Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire
Part 11
Au reste, jamais révolution ne fut moins populaire ni plus silencieusement accueillie. Ce que fut Paris durant cette journée fameuse est à l'image de ce que fut la France. Aucun mouvement; dans les rues, moins de monde qu'à l'ordinaire; l'étonnement sur tous les visages; peu d'empressement à lire les affiches directoriales qui couvraient les murs; point d'approbation; de rares démentis; l'espoir à peine exprimé que le Corps législatif allait protester, mettre le Directoire hors la loi; aucun zèle pour défendre la Constitution outrageusement violée; beaucoup d'indifférence; quelque pitié pour les victimes, tempérée par la conviction qu'elles ne devaient leur malheur qu'à leur faiblesse, et, pour conclure, une disposition générale à laisser les vainqueurs se dévorer entre eux: tel est le tableau que trace de La Marre du lendemain du coup d'État. Il ajoute que l'ambition, la soif de célébrité, la cupidité des uns, la nullité des autres, la pusillanimité de tous, leurs prétentions, leurs indécisions ont tout perdu. «Il faudra du temps pour se relever et surtout de la prudence.» Il reconnaissait d'ailleurs qu'il fallait rompre avec tous les hommes qui avaient été employés jusque-là. «Ce ne sera pas chose aisée de former une agence nouvelle. Mais, dût-on y mettre dix mois, que cela vaudrait mieux que de faire à l'avance des choix douteux.»
C'est de Suisse, où il s'était réfugié en quittant la France, qu'au moment de retourner à Blanckenberg pour y conférer avec le roi, il s'y faisait précéder de ces recommandations. Il ne croyait plus,--il n'y avait cru qu'accidentellement,--à la possibilité de négocier avec Barras. Du reste, en dépit des apparences, il doutait de la durée de la puissance du Directoire, un fruit pourri qui tomberait bientôt de l'arbre. Barras ne pourrait plus, le voulût-il, se faire l'instrument d'une restauration. Mais il y avait d'autres hommes, un surtout, que ses victoires avaient mis en lumière. De La Marre y songeait. Le 29 septembre, moins d'un mois après l'effondrement du parti royaliste consommé dans la journée du dix-huit fructidor, il écrivait à Blanckenberg sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant. «Il y a longtemps que je me creuse la tête pour trouver le moyen d'arriver à Bonaparte. Je n'en vois qu'un: ce serait de trouver un Polonais digne de votre confiance et assez adroit pour tenter l'aventure.» C'était le grain jeté sur un sol propice; il allait faire germer de nouveaux espoirs et alimenter pour un temps l'activité de Louis XVIII, attaché plus énergiquement que jamais, malgré tant d'épreuves et de revers, à la conquête de sa couronne.
IX
LES DÉBUTS D'UNE INTRIGUE
Au milieu des péripéties de la matinée de fructidor, entre en scène un acteur qu'on a déjà vu figurer dans les récits qui précèdent et auquel nous serons contraint de faire une place dans ceux qui suivent. C'est le libraire Fauche-Borel. Nous le rencontrons parmi les personnages qui, désignés par le Directoire à la rigueur des lois, s'efforçaient de quitter Paris. Une note de police nous le représente comme un homme de haute taille, de forte corpulence, aux cheveux ébouriffés et grisonnants sur une tête massive, bien qu'il ne parût pas âgé de plus de quarante ans. Avec ses toute lourds et communs, ses gros yeux clairs à fleur de tête, sans expression, ses mains à la peau rude, ses vêtements de couleur sombre et d'une raideur d'uniforme, ce personnage pouvait passer tout aussi bien pour un officier de grade inférieur que pour un artisan aisé, accoutumé aux dures fatigues, celles des camps ou celles de l'atelier. Arrivé à Paris vers la mi-août, il était descendu rue de Richelieu, à l'hôtel du Nord. Il s'y était fait inscrire sous le nom de Frédéric Borelly, sans ajouter aucune indication qui pût fixer sur son véritable état les gens parmi lesquels il allait vivre.
