Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire

Part 17

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«Mon cousin, vous êtes instruit du bonheur que j'ai de posséder depuis quelque temps auprès de moi M. l'abbé de Firmon. Il a des droits sacrés à la tendre vénération de tout bon Français; combien n'en a-t-il pas à la mienne! Mais ce n'est pas assez pour moi de rendre à ses vertus et à son généreux dévouement l'hommage qui leur est dû; je ne fais que remplir un devoir. Il faut plus pour satisfaire mon âme. Celui qui a été le témoin de la mort de mon frère, et qui, sur l'échafaud, a proclamé son martyre, doit être mon soutien. Le courage religieux, dont il pourra à chaque instant me retracer l'image, me donnera la force de soutenir les épreuves que Dieu m'envoie, et d'imiter les vertus dont ma malheureuse famille m'a donné les si grands exemples. Il restera donc auprès de moi, et sa présence, ne pouvant augmenter le sentiment des cruelles pertes que j'ai faites, mêlera à ce douloureux souvenir le seul adoucissement dont il est susceptible. Je n'ai plus qu'à donner à cet arrangement la forme convenable, et je vous connais trop pour n'être pas sûr du plaisir que je vous fais, en vous disant de prendre mes ordres pour donner à M. l'abbé de Firmon la place d'un de mes aumôniers.»

Entre temps, on recevait à Blanckenberg de nouvelles questions de Madame Royale. Sa légitime curiosité, loin d'être satisfaite par les détails que lui avait envoyés son oncle, était encore plus excitée. Elle voulait savoir si son père n'avait pas laissé à l'abbé Edgeworth des instructions secrètes par écrit ou même des écrits sur ce qui s'était passé durant sa captivité, et enfin comment le courageux abbé s'était enfui de Paris.

«... Je conçois fort bien que ces affreux détails vous attachent, lui répondait le roi, et pour vous satisfaire, j'y vais revenir. Votre malheureux père n'a rien laissé par écrit à l'abbé Edgeworth, et cela n'est pas étonnant. Résigné depuis longtemps à la mort, il ne se flattait pas d'avoir le secours d'un prêtre catholique, vous l'avez certainement su. D'ailleurs, la preuve en est dans son testament. D'après cette triste idée, il avait fait des dispositions dont je vais vous parler tout à l'heure, et lorsqu'il obtint de voir l'abbé Edgeworth, il n'eut plus à l'entretenir que de son salut éternel. Ce qui regardait le monde, il le confia à M. de Malesherbes. En voici la preuve dans l'extrait littéral d'une lettre que ce dernier m'écrivit peu de temps après:

«J'ai vu le roi dans les derniers jours de sa vie; c'est même moi qui ai eu la douloureuse fonction de lui annoncer le jugement qui venait d'être rendu en ma présence.

«Là, j'ai vu sa grande âme tout entière, le sang-froid inaltérable avec lequel il a écouté mon récit et m'a interrogé sur quelques circonstances, comme sur celles d'une affaire qui lui serait étrangère, la résignation avec laquelle il a fait le sacrifice de sa vie, et en même temps sa vive sensibilité sur le malheur de ceux qui sont condamnés à lui survivre, sa reconnaissance pour ceux à qui il croyait en devoir, et en même temps son indulgence pour les erreurs de ceux qui ont de grands reproches à se faire, ce que Monseigneur aura aussi vu dans son testament.

«Je le vis encore le soir de ce jour-là; car ce ne fut que le lendemain que l'entrée de la prison me fut interdite. J'admirai encore la présence d'esprit avec laquelle il discutait tout et prévoyait tout. Il me fit même dépositaire de quelques-uns de ses sentiments et de ses volontés... DE MALESHERBES, le 10 mars 1793.»

