Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 12
«Ces vérités, je les écris à Pétersbourg, et je ne suis pas embarrassé de les faire entendre à Londres. Mais il est bien difficile de les faire parvenir à Vienne. L'évêque de Nancy, qui me sert avec zèle, n'est pas en état de se faire écouter. Il me faudrait là un homme dont le mérite, universellement reconnu et plus recommandable peut-être aux yeux de l'Empereur que de tout autre souverain, le forçât à lui prêter attention. Mais quand j'aurais beaucoup de ces hommes à ma disposition, il resterait encore une difficulté presque insurmontable, celle de franchir les barrières dont l'Autriche est entourée et de pénétrer jusqu'à Vienne.
«Je rends grâces au ciel de ce que cet homme unique existe, de ce que son zèle pour l'État et, j'ose ajouter, son amitié pour moi, égalent sa juste réputation, et de ce qu'il est impossible que l'Empereur lui ferme l'accès auprès de lui. _Tu es ille vir._ Vous seul, mon cher cousin, pouvez remplir mes vues, et si après vous avoir entendu parler avec cette force que donne la vérité, avec cette autorité, je puis me servir du mot, qui vous est si bien acquise, avec cette mesure qui vous est propre, l'Empereur persiste dans son premier système, nous aurons au moins la consolation de nous dire que nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour servir notre patrie et sauver l'Europe.»
En même temps qu'il envisageait ainsi l'emploi des moyens coercitifs, Louis XVIII entendait bien n'en user qu'avec prudence ou même en ajourner l'emploi, si les circonstances n'y étaient pas favorables. Au lendemain de Fructidor, il croyait à l'efficacité des insurrections. Mais, lorsqu'au mois de décembre la signature de la paix avec l'Autriche vient rendre au gouvernement de la République la libre disposition de ses armées et qu'on le voit prendre des mesures qui ne menacent pas moins les royalistes de l'Ouest que les côtes d'Angleterre ou celles d'Irlande, le roi écrit à La Trémoïlle:
«Je serais coupable à mes propres yeux si, dans ce moment, j'ordonnais, ou seulement si je permettais des mouvements dont le résultat inévitable serait de faire couler en pure perte le sang de mes braves et fidèles sujets. Leurs chefs doivent donc se borner actuellement à entretenir et à propager le bon esprit qui règne parmi eux; mais ils doivent en même temps modérer leur zèle, et les engager à le renfermer soigneusement, jusqu'au jour, que les fureurs mêmes de leurs tyrans ne peuvent que hâter, où une levée en masse (pour me servir de leurs expressions), plus imposante que celle qui pourrait s'opérer aujourd'hui, et que nous aurons sagement et généralement combinée, viendra prêter à l'opinion une force capable de la faire triompher. J'ai des raisons de craindre qu'un homme, en qui je n'ai nulle espèce de confiance[25], ne cherche à influencer vos amis; je m'en rapporte à vous pour les en détourner.»
[Note 25: C'est le comte de Puisaye que le roi désigne ici. Quoique Puisaye eût déclaré vouloir abandonner tout commandement en Bretagne, il y exerçait encore son influence, grâce à la faiblesse du comte d'Artois et contrairement à la volonté de Louis XVIII.]
Le pressant conseil qu'envoyait le roi au prince de La Trémoïlle venait à son heure; car, au même moment, une fermentation dangereuse renaissait en Bretagne et en Vendée. À Londres, le comte de Frotté remuait ciel et terre pour obtenir des fonds à l'effet de provoquer en Normandie de nouveaux soulèvements[26]; dans le Midi, des bandes d'insurgés continuaient à répandre la terreur dans les campagnes en prétendant s'être armées pour le relèvement du trône et de l'autel. Maintenant que la guerre extérieure avait cessé, le roi comprenait la nécessité de contenir ces agitations jusqu'à ce qu'il fût possible de les faire concorder ensemble, ce qui arriverait infailliblement si la coalition se reformait. Jusque-là, il fallait recourir de préférence à ces moyens de propagande et de persuasion que n'avait cessé de prêcher de La Marre, tâcher de conquérir l'opinion par des procédés qui écarteraient toute idée de violence et de guerre civile. Moyens et procédés étaient multiples; il s'agissait de choisir les plus efficaces et, après les avoir choisis, d'y persévérer.
