Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire

Part 10

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Les auteurs du plan se chargent de tout, ne demandent au roi que de les laisser faire, n'exigent qu'une promesse leur garantissant sûreté et indemnité, et assurant aux officiers qui se seront distingués au rétablissement du trône que leurs grades leur seront conservés. Les directeurs ne peuvent fournir l'argent nécessaire à l'exécution de ce plan; ils désirent que le roi travaille à leur en procurer; ils offrent d'ailleurs de lui en faciliter les moyens.

Ces vastes projets présentaient si peu de vraisemblance, et leur mise en train tant de difficultés; il était si extraordinaire qu'après avoir promis des fonds, Barras et Carnot, maîtres de la France, se fussent adressés au roi pour s'en procurer, que celui-ci, déjà mis en défiance, eût été tenté de croire à la fourberie de ses agents si la note envoyée par Sourdat n'eût été revêtue d'initiales et d'un paraphe que Bénard déclarait être ceux de Barras. Il demeura donc en proie à l'incertitude, partagé entre la crainte de perdre une occasion de recouvrer sa couronne et celle d'être la dupe soit de Barras, soit de Bénard.

Qui disait vrai, de l'abbé de La Marre ou de Sourdat, et ce dernier était-il autorisé à persévérer dans sa confiance, à présenter Barras comme très mécontent du retard qu'on mettait à lui répondre et comme disposé à s'adresser à Monsieur, comte d'Artois, «dont il espère être accueilli plus favorablement?» Sans doute, la combinaison qu'il proposait prouvait la puissance du Directoire, puisqu'il s'agissait d'entraîner une armée de plus de cent mille hommes à arborer la cocarde blanche aux cris de «Vive le roi»! Mais ne pouvait-on redouter que ce même Directoire n'employât cette armée à neutraliser en les écrasant d'un seul coup les royalistes, qui, trompés par de fallacieuses promesses, viendraient se joindre à elle?

Cependant, à la date du 26 juin, d'Avaray s'étonnait encore que l'importante communication dont il vient d'être parlé n'eût été suivie d'aucune autre; mais c'est le 17 août seulement qu'en réponse à une lettre de l'abbé de La Marre, il déclarait que ses précédents soupçons et ceux de son maître s'étaient changés en certitude. «Vous voilà plus convaincu que jamais que cette prétendue négociation avec Barras n'est qu'un conte bleu. Il faut rompre absolument cette intrigue, dont l'odieux, si elle venait à percer, retomberait sur le roi et non sur les petits bavards qui l'ont ourdie.»

À prendre à la lettre ce langage accusateur, on ne saurait méconnaître qu'il est plus accablant pour Sourdat et Bénard que pour Barras. Il est cependant remarquable que l'incident ne met pas fin à la faveur dont jouit Sourdat à Blanckenberg. Il reste le correspondant du roi et de d'Avaray; ils continuent à accueillir avec confiance les informations qu'il envoie sur l'état du parti royaliste; ils recourent souvent encore à son dévouement et à son zèle. De La Marre lui-même, qui le soupçonne un moment de l'avoir dénoncé au Directoire, se rétracte bientôt; car, au dix-huit fructidor, il lui doit son salut; il rend hommage à sa loyauté tout en conservant des doutes sur son habileté. Ce qui d'ailleurs Sourdat place au-dessus du soupçon, c'est que, lorsque du fond de la prison du Temple, où sont encore détenus Duverne de Praile, l'abbé Brottier et La Villeheurnoy, sortent les dénonciations arrachées au premier de ces malheureux par la crainte de la mort, Sourdat figure parmi les agents royalistes que le dénonciateur désigne comme d'actifs artisans des complots ourdis contre le Directoire.