«Vous voyez clairement par cette lettre qu'il ne faut pas confondre les sentiments et les volontés dont M. de Malesherbes parle, avec le testament qu'il cite lui-même un peu plus haut. Reste à savoir si ce précieux dépôt n'a pas péri avec celui qui en était chargé. J'aime à me flatter que non. Quoique le reste de la lettre prouve qu'il ne s'attendait pas au sort qui lui était réservé, il ne pouvait se dissimuler les dangers qu'il courait, et puisqu'il a pu sortir de Paris et aller habiter chez lui, nous pouvons espérer aussi qu'il a pu mettre son dépôt en sûreté. Je dois dire cependant que je n'en ai eu depuis aucune autre connaissance. Mais cela ne m'effraye pas beaucoup. De sa famille, tout ce qui habitait la France et avait alors l'âge de raison, a péri avec lui. Ainsi personne n'a rien pu dire; mais il avait sûrement d'autres confidents dans la classe subalterne, et c'est sur eux que je compte pour tout retrouver un jour.

«Quant à l'abbé Edgeworth, il ne fut pas d'abord persécuté; mais environ six mois après, une lettre qu'il écrivit à M. l'Archevêque de Paris ayant été interceptée, il se vit obligé de quitter Paris. Il se réfugia en Normandie chez un gentilhomme de ses amis. Là, il a vécu près de trois ans, ignoré et tranquille, jusqu'au moment où, grâces à Dieu, il s'est déterminé à passer en Angleterre, ce qu'il a exécuté sans aucune difficulté.

«Après ces choses si douloureuses et si intéressantes, comment vous parler de la joie que votre lettre m'a causée? J'en ai pourtant besoin, car mon coeur a peine à la contenir. Je vous avouerai que je commençais à trouver qu'il y avait bien longtemps que je n'avais eu de vos nouvelles; mais j'en ai été bien dédommagé en lisant que vous enviez mon neveu d'être auprès de moi, et que vous désirez y être bientôt. Il est certain que vous ne pourriez être nulle part où vous fussiez plus tendrement aimée, et pour ma part, ma cabane serait un palais, si mes enfants y étaient réunis autour de moi. Espérons toujours que ce moment n'est pas éloigné; mais, en l'attendant, écrivez-moi souvent sur le même ton; je suis bien sûr que c'est votre coeur qui dicte ces expressions qui causent au mien la plus sensible des consolations.»

Le dernier paragraphe de cette lettre nous apprend qu'au moment où elle fut écrite, le duc d'Angoulême était à Blanckenberg. Il y était arrivé le 27 avril. Son frère, le duc de Berry, s'y trouvait depuis le 1er mars. Leur présence faisait heureusement diversion au violent déplaisir qu'avaient causé au roi l'infidélité de son ministre, le duc de La Vauguyon, qu'il venait de renvoyer, et l'arrestation de ses agents de Paris. C'est son frère qui fut le premier confident de la joie qu'il avait ressentie en voyant ses neveux réunis autour de lui.

«Je n'entreprendrai certes pas, mon très cher frère, de vous décrire la scène touchante dont j'ai été témoin et un peu acteur hier; il ne me manquait que vous pour rendre mon bonheur complet. Votre fils est arrivé très bien portant, après avoir eu cependant une traversée plus que médiocre, car il a été neuf jours en mer. Mais j'imagine qu'il vous aura donné de ses nouvelles en arrivant à Cuxhaven; ainsi je ne vous parlerai pas de son voyage. Je ne l'ai pas trouvé changé du tout, ni au physique ni au moral, toujours le même, bon, sensible, affectueux. Son frère aurait pu, s'il était moins bon, être mécontent de moi, car j'ai appelé du secours pour être à armes égales, et j'ai remis une lettre et un portrait qui ont été fort bien reçus. J'ai joui de leur bonheur, de celui de les serrer tous deux ensemble dans mes bras. Mais je vous avouerai que je ne puis encore me défendre d'un sentiment un peu pénible. Il n'y avait pas trois ans qu'ils étaient séparés, et il y en a près de quatre que nous le sommes! Enfin notre tour viendra, je l'espère.»

Leur tour ne devait venir qu'à sept ans de là[36]. Mais le roi ne pouvait prévoir que leur séparation dût se prolonger si longtemps. Et puis, en attendant leur réunion, que, malgré tout, il persistait à croire prochaine, il avait en perspective, pour lui faire prendre patience, le mariage de «ses enfants», auquel il ne supposait plus d'obstacles, maintenant qu'il avait auprès de lui ce jeune duc d'Angoulême qu'on vient de voir entrer en scène.

[Note 36: À Calmar en Suède, en 1804.]

