Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 19
Pour achever de calmer sa nièce, il redouble d'attentions et de prévenances. Le 1er août, elle reçoit de lui, par l'entremise de La Fare, «un charmant habit de linon brodé. Ce n'est pas l'ouvrage, quoiqu'il soit très joli, qui me fait plaisir, mais c'est qu'il vient de votre part.» Puis, il lui fait espérer un portrait de Marie-Antoinette; il lui promet le sien, celui du duc d'Angoulême, qu'elle attend avec d'autant plus d'impatience qu'elle pose en ce moment devant un peintre viennois afin que son fiancé possède son image. Du reste, le désir qu'elle exprime à cet égard ne signifie nullement qu'elle soit pressée de se marier. Elle a déjà dit qu'elle préfère attendre. La lettre dans laquelle son oncle lui a rappelé les cruels souvenirs de la Tour du Temple lui fournit l'occasion de le répéter.
«Il ne suffit pas, mon très cher oncle, d'être dans la Tour du Temple pour être malheureuse. Assurément, il n'y a rien de pire qu'une prison. Mais les pertes que j'ai faites suffisent pour me rendre toujours malheureuse, surtout si je devais y joindre le juste reproche avec le temps de faire encore des malheureux. C'est ce qui me persuade que vous ne voulez pas songer à mon mariage avant que la paix ne soit faite définitivement et que toutes les affaires ne soient arrangées, et que l'on sache positivement ce que les miens et moi-même avons à craindre ou espérer. Voilà ma façon de penser. Je suis persuadée que c'est la vôtre. Vous êtes trop juste et trop raisonnable pour regarder les choses à un autre point de vue que celui-là.»
Cette expression nouvelle d'une volonté que, à plusieurs reprises déjà, le roi a vue se dresser devant la sienne, ne laisse pas de lui déplaire; mais il aime trop sa nièce et tient trop à la ménager pour laisser percer son mécontentement. Sa réponse est affectueuse, quoique brève.
«Je sais très bien, ma chère enfant, que ce ne sont pas les murs d'une prison qui font le malheur: j'ai recouvré ma liberté, et les plaies de mon coeur n'en sont pas moins vives; mais séjour pour séjour, il n'y en a pas qui ne soit préférable à une prison. Je ne crois pas que vous puissiez concevoir l'idée que je veuille vous rendre malheureuse, ni par vous-même, ni par d'autres êtres qui ne me sont pas moins chers qu'à vous: cette idée serait trop offensante pour moi. C'est au contraire votre bonheur qui est le principal objet de mes voeux. Fiez-vous à ma tendresse pour fixer l'époque de ce qui doit le plus y contribuer. Si je n'avais écouté que le désir de mon coeur, cette époque serait déjà arrivée. Mais s'il ne dépend pas tout à fait de moi de la hâter, du moins mes souhaits les plus ardents, et je puis dire aussi ceux de tous les bons Français, ne cesseront de l'appeler.»
Bien que ce langage donnât toute satisfaction à Madame Royale, elle n'en conserva pas moins l'impression qu'on avait cherché à peser sur sa volonté pour précipiter la conclusion d'un mariage auquel elle était plus résolue que préparée, et qu'elle entendait ajourner encore. Ce fut le premier nuage qui s'éleva entre elle et le roi, le premier et, hâtons-nous de le dire, le seul. Il allait être promptement dissipé. Mais, en attendant, il eut pour effet d'éveiller l'attention de la princesse sur diverses circonstances qui ne l'avaient pas encore frappée et qui maintenant, en se groupant dans sa pensée, constituaient à ses yeux une preuve de négligence envers elle.
