussitôt après le dix-huit fructidor, sa famille et ses amis le croyaient mort ou arrêté. On en disait autant, d'ailleurs, de la plupart des hommes connus par la vivacité de leurs attaques contre le Directoire. Heureusement, si un grand nombre d'entre eux étaient tombés au pouvoir de Barras, beaucoup d'autres avaient pu sauver leur liberté; ils s'étaient presque tous réfugiés en Suisse.
Fauche-Borel les y retrouva. Il y eut entre eux des conférences. Le général de Précy, le prince Louis de La Trémoïlle, le président de Vezet, Imbert-Colomès, Camille Jordan, d'André, Berger, Conchery, d'autres encore, députés proscrits ou agents royalistes, ardents et résolus, y assistaient. Elles se ressentirent du trouble causé par les événements de Paris et par le départ de l'Anglais Wickham, dont le Directoire, qui le considérait avec raison comme son plus intraitable ennemi, venait de demander au gouvernement helvétique l'expulsion immédiate. Il n'y fut pris d'autre résolution que celle de maintenir à Berne le centre des correspondances du parti du roi, d'attendre là les ordres de Louis XVIII, les communications du comte d'Artois, celles du gouvernement britannique.