IV

FIANÇAILLES D'EXIL

Fils aîné du comte d'Artois, le duc d'Angoulême, que le roi destinait pour époux à Madame Thérèse de France, avait maintenant vingt-deux ans, c'est-à-dire trois ans de plus qu'elle. Depuis les débuts de l'émigration, il avait partagé le sort des membres de sa famille qui étaient sortis de France: en 1789, à Turin, chez le roi de Sardaigne, son aïeul maternel; en 1791, à Coblentz, où il avait fait son apprentissage militaire dans l'état-major de l'armée royale, avec son jeune frère, le duc de Berry; en 1793, à Hamm en Westphalie, où il était resté auprès de son père pour l'accompagner ensuite aux diverses étapes de sa vie errante dans les Pays-Bas, en Angleterre et finalement en Écosse. Trop jeune pour sentir vivement les épreuves de l'exil, elles avaient glissé sur lui sans modifier sa nature indolente. Longtemps il était resté enfant apathique, sans entrain, dépourvu d'initiative, d'une froideur de glacier et si différent en cela du duc de Berry, qui de plus en plus se révélait fougueux, violent, emporté, aimant le plaisir et soldat des pieds à la tête, que, quoiqu'il fût considéré comme l'héritier présomptif de la couronne, c'est à son cadet qu'était allée toute la faveur de l'armée.

Ceux-là seuls qui vivaient dans son intimité rendaient hommage à ses qualités de coeur: la droiture, la bonté, une générosité naturelle doublée d'un courage qu'il avait dans le sang et qui ne demandait qu'une occasion pour se manifester. Mais ils regrettaient qu'elles ne fussent pas égalées par ces dons de séduction qui, chez le duc de Berry, rachetaient des défauts bien autrement graves que ceux de son aîné. Ce qui caractérisait les deux frères et les faisait, au moins sur ce point, se ressembler, c'était une paresse d'esprit et une absence totale de goût pour l'étude, qui leur attiraient à tous deux, de la part du roi, les mêmes reproches.

Le roi les aimait tendrement. Ayant fondé sur eux de grandes espérances, il s'inquiétait de leur légèreté encore que leur jeunesse et leur existence si troublée pussent à la rigueur l'expliquer et y servir d'excuse. Lorsqu'il avait conçu le projet de marier Madame Royale au duc d'Angoulême, il n'avait pu se dissimuler, en lisant les lettres de sa nièce, qu'elle était, et de beaucoup, moralement supérieure au mari qu'il venait de lui choisir. Mais ce n'était pas un motif pour renoncer à une union où toutes les convenances semblaient réunies. Et puis, il se flattait de l'espoir qu'avec le temps, l'intelligence du jeune prince se développerait, que son esprit mûrirait. Il se promettait de travailler lui-même à cette oeuvre d'amélioration. À cet effet, ayant fait connaître à son neveu par le comte d'Artois dans quelles conditions il disposait de sa personne et de son avenir, en préparant son mariage avec sa cousine, il avait manifesté le désir de le voir arriver auprès de lui aussitôt que les circonstances le permettraient.

On ne nous croirait pas, après ce que nous avons déjà raconté, si nous affirmions que la décision royale, quand elle parvint au duc d'Angoulême, à Édimbourg où elle était allée le trouver, eut pour effet de réveiller dans son coeur, en faveur de cette cousine dont il était séparé depuis des années, de vieux sentiments endormis. Le roman imaginé par d'Avaray pour convaincre Madame Royale que la compassion inspirée à son cousin par son infortune s'était transformée en un bel amour d'adolescent, était aussi touchant qu'ingénieux et ne pouvait manquer de vraisemblance aux yeux d'une orpheline que sa captivité solitaire avait rendue avide de tendresse. Mais ce n'était qu'un roman, et, s'il est vrai que le duc d'Angoulême eût ressenti pour la fille de Louis XVI, au cours de ses malheurs, une pitié qu'éprouvaient alors pour elle toutes les âmes sensibles, il n'est pas moins vrai que cette pitié attendît, pour se transformer en un sincère désir de lui consacrer sa vie, que le roi eût annoncé sa décision.