[Note 26: Le 16 février 1797, le roi lui avait écrit: «Je n'ai pas cessé d'avoir les yeux ouverts sur vous, depuis que vous vous êtes fait si avantageusement connaître. Votre courage ne m'étonne pas; mais votre prudence, la justesse de votre coup d'oeil, qualités bien rares à votre âge, m'inspirent la plus juste confiance. Je ne puis vous en donner une meilleure preuve que le pouvoir que je joins à cette lettre. Le malheur qui vient d'arriver (l'arrestation des agents de Paris) peut en rendre l'usage difficile en ce moment. Mais je ne puis mieux faire que de m'en rapporter sur cela à vôtre sagesse.»]
Il en est un qui apparaissait promptement à l'esprit du roi comme le meilleur à employer. Il consistait à organiser dans le royaume des missions religieuses avec l'aide des ecclésiastiques qui s'y trouvaient. Convaincu que la monarchie ne sortirait de ses ruines qu'avec l'appui de l'opinion publique, il considérait que ces missions auraient pour effet d'agir sur celle-ci, de la fortifier, de prévenir le découragement. C'est dans ce sens qu'étaient conçues les instructions que, dès le 10 octobre, il envoyait aux évêques émigrés, restés fidèles à sa cause:
«Je désire que les ecclésiastiques soutiennent parmi mes sujets l'esprit monarchique en même temps que l'esprit religieux, qu'ils les pénètrent de la connexion intime qui existe entre l'autel et le trône et de la nécessité qu'ils ont l'un et l'autre de leur appui mutuel. Qu'ils leur disent bien que l'Église catholique, sa discipline, sa hiérarchie, cet ordre merveilleux qui, pendant tant de siècles, l'ont conservée pure de toutes erreurs, ne se lie bien qu'à la monarchie et ne peut exister longtemps sans elle; enfin qu'ils leur démontrent que, comme sans la religion, ils ne peuvent compter sur le bonheur dans l'autre vie, de même, sans la monarchie, ils ne peuvent en espérer aucun dans celle-ci.»
Le but que poursuivait Louis XVIII apparaît plus nettement encore dans ce passage d'une lettre qu'il écrivait à son frère:
«_Pour toi seul..._ Tu penses bien que je veux tirer des missionnaires religieux une utilité politique. Mais, confier ce secret à tous les évêques de France ce serait une folie. J'ai divisé, dans ma tête, le royaume en cinq divisions, et j'ai résolu de confier celle du levant à l'archevêque de Reims, celle du midi à celui de Toulouse, du centre à l'évêque de Clermont, du couchant à celui de Saint-Pol-de-Léon, et du nord à celui de Boulogne. Dans cette division, se trouve l'évêché d'Arras; mais, en rendant justice aux bonnes qualités de l'évêque[27], tu sais qu'il lui en manque une absolument essentielle: c'est la discrétion. Il est donc simple, par ce motif et par beaucoup d'autres, que j'aie préféré l'évêque de Boulogne; et je ne confierai pas inutilement un secret qui doit être ignoré de tout le monde, surtout du gouvernement britannique; car, outre l'utilité de la chose elle-même, j'y trouve encore l'avantage d'avoir une agence à moi tout seul qui pourra, à mon gré, seconder ou contrebalancer les opérations de celle que je ne gouvernerai que par indivis avec le cabinet de Saint-James. Qui que ce soit dans la nature, excepté les prélats ci-dessus, ceux que je me réserve d'y ajouter, comme tu le verras par la lettre d'envoi, et toi, ne saura le secret; car le prince de Condé, qui sera ici vendredi, l'ignorera entièrement. Je te recommande à toi-même de l'oublier s'il est possible. Tu sens surtout combien il importe que l'évêque d'Arras ne s'en doute pas. Évitons-lui ce petit chagrin, et à nous les dangers qui ne manqueraient pas d'en résulter.»
