Histoire De L Emigration Pendant La Revolution Francaise Tome

Chapter 4

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Le marquis de Bésignan, à l'en croire, était intimement lié avec le comte de Grabianka, noble Polonais établi depuis quatorze ans à Avignon, le premier partage de la Pologne l'ayant déterminé à quitter sa patrie. Depuis le commencement de la Révolution, Grabianka avait rendu d'éminents services aux royalistes, au prix même de sa fortune dont une partie s'était perdue au service de leur cause. Pour les mieux servir, il avait entretenu et entretenait toujours des relations avec certains chefs du parti révolutionnaire: Carnot, La Révellière, Letourneur de la Manche, Isnard, Rovère, d'autres encore. Mais, loin de les flatter, il leur avait toujours dit qu'ils se perdraient eux-mêmes après avoir perdu la France, et que leur dernière ressource serait de se jeter dans les bras de l'autorité légitime qui les repousserait hors de France ou plutôt fermerait les yeux sur leur retraite dès qu'ils auraient rendu les services qu'on pouvait attendre d'eux. Les principaux membres du Directoire, et plus particulièrement Barras et Carnot, paraissaient enfin vouloir prendre ce parti. Mais, retenus par une fausse honte ou par un faux orgueil, ils se refusaient à faire directement des offres au roi. Leur défiance envers les agents royalistes de Paris était telle, qu'ils ne voulaient s'adresser à eux ni traiter avec eux. Le seigneur polonais était le seul intermédiaire qui pût leur être agréable, le seul qui pût conduire à bien une négociation entre le roi et le Directoire.

Il avait donc envoyé le marquis de Bésignan, son ami, au prince de Condé, lequel à son tour le renvoyait au roi, que cet ambassadeur vraiment extraordinaire devait supplier de dépêcher au comte de Grabianka une personne de confiance munie de pouvoirs pour entendre les propositions qui seraient faites par les membres du Directoire ou des Conseils à l'effet de leur assurer le pardon, ou même les grâces qu'eux et ceux qu'ils imploreraient mériteraient par leurs services, et enfin pour concerter avec eux les moyens les plus propres à rétablir la monarchie et le roi. Bésignan déclarait en outre que la personne que le roi chargerait de cette négociation trouverait à Lausanne tous les passeports et les titres nécessaires pour sa sûreté, et que lorsqu'elle serait parvenue à sa destination, le seigneur polonais se chargerait de toutes les démarches à faire.

Le comte d'Avaray, naturellement défiant, devait l'être plus encore envers un homme à qui l'on reprochait beaucoup d'incartades. Il lui objecta son étonnement de le voir arriver sans aucune preuve de la vérité de ses dires, sans aucun témoignage du repentir des individus que le comte de Grabianka prétendait être disposés à contribuer à une restauration. Il ne comprenait pas davantage qu'ils refusassent de traiter avec les agents de Paris, dépositaires permanents des pouvoirs du roi et en possession de sa confiance. Il fit remarquer qu'il était impossible de négocier à leur insu; car, d'une manière ou d'une autre, ils finiraient par avoir connaissance de la négociation, et alors de deux choses l'une: ou ils la regarderaient comme entamée sans la participation du roi, et dans ce cas ils ne s'occuperaient que d'y apporter des entraves; ou ils sauraient que le roi l'avait autorisée, et le secret qu'on en aurait fait leur inspirerait un mécontentement funeste à la cause royale.

«D'ailleurs, ajoutait-il, si ce projet n'est pas une chimère, il deviendra l'opération principale; toutes les autres devront ou cesser ou, plutôt, céder au mouvement qu'elle leur imprimera et concourir à son succès. Dès lors, comment la céler aux agents de Paris?»

On doit supposer qu'à ces graves objections Bésignan ne trouva rien à répondre ou répondit imparfaitement, puisqu'au bas du rapport dicté à un secrétaire, d'où sont tirés ces détails, d'Avaray consigne de sa main l'opinion qu'il a conçue de ce projet extravagant et indique la seule solution qu'il lui semble possible d'y donner.