Elle n'accusait ni le roi, ni le duc d'Angoulême, ni la reine, qui était alors à Budweiss, en Bohême, ni ses grand'tantes réfugiées à Naples: ceux-là lui écrivaient régulièrement. Mais, en dix-huit mois, elle n'avait reçu qu'une seule lettre du comte d'Artois, aucune de la comtesse d'Artois qui résidait à Turin, ni du duc de Berry et pas davantage de ses cousins d'Espagne. La reine de Naples était restée longtemps aussi avant de lui donner une marque d'intérêt et de souvenir. Elle en concluait qu'elle était, de la part d'une partie de sa famille, l'objet d'une indifférence blessante. Ce qui contribuait encore à le lui prouver, c'est qu'on ne l'informait qu'accidentellement des événements qui pouvaient l'intéresser; elle n'était tenue au courant de rien. Le plus souvent, c'est par les gazettes ou par des visiteurs qu'elle apprenait les détails qui regardaient ses proches, et en se le rappelant, elle y puisait la crainte d'être comptée pour peu de chose.
À ces griefs, que ses parents d'Autriche, loin de les combattre, se plaisaient à grossir, vint s'en joindre un autre qui acheva de la mécontenter. Le 22 août, le duc d'Angoulême, se promenant autour de Blanckenberg, tomba de cheval et se cassa la clavicule. Elle l'apprit à peu de jours de là en lisant un journal. Elle fut profondément blessée de n'avoir pas été avertie par le roi, ce qu'elle considérait comme un manque d'égards, et d'autant plus humiliée que la famille impériale ne manqua pas de le lui faire sentir. En réalité, il n'y avait de coupable que la poste, car le roi avait écrit à sa nièce quelques heures après l'accident. Mais elle ne put s'en convaincre que lorsque la lettre de son oncle lui parvint, avec un retard de plusieurs jours, le 2 septembre, et lui apporta des nouvelles du blessé.
«J'ai reçu hier, ma chère enfant, votre lettre du 12, et j'ai remis à mon neveu celle qui était pour lui. Jugez de la douleur qu'il éprouve d'être obligé de se remettre à moi pour répondre à une lettre si aimable; mais il y est forcé. Ce matin, une chute de cheval, qui aurait pu être beaucoup plus dangereuse, lui a cassé la clavicule. Cet accident ne l'a pas empêché de faire à pied une lieue, et, comme son bon coeur ne se dément jamais, au lieu d'aller chez lui se faire panser, il est venu lui-même m'en apporter la nouvelle, afin que, l'ayant vu avant de savoir ce qui lui était arrivé, mon inquiétude fût moindre. Mon chirurgien, qui est très bon, l'a pansé d'abord après; la fracture est simple, et j'espère que la guérison n'en sera pas bien longue: mais l'opération ne pouvait pas ne pas être douloureuse. Je n'ai pas eu le courage d'assister au moment le plus douloureux. Je suis arrivé à la fin du pansement, et son courage simple et calme aurait pu, si je n'avais rien su d'ailleurs, me faire croire qu'il était tout uniquement à sa toilette. On l'a saigné par précaution, et il est aussi bien que son état peut le comporter.
«Mais si son physique est en mauvais état, son moral est, grâce à votre lettre, dans un état bien différent, et son seul regret est de ne pas vous exprimer lui-même son bonheur.
«--Peignez bien, mon cher oncle, m'a-t-il dit, peignez bien à mon aimable cousine tous les sentiments dont j'ose à peine l'entretenir. Elle veut bien désirer de contribuer à ma félicité; elle ne sait pas combien elle y réussit par ce seul désir. C'est à moi de désirer de contribuer à la sienne, et tous mes jours, tous mes instants y seront consacrés sans réserve. Je sens bien vivement, j'ose même interpréter en ma faveur ce qu'elle me dit de votre amitié pour moi. Les cruels exemples qu'elle a eus sous les yeux ont sans doute contribué à redoubler son courage; mais si le mien faiblissait jamais, ce serait auprès d'elle que j'irais chercher un modèle, et le désir d'être toujours digne d'elle suffirait pour me faire bannir toute pensée indigne de moi.
«Voilà, mot pour mot, ce que j'ai entendu de sa bouche, il n'y a pas une heure; mais je voudrais vous peindre l'expression avec laquelle ces paroles m'ont été dites: elles vous feraient la même impression.»