[Note 27: Mgr de Conziè, évêque d'Arras, un des agents les plus actifs de l'émigration. Il était alors en Angleterre avec le comte d'Artois.]
Il n'y a pas lieu de rechercher, cette étude ayant un tout autre objet, si la doctrine dont s'inspirait le roi était conforme à celle qu'avait toujours professée la cour de Rome dans ses rapports avec les gouvernements, ni de s'attarder aux débats que les instructions royales déchaînèrent parmi les prélats auxquels elles furent communiquées. Ce qui importe, c'est de démontrer, en les rappelant, qu'alors que sa cause semblait perdue, Louis XVIII, avec une ténacité digne d'un meilleur destin, redoublait d'efforts pour porter dans l'âme de ses partisans la conviction contraire.
Sous l'empire de cette préoccupation, il s'efforçait de tirer parti de la présence en Suisse des députés fructidorisés, qui s'y étaient réfugiés. Parmi eux se trouvait Imbert-Colomès, l'ancien maire de Lyon. Royaliste ardent, désigné comme tel et compris dans les édits de déportation, il avait pu se dérober aux limiers de Barras. Il fut le premier à qui le roi écrivit:
«Vous pouvez penser, Monsieur, lui disait-il, quelles ont été mes inquiétudes lorsque j'ai appris la catastrophe qui vous a mis dans un si grand danger. Elles ne peuvent se comparer qu'à la satisfaction que j'ai ressentie en vous sachant enfin en sûreté. Comme roi, comme père de mes sujets, je ne puis que gémir d'un événement qui retarde la fin des malheurs de ma patrie. Mais, pour vous, Monsieur, mes sentiments sont bien différents, et je suis plus porté à vous féliciter qu'à m'affliger avec vous d'un acte de violence qui met vos sentiments dans un jour plus éclatant, s'il est possible, qu'ils n'y étaient déjà, et par lequel vos persécuteurs eux-mêmes vous couvrent de gloire. Je voudrais que tous ceux qui, comme vous, ont mérité l'honneur de la proscription, y eussent échappé comme vous; mais vous êtes jusqu'à présent le seul sur qui je sois rassuré. Si vous connaissez les lieux où quelques-uns de vos dignes collègues se sont retirés, soyez mon interprète auprès d'eux; dites-leur qu'ils partagent les sentiments que je viens de vous exprimer.
«Faites savoir, si vous le pouvez sans vous compromettre, aux habitants de ma bonne ville de Lyon, que je n'oublierai jamais la marque d'attachement qu'ils m'ont donnée en plaçant M. Camille Jordan et vous dans une assemblée dont les démarches, depuis que vous en aviez déterminé la majorité, ne tendaient plus qu'à faire oublier à l'univers les crimes de celle qui l'ont précédée. Ajoutez-leur que ce nouveau revers n'abat point ma constance, immuable comme ma tendre bienveillance pour eux, et que j'ai la douce et ferme confiance que leur courageux attachement aux vrais principes de la monarchie n'en sera pas plus ébranlé.»
Quelque éloquente et persuasive que fût cette lettre, et bien que le roi feignît de croire que tous les députés sortis de France à la suite du dix-huit fructidor appartenaient au parti royaliste, il n'ignorait pas qu'il y avait parmi eux non seulement des républicains modérés, mais aussi des constitutionnels, en lesquels, jusqu'à ce jour, il s'était refusé à voir des partisans sincères de la royauté légitime. Il n'en comptait pas moins sur le ressentiment de ces dissidents contre les jacobins victorieux pour les rallier à sa cause. Il espérait obtenir d'eux, comme des royalistes purs, une déclaration solennelle et publique, attestant qu'ils étaient convaincus que le gouvernement républicain n'était propre qu'à perpétuer les malheurs de la France, qu'à consommer sa ruine; qu'en conséquence ils reconnaissaient pour leur roi «Louis XVIII, successeur de Louis XVII, son neveu», dont leur voeu personnel comme celui de leurs commettants réclamait le rétablissement.
