Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 22
«M. le général de Fersen m'a remis les deux lettres de Votre Majesté Impériale des 4 février et 5 de ce mois. Le désir ardent que j'ai de la voir et de lui témoigner moi-même toute l'amitié, toute la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour elle, est le moindre motif qui me fait souhaiter une entrevue avec elle; je regarde comme un devoir indispensable de l'entretenir à fond sur la Révolution française, sur ses dangers, sur ses conséquences, et personne ne peut en cela me remplacer. Cependant, je respecte les motifs qui engagent Votre Majesté à se refuser en ce moment à mon empressement; mais je ne cesserai de hâter par mes voeux celui où elle croira pouvoir y céder.
«Je ne saurais terminer cette lettre sans peindre à Votre Majesté Impériale la douce émotion que j'ai éprouvée hier en me voyant entouré des gardes du corps qu'elle a réunis près de moi, et surtout en songeant que c'était à elle que je devais ce moment heureux. Ces respectables vieillards sont presque tous arrivés, et ils ont soutenu la fatigue du voyage, bien mieux que leur âge et la saison ne semblaient le comporter.»
Le même jour, il recevait une lettre de sa nièce:
«Mon très cher oncle, j'ai eu un plaisir infini de recevoir enfin de vos nouvelles, car j'en sentais vivement la privation, et ces six semaines m'ont paru bien longues; mais c'est par bonté que vous m'avez privée de vos lettres, aussi je ne puis que vous en remercier. J'avais déjà appris que vous deviez partir de Blanckenberg, ce qui est le cas, et je ne vous ai pas écrit aussi de bien longtemps, ne sachant où vous adresser mes lettres. Enfin l'évêque de Nancy vient de m'en procurer le moyen que je saisis avec empressement pour m'informer de vos nouvelles. J'espère que votre voyage se sera continué heureusement. Il est bien triste d'avoir été obligé de vous éloigner si loin; il faut espérer qu'enfin vous serez tranquille du moins à Mitau. J'ai partagé bien vivement toutes les inquiétudes que vous avez dû souffrir; mais, en même temps, je ne peux assez admirer l'Empereur de Russie: il se distingue entre tous les souverains, et sa manière d'agir lui fait bien de l'honneur.
«Vous êtes trop bon, mon très cher oncle, de m'avoir encore écrit en chemin à Leipzick; cela m'a fait le plus grand plaisir, et je ne doute pas que votre voyage ne se soit continué aussi heureusement; du moins, je fais bien des voeux pour cela. Je vous remercie des lettres de mon cousin. Il est impossible d'être plus attentif qu'il n'est, et me fait toujours grand plaisir quand il me donne de vos nouvelles. Je me flatte cependant que, malgré l'éloignement de Mitau, je recevrai quelquefois de vos nouvelles; ce sera une de mes plus grandes consolations.»
Ainsi, au moment où de douloureuses circonstances les éloignaient encore davantage l'un de l'autre, le roi et sa nièce ne doutaient plus des sentiments dont les témoignages remplissaient leurs lettres. À la faveur de la longue correspondance où ils avaient appris à se connaître, ils étaient étroitement unis. Ils l'étaient par la reconnaissance réciproque que leur inspirait la volonté, visible chez chacun d'eux, de remplir tout son devoir envers l'autre: lui son devoir de père et de roi, elle son devoir de fille de la maison de France; ils l'étaient aussi par la communauté du malheur; ils l'étaient enfin par l'affection qu'ils portaient à ce jeune duc d'Angoulême, objet des espérances de la monarchie, et à qui, pour cette cause, Madame Royale s'était promise volontairement, sans même se demander si son coeur, qu'un passé tragique avait pour toujours assombri, pourrait jamais s'ouvrir à l'amour.