Nul n'avait cherché à en savoir plus long qu'il n'en voulait dire. Les temps étaient loin déjà où la police, à l'instigation du Comité de salut public, exerçait sur les voyageurs la plus rigoureuse surveillance. Après le neuf thermidor, cette surveillance s'était relâchée, depuis l'avènement du Directoire surtout. Maintenant entrait et séjournait dans Paris qui voulait. Émigrés et conspirateurs, espions étrangers et agents de Blanckenberg allaient et venaient librement, sans que le pouvoir exécutif laissât deviner ses soupçons ni ses inquiétudes, bien qu'il ne fût question que de complots royalistes, auxquels, depuis les élections du mois de mai, l'opinion publique associait ouvertement des membres du gouvernement et des deux Conseils. Les démarches de Frédéric Borelly n'offraient, au reste, rien de suspect. Il sortait tous les matins, ne recevait qu'un petit nombre de personnes, quelques lettres de l'étranger, et paraissait s'appliquer à vivre inaperçu, sans faire parler de lui.
À une époque moins troublée que celle que traversait alors la France, avec une police mieux organisée et plus fidèle que celle du Directoire, les précautions dont s'entourait notre personnage à l'effet de ne pas attirer l'attention, auraient eu pour résultat de le désigner à celle des espions de Barras. Ils n'auraient pas tardé à découvrir que le nom qu'il se donnait n'était pas le sien; que ce qui motivait sa présence à Paris, c'était uniquement sa participation à l'un de ces complots dont tout le monde parlait, bien qu'on n'en eût encore surpris nulle part une preuve décisive.
Établi comme éditeur à Neufchâtel, vivant au milieu des émigrés, il n'avait pas tardé à partager leurs illusions et leurs espérances. Présenté à Louis XVIII, il était parvenu à le convaincre de sa bonne foi, de la sincérité de son zèle, à faire agréer ses services. Une fois en possession de la confiance du roi, il lui avait été aisé d'être employé aux missions les plus difficiles. En 1795, lorsque Pichegru commandait l'armée du Rhin, l'espion Montgaillard s'étant avisé d'ouvrir une négociation avec lui au nom du prince de Condé, pour l'attirer dans le parti royaliste, c'est Fauche-Borel qu'il y avait employé en se l'adjoignant comme collaborateur.
La négociation, on le sait, n'avait pas abouti. Mais Pichegru ayant été élu député et président du conseil des Cinq-Cents, Fauche-Borel, dans l'espoir de la reprendre, était venu à Paris afin de se rapprocher de lui. Au milieu des intrigues du moment, parmi cette population d'agents et d'espions, pour la plupart couverts de dettes, dépourvus de ressources, affamés d'argent, vendus ou à vendre au plus offrant, la place de Fauche-Borel était marquée. Un incessant besoin de jouer un rôle, l'appât du gain, son existence nomade et désordonnée l'avaient, plus encore que ses convictions, préparé au métier de conspirateur. Pendant les vingt jours qui précèdent le dix-huit fructidor, on le voit entretenir avec les émigrés rentrés, avec les émissaires de Louis XVIII et ceux du comte d'Artois, des relations de toutes les heures, se flatter de vivre dans l'intimité de Pichegru, s'entourer de tant de mystère et de prudence que, bien que la police n'ignore pas qu'il se trouve dans la capitale, elle n'a pu découvrir ni sous quel nom, ni en quel lieu il se cache.
Mêlé aux machinations ourdies en vue de renverser le pouvoir exécutif, plein de confiance, il attendait le succès d'un avenir prochain, encouragé par les bruyantes rivalités qui, dans le Directoire et les deux Assemblées, se sont accentuées, depuis quelques semaines, d'une manière inquiétante pour la paix publique, lorsque, durant cette matinée du dix-huit fructidor, brusquement, ses espérances viennent d'être brisées par l'arrestation de Pichegru, de Willot, d'autres encore, gagnés à la cause du roi. Tout n'est peut-être pas perdu; mais tout assurément est à recommencer.