On peut supposer, il est vrai, qu'il a été la dupe non de Barras, mais de Bénard, et que celui-ci a forgé de toutes pièces les intentions et les projets qu'il a présentés comme étant ceux du tout-puissant directeur. Mais comme, d'autre part, il est acquis qu'il n'a rien demandé au roi pour prix du service qu'il offrait de lui rendre, et que son intérêt personnel n'a pas été en jeu, la supposition qui l'accuse, loin de prouver que Barras a ignoré les offres faites en son nom, tendrait à établir au contraire qu'il les a suggérées. Si Bénard, son subordonné, a joué une comédie dont on ne voit pas le but puisqu'il la jouait gratuitement, il est plus que vraisemblable qu'il ne l'a jouée qu'avec son consentement, pour le documenter sur les projets des royalistes. Que Bénard, en cette circonstance, ait été l'homme du roi ou qu'il ait été l'homme de Barras, tout autorise à affirmer que celui-ci s'est prêté à ces entretiens. Le fait qu'il n'en a pas parlé dans ses mémoires, bien qu'on puisse y voir la preuve qu'il ne les a pas connus, peut plus justement encore être interprété comme un témoignage de son impuissance à établir qu'on le calomnie en le montrant à un jour donné comme disposé à rétablir les Bourbons.

Sans insister plus longtemps sur ces considérations, il suffira de constater une fois pour toutes que, quelle que fut la défiance du roi et de d'Avaray à l'égard de Barras, ils ne renoncèrent pas entièrement à l'espoir d'une entente avec lui, quoique les premières tentatives eussent échoué et que le coup de force du dix-huit fructidor exécuté dans l'intervalle eût démontré que Barras n'entendait céder le pouvoir à personne. Au mois de juillet 1798, Louis XVIII, expulsé de Blanckenberg par le gouvernement prussien, venait de s'installer à Mitau, lorsque Sourdat lui fit savoir que Barras était toujours occupé des mêmes vues; que bientôt tous ses plans seraient arrêtés, et qu'alors un agent de confiance viendrait de sa part les communiquer au roi. Il semble qu'après ce qui s'était déjà passé, ces ouvertures nouvelles eussent dû être dédaigneusement écartées et que le roi eût dû déclarer qu'il ne voulait pas être plus longtemps la dupe de Barras ou de ceux qui parlaient en son nom. La réponse que, par son ordre, expédia le comte d'Avaray ne trahit ni soupçon ni défiance. «Le roi désire vivement voir arriver la personne que vous annoncez, dans l'espérance de recevoir par elle des preuves positives et matérielles des dispositions, du travail et des succès du principal personnage.» Naturellement, on attendit en vain l'envoyé de Barras; et ce fut le dénouement de la négociation.

VIII

LE COUP D'ÉTAT DU DIRECTOIRE

Au cours de ces événements, l'abbé de La Marre, bien qu'appelé à deux reprises à Blanckenberg, avait fait de fréquents séjours en France. Inscrit sur la liste des émigrés sous son nom réel: l'abbé André, il était parvenu à en être rayé. Dès lors, arrivé à Paris sous ce même nom, il avait pu sans être inquiété y demeurer, se mettre en rapport avec les agents du roi et poser même sa candidature, en Savoie, aux élections de 1797, pour le renouvellement d'un tiers du conseil des Cinq-Cents. Il n'avait pas été élu. Mais, par ses soins, plusieurs royalistes l'avaient été. Lorsqu'après son échec, il était réapparu dans les milieux politiques, il avait retrouvé les députés qui lui devaient leur succès. Par leur entremise, il s'était créé de nombreuses relations parmi les membres des deux conseils.

La correspondance qui est sous nos yeux le montre activement employé aux affaires du roi. Ce n'est pas seulement de la réorganisation du conseil royal qu'il est chargé, ni de s'efforcer de mettre fin aux dissentiments, aux querelles, aux brouilles qui divisent en ce moment les royalistes ou de suivre la négociation Barras. En dépit des paroles rassurantes de Sourdat et de Bénard, il a promptement reconnu que cette négociation n'est qu'un leurre; il a été impuissant à réconcilier entre eux les agents du roi, à mettre fin à leurs rivalités, à leurs intrigues, à détruire chez Wickham la conviction que Louis XVIII doit renoncer à toute initiative, se tenir à l'écart de tout ce qu'on entreprendra pour lui faire restituer sa couronne.