Pour organiser les missions religieuses dans l'intérieur du royaume, le roi avait eu recours à divers évêques qui résidaient en Allemagne et dont il se croyait sûr. Pour obtenir la déclaration des députés dispersés en Suisse, il projetait de recourir au commissaire anglais Wickham. Afin de le persuader de l'utilité pratique de son projet, il allait lui envoyer un homme dont il avait, depuis les débuts de la Révolution, éprouvé le dévouement: l'émigré Jacques-Antoine-Marie de Cazalès, l'intrépide champion de la royauté aux États généraux, venu à Blanckenberg pour protester de sa fidélité.
«Je ne te cache pas que j'ai trouvé la matière un peu délicate, mandait-il à son frère en lui exposant la mission qu'il venait de confier à Cazalès. Je veux bien que le voeu de mes sujets me _rende_ ma couronne; mais je ne veux pas qu'il me la _donne_. Tu sens bien la distinction et pourquoi j'ai mis Louis XVIII, successeur de Louis XVII. Ces numéros sont des actes conservatoires. Mais, en supposant que cela se passe ainsi, encore faudrait-il de l'adresse et un profond secret, car il est bien essentiel que la déclaration des proscrits paraisse spontanée et qu'ils ne semblent influencés ni par moi ni par l'Angleterre, quoique, si nous parvenons à ce but, je compte bien y être puissamment aidé par M. Wickham, auquel en conséquence j'ai tâché de remettre le coeur au ventre, tant par la mission de Cazalès auprès de lui que par la lettre dont la copie est ci-jointe.»
De cette lettre à Wickham, il n'y a qu'un passage à retenir: c'est celui qui trahit une fois de plus que la journée de fructidor n'a pas altéré, dans l'âme de Louis XVIII, son énergique confiance dans le triomphe final de ses droits. «L'événement est cruel. Mais les ressources sont grondes. Nous sortirons avec honneur de ce pas difficile, et les triumvirs, qui ont cru vous compromettre en vous nommant avec tant d'éclat, n'auront fait que vous faire jouir un peu plus tôt de la gloire qu'un si bel ouvrage heureusement achevé doit attacher à votre nom.»
Toutefois pour achever cet ouvrage, comme disait le roi, pour que l'opinion conquise ne fût pas étouffée par la violence, il fallait gagner les armées, les détacher du Directoire, les ramener à l'idée de royauté. Les missionnaires religieux étaient impropres à cette tâche. Ils auraient eu dans les camps et dans les casernes trop de dangers à courir. Seuls, des laïques pouvaient éclairer les officiers et les soldats «sur leurs véritables intérêts», leur promettre des grâces proportionnées à leurs services; le roi adjurait ses agents en France, en Angleterre, en Italie, en Suisse, de lui indiquer des sujets assez courageux pour accepter une telle mission, assez adroits pour la remplir.
D'autre part, il ne se dissimulait pas que le meilleur argument pour séduire une armée et surtout une armée mal payée, mal vêtue, manquant de tout, c'est de l'argent. À trois reprises, depuis le commencement de cette année 1797, il avait chargé le duc d'Harcourt d'en solliciter du gouvernement anglais. Le cabinet de Londres en avait toujours promis pour cet usage, mais n'en avait jamais donné. Maintenant qu'on devait le supposer convaincu de l'impossibilité de conclure avec le Directoire une paix même honteuse, il serait sans doute plus disposé à tenir ses promesses. Il y avait donc lieu de renouveler les instances déjà prescrites au duc d'Harcourt, et le roi se décidait à leur donner pour interprète l'abbé de La Marre, dont il attendait la venue.
Il se pouvait cependant que ces mesures hâtives ne portassent pas les fruits qu'on en attendait. Il fallait le prévoir; le roi le prévoyait, et, jaloux de n'avoir rien à se reprocher, il avisait aux moyens de gagner à sa cause, par des négociations directes et secrètes, un ou plusieurs des chefs les plus populaires de l'année.