Quelle que fût très probablement la part de l'éloquence coutumière du roi dans la tirade passionnée de son neveu, elle était bien faite pour dissiper les griefs de Madame Royale et apaiser son ressentiment. Sa réponse démontre qu'elle en avait fait aussitôt litière. Elle remerciait son oncle de lui avoir écrit «tout de suite», et son cousin d'avoir «au milieu de ses douleurs» pensé à elle. «Mais j'oserai vous prier, mon très cher oncle, de lui défendre de m'écrire jusqu'à ce qu'il soit complètement rétabli, la tranquillité lui étant absolument nécessaire. Je suis charmée du courage et de la tendresse qu'il vous a marqués, faisant encore une lieue après cet accident, pour aller vous trouver; je compatis bien aux douleurs qu'il doit ressentir et espère qu'il sera bientôt guéri.»
Il semble bien, à lire ces propos, qu'ils eussent dissipé le nuage. Mais un peu de négligence du côté de Blanckenberg à transmettre des nouvelles ultérieures le ramena. On l'aperçoit dans une lettre qu'écrivait la princesse quinze jours plus tard, en réponse à celle qu'elle venait de recevoir de son oncle au retour d'un pèlerinage qu'elle avait fait à un sanctuaire à la Vierge, situé «à neuf postes» de Schoenbrunn: «Je commençais à être inquiète ne recevant pas de nouvelles; j'ai même demandé à l'évêque si vous ne lui aviez rien mandé à ce sujet. Mais il m'a paru très surpris quand je lui ai dit cela, et ne m'a pas paru instruit de l'accident.»
Au bout de peu de temps, le duc d'Angoulême fut entièrement rétabli. Un mot du roi glissé dans une lettre en prévint la fiancée, mais avec si peu de détails qu'elle soupçonna qu'on ne lui disait pas toute la vérité. Elle craignait que son cousin ne fût resté estropié. Elle n'osa cependant faire part au roi de ses craintes. Il n'en est pas moins vrai que, durant la période dont nous racontons les incidents, il s'inquiéta plus vivement qu'il ne l'avait fait jusque-là des dispositions de sa nièce. Il ne trouvait plus dans ses lettres «le style d'une résolution aussi fixe et aussi déterminée qu'elle semblait l'être à sa sortie de France». Confident de ses inquiétudes, d'Avaray, qui les partageait, fut d'avis de tout faire pour savoir si elles étaient ou non fondées.
Un brillant gentilhomme français, le marquis de Bonnay, jadis familier de la cour de France, maintenant émigré et souvent employé par les princes à des missions de confiance, se trouvait alors à Blanckenberg. Il s'y était arrêté en allant en Autriche, afin de présenter ses hommages à son maître et de prendre ses ordres pour Vienne. Sur le conseil de d'Avaray, le roi résolut de se confier à lui et d'utiliser son zèle pour pénétrer le véritable état d'âme de Madame Royale[39].
[Note 39: Ces détails et les suivants sont extraits du rapport dans lequel, le 24 décembre, le marquis de Bonnay rendait compte de sa mission. Ce rapport, adressé au comte d'Avaray, était destiné à passer sous les yeux du roi.]
--J'ai une plaie qui me ronge, mon cher marquis, lui dit-il. Les lettres de ma nièce me font craindre qu'on ne soit parvenu à l'autrichienniser. Il me semble que ses résolutions ne sont plus aussi fermes, et l'on m'affirme que les Français admis à lui faire leur cour ne trouvent plus auprès d'elle l'accueil qu'ils sont en droit d'en attendre. Je ne doute pas de son obéissance si j'en venais à lui ordonner de se rendre auprès de moi pour accomplir le voeu de ses parents. Mais n'a-t-on pas cherché à lui inspirer et n'a-t-elle pas fini par concevoir de l'éloignement pour l'état de médiocrité momentanée où pourrait la condamner son mariage avec mon neveu? Voilà ce qui me préoccupe. Vous allez à Vienne, vous la verrez; tâchez de savoir ce qu'elle pense et de la rattacher, s'il y a lieu, à l'idée de cette union, à lui en inspirer le désir; appliquez-vous enfin à seconder mes voeux qui sont aussi ceux du duc d'Angoulême et ceux de la France.