«Bésignan est un fol qui compromettrait le Père éternel. Il est venu dans l'espoir de rentrer en grâce en donnant un grand témoignage de zèle. Toute cette affaire est un roman dont les personnages seuls existent. Bésignan espère qu'on lui remettra des pouvoirs. Il m'a déjà parlé d'un projet de contre-révolution au cas inattendu où l'affaire ne réussirait pas.» Conclusion: il fallait le congédier avec beaucoup de politesse, le renvoyer au prince de Condé avec une lettre du roi indiquant que Sa Majesté allait prendre les moyens nécessaires pour s'éclairer sur la vérité des faits. Bésignan, après avoir remis cette lettre au prince de Condé, retournerait auprès de son Polonais afin de lui demander les passeports qu'il avait annoncés et de les mettre à la disposition du roi. En même temps, on instruirait les agents de Paris de cette affaire; on ne leur enverrait un pouvoir que s'il y avait lieu. Quant à Bésignan, sans oublier qu'un sot peut ouvrir parfois un avis important, on le tiendrait autant que possible en dehors de la négociation.

C'est en ces termes et avec ces conclusions que le lendemain, 13 janvier, l'affaire fut soumise au conseil du roi. Le duc de La Vauguyon combattit l'opinion de d'Avaray. Il était rare qu'ils ne fussent pas en désaccord. Il pensait que le secret devait être gardé même vis-à-vis des agents de Paris et le roi se mettre en relations directes avec le Polonais par l'intermédiaire d'un homme de confiance. Il proposa même l'abbé de Chaffoy comme le plus capable de remplir cette mission. Ce jeune prêtre, qui fut plus tard évêque de Nîmes, était alors attaché à l'agence de Souabe; il opérait en Franche-Comté, et le président de Vezet, qui l'avait maintes fois employé, vantait sans cesse ses mérites, son courage, son habileté. Mais, d'Avaray ayant objecté que ce vaillant royaliste était trop nécessaire à son poste pour qu'il fût sage de le lui faire quitter, la proposition de La Vauguyon fut abandonnée, et la sienne prévalut.

Bésignan partit aussitôt pour aller chercher à Lausanne les passeports promis par le comte de Grabianka. L'abbé de La Marre, qui devait bientôt retourner en France, fut chargé d'avertir les agents de Paris de ce qui s'était passé et de se concerter avec eux quant aux moyens à prendre pour tirer parti des prétendues bonnes dispositions du Directoire. Sur sa demande et sur l'observation qu'il avait faite que les membres du gouvernement ne persévéreraient dans les intentions qu'à tort ou à raison on leur attribuait que s'ils étaient assurés du pardon du roi, celui-ci rédigea l'acte suivant qui révèle l'état de son âme par rapport aux régicides. La pensée qui a inspiré cette déclaration se retrouvera dans toutes celles qu'il sera par la suite amené à faire en ce qui touche les personnages auxquels il impute les crimes de la Révolution:

«Je suis instruit que plusieurs de ceux que ma déclaration du mois de juillet 1795[8] exclut formellement des avantages qu'elle assure à tous les autres Français, désireraient remettre entre mes mains les rênes du gouvernement, mais que, si je ne consens à les assurer qu'ils n'auront rien à craindre de moi, ils ne voient d'autre ressource pour eux que de rétablir en France ce régime de sang et de terreur, appelé gouvernement révolutionnaire. L'horreur que m'inspire la seule idée de voir de nouveau mon peuple en proie à ce fléau me ferme les yeux sur toute autre considération, et je donne ma parole royale que ceux dont les noms seront portés sur la liste qui me sera donnée par la personne à qui ils ont fait connaître leur voeu et qui auront, pour le rétablissement de la monarchie, employé les moyens que mon agent auprès de cette même personne lui fera connaître, pourront, sans rien craindre de ma part, sortir de mon royaume et emporter leur fortune. Je promets de plus que je ne les poursuivrai ni directement ni indirectement dans les asiles qu'ils auront choisis hors de mon royaume.»

[Note 8: Le manifeste qu'il publia en prenant la couronne, et où il menaçait des plus rigoureux châtiments les assassins de son frère.]