L'idée n'était pas nouvelle. Depuis l'abolition de la royauté, le souvenir de Monk, le restaurateur des Stuarts en Angleterre, hantait les cervelles royalistes. Tour à tour, Pichegru, Hoche, Moreau, Kellermann, d'autres moins illustres, avaient été l'objet d'offres tentatrices. On voulait obtenir d'eux de faire arborer la cocarde blanche à leurs soldats, de livrer des places ou, s'ils remportaient des victoires sur les armées alliées, d'obliger les souverains à reconnaître le roi de France et à favoriser son retour dans son royaume. Mais, à l'exception du premier de ces généraux, aucun de ceux que leur influence sur l'armée rendait susceptibles de jouer un grand rôle ne s'était prêté à ce qu'on espérait de lui. Pichegru lui-même, le seul qui eût ouvert l'oreille aux propositions des agents du roi, avait refusé de trahir ses devoirs militaires et ajourné ses résolutions définitives jusqu'à ce que survînt une occasion d'en prendre d'efficaces. Du reste, maintenant, il figurait parmi les vaincus; il était déporté; on ne pouvait plus compter sur lui. Mais si piètre que fût le résultat de tant de démarches antérieures, on ne courait aucun risque à en entreprendre de nouvelles. Ce qu'on n'avait pu obtenir une première fois, peut-être l'obtiendrait-on maintenant. Au moment où parvenait à Blanckenberg une lettre de l'abbé de La Marre, ne le précédant que de quelques jours et ouvrant la perspective d'une négociation avec Bonaparte, le roi était déjà disposé à accueillir avec faveur cette ouverture qui répondait à ses propres vues.
Par une coïncidence remarquable, il en recevait en même temps, d'un autre côté, une toute pareille. Elle lui venait d'un émigré, le comte de Vernègues, qui résidait en Italie et qu'il avait employé déjà à des missions de confiance. Vernègues racontait que, se trouvant à Milan, il s'y était lié avec un riche négociant de Marseille nommé Nicolas Clary, émigré comme lui, dont la soeur avait épousé Joseph Bonaparte, frère aîné du conquérant de l'Italie et ambassadeur de la République à Rome. Supposant avec raison que, grâce à ce mariage, Clary avait accès auprès du général, Vernègues l'avait entretenu de la possibilité de rattacher ce dernier à la cause des Bourbons. Clary ne s'était pas dérobé à cet entretien; il avait même promis d'en faire part à Joseph et l'en avait entretenu en effet. À en croire les informations envoyées au roi par Vernègues, Bonaparte lui-même était averti par Joseph. Flatté des offres dont il était l'objet, il avait promis d'agir quand il en serait temps. En attendant, il demandait à prendre connaissance des pouvoirs signés de la main du roi, que Vernègues avait annoncés, pour le cas où il serait conduit à traiter.
Sans trop s'attarder à rechercher dans quelle mesure cette communication méritait confiance, le roi fit expédier ces pouvoirs et attendit une réponse. Il ne devait apprendre que l'année suivante qu'ils n'avaient pu être utilisés. Le jour même (27 septembre 1797), où Vernègues, après les avoir montrés à Clary, devait les placer sous les yeux de Joseph, le général Duphot avait été assassiné dans Rome. Cet événement ayant empêché l'audience, il ne fut pas donné suite à la négociation. Mais à la date où de La Marre s'annonçait à Blanckenberg, on croyait fermement qu'elle se continuait. On ne désespérait pas de la voir aboutir. C'est ce qui explique sans doute pourquoi, durant plusieurs mois, les choses restèrent en l'état, sans que le roi renonçât à traiter avec Bonaparte et sans qu'il négligeât d'ailleurs de mettre en action d'autres moyens de rentrer dans son royaume.