L'appel qu'il adressait à son neveu arrivait à celui-ci en un moment opportun. À Édimbourg, le prince se morfondait et périssait d'ennui. À plusieurs reprises, il avait demandé à son père l'autorisation de rejoindre l'armée de Condé, ou le duc de Berry, plus heureux que lui, était en train de gagner ses éperons. Mais, tantôt pour une cause, tantôt pour une autre, son départ était sans cesse ajourné. Il en gémissait, se considérait comme sacrifié et se demandait s'il serait longtemps encore condamné à une existence inactive et morose. Il accueillit donc avec tout l'enthousiasme dont il était susceptible, l'importante nouvelle que son père lui communiqua au printemps de 1796; il donna en toute liberté un consentement, que d'ailleurs il ne lui serait pas venu à la pensée de refuser, puisque le roi avait parlé, et il attendit avec impatience l'ordre de se mettre en route pour le rejoindre. Le roi ayant été chassé de Vérone et obligé de chercher un autre asile, l'exécution de sa volonté fut différée jusqu'au moment où il se fut établi à Blanckenberg.

Entre temps, le duc d'Angoulême avait été autorisé à écrire à sa cousine; elle-même lui avait répondu. De leur correspondance, il ne nous reste rien ou presque rien: deux lettres du prince et c'est tout, ce qui ne saurait surprendre quand on connaît le caractère de Madame Royale. Elle n'était pas femme à conserver pour les historiens de ses malheurs les aveux qu'elle avait reçus de son cousin, ni ceux qu'elle lui avait faits, et, très probablement, les lettres échangées entre eux au cours de leurs longues fiançailles furent détruites après le mariage. Les deux qui nous restent ne peuvent que faire regretter la destruction des autres. Elles attestent chez le duc d'Angoulême une rare délicatesse de sentiments et prouvent que, sous son apparente froideur constatée par d'Avaray, battait un coeur prompt à s'enflammer et qui, dès ce moment, s'était définitivement donné.

Écrites d'Édimbourg, l'une est datée du 3 septembre 1796, l'autre du 27 février 1797.

«Ma très chère cousine, disait la première, vous m'avez autorisé à vous écrire souvent, et c'est une permission qui m'est trop précieuse pour que je n'en profite pas. Si je ne consultais que moi, j'en ferais mon occupation de tous les jours.

«Les sentiments que mon aimable et bien chère cousine m'inspire sont tout à la fois mon bonheur et mon tourment. Je ne peux voir sans une peine bien vive tant de retardement dans l'espoir qui m'occupe sans cesse. Il me semble que c'est m'arracher des jours que je voudrais pouvoir consacrer à votre bonheur.

«Le ciel, en préservant aussi miraculeusement les jours de notre oncle de l'effroyable danger qu'il a couru[37], nous donne l'espérance que la Providence veut enfin mettre un terme aux rigueurs qu'elle a si terriblement exercées contre nous. Je vous laisse à penser, mon aimable cousine, à qui dans cet espoir général, j'adresse celui particulier que j'en conçois pour moi.

[Note 37: Allusion à l'attentat de Dillingen.]

«Adieu, ma bien chère cousine, je voudrais bien que votre coeur pût lire dans le mien le tendre hommage et l'attachement éternel de votre bien affectionné cousin.»

Ce langage est encore bien réservé, bien timide. On devine les tâtonnements du jeune prince qui s'essaye au métier d'amoureux et qui craint également de déplaire en disant trop ou en ne disant pas assez. Dans la seconde lettre, il est plus maître de lui et plus audacieux aussi. Il s'exprime franchement, sans détour, encouragé sans doute par sa fiancée.

«Ma très chère cousine, si j'avais quelque influence sur la direction des postes, celle de Vienne ne serait pas aussi longtemps à transmettre vos lettres jusqu'ici. Je viens seulement de recevoir celle du 26 décembre. Il me serait assez difficile de vous dépeindre tout ce que votre aimable bonté me fait éprouver de bonheur. Il faut, ma bien chère cousine, que j'aie la bouche collée sur les lignes que votre main a tracées, pour que ce sentiment passager du bonheur arrive jusqu'à moi. Puis-je en espérer un véritable, tant que ma cruelle inaction durera, tant que je serai séparé de celle qui occupe toutes mes pensées?