De ces combinaisons à trouver et à étudier, Fauche-Borel ne peut s'occuper encore. Il ne saurait avoir, à cette heure, d'autre souci que celui de sauver sa vie. Durant sa promenade matinale à travers Paris bouleversé, il a vu son nom inscrit en grosses lettres sur les affiches directoriales, parmi les noms de ceux dont la tête est mise à prix. Ces placards menaçants le désignent comme le plus dangereux agent de Louis XVIII et de Pitt. Son signalement est donné. Il ne sait si parmi cette foule dont il traverse les flots tumultueux, quelqu'un ne va pas le reconnaître et l'arrêter; il ne songe qu'à fuir. Il arrive par des rues détournées à la porte de Montrouge. Elle est gardée, et là il apprend que le Directoire a fait fermer toutes les barrières. Il revient anxieusement sur ses pas, se demandant en quels lieux il trouvera un refuge. Le long de sa route, il s'arrête au seuil de maisons où sa personne et son nom sont connus. On refuse de l'y recevoir; c'est déjà beaucoup qu'on ne le dénonce pas. Aux environs du Palais-Royal, il rencontre un commis du libraire Panckoucko, à qui il expose sa détresse. Ce brave homme est pris de pitié, le présente à sa famille. Mais celle-ci, dès qu'elle apprend quelles charges pèsent sur lui, jette les hauts cris, lui trace l'émouvant tableau des périls auxquels la présence d'un conspirateur expose des innocents et le supplie de s'éloigner.
Les heures s'écoulent ainsi en démarches vaines. Le jour décline lorsque, à bout de forces, Fauche-Borel est conduit par un ami, confident de son angoisse, chez David Monnier, un homme qu'il connaît à peine et qui ne le connaît pas, mais qui l'accueille sans lui demander son nom, en apprenant qu'il est proscrit. David Monnier a été journaliste; il rédigeait le Courrier de Paris; il est maintenant imprimeur. Locataire de l'hôtel de Luynes, situé rue Saint-Dominique et devenu propriété nationale, il y habite avec sa nombreuse famille. Il installe Fauche-Borel dans une des chambres de sa maison, lui découvre une porte cachée sous les tentures, qu'un ressort fait mouvoir et par laquelle on peut au besoin gagner une partie du jardin où des anneaux scellés dans un arbre permettent de franchir le mur d'enceinte et de s'évader. Fauche-Borel reprend confiance; il se devine en sûreté. Le soir venu, il s'assied à la table de son sauveur; il lui avoue que ce qu'il désire, c'est un passeport pour quitter la France. David Monnier répond qu'il s'efforcera de le lui procurer.
Après le repas, on annonce Bottot, le secrétaire de Barras, ami du maître de la maison. Celui-ci présente Frédéric Borelly comme un de ses correspondants étrangers, surpris dans Paris par les événements et désireux d'en sortir. Bottot laisse espérer un passeport. L'entretien s'engage ensuite sur les dramatiques incidents de la journée. Bottot en parle librement; il est presque tenté de les regretter. Il eût préféré que la situation se dénouât par un rapprochement entre la majorité du Directoire et les membres les plus modérés des deux conseils. Fauche-Borel parle peu; mais il écoute et approuve. Intérieurement, il se rend cette justice qu'à diverses reprises il a conseillé à Pichegru de se réconcilier avec Barras. Que ne l'a-t-on écouté? La cause royale ne serait pas compromise.
Dans le langage de Bottot, il retrouve un écho de ses propres sentiments. Ce langage et l'influence que semble exercer sur celui qui le tient David Monnier, lui suggèrent peu à peu un grand dessein, le dessein de tenter d'acheter Barras et d'en faire l'instrument de la restauration du roi. Par David Monnier, il séduira le secrétaire du tout-puissant directeur, et par ce secrétaire, le directeur lui-même. Il s'enthousiasme pour ce beau projet. Quand Bottot est parti, il s'ouvre sans hésiter à David Monnier, poussant si loin la confiance et l'imprudence, qu'il lui révèle son nom et son état.
David Monnier s'est montré hospitalier et généreux; mais c'est un habile; c'est surtout un besoigneux. Il gagne péniblement le pain de ses enfants; souvent, il est réduit aux expédients. Aux premières ouvertures de Fauche-Borel, il mesure d'un coup d'oeil tout le parti qu'il pourra tirer des desseins qu'on lui confie. Sa fortune est faite si le roi de France est aussi naïf, aussi crédule que son agent. Il feint d'entrer dans les vues de ce dernier. Jusqu'à une heure avancée de la nuit, ils examinent par quels moyens on peut engager la négociation. Ils s'en entretiennent encore le lendemain et les jours suivants.
Le 22 fructidor, David Monnier, qui est sorti dès le matin, rentre très ému. Il raconte à Fauche-Borel qu'il a ouvert le feu; que Bottot, mis au courant de tout, a accepté la mission de conquérir Barras. Il vient de partir pour le quartier général de Bonaparte, chargé d'exposer au glorieux soldat devant qui tremble le Directoire les causes, les circonstances et les incidents de la journée du dix-huit fructidor. Mais, avant de partir, il a entamé l'affaire avec Barras, qui l'a écouté complaisamment. Dès son retour, il la reprendra avec le zèle et le dévouement d'un homme décidé à passer au roi. À l'appui de ses affirmations, David Monnier tire de sa poche et présente à Fauche-Borel un passeport libellé au nom de Frédéric Borelly, et qui, dit-il, a été délivré par Barras à la demande de Bottot.
Le même soir, grâce à ce passeport, Fauche-Borel sort de Paris par la barrière de Charenton, après avoir compté à David Monnier trois cents louis, à titre d'avance sur les frais de la négociation et s'être entendu avec lui pour établir un sûr moyen de correspondre.
Et c'est ainsi qu'au lendemain des événements de Fructidor, après ce coup de force du Directoire, qui vient de mettre à néant les chances de la monarchie, de déjouer les plans de l'Europe, d'isoler l'Angleterre en acculant l'Autriche à la paix, dans cet effondrement du parti royaliste, commence une intrigue qui se prolongera durant deux années, et dont nous aurons à raconter ultérieurement les incidents mouvementés.
X
LE LENDEMAIN DE FRUCTIDOR
Plus on regarde à la triste odyssée du roi Louis XVIII pendant la durée de son exil, plus on est frappé par l'indicible ténacité qu'il a toujours opposée à ses malheurs. Successivement, toutes ses entreprises avortent. Ses illusions, une fausse conception des effets que la Révolution a produits en France, la pénurie des moyens dont il dispose pour exercer ses droits, les indiscrétions et les imprudences de l'entourage de son frère, la légèreté de ses agents, l'insuffisance des uns, la mauvaise foi et les trahisons des autres, la résignation de ses sujets aux maux qui les accablent, la duplicité des puissances, leurs défaites, tout conspire pour l'accabler. De Coblentz où il est arrivé en 1791, à Mitau où il arrivera en 1798, sa vie aventureuse se résume en une longue suite de déceptions propres à le décourager. Chacune d'elles cependant le fait rebondir. Vaincu sur un point, il se reporte sur un autre, en quête de combinaisons nouvelles et de moyens pour les mettre en oeuvre.
Après le dix-huit fructidor, ses plans si longuement élaborés ne sont plus que cendres. Les événements de cette journée ont brisé les instruments qu'il avait réunis. Les hommes sur le concours desquels il a fondé ses plus solides espérances sont tombés aux mains du Directoire, qui les livre en pâture aux rivages malsains de la Guyane; des députés, au nombre d'une quarantaine, desquels il pouvait attendre des votes favorables à sa cause, ont dû s'enfuir de Paris et se sont réfugiés en Suisse; le Directoire a fait annuler l'élection de divers autres dont le roi s'était flatté d'obtenir les services. Non seulement il n'y a plus de royalistes dans les conseils représentatifs de la nation, mais encore les députés qui les composent ne sont plus que les créatures serviles du triumvirat victorieux, à qui l'armée tout entière prodigue de son côté des félicitations adulatrices et des témoignages de dévouement.
Comme pour accroître l'horreur de ces désastres, l'Autriche vaincue par Bonaparte est au moment de grossir le nombre des pays, la Prusse et l'Espagne, qui ont conclu la paix avec la République. Il semble donc que jamais une partie témérairement engagée ne fut plus complètement perdue. Néanmoins, Louis XVIII conserve tout son courage et toutes ses espérances. L'intrépidité de son âme, son indomptable confiance en ses droits le hissent plus haut que ses infortunes. Il les domine, songe sur l'heure à les réparer; c'est animé de la foi la plus vive dans la victoire finale que nous le révèle sa correspondance.
Le 14 septembre, sur la nouvelle encore vague de l'événement de Paris, il mande à son frère: «J'ai reçu hier l'avis de la victoire des triumvirs sur le conseil des Anciens, et, quoique cela ne soit pas certain, cela est trop vraisemblable par les antécédents et par les détails qu'on en rapporte pour que je n'y croie pas. Je gémis profondément des nouvelles plaies que la victoire des scélérats sur les honnêtes gens va faire à notre malheureuse patrie. Mais, pour ce qui nous regarde dans cet événement, je le supporte comme les autres et je suis bien sûr que votre fermeté n'en sera pas plus ébranlée que la mienne.»
Quelques jours plus tard, dans une nouvelle lettre au comte d'Artois, il est plus explicite encore. Parmi les plaintes que lui arrache la trahison de celui de ses agents en qui il avait le plus confiance, une phrase nous révèle son énergie.
«Vous savez sûrement aujourd'hui, et peut-être les avez-vous sus plutôt, les détails de ce qui s'est passé à Paris. _Les malheurs de la chose publique m'affligent sans m'ébranler._ Ceux des individus m'affligent et m'affectent encore plus. Mais ce qui m'est le plus sensible, ce sont les trahisons. Qu'un malheureux pressé par la crainte de la mort fasse une bassesse, je le conçois; la nature humaine ne comporte pas toujours la fermeté qui serait nécessaire dans certains cas; mais, pour l'excuser, je veux au moins que ses aveux portent, pour ainsi dire, l'empreinte de la torture; je veux qu'il y règne une sorte de désordre qui, tout en décelant la frayeur, prouve cependant qu'il ne s'est pas rendu sans combattre. Mais, lorsque je vois qu'il veut au contraire faire parade de courage, lorsqu'il dit que ses aveux seront peut-être la cause de sa mort, mais qu'il les doit à ceux mêmes qu'il servait, je ne vois plus en lui qu'un traître de propos délibéré, et, sans me reprocher les bontés que je puis avoir eues pour lui, je souffre cruellement de les voir ainsi récompensées. Après ce préambule, je n'ai pas besoin de nommer celui que je veux dire.»
La même fermeté se trahit dans la correspondance avec le prince de Condé:
«Je suis plus affligé que surpris de ce qui vient de se passer à Paris. Nous avons toujours vu les scélérats fort alertes et les honnêtes gens très peu sur leurs gardes. Nul doute qu'il ne faille nier tout ce qui regarde Pichegru. Mais, si véritablement il a écrit de sa main la lettre qu'on lui impute, cela sera difficile. Je ne crois pourtant pas à cette lettre[22], car il me semble que Pichegru n'a jamais rien donné par écrit. Je ne crois pas non plus que, fausse ou vraie, elle se soit trouvée dans le portefeuille de d'Antraigues. Je crois que tout ceci est une infamie de l'infâme Pinault.
[Note 22: Le roi ne se trompait pas sur ce point. Cette lettre n'avait pas été écrite par Pichegru. Mais il se trompait quand il croyait que les révélations calomnieuses qu'elle contenait n'avaient pas été trouvées dans le portefeuille de d'Antraigues. C'est bien là qu'elles avaient été découvertes. Il ne tarda pas à le savoir, ce qui entraîna la disgrâce de d'Antraigues. Pinault, dont il parle plus loin, n'était autre que Roques de Montgaillard, dont j'ai dévoilé le rôle abominable.--Voir mon livre: _La Conspiration de Pichegru._]
«... Au reste, si les triumvirs en reviennent au régime de terreur, alors il faudra profiter de l'indignation générale pour faire reprendre les armes aux provinces qui les ont posées. Dans ce cas, vous sentez combien l'éloignement de mon armée et le vôtre seraient fâcheux. C'est bien quelque chose d'avoir obtenu de passer l'hiver en Podolie[23]; mais ce n'est pas tout, et il faudrait obtenir que mon armée ne partît pas avant que la paix de l'Empereur d'Allemagne fût faite. Nous aurions plus que le temps de savoir à quoi nous en tenir sur les mesures que vont prendre les triumvirs.»
[Note 23: De la solde de l'Autriche, l'armée de Condé venait de passer à celle de la Russie et devait prendre ses quartiers d'hiver dans les provinces polonaises.]
On voit que le roi ne désarme pas, qu'il tient tête à l'orage, qu'il cherche les moyens de tirer parti des circonstances qui pourront se présenter. Parmi les éventualités qu'il prévoit, il en est une dont il appelle et espère la réalisation: c'est la rupture des négociations qui se poursuivent au même moment entre l'Autriche et la France. Rien n'est moins sûr en effet que la conclusion de la paix, car on peut supposer qu'encouragé par la brusque cessation des pourparlers que le Directoire avait engagés avec l'Angleterre, le cabinet de Vienne repoussera les conditions qu'on veut lui imposer. Dans sa correspondance avec Condé, le roi expose ce qu'il y aura lieu de faire si cette hypothèse se réalise; là encore s'affirme son courage.
«Je crois, si les puissances ne sont pas tout à fait frappées d'aveuglement, qu'elles ne sont pas à sentir la cause de leurs revers. L'Empereur, nommément, ne peut pas avoir oublié que je lui ai écrit au mois de juin 1793: _Si Votre Majesté prend Valenciennes et Condé au nom du roi, mon neveu, elle aura autant d'alliés qu'il y a de Français fidèles à leurs devoirs; mais, si elle les prend en son propre nom, elle aura autant d'ennemis que la France renferme en ce moment d'habitants._ Assurément jamais prédiction n'a été mieux justifiée par l'événement.
«Mais, depuis cette époque, soit l'ambition qui se flatte toujours, soit la fausse honte de revenir sur leurs pas, ont toujours empêché les cours de Vienne et de Londres de profiter de la funeste expérience qu'elles ont faite de leur pernicieux système. Aujourd'hui (je n'ai pas besoin de vous avertir que je raisonne dans l'hypothèse du renouvellement des hostilités), aujourd'hui, dis-je, une circonstance toute neuve autorise de nouvelles mesures; mais il est important de la saisir, car si elle échappe, l'amour-propre forcera encore la raison au silence.
«Le but du Directoire est évident: il veut renverser tous les trônes, parce qu'il sent bien que jamais aucun roi ne sera sincèrement ami d'une République fondée sur les principes de notre Révolution. Pour y parvenir, il croit que la guerre est le meilleur moyen, et, bravant la haine publique qu'il aurait pu apaiser en faisant la paix, il rompt les négociations[24]. Cette mesure violente ne lui ramènera pas l'opinion, qui était si prononcée avant la dernière catastrophe et qui, pour être comprimée aujourd'hui, n'est pas éteinte. Mais cette opinion a besoin d'appui, et, dans ce moment, elle n'en peut trouver d'autres que celui des puissances belligérantes. Que celles-ci renoncent à leur système machiavélique; qu'elles cessent de confondre la France avec la Pologne et de croire à la possibilité de sa conquête; qu'elles déclarent que, forcées à reprendre les armes, ce ne sera désormais plus contre la France, mais pour la monarchie française qu'elles les porteront; qu'elles abjurent solennellement toute idée de conquêtes et qu'elles reconnaissent le roi légitime, appellent à lui tous les bons Français et ne se montrent que comme ses auxiliaires; que cette déclaration soit appuyée par de l'argent donné sans parcimonie, et les méfiances s'évanouiront, et la fierté nationale ne sera plus intéressée dans la guerre, et les fautes et les malheurs de six campagnes pourront être réparés dans une seule. Mais, si le système contraire continue à prévaloir, les mêmes fautes et les mêmes malheurs recommenceront, et l'Empereur sera peut-être bien heureux de signer sous les murs de Presbourg une paix mille fois plus dure et plus honteuse que celle qu'il a signée à Léoben.
[Note 24: Allusion à la rupture des Conférences de Lille, où Lord Malmesbury s'était rendu au nom de l'Angleterre.]