LIVRE NEUVIÈME
AGITATIONS ET INTRIGUES
I
LE ROI À MITAU
La journée du dix-huit fructidor devait avoir sur les destinées de la France et, par contre-coup, sur celles de l'Europe, une influence décisive. Au dedans, elle livrait le pouvoir aux hommes de la Convention; elle allait, par la démonstration de leurs divisions et de leur incapacité, jeter le pays dans les bras d'un maître. Au dehors, elle allait précipiter l'écrasement de la première coalition, déjà frappée au coeur par la défection de l'Espagne et de la Prusse.
Soutenue par l'or anglais, l'Autriche était restée en armes. Quoiqu'elle eût signé les préliminaires de Léoben dans un affolement de terreur, elle caressait encore l'espoir de se dérober aux dures conditions que mettait le Directoire à la conclusion de la paix[48]; elle traînait les négociations en longueur, y suscitait chaque jour de nouveaux obstacles, convaincue que le fragile gouvernement dont le général Bonaparte lui signifiait les volontés, serait renversé avant d'avoir pu les lui imposer, ou que tout au moins la Russie, dont au même moment elle sollicitait l'appui, viendrait à son secours. Mais, après l'éclatante victoire remportée à Paris sur les modérés par la faction que menait Barras, il fallut se résigner, devant l'indifférence apparente de Paul Ier. Le cabinet de Vienne consentit à subir la loi du vainqueur, redoutant, comme l'écrivait Thugut à Colloredo, que les jacobins, remis en possession du pouvoir en France, ne se montrassent «diaboliques et trop ardents à démocratiser toute l'Europe».
[Note 48: Les préliminaires avaient été signés le 18 avril. Déjà, le 7 de ce mois, l'Empereur d'Autriche, François II, écrivait au tsar Paul Ier:
«Il ne s'agit plus d'une guerre sur les frontières de mes États, ni de la perte de quelques provinces éloignées; c'est au sein de ma monarchie que je suis menacé; l'armée française est à quelques journées de Vienne; mes troupes, découragées par les revers de la campagne d'Italie, ne suffisent plus pour arrêter l'ennemi; des levées faites à la hâte ne présentent plus qu'une impuissante barrière, et l'opinion, si facile aujourd'hui à égarer, met encore des obstacles à mes efforts. Dans quelques jours, je serai forcé probablement de quitter ma capitale, pour aller rassembler dans les provinces les troupes et les moyens de résistance que pourront encore m'offrir des sujets fidèles; mais ce ne sera pas sans amertume et sans anxiété, exposé, comme je le serai, aux suites fatales que peut entraîner la conjoncture et livré même à toutes les craintes de voir corrompre, par des opinions dangereuses, l'antique fidélité de mes sujets.» (VIVENOT.--_Correspondance de Thugut._)]
À vrai dire, cette humiliante paix n'était, ne pouvait être qu'une trêve. Le traité qui la consacrait contenait de trop nombreux prétextes de rupture. Et puis, l'Angleterre ne l'avait pas approuvé; il n'était que trop probable qu'elle s'efforcerait d'en abréger la durée, et qu'au Congrès qui allait s'ouvrir à Rastadt pour la fixation des possessions et des limites de l'Empire allemand, l'influence de la Grande-Bretagne s'exercerait dans ce sens, encore que ses diplomates ne dussent pas y prendre part. Enfin les prétentions du Directoire, ses visées ambitieuses, les grands desseins de Bonaparte, élevaient trop de menaces redoutables contre l'équilibre continental pour que le repos, en apparence assuré à l'Europe par le traité de Campo-Formio, pût être considéré comme durable.
Le royaume de Naples, le Piémont, Rome, les Pays-Bas, la Suisse étaient sous le coup d'une invasion. De toutes parts, la République étendait le champ de ses conquêtes, sans se préoccuper des alarmes qu'elle causait même aux puissances réconciliées avec elle. Les maux qu'avaient semés par le monde six années de guerres sanglantes et ruineuses semblaient toucher à peine à leur terme, qu'on pouvait en prévoir déjà de plus douloureux. Les hommes avisés ne se trompaient pas, lorsqu'à l'heure même où était dissoute la première coalition de l'Europe contre la France, ils voyaient nettement apparaître les symptômes de la seconde.