«M. de Rivière, en vous parlant de moi, ne vous a pas, à beaucoup près, rendu un compte fidèle, s'il ne vous a pas dit combien cette vie inutile m'est insupportable. La gloire et mon aimable cousine sont les seules puissances capables d'animer mon existence: tout est mort pour moi hors de là. Je commence à espérer cependant que le sort, fatigué de mettre obstacle à tous mes voeux, va rompre enfin une partie de ma chaîne. Mon père, le roi qui veut bien être aussi pour moi le meilleur des pères, me donnent l'espoir que je pourrai bientôt rejoindre l'armée de Condé. Je serai sur le continent où respire ma cousine, et combattrai pour elle; et si je suis assez heureux pour conquérir quelque gloire, avec quel bonheur alors n'en irai-je pas porter l'hommage à ses pieds! Recevez avec bonté, ma bien chère cousine, celui de ma vive tendresse et de tous les sentiments qui remplissent le coeur de votre plus affectionné cousin.»

Il résulte de cette lettre que le roi avait résolu d'envoyer son neveu à l'armée de Condé et de l'y laisser jusqu'au moment où le mariage pourrait être célébré. Mais il considérait comme essentiel qu'avant tout, une rencontre eût lieu entre les fiancés; qu'il leur fût donné de se revoir, de renouer connaissance et, pour tout dire, de s'entretenir ensemble. C'était là son souci le plus pressant. Le duc d'Angoulême étant arrivé à Blanckenberg le 26 avril, le roi, dès le 1er mai, prenait ses dispositions pour l'expédier à Prague où venait d'arriver Madame Royale. Les Français menaçant Vienne, l'Empereur avait voulu mettre en sûreté les plus jeunes de ses soeurs et de ses frères. Il les avait fait partir pour la Bohême, et Madame Royale avec eux. C'est donc à Prague que le duc d'Angoulême allait retrouver sa cousine après une longue séparation, si toutefois l'Empereur ne s'opposait pas à leur rapprochement. Peut-être eût-il été prudent de s'enquérir de ses dispositions à cet égard, avant que le duc d'Angoulême ne se mît en route. Mais le roi ne s'illusionnait pas quant au mauvais vouloir de la cour d'Autriche; il craignait qu'elle n'entravât ses projets, et il pensait que le plus sûr moyen de déjouer une malveillance toujours à craindre, c'était de brusquer les choses en faisant partir son neveu sans s'attarder à solliciter l'autorisation impériale. Elle eût été peut-être refusée, tandis que, le duc d'Angoulême se trouvant à Prague, on n'oserait sans doute l'empêcher de voir sa cousine.

Son départ avait été fixé au 3 mai. Le duc de Berry, qui retournait à l'armée, devait voyager avec lui jusqu'à Leipzig. Dans cette ville, les deux frères se sépareraient. Le cadet et les gentilshommes qui l'accompagnaient se rendraient en droiture à l'armée, tandis que l'aîné, suivi du comte de Damas, se dirigerait vers Prague, en gardant «le plus strict incognito». Le comte de Damas devait emporter, avec une lettre du comte de Saint-Priest pour Mme de Chanclos, compagne de la princesse, des instructions écrites par le roi, lesquelles prévoyaient toutes les difficultés qui pourraient se produire à Prague, et même un refus de Mme de Chanclos d'autoriser l'entrevue sans avoir pris les ordres de l'Empereur:

«Arrivés dans cette ville, M. le comte de Damas ira trouver Mme la comtesse de Chanclos, lui remettra la lettre de M. de Saint-Priest, lui annoncera mon neveu et prendra avec elle les arrangements nécessaires pour que l'entrevue ait lieu le plus tôt possible. Dans le cas très invraisemblable où Mme de Chanclos s'y refuserait, M. de Damas tâcherait de se procurer un refus par écrit.»

Il devait en outre s'informer si les hostilités entre la France et l'Autriche étaient recommencées, si l'armistice durait encore ou si la paix était faite. Dans le premier cas, après une seule entrevue avec Madame Royale, il conduirait en toute diligence le duc d'Angoulême à l'armée; dans le second, le prince passerait un jour à Prague, verrait sa cousine le plus qu'il pourrait, ainsi que les membres de la famille impériale qui s'y trouvaient avec elle; dans le troisième cas, c'est-à-dire si la paix était faite, le comte de Damas ramènerait le prince à Blanckenberg.