Bonnay commença par se récuser. Il manquait de moyens à Vienne pour remplir les intentions du roi. Mais celui-ci insista. Il connaissait le dévouement et l'habileté de ce royaliste fidèle, son esprit de pénétration, et ne lui demandait après tout qu'à se rendre utile dans la mesure où il le pourrait. Bonnay finit par céder et promit tous ses efforts pour donner satisfaction à son prince.
En arrivant à Vienne et après avoir été reçu par Madame Royale de laquelle il n'eut qu'à se louer, il put d'abord constater que, si l'Empereur avait espéré, en traitant pour la liberté de sa cousine, la faire contribuer à l'agrandissement de sa maison, il y avait ensuite renoncé devant la résistance opposée par elle à ses suggestions. Cette résistance, on la devait surtout à Mme de Soucy. C'est elle qui s'était attachée à armer Madame Royale et à la mettre en garde contre les voeux de la cour de Vienne, ne craignant pas, «pour ajouter l'arme du dégoût à toutes les autres,» de lui faire sur la personne et la santé de l'archiduc Charles des confidences très intimes; c'est elle aussi qui lui avait conseillé d'écrire au roi, dès sa sortie de France et avant d'arriver à Vienne.
Ainsi prévenue, peu accoutumée à dissimuler, la princesse, au lieu de se livrer aux caresses de sa famille, avait manifesté tant de froideur et si mal répondu aux avances de l'Empereur, que celui-ci, au bout de quarante-huit heures, s'était cru obligé de provoquer une explication. Elle avait eu lieu, et il en était résulté une promesse solennelle faite par François II de ne pas contrarier le désir de Madame Royale. Depuis, la situation n'avait pas changé, et il n'était pas exact de prétendre que la fille de Louis XVI eût été «autrichiennisée», à moins qu'on n'entendît par là qu'elle n'avait pas dû, dans les lieux qu'elle habitait, apprendre à connaître et à apprécier les Français.
«En général, nous ne sommes guère aimés chez les étrangers, déclarait Bonnay en rendant compte à d'Avaray. Nous le sommes moins à Vienne qu'ailleurs; nous le sommes moins encore dans le palais impérial que dans les autres classes de la société. Il n'y a pas six semaines que l'impératrice, pour ravaler Mgr le duc d'Enghien, disait de lui:
«--Oh! pour celui-là, il est bien Français!»
Madame avait donc dû recueillir sur sa famille et ses compatriotes plus de traits satiriques que d'éloges. Mais cela ne l'avait pas empêchée de bien recevoir tous ceux d'entre eux qu'elle jugeait dignes de son estime et de sa confiance. À cet égard, les exemples étaient nombreux: le duc d'Enghien, ses officiers, le comte d'Albignac, le comte du Cayla, le marquis de Bonnay lui-même et tant d'autres. Très pieuse, dévote même, elle ne s'était montrée froide et réservée que pour les gens dont elle avait ouï dire que leur conduite était peu régulière.
Quant aux craintes conçues par le roi en ce qui touchait les intentions de sa nièce, craintes résultant de ce que «son style n'était plus aussi prononcé» qu'au moment de sa sortie de France, Bonnay, ses informations prises, jugea qu'elles n'étaient pas fondées. Lorsqu'elle avait été mise en liberté, Madame Royale avait «la tête montée» et par les insinuations de Mme de Soucy, et par le mécontentement que lui causait ce qu'on lui avait dit des intentions de l'Empereur. À peine hors de sa prison, mise au courant des voeux de ses parents et résolue à y obéir, elle n'avait pas cru pouvoir mettre trop de force à le déclarer. De là, le ton énergique des lettres qu'elle écrivait alors, à l'effet de ne laisser planer aucun doute sur sa volonté. Mais deux années s'étaient écoulées depuis. Cette volonté était connue, acceptée; personne ne songeait à la contrarier; il n'était donc pas utile qu'elle se manifestât avec autant de chaleur qu'à l'époque où la cour de Vienne paraissait y mettre obstacle.