C'est qu'en effet, si la Prusse et l'Espagne avaient à coeur de maintenir leurs bonnes relations avec la France, si la Russie se recueillait, si l'Autriche s'était résignée à courber le front, l'Angleterre, elle, ne désarmait pas. Elle tenait tête à la République; seule, elle se montrait résolue à combattre encore. Sur les mers, ses flottes donnaient la chasse aux bâtiments français; dans toutes les cours, elle intriguait. L'Autriche venait à peine d'apposer sa signature sur le traité de paix, qu'elle était incitée déjà à recommencer la guerre. Le représentant britannique en Russie, lord Withworth, avait ordre de pousser le tsar contre la France. À Londres, le comte de Woronzof, ambassadeur moscovite, était assiégé par les ministres anglais, Pitt et Grenville, qui lui demandaient avec instance de travailler en vue du même but. À Londres comme en Suisse, l'Angleterre ouvrait l'oreille avec une complaisance mêlée de quelque dédain aux propos des royalistes.
Si ferme était sa confiance dans l'avenir, si prépondérante son influence en Europe, si savante son habileté; elle possédait même dans son isolement momentané de si puissants moyens d'action, que son dessein de ne pas désarmer suffisait à rassurer Louis XVIII. Il ne croyait pas à la durée de cette paix imposée par le vainqueur, pas plus qu'il ne croyait que le Directoire dût tirer de durables effets du coup de force de fructidor et de sa victoire sur les royalistes. Il croyait que, tôt ou tard, Paul Ier se montrerait d'autant plus ardent à renouer la coalition et à y tenir une place, qu'il se montrait maintenant plus indifférent à ce qui s'accomplissait dans le monde et moins disposé à empêcher les événements de suivre leur cours. Le roi ne perdait donc pas courage même quand il voyait s'effondrer, un à un, les projets qu'il avait conçus et longuement caressés. Depuis six ans, combien de ces projets avaient avorté sans rien produire de ce qu'on en attendait! Que de beaux rêves envolés! que d'illusions évanouies! Le désastre de Quiberon, le treize vendémiaire, le dix-huit fructidor avaient noyé, dans le sang royaliste, tant d'ardentes espérances! À celles-là, d'autres avaient succédé. Elles avaient eu le même sort, sans détruire la foi de Louis XVIII dans le triomphe final de sa cause. Elle était aussi entière à son arrivée en Russie qu'à l'heure déjà lointaine où, ne portant pas encore la couronne, il était sorti de France.
Le palais de Mitau, où la générosité de Paul Ier lui offrait un refuge, est l'ancienne résidence des grands-ducs de Courlande[49]. En 1798, c'était, comme aujourd'hui, une vaste et somptueuse construction, élevée par l'un d'eux, sur l'emplacement du vieux château ducal, aux bords de l'Aa. Des bosquets et des étangs l'entouraient. Ses proportions monumentales, ses pièces spacieuses, sa physionomie architecturale rappelant Versailles, en faisaient une demeure digne d'un roi. Par les hautes croisées, le regard embrassait un immense horizon de dunes grisâtres, coupé ça et là de terres fertiles et de forêts, borné au loin par la mer Baltique. Plus près, s'étendait la ville, une petite ville avec des rues spacieuses, des maisons en bois pour la plupart, habitées par une population formée en partie de nobles familles russes et de juifs allemands.
[Note 49: Surnommée jadis par ses habitants «petite contrée de Dieu», la Courlande, une des provinces baltiques, fait partie de l'empire russe depuis le règne de Catherine II, après avoir vécu longtemps indépendante sous le gouvernement des grands-ducs de Biren. Ces Biren étaient des gentillâtres polonais à qui la protection de la Russie valut la puissance souveraine sur cette province. L'un d'eux, le Régent, est enterré à Mitau, où on peut le voir dans les caveaux du palais, embaumé, vêtu de ses plus beaux habits, chamarré de ses croix, étendu dans son cercueil ouvert, le visage grimaçant sous une perruque blanche. Son fils, le duc Pierre, abdiqua en 1795, cédant son petit état à la Russie. Il mourut en Silésie. Son château de plaisance, Ruhental, fut donné par Catherine à Platon Zoubof. Il passa ultérieurement par héritage au neveu du puissant favori. Quand ce neveu y vint pour la première fois, il fit remarquer que ce bel édifice était passablement délabré: «Votre oncle a toujours aimé les ruines!» objecta gravement un de ses auditeurs.]