Ces dispositions étaient définitivement arrêtées et les apprêts du voyage s'achevaient, lorsque le 3 mai, le jour même où les deux princes devaient quitter Blanckenberg, arriva la nouvelle de la conclusion de la paix, ou plutôt, de ses préliminaires entre l'Empereur et la République. L'événement obligeait le roi à modifier ses projets. Il n'y avait plus lieu d'envoyer le duc d'Angoulême à l'armée.

«Il serait ridicule qu'il y arrivât la paix faite, écrivait-il à son frère, cela pourrait même faire tenir des sots propos. Il a fait acte de bonne volonté en partant d'Édimbourg au moment où il l'a pu, lorsqu'on croyait bien plus à la guerre qu'à la paix; c'en est assez; plus serait trop. Mais si l'Angleterre sauve l'armée d'un licenciement et lui redonne de l'activité, je ne retiendrai pas notre enfant; vous pouvez vous en fier à mon amour pour lui... Quant à Berry, j'ai pensé que cet événement ne faisait que lui imposer plus strictement le devoir d'aller rejoindre ses compagnons d'armes, et il est parti cette nuit avec le comte de Damas, que j'ai pensé qu'il lui serait bien plus nécessaire à l'armée qu'à son frère, qui reste ici entre l'abbé Marie et moi. Cette séparation des deux frères a cruellement amorti la joie que m'avait causée leur réunion dans mes bras... J'ai demandé que ma nièce restât à Prague pour lui épargner l'aspect de républicains, et je crois qu'il est temps de songer plus sérieusement que jamais au mariage. Vous sentez bien que j'ai dû rompre le voyage de mon neveu auprès d'elle.»

Ainsi, non seulement l'occasion de reparaître à l'armée qu'avait si vivement souhaitée le duc d'Angoulême lui échappait, mais encore il était privé du bonheur de revoir sa cousine. Si ce fut une déception pour lui, ce n'en fut pas une pour elle; elle n'avait pas été prévenue de la visite dont le roi voulait lui faire la surprise, et on eut soin de ne lui en pas parler. En revanche, le roi lui exprima le désir de la voir résider à Prague plutôt qu'à Vienne, où la conclusion de la paix allait rouvrir aux diplomates français la ville et la cour:

«Ma tendresse pour vous m'a sur-le-champ fait penser à votre position. Je pense qu'il serait aussi inconvenant en soi-même que douloureux pour vous de vous trouver à Vienne, au moment où ceux qui, s'ils ne sont pas les meurtriers de vos parents, sont au moins leurs agents, vont pour la première fois y être publiquement admis. En conséquence, je fais demander à l'Empereur de vous laisser, jusqu'à ce que votre sort futur puisse être réglé, à Prague auprès de Mme l'archiduchesse Marianne, et je lui fais cette demande d'autant plus volontiers que je sais combien cette vertueuse princesse mérite votre tendresse par celle qu'elle a pour vous et par toutes ses belles qualités. Je crois que vous ne pouvez mieux faire que d'appuyer cette demande, et je vous y invite. Je n'ose pas, avant que l'Empereur se soit décidé, écrire à Mme l'archiduchesse Marianne pour lui demander de nouveau son amitié pour vous; mais, comme vous lui communiquerez sûrement cette idée, je vous prie de lui dire que ce sera un grand bonheur pour moi de vous savoir auprès d'elle, et de lui parler de tous les sentiments qu'elle m'inspire.»

On a vu une première fois Madame Royale n'être pas de l'avis de son oncle, refuser d'écrire à l'abbé Edgeworth une lettre destinée à être répandue en France et dire au roi en toute franchise pour quelles raisons elle ne croyait pas devoir souscrire à son désir. De nouveau cette fois, elle n'approuva pas le conseil qu'il lui donnait et ne craignit pas de le lui confesser. Elle lui était reconnaissante de la bonté qu'il avait eue de penser à sa situation. Mais cette même bonté la portait à lui parler toujours avec confiance.