Bonnay ne méconnaissait pas cependant que, si les résolutions de la princesse étaient ralenties, ce pouvait bien être aussi parce que son coeur et son amour-propre avaient été blessés du peu de soin déployé pour lui plaire, pour l'attacher et pour s'en faire aimer, ou encore parce qu'on avait voulu hâter son mariage sans sa participation et contre ses idées. Sur ce point, il s'exprimait sans réticences dans le rapport qui nous guide. Pouvait-on croire qu'à moins d'une disposition romanesque, que son éducation ni les circonstances de sa vie n'avaient pu lui donner, Madame Thérèse aimât son cousin avec assez de passion pour tout braver afin d'accélérer le moment de son mariage?
«Non, Monsieur le comte, Madame Thérèse n'est point passionnée; elle est essentiellement raisonnable; elle voit et juge les choses de sang-froid. Elle voit que le roi n'a eu jusqu'ici, et n'a encore même, qu'un asile précaire et incertain. Elle en a fait elle-même la remarque. Où aurait-elle pu se réunir à lui? Est-ce à Vérone, d'où on l'a contraint de s'éloigner? Est-ce à l'armée de Condé, où il n'a pu rester? Est-ce à Blanckenberg, d'où un simple signe du roi de Prusse, d'où la seule arrivée de Madame peut-être l'aurait obligé de partir, et où il est douteux qu'il pût demeurer si l'invasion du pays de Hanovre avait lieu? Voilà ce que Madame a pensé, ce qu'elle a dit et ce qui l'a éloignée jusqu'ici des désirs et de l'idée de terminer une affaire qui ne lui semble pas devoir péricliter pour être un peu différée.
«... Elle se croit libre, elle veut être libre, et toute idée de contrainte ne peut que l'effaroucher. C'est à la gagner et non à presser sa décision qu'il faut porter toutes ses vues; il serait à craindre, si l'on en usait autrement, non pas peut-être qu'elle prît un autre engagement, sa religion et ses principes l'en défendraient, mais qu'elle différât, qu'elle éludât de remplir celui qu'elle a contracté, tout sacré qu'il lui paraisse encore aujourd'hui... Avec son caractère, si une fois elle se portait à un acte de résistance ou, si l'on veut, de désobéissance, il serait à craindre qu'elle n'en revînt jamais, et on ne peut douter qu'elle n'y fût appuyée par cette cour. Enfin, si elle se forçait à l'obéissance et que cette obéissance fût un sacrifice, Mgr le duc d'Angoulême pourrait-il être flatté, pourrait-il être heureux d'un acquiescement que la coeur de Madame n'aurait pas ratifié?»
Pour conjurer les tristes conséquences qu'il venait d'envisager sans y croire, il n'était qu'un moyen, disait le marquis de Bonnay, c'était de tout faire pour prouver à Madame Thérèse qu'elle était aimée. Mais ce moyen n'était pas à Vienne, où elle vivait seule, retirée, surveillée, ne recevant que de rares visites, toujours en présence de Mme de Chanclos ou de sa nièce, Mlle de Roisin, «jeune personne fort aimable, d'un rare mérite et dont le mariage est arrêté avec le fils d'un comte Esterhazy, frère de celui qui est ministre à Naples.» Ce moyen était à Blanckenberg, dans les mains du roi et du duc d'Angoulême. À eux seuls, il appartenait de ne pas se faire oublier et de prouver qu'ils n'oubliaient pas. Essayer d'en convaincre Madame Thérèse par l'intermédiaire des Français résidant à Vienne serait peine perdue. Les communications «de bouche à bouche ou même par écrit», outre qu'elles étaient à peu près impossibles, vu l'entourage de la princesse, composé de personnes toutes dévouées à l'Empereur et en qui néanmoins elle avait toute confiance, tourneraient contre ceux qui s'en seraient chargés et «gâteraient infailliblement les affaires».
«Il faudrait des lettres fréquentes et des lettres de toutes les personnes de la famille royale. Monsieur, qui se trouve plus en retard que tout autre, devrait écrire, écrire avec amitié et écrire souvent. Il devrait envoyer son portrait; le roi, le duc d'Angoulême, les autres princes et princesses devraient en faire autant. Sans entrer dans aucune affaire politique, on devrait aussi parler à Madame avec détail de sa famille, de sa situation, de ses déplacements, en un mot la tenir au courant de tout et lui prouver en toute occasion qu'on l'associe au présent et à l'avenir.