Mitau renfermait une société cultivée, savante, aimant les arts, au courant du mouvement intellectuel de l'Europe. Elle devait ce privilège à ses longues relations avec la Pologne, et surtout à son contact permanent avec les voyageurs venus du midi de l'Europe, qui, pour arriver dans la capitale russe, devaient nécessairement passer par Mitau. De toutes les résidences qu'avait occupées le roi depuis son départ de Paris, nulle autre ne pouvait mieux convenir à ses goûts.
Malheureusement, il s'y trouvait, plus que jamais, éloigné des hommes et des choses qui l'intéressaient, à deux journées de Saint-Pétersbourg, à douze ou quinze de Hambourg, le seul endroit par où il lui fût possible de recevoir des nouvelles de France. C'était l'exil, l'exil rigoureux, assombri par les longs hivers, par les neiges, par les boues, aggravé par les tracasseries d'une police qui exerçait aux frontières, sur les correspondances et les voyageurs, une surveillance sévère et méticuleuse.
La première impression fut mauvaise. Il semblait au roi qu'il venait d'élever entre ses partisans et lui une infranchissable barrière, de se constituer prisonnier de Paul Ier. Le refus du tsar de le recevoir à Saint-Pétersbourg rendit cette impression plus cruelle. Il comprenait qu'il avait cessé d'être libre, que l'hospitalité qu'il recevait n'irait pas sans entraves. Il le comprit dès les premiers jours qui suivirent son installation.
Le gouverneur militaire de la ville avait reçu l'ordre de caserner les gardes du corps, de les soumettre à la discipline des armées russes. Le roi protesta. Il demandait que ses vieux serviteurs fussent autorisés à se loger à leur gré chez les habitants, à n'obéir qu'à lui. Comme prix de cette faveur, il offrait de leur confier la police de la ville. On répondit de Pétersbourg en confirmant brutalement les premiers ordres. Il fallut négocier. Le roi se plaignit de ces rigueurs inattendues: «Me sera-t-il permis d'ouvrir ici mon coeur tout entier à Votre Majesté? Je suis affligé que dans une chose qui me touche de si près, l'amitié dont Elle m'a donné des preuves si positives ne l'ait pas portée à s'en ouvrir avec moi. Ma sensibilité à l'épanchement de la confiance aurait adouci l'amertume que je ressens.» L'intervention du général de Fersen aplanit ces premières difficultés; mais le roi en garda le souvenir ineffaçable. Ce fut, jusqu'à la fin de son séjour en Russie, une cause de pénible défiance et de réserve incessante. Lorsque la bienveillance du tsar se manifestait avec suite, Louis XVIII était disposé à se demander avec anxiété quelle en serait la durée.
Cependant, malgré tout, il conserve ses immuables espoirs; et, même au jour où un caprice du despote moscovite le chassera brutalement et le livrera à toutes les horreurs de la proscription, il se retrouvera debout, vaillant, défiant d'un ferme regard la fortune adverse qui ne se lasse pas de le frapper de ses coups. Au moment où il s'établissait à Mitau, il ne pouvait prévoir que les infortunes qui l'y avaient conduit seraient un jour dépassées; il croyait prochain son retour en France; il espérait que son séjour en Russie ne serait qu'une courte halte, et qu'avant peu, soit avec l'aide des armées alliées, qui se reformeraient à l'appel de la Russie, soit par le voeu de ses sujets énergiquement formulé, il prendrait possession de son trône.