Vainement, secondé par La Trémoïlle, qui pense en tout comme lui, il a prêché aux royalistes la nécessité de se réconcilier et de s'unir; vainement il a essayé de dompter l'incompréhensible résistance de Wickham aux objurgations de Louis XVIII, qui revendique son droit d'être mis en avant, de jouer un rôle plus actif; vainement il a chapitré d'André et Bayard, qui se sont faits les hommes liges du commissaire anglais; ses efforts se sont brisés contre la rancune et les ambitions des uns, contre le mauvais vouloir et l'entêtement des autres; il n'a pu mettre sur pied le conseil royal; il a dû avouer au roi que, dans l'état actuel des choses, il était impossible de le former; et, pour en finir, il a proposé d'y substituer deux agents, qui provisoirement suffiront à la besogne. En ce qui touche ces divers points, sa mission n'a donc plus d'objet, et ce n'est que par hasard, accidentellement, qu'il revient à des incidents révélateurs de la misère matérielle et morale à laquelle, en face d'adversaires puissants et résolus, d'inépuisables ressentiments ont livré le parti royaliste.

Mais cette mission avait d'autres buts, et il n'a pas cessé de les poursuivre. Ses instructions lui prescrivaient de pousser vers le retour de l'ordre les électeurs et les élus, de réunir tous les éléments modérés dispersés dans les conseils, de grouper contre le Directoire tous les amis d'un bon gouvernement et de rallier au parti du roi les hommes influents par la pureté de leur passé, leur fortune ou leur situation sociale. En arrivant, il croyait à la possibilité de réaliser ce plan. Ne lui avait-on pas dit qu'à Paris, un parti s'était formé pour le rétablissement de la royauté; que ce parti avait des ramifications dans les départements? Quelle n'a pas été sa surprise et combien douloureuse en constatant «que tout cela n'était que sur le papier»! À l'exception des départements de l'Ouest, rien n'est fait. À Paris même, il n'y a aucun ensemble, aucune combinaison.

Cependant il ne s'est pas découragé; il y a de nombreux mécontents; les républicains deviennent de plus en plus rares; les dernières élections ont prouvé que l'opinion est bonne, que les Français ne demandent qu'à être tirés de leur torpeur, comme de l'esclavage où la terreur les a plongés, où, malgré tout, le Directoire menace toujours de les tenir. Il acquiert bientôt la conviction que pour briser ce joug, quand l'occasion s'en présentera, il y aura dans le conseil des Cinq-Cents et dans celui des Anciens, même tels qu'ils sont composés, une majorité.

Le malheur est que cette majorité n'est pas, tant s'en faut, toute royaliste, ni toute dans les mêmes principes. Le groupe des royalistes n'y est pas le plus fort; on y compte en plus grand nombre des constitutionnels et des républicains de bonne foi. Ils croient à la possibilité de réformer le gouvernement sans le détruire; ils ne songent qu'à rétablir l'ordre. Ainsi les trois groupes sont d'accord pour mettre fin au régime révolutionnaire et au pouvoir excessif du Directoire. Mais il y a beaucoup à travailler pour les unir en vue du rétablissement de la monarchie. C'est à cette tâche que de La Marre consacre son dévouement, son activité, tous ses efforts.