«... Il est de petits détails sur la vie intérieure de Mgr le duc d'Angoulême qui, transmis à propos et avec adresse, ne pourraient manquer de produire un bon effet. Par exemple, Monseigneur a de la religion et en remplit les devoirs. J'ai su qu'à son départ d'Édimbourg, et de lui-même, il avait demandé à faire ses dévotions et les avait faites. Madame Thérèse, qui est extrêmement pieuse, aurait appris ce fait avec un extrême plaisir, et M. l'évêque de Nancy a eu beaucoup de regrets de l'avoir ignoré. Vous connaissez, Monsieur le comte, ce que peut auprès des femmes en général,--et pourquoi pas auprès des princesses?--l'art de faire valoir les hommes que l'on cherche à leur faire aimer; il faut que tous vos ressorts soient tendus pour faire valoir Mgr le duc d'Angoulême auprès de Madame, pour le faire valoir en toute occasion et surtout sous les rapports qui sont plus du ressort et du genre de cette princesse.
«... Courageuse, pieuse et éprouvée comme elle l'est, Madame Thérèse qui a langui deux ans et demi dans les horreurs d'une affreuse prison, Madame Thérèse qui a épuisé presque toute la coupe du malheur presque avant d'avoir bu dans celle de la vie, ne sera jamais arrêtée par des considérations secondaires, telles que les inconvénients d'un sort malheureusement trop au-dessous de celui auquel elle est en droit de prétendre. Mais, si le spectacle d'une malaisance honorable ou la crainte d'avoir des enfants qui ne jouiraient pas d'un rang digne de leur naissance pouvaient jamais balancer en elle le sentiment de son devoir et ébranler sa résolution, ce serait une raison de plus pour essayer d'intéresser d'avance son coeur en faveur du parti qu'on attend d'elle.»
Gagner ce jeune coeur par tous les moyens, tel était donc le conseil par lequel l'auteur de ce rapport couronnait les curieuses confidences et les piquantes réflexions auxquelles il venait de se livrer. Pour finir, il y ajoutait cette dernière information qui achève d'éclairer la situation délicate en laquelle Madame Royale se trouvait à la cour d'Autriche:
«Le bruit de Vienne a été et est même encore que l'impératrice n'aime pas Madame Thérèse, ou plutôt qu'elle en est jalouse. Les uns croient qu'elle a craint l'effet de ses charmes sur l'Empereur; les autres, en plus grand nombre, pensent qu'elle a redouté le crédit ou l'influence qu'elle pourrait prendre. J'ose être d'un avis à part et croire que l'impératrice, si elle éprouve réellement le sentiment qu'on lui prête, est jalouse de l'amour du peuple, qui lui est généralement refusée et qui est universellement acquis à Madame Thérèse... Quoi qu'il en soit et à quelque cause que soit dû le petit éloignement que l'on a cru remarquer, il n'a point influé sur les égards et les procédés de décence, et, s'il faut même dire tout ce que j'en pense, je trouve qu'il ne peut que servir à merveille les vues du roi et les intérêts de Mgr le duc d'Angoulême.»
Le rapport que nous venons d'analyser porte la date du 24 décembre 1797. Lorsqu'au commencement de l'année suivante, le roi en prit connaissance, les révélations et les conseils qu'il y lisait avaient perdu beaucoup de leur utilité; il s'était convaincu de l'exagération de ses craintes relativement à sa nièce, et cette conviction, il l'avait puisée dans le spectacle de l'élan généreux avec lequel elle s'associait dès ce moment à deux nouvelles épreuves qu'il venait de subir: l'une à Paris dans la journée du dix-huit fructidor (5 septembre), l'autre à Blanckenberg même, où le duc de Brunswick avait dû lui faire signifier un ordre du roi de Prusse, qui le mettait en demeure de quitter cet asile.
VI
LE ROI CHASSÉ DE BLANCKENBERG
La nouvelle des événements de Paris était arrivée à Vienne le 23 septembre. Madame Royale se hâta d'écrire à son oncle, sans attendre d'avoir été avertie par lui.