Telle était à cet égard sa conviction, que la lenteur des négociations confiées à de La Marre, à d'Hautefort et à Cazalès ne parvenait pas à l'ébranler. Il est vrai que l'abbé de La Marre, en lui faisant part des obstacles que rencontraient à Londres ses démarches, à l'effet d'obtenir des fonds pour soudoyer les armées républicaines, l'entretenait avec confiance des moyens d'arriver à Bonaparte. On lui en avait suggéré un notamment, auquel il s'était empressé de se rallier et qu'il soumettait à l'agrément du roi, en le sollicitant de l'aider à le faire aboutir. Il s'agissait d'agir sur le général par l'intermédiaire de sa femme, Joséphine, la veuve de Beauharnais, avec qui beaucoup de royalistes étaient liés. On ne pouvait douter qu'elle ne fût elle-même royaliste dans l'âme. Ce qu'on disait de son influence permettait d'espérer que son concours serait efficace.
Cette proposition fut trouvée merveilleuse par le roi et par d'Avaray; ils l'adoptèrent avec enthousiasme. Mais ils n'en avaient pas encore achevé l'examen, quand une nouvelle très inattendue vint, à l'improviste, reculer à une échéance lointaine le profit qu'ils comptaient en retirer. Le général Bonaparte s'était embarqué pour l'Égypte, à la tête d'une expédition qu'il avait voulu conduire lui-même à la conquête de ce pays, pour frapper au coeur la puissance anglaise.
Cette nouvelle aurait dû décourager le roi, puisqu'elle ajournait indéfiniment la négociation projetée. Elle fut cependant accueillie à Mitau sans mécontentement, mais aussi sans satisfaction. L'absence de Bonaparte allait accroître l'anarchie qui régnait dans le gouvernement. S'il ne revenait pas, cette anarchie, à laquelle seul il pouvait mettre un terme, consommerait la perte du parti républicain; elle ramènerait les Français à leur roi légitime. S'il revenait, il serait accueilli comme un libérateur, son influence et son pouvoir deviendraient immenses, et, si le rôle de Monk le tentait, il pourrait le jouer avec la certitude de la victoire. Le projet dont il était, dans la pensée du roi, l'instrument nécessaire ne fut donc pas abandonné, quoique nécessairement ralenti par son absence, qui devait, on le sait, durer près de dix-huit mois[50].
[Note 50: Il s'était embarqué à Toulon le 30 floréal de l'an VI (19 mai 1798), et débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire de l'an VIII (9 octobre 1799).]
À travers les graves événements qui se déroulèrent pendant qu'il était en Égypte, et dont les échos, en arrivant à Mitau, entretenaient les espérances de Louis XVIII, on voit ce prince hanté sans cesse par l'image «du Corse». Bien qu'il n'ait pas renoncé au dessein de le séduire, il flaire en lui un ennemi; il le voudrait vaincu; il souhaite que l'Orient qui l'a pris ne le rende pas. Mais il est également hanté par la crainte de son retour.
Cette crainte se précise au fur et à mesure que les nouvelles d'Égypte annoncent les victoires de Bonaparte. Au mois d'août 1799, d'Avaray écrira à de La Marre: «Je ne vous parle pas de Bonaparte. Mais n'oubliez pas que, tandis qu'ignoré, caché et conjurant sa perte, vous serez occupé à compter vos partisans, il peut s'élever jusqu'aux nues. Cela est peu probable, et il faut espérer que lui et les siens serviront d'exemple à la postérité, et non d'encouragement à la scélératesse et au crime.» Mais, s'il s'élève jusqu'aux nues, s'il est acclamé par les Français, c'est de lui seul que le roi pourra tenir sa couronne. C'est là l'objet essentiel, celui qu'à Mitau on n'a pas perdu de vue.