Il ne croyait pas à la durée de la paix. Il s'attendait à voir l'Autriche reprendre les armes et la coalition de 1792 se reformer. Il jugeait qu'en ce cas, l'intérêt des puissances devait les pousser à favoriser les mouvements insurrectionnels de l'Est, du Lyonnais et du Midi, «à les lier au système de défense que les cantons suisses paraissaient devoir adopter et à combiner cette double opération avec le plan qui devait être arrêté pour les provinces de l'Ouest sur la demande de Monsieur.» À l'effet d'exposer ces vues au cabinet anglais et de les faire prévaloir, l'abbé de La Marre, à peine débarqué à Blanckenberg, se voyait contraint de repartir muni d'instructions écrites et détaillées. Il devait se rendre à Londres et revenir en toute hâte auprès du roi pour rendre compte de sa mission, mais non sans avoir passé par Paris afin d'y étudier la situation générale et de décider si, oui ou non, une entente avec Bonaparte était réalisable.
Comme il n'était pas impossible qu'une chance heureuse de hâter cette entente s'offrît à l'ambassadeur, le roi avait tenu à ce qu'il fût pourvu d'une autorisation signée de sa main, qui lui permettrait d'agir auprès du général soit directement, soit par intermédiaire. Il la lui avait donnée, et l'abbé de La Marre, en se remettant en route, emportait un écrit ainsi conçu, daté du 29 janvier 1798: «J'autorise les porteurs du présent billet à entrer en mon nom en négociation avec le général Bonaparte.»
Il y avait dix jours que l'abbé de La Marre était reparti, lorsque sur le projet à l'exécution duquel il allait travailler vint s'en greffer un autre. Les documents qui sont sous nos yeux n'en expliquent pas l'origine, ce qui permet de supposer qu'il fut conçu spontanément par Louis XVIII. Il consistait à ramener au parti du roi le général Berthier, qui était alors en Suisse, à l'armée de Masséna.
Le nom de ce général, qu'un avenir prochain allait conduire à la plus haute fortune militaire, ne rappelait au roi que des souvenirs propres à lui donner confiance en l'homme qui le portait. Mme Berthier, la mère, avait été attachée au service du comte de Provence quand il était enfant. À Versailles, durant les tragiques journées d'octobre 1789, Berthier, qui était alors major de la garde nationale, sous les ordres du comte d'Estaing, commandant en chef, et du baron de Gouvernet, commandant en second, s'était conduit en sujet fidèle, «ce qui est d'autant plus remarquable, écrivait le roi au moment de faire appel à ses sentiments royalistes, qu'il n'y eut guère de tout ce qui composait la garde nationale, que M. de Gouvernet et lui qu'on pût citer avec éloge.» En 1791, le 29 février, devenu commandant après la retraite de ses deux chefs, Berthier avait marché de lui-même au secours de Mesdames, tantes du roi, que le peuple de Paris menaçait d'empêcher de partir du château de Bellevue, et, par son attitude décidée, assuré leur départ. En se rappelant ce passé, en constatant que Berthier n'avait participé à aucun des forfaits révolutionnaires, le roi supposait que sous l'uniforme de ce général républicain battait un coeur de royaliste. De cette supposition était né l'espoir de s'assurer ses services.
Un gentilhomme émigré, le comte d'Hautefort, ami personnel du comte de Provence, jadis attaché à sa maison et maintenant pourvu d'un commandement dans l'armée de Condé, se trouvait alors à Blanckenberg. À la veille du départ de Louis XVIII pour la Russie, il était venu lui faire ses adieux. C'est lui que le roi chargea de se rendre auprès de Berthier. Les instructions qu'il lui donna sont trop longues pour être reproduites ici. Elles s'inspiraient de l'espoir que si Berthier, comme c'était probable, recevait l'ordre de marcher contre les rebelles de l'Est et du Lyonnais, il consentirait, au lieu de les combattre, à passer de leur côté; que l'armée républicaine, à son instigation, se prononcerait pour eux et acclamerait le duc de Berry, que le roi se proposait de «nicher» à cette armée, sous la garde de Berthier. Pour prix de sa conduite, celui-ci recevrait le cordon rouge, qui lui serait apporté par le jeune prince, le grade de lieutenant-général et toutes les récompenses qu'il pourrait demander pour lui et ses officiers.