Cette déclaration ne laisse pas d'être surprenante sous la plume du prince qui, jusqu'à ce jour, avait paru animé de sentiments de vengeance. Elle laisse percer en lui le souverain qui, en 1814, se souviendra de la parole de son aïeul Henri IV: «Paris vaut bien une messe,» et se prêtera à tous les accommodements propres à faciliter sa restauration. Mais sa conversion n'est pas encore complète. S'il cède sur un point capital, c'est avec des réticences, des arrière-pensées de proscription, qui affaiblissent singulièrement les effets de sa clémence. Il est vrai que lui-même est proscrit, qu'il est hanté par des souvenirs poignants et irritants; il peut croire que les mânes des victimes de la Terreur ne sont pas apaisées. Lui en demander plus, ce serait lui demander trop, et assurément la déclaration qu'on vient de lire a dû lui coûter. Il l'a faite contraint et forcé, et, jaloux de se justifier par avance, redoutant déjà qu'on ne l'accuse un jour d'avoir cédé, en sa la laissant arracher, à des motifs uniquement tirés de son intérêt personnel et de ses ambitions, il expose dans une note explicative, toute vibrante de l'émotion qui la lui inspire, ceux auxquels il a obéi. Cette note résume les arguments que devront employer ses défenseurs, s'il est accusé par la postérité d'avoir oublié son devoir, en consentant à traiter avec les assassins de son frère; elle plaidera pour lui.

«J'ai quarante et un ans passés; j'en ai vécu trente-trois assez près de la couronne pour juger de son poids sans me laisser éblouir par son éclat, et assez loin pour goûter les charmes de la vie privée. Rien ne me rendra ce temps où, sous l'empire du meilleur des rois, entouré, chéri d'une famille nombreuse et tendrement aimée, j'étais libre du poids des affaires, mais à portée de dire mon avis, lorsque la nécessité m'y engageait. Une vaine grandeur ne me le ferait pas oublier. Quels attraits peut avoir à mes yeux un trône teint du sang de ce que j'avais de plus cher au monde? Quel supplice d'habiter ces lieux jadis si beaux pour moi, mais auxquels je redemanderais en vain ce roi si bon, ce frère tant aimé, cette reine si méconnue, cette soeur, ange céleste, dont Dieu n'a sans doute permis la mort que parce qu'elle était mûre pour le ciel! Malheur à qui la couronne, à ce prix, serait autre chose qu'un fardeau! Mais la Providence l'ordonne, je la porterai. Ce ne peut donc pas être pour en devenir possesseur que j'accorde sûreté à ceux que j'avais formellement exceptés dans ma déclaration du mois de juillet 1795; mais je vois l'affreux terrorisme prêt à renaître; je vois le sang des Français prêt à couler de nouveau sous la hache aiguisée par Robespierre; j'entends le dernier voeu de mon malheureux frère. C'est à ce voeu, c'est à son amour, c'est au mien pour les Français que j'immole, non seulement le plus juste des ressentiments, mais aussi le premier devoir des rois: la justice. Mais en faisant ce grand sacrifice, je veux que mon peuple en recueille les fruits; je veux être certain qu'un parti différent de celui qui m'offre en ce moment de me remettre les rênes du gouvernement ne rétablira pas ce régime exécrable, dont l'effroi l'emporte en moi sur toute autre considération. C'est pour cela que je veux que ce grand changement s'exécute par les moyens que j'indique et qui seuls m'offrent une réussite assez certaine pour me déterminer à ce que je fais.

«C'est en vain que ceux à qui j'accorde ce qu'ils n'espèrent peut-être pas eux-mêmes, prétendraient qu'ils me donnent plus qu'ils ne reçoivent de moi. Je me plais à croire qu'ils ont horreur des moyens auxquels ils déclarent qu'ils seraient forcés de recourir si je rejetais leurs offres. Mais ces moyens, ils en sentent eux-mêmes la faiblesse. Ils savent qu'ils exerceraient peut-être pendant quelque temps un empire absolu, mais qu'ils seraient toujours tourmentés, toujours effrayés par les remords de leur conscience et par l'exemple de Robespierre, et qu'après avoir traîné une vie plus cruelle encore pour eux que pour ceux qu'ils sacrifieraient à leurs soupçons, ils périraient d'une mort affreuse. Ce motif ne leur permet pas de balancer à me satisfaire, et, s'ils osaient douter de la foi de mes promesses, je leur en donne un garant plus certain que tous les serments: la victime même qu'ils ont immolée.»

La déclaration accompagnée de ce commentaire fut expédiée au président de Vezet; elle devait rester dans ses mains jusqu'au jour où les négociations qu'elle visait exigeraient qu'elle fût produite. Ce jour-là, mais ce jour-là seulement, il devait, sur la demande du négociateur, la lui faire parvenir.