On l'a d'autant moins oublié qu'à tout instant on reçoit des propositions de gens connus et inconnus, qui s'offrent pour porter à Bonaparte des propositions du roi. Un jour, c'est un comte Fénis de La Prade qui se présente à cet effet. On ne sait rien de lui, sinon que, se trouvant à Hambourg, il est allé trouver M. de Thauvenay, agent du roi dans cette ville, et s'est donné confidentiellement comme un ami du général, capable, par conséquent, de lui porter les paroles qu'on voudra lui faire entendre. Il demande des pouvoirs pour traiter. D'abord, on les lui refuse; puis, lorsqu'à la fin de 1799 on les lui accordera, quoique une malencontreuse demande d'argent qu'il a faite, après en avoir promis, ait excité contre lui de justes défiances, on stipulera qu'ils resteront entre les mains de Thauvenay, jusqu'à ce qu'il soit démontré que Fénis de La Prade est en état de les utiliser[51].
[Note 51: Cette affaire Fénis de La Prade, qui ne mérite pas qu'on s'attarde à en narrer plus longuement les détails, donna lieu à de nombreuses lettres. Quoique, dès le premier moment, on eût douté de la puissance des moyens que cet émigré prétendait avoir pour arriver à Bonaparte, on ne le croyait que présomptueux. Une demande de douze louis, succédant à des offres de prêt considérables, éveilla les défiances de d'Avaray, qui le soupçonna de ne chercher à emprunter «que pour aller au cabaret voisin». Le personnage acheva de se perdre en se réclamant du maréchal de Castries, qui déclara ne pas le connaître, et surtout en prétendant qu'il avait eu «des rapports intimes avec M. de Favras et autres personnes vivant dans l'intimité de Monsieur». À cette affirmation, d'Avaray oppose un démenti formel, dont l'importance historique, en ce qui touche Favras, n'échappera pas à nos lecteurs: «Je réponds à cela que M. de Favras ayant été un moment dans les Cent Suisses de Monsieur (le roi actuel), qu'il a quittés en 1775, n'a jamais connu ce prince, et n'a jamais eu le moindre rapport direct avec lui; que, sans vouloir me permettre d'aller interroger les cinq ou six personnes vivant dans l'intimité du roi, je crois pouvoir affirmer que le fait des rapports avec des personnes de l'intimité du roi est faux et très imprudemment avancé.»]
Un autre jour, c'est un sieur Barbé, venu on ne sait d'où, qui apporte des offres analogues, et qu'on écarte dédaigneusement, parce que tout en lui dénote un aventurier. Il sollicitait au préalable un petit secours. Le roi a craint de voir se renouveler l'escroquerie de ce soi-disant employé du Directoire qui, au cours des négociations Sourdat-Barras, «lui a escamoté trente louis.»
Le baron d'Amécourt, un bon royaliste celui-là, se met aussi de la partie. Il ne se fait pas fort d'aborder directement Bonaparte. Mais il connaît, parmi les relations familières du général, un homme qui occupe une place importante et qu'il prétend disposé à s'entremettre, si toutefois il est assuré que la monarchie restaurée ne lui fera pas expier la part qu'il a prise à la Révolution. Des offres du baron d'Amécourt, le roi ne retient que l'occasion qui lui est procurée de répandre, par l'entremise de ce serviteur fidèle, les résolutions qu'il a prises sur le point délicat qui lui est soumis. Dans une lettre dont il convient de citer un passage, il lui répète ce qu'il a déjà proclamé maintes fois.
«S'il est de mon devoir de mettre des bornes à ma clémence, il n'en est pas moins de prendre les moyens les plus prompts et les plus efficaces pour terminer les malheurs de la France. Heureusement, la juste confiance que m'inspirent vos vertus et vos lumières me donne la possibilité de concilier ces deux devoirs en apparence si opposés. Je vous autorise donc, si vous jugez que la personne en question ait le pouvoir et le désir réel de coopérer efficacement au rétablissement de la monarchie, à l'assurer en mon nom que, quelle qu'ait été la nature de ses fautes ou de ses crimes, un service aussi signalé lui en obtiendra l'entier oubli, ainsi que la tranquillité future de son existence. Vous pouvez lui en donner ma parole royale; vous pouvez même, si vous le jugez nécessaire, lui montrer ma lettre pour garant de ce que vous lui transmettrez de ma part.»