Parmi les membres de l'ancienne agence, qu'il a vainement adjurés d'oublier leurs griefs réciproques, il en est un, l'ancien chef de brigade Despomelles, qui lui inspire moins de défiance que les autres. Sous le nom d'Institut philanthropique, Despomelles a conçu le plan d'une vaste association s'étendant à toute la France, ayant un comité dans tous les chefs-lieux de départements, des sous-comités dans les localités importantes et dirigée par un comité central résidant à Paris. Les bases de cette association existent déjà. De La Marre mesure d'un coup d'oeil le parti qu'on en pourra tirer; il s'attache à la développer par l'envoi d'émissaires porteurs de ses instructions. En moins de six semaines, l'Institut a jeté des racines dans soixante départements. Dans quelques-uns, tels que les Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Gironde, Ardèche, Seine-Inférieure, il est solidement établi. Grâce à cet instrument qui va sans cesse s'améliorer, on peut espérer que les élections de 1798 seront entièrement favorables au royalisme.

On est alors au lendemain de celles de 1797. Les nouveaux députés sont venus occuper leur poste. À mesure qu'ils arrivaient, de La Marre a cherché à les connaître, à les réunir, à choisir parmi eux les plus habiles et les plus forts. Il s'est mis en même temps en rapport avec les membres les plus influents des conseils et, entre autres, les généraux Pichegru et Willot, auprès desquels il est accrédité par le roi. Mais, sauf Willot, qui croit à la possibilité d'une action rapide et décisive contre le Directoire, il ne trouve pas chez les hommes avec qui il s'entretient la force de caractère, le courage, les lumières qu'il en espérait. Pichegru lui-même le déconcerte par sa réserve, sa modestie, son désintéressement, son défaut d'ambition; le général est profondément dégoûté; le dégoût le maintient dans une sorte d'apathie; il ne voit pas tout ce qu'il peut[21], et qu'il dépendrait de lui d'entraîner là où il voudrait la conduire la majorité de l'assemblée qu'il préside.

[Note 21: C'est le jugement que porte sur lui le comte de Vaublanc dans ses mémoires.]

Faute d'un chef influent, énergique et résolu, cette majorité dans les deux conseils demeure en proie à une indécision douloureuse, en dépit des efforts de quelques hommes tels que l'amiral Villaret-Joyeuse, Vaublanc, d'André, Imbert-Colomès et autres, pour l'en faire sortir. Il est cependant visible que, dans le Directoire, il y a rivalité entre le parti jacobin et le parti modéré. Barras, La Révellière, Rewbell, convaincus qu'ils ne peuvent se maintenir que par les moyens révolutionnaires, se sont ligués contre Carnot et Barthélemy, qui pensent comme la majorité des conseils. Les adversaires se tiennent mutuellement en respect: les trois directeurs jacobins décidés à une défense désespérée pour conserver le pouvoir, les deux autres affaiblis par leur défaut de résolution. Des tentatives ont été faites secrètement auprès de Carnot pour le convaincre de s'allier à la majorité des conseils. Mais il prévoit que, si cette majorité triomphe, son succès entraînera la restauration de la monarchie; il craint d'être en ce cas l'objet des vengeances royalistes; au lieu de prendre une décision, il tergiverse; lorsqu'il la prendra, ce sera trop tard. Quant à Barthélemy, c'est le plus indécis des hommes; il ne se résout à rien.

Convaincus par le spectacle des conflits qui se multiplient et s'aggravent que le Corps législatif est menacé, de La Marre et La Trémoïlle s'occupent alors des moyens de le défendre. À la demande de quelques députés, «dans l'espoir que l'apparence d'une force armée donnera du courage à quelques autres,» et malgré leur répugnance «à tout ce qui est enrôlement, mesure dont l'expérience a démontré l'inutilité», ils se décident à organiser une légion. Cinq ou six cents hommes de bonne volonté sont promptement recrutés parmi d'anciens soldats connus pour leur dévouement à la cause de l'ordre; un nombre égal de jeunes gens, dits «les collets noirs», une cinquantaine d'émigrés se joignent à eux. Dans une réunion à laquelle assistent les chefs chouans présents à Paris, on prononce, sur la proposition de La Trémoïlle, que, pour fortifier cette troupe, on appellera une élite des combattants de Bretagne et de Vendée.

Dans la même réunion et dans celles qui suivent, on concerte tout un plan, aux termes duquel un député aux Cinq-Cents proposerait le rétablissement de la garde nationale telle qu'elle existait en vendémiaire, c'est-à-dire «qu'on pourrait la réunir par une impulsion brusque, par le tambour et le tocsin». Si cette proposition n'est pas portée à la tribune, ce dont de La Marre ne se console pas, c'est qu'elle est contraire à la Constitution. Pour y suppléer, on se livre à une active propagande dans la garnison de Paris. Quatorze maréchaux des logis, trois cent cinquante dragons du 21e régiment, deux sergents-majors d'artillerie, quarante canonniers, cinquante chasseurs à cheval, cent soldats de la 19e demi-brigade signent l'engagement de combattre pour le Corps législatif, de grossir sa garde spéciale et la légion de douze cents volontaires qu'on a recrutés parmi les civils. Les dépôts de cavalerie de Saint-Germain et de Versailles ont aussi promis leur concours, et «Wisson, ancien officier de la chambre du roi ou de la reine, s'est flatté de faire marcher toute la halle».

Pourvu de ces moyens, de La Marre va plus loin encore. Dans l'atmosphère embrasée où il vit, pressé par les périls qui naissent de toutes parts et au contact des chefs chouans, il s'est exalté, oublie toute prudence, perd le sang-froid. Il voit rouge et ne recule pas devant l'éventualité de faire arrêter les députés jacobins, d'épouvanter le _ventre_ et d'anéantir les opposants dans l'assemblée même. Il supplie les députés royalistes d'adopter ces mesures, de mettre le Directoire hors la loi.

--Il faut que le Corps législatif sorte en masse, leur dit-il, les généraux à cheval à la tête de vos grenadiers, la générale battue dans tout Paris et la proclamation, dans tous les carrefours, de la mise hors la loi. Vous arriverez au Directoire avec une suite de cent mille hommes, qu'il n'osera faire mitrailler, conduite qu'elle sera par la première autorité de la nation.

Mais, en dépit de ses efforts pour entraîner ceux auxquels il s'adresse, ils résistent, ergotent, tergiversent. Ils redoutent les défections, les lâchetés, les trahisons. L'audacieuse initiative qu'on les met en demeure de prendre les effraye plus encore que les dangers qu'elle conjurerait. Ils en sont d'autant plus effrayés, que la lutte est devenue plus aiguë entre le Directoire et les Conseils. Le triumvirat, tenu par la police au courant de ces projets désordonnés, a jeté le masque. À la fin de juillet, Cochon de Lapparent et Benezech, les deux seuls ministres favorables aux vues de la majorité, ont été chassés du gouvernement. Leurs successeurs sont les hommes de Barras. À la demande de celui-ci, Hoche a fait avancer sur Paris des troupes détachées du Rhin; elles ont franchi la limite du rayon constitutionnel et n'ont rebroussé chemin que sur la réclamation formelle du Corps législatif, prêtes à revenir au premier signal. Des adresses enthousiastes de l'armée d'Italie sont parvenues au Directoire; pour organiser sa défense, Bonaparte lui a envoyé le général Augereau, le plus jacobin de ses lieutenants. Ordre est donné aux officiers suspects de quitter la capitale. On y voit arriver en foule des terroristes de province, des gradés réformés qui attendent leur pain du Directoire.

Tant de symptômes du terrible événement qui se prépare ne dissipent pas les hésitations de la majorité du Corps législatif. Les républicains restent dans leur apathie; les constitutionnels ne montrent «que pédantisme et lâcheté»; c'est à peine si les inspecteurs de la salle des Cinq-Cents prennent quelques mesures de sûreté. Cependant, les projets du Directoire ne sont plus un mystère pour personne. On en parle chez Barras, chez Mme de Staël, chez Merlin de Douai; on désigne tout haut les hommes dont le triumvirat veut se débarrasser, Pichegru en tête, les membres du club de Clichy, tout ce que les Conseils contiennent de plus éminent et de plus modéré. Malgré les incompréhensibles et aveugles résistances que lui opposent les «incurables» de la majorité, le petit clan royaliste qu'elles exaspèrent et dont de La Marre est l'âme ne désespère pas de sauver le Corps législatif malgré lui; on arrive ainsi à la soirée du 17 fructidor (3 septembre).

«À neuf heures du soir, raconte de La Marre dans la relation inédite d'où sont tirés ces détails, un député qui nous servait en qualité d'intermédiaire avec les inspecteurs vint chez moi. Il nous assura qu'il n'y avait rien à craindre pour ce soir. Je lui demandai quelles précautions on avait prises. Il nous dit qu'on s'était assuré du tocsin des Tuileries, et qu'à la moindre alarme on le sonnerait. Nous restâmes ensemble jusqu'à onze heures et demie. Aucun des affidés n'étant revenu, je pensai aussi qu'il n'y avait rien à craindre; nous nous séparâmes; nous ne nous sommes plus réunis. Dans cette nuit cruelle, toutes nos espérances se sont évanouies, nos plans détruits, nos projets renversés.»

Rien de plus vrai. Le coup de force, préparé par le triumvirat, exécuté par Barras avec le concours d'Augereau, avait réussi. Dès l'aube, les Parisiens, réveillés par le bruit du canon, apprenaient que de dramatiques événements s'étaient accomplis durant la nuit. Le Directoire exécutif avait déclaré la République en danger, décrété d'arrestation les adversaires qu'il comptait dans le conseil des Anciens, dans celui des Cinq-Cents et même dans le Gouvernement: les directeurs Barthélemy et Carnot, Barbé-Marbois et Pichegru, présidents des deux Assemblées, cinquante et un membres de la représentation nationale, des fonctionnaires suspects, des journalistes compromis, d'autres individus accusés comme eux d'avoir conspiré contre l'État. Ces rigoureuses mesures, qu'allaient rendre à jamais odieuses l'absence de toute procédure légale et le caractère barbare de la répression, étaient exécutées déjà ou en train de s'exécuter, quand Paris en eut connaissance.

Des affiches posées sur les murs énuméraient les motifs auxquels avait obéi le Directoire, dévoilaient un complot royaliste, dénonçaient les conspirateurs, mettaient à prix la tête des «criminels», assez habiles pour s'être dérobés aux poursuites dirigées contre eux. Vers la fin de la journée, les directeurs victorieux adressaient un message au Corps législatif décimé, expliquaient leur conduite, s'efforçaient de la justifier, sollicitaient ou, pour mieux dire, exigeaient une approbation sans réserve et le vote d'une loi d'exception, qui permît de punir les coupables sans les juger.

Pendant vingt-quatre heures, Paris offrit la physionomie d'une ville conquise. Des troupes nombreuses et résolues campaient dans les rues, sur les places, au long des quais, à la tête des ponts, aux abords des monuments publics. En l'absence de Bonaparte, retenu à l'armée d'Italie, Augereau les commandait. Elles donnaient la chasse aux attroupements interdits, contenaient les passants brusquement arrêtés sur le passage des voitures qui, tout à coup, apparaissaient, escortées par des cavaliers armés jusqu'aux dents, conduisant au Temple les personnages tombés aux mains de la police.

Parfois, derrière les vitres des portières, on reconnaissait certains d'entre eux; on les désignait, leur nom volait de bouche en bouche, à demi-voix, sous l'empire d'une terreur que personne ne cherchait à dissimuler. Vers huit heures, sur le Pont-Neuf passa le général Willot, qui venait d'être pris. Il y eut une poussée autour de sa voiture. L'escorte la dégagea vivement. Elle disparut bientôt dans l'une des étroites rues qui avoisinent l'Hôtel de ville.