IV

LE PLAN DES AGENTS DE PARIS

Avant le départ du marquis de Bésignan et en attendant les passeports dont il avait annoncé l'envoi, le roi, d'Avaray et l'abbé de La Marre reprirent les entretiens que son séjour à Blanckenberg avait interrompus. Le roi souhaitait que l'abbé rentrât en France et y travaillât activement «à soutenir le système» que, sur ses conseils, il avait adopté. «Arrêter tous les mouvements partiels, ramener l'ordre par de grandes mesures sagement combinées et dirigées avec prudence, régler l'opinion, la pousser vers le retour de l'ordre, connaître et rallier tous les amis d'un bon gouvernement, les faire nommer aux fonctions publiques, les engager à les accepter, enfin détourner l'orage révolutionnaire qui a ravagé une partie de l'Europe et qui menace le reste,» telle était la mission que le roi voulait confier à l'abbé de La Marre et en vue de laquelle il s'occupait, de concert avec lui et d'Avaray, à réunir les moyens de la rendre efficace.

L'essentiel était de la faire se concilier avec les mesures déjà préparées par les agents de Paris, résumées dans un mémoire qu'un émissaire envoyé par eux, M. de La Barberie, «homme âgé, prudent, sage,» avait apportées de leur part à Blanckenberg à la mi-novembre. Ce mémoire, en date du 5 de ce mois, énumère les projets formés à cette époque par l'agence royaliste. Elle se vantait d'avoir commencé l'organisation d'une société de propagande: l'Institut philanthropique, laquelle étendait ses ramifications dans tous les départements et dont le but était de favoriser l'élection des royalistes et «de les porter aux places».

Les agents exposaient aussi qu'ils avaient formé à Paris deux compagnies qui, pour agir, n'attendaient que leurs ordres. «Le motif de cette institution, c'est la politique ambiguë de la cour de Madrid, la crainte qu'elle ne favorise le parti d'Orléans, la nécessité où ils peuvent se trouver de détruire les chefs de ce parti tels que Tallien, Sieyès, etc. etc.» Grâce à leurs intelligences dans le gouvernement, ils se disaient en droit d'affirmer que des cinq membres du Directoire, deux, Carnot et Barras, étaient jacobins, «les trois autres républicains ou retenus par la peur. Le ministre de la guerre est dévoué au roi, à qui on espère ramener celui de la police.»

En s'en tenant aux moyens que poursuivaient les agents, on pourrait exercer sur les électeurs une heureuse influence, réussir avec le temps et sans secousse à rétablir la monarchie. Mais le but poursuivi serait bien long à atteindre; peut-être le roi se verrait-il contraint d'accepter des conditions contraires à ses vues et aux intérêts de la France. Mieux valait hâter la restauration par un coup de force et de surprise, qui le rétablirait promptement dans la plénitude de son autorité et le rendrait maître de choisir entre les amendements qui seraient proposés à la constitution, d'accepter les uns, de repousser les autres.

L'action des agents ne s'en était pas tenue là. Sur leur invitation, un chef chouan, le comte de Rochecot, avait entrepris de tirer avantage du mécontentement qui régnait dans l'armée républicaine de l'Ouest, commandée encore par Hoche. Il avait gagné la confiance du commandant en second de cette armée, le général Beauregard. «Ce général offre de faire déclarer quinze mille hommes de troupes, dont il est sûr: ce sont des prisonniers de guerre, renvoyés sous la condition qu'ils ne serviraient pas contre les puissances alliées. Il s'engage à faire reconnaître par ces troupes M. de Rochecot ou tout autre chef royaliste désigné par Sa Majesté, à l'exception toutefois du comte de Puisaye qui, depuis Quiberon, a perdu toute autorité en Bretagne et ne possède plus la confiance de personne.»

Beauregard se disait sûr d'exécuter son plan, dès qu'il aurait reçu les ordres du roi «et l'argent nécessaire pour la première solde». Il mandait que Hoche serait prochainement destitué et que lui-même le remplacerait, «ce qui lui donnera beaucoup plus de moyens.» En prévision de cette conjuration militaire, les agents avaient invité Rochecot à prendre le commandement provisoire de l'armée transfuge dès qu'elle se serait prononcée, et même à s'assurer de la personne du comte de Puisaye, le chef malheureux de l'expédition de Quiberon, si ce chef, revenu en Bretagne, se fondant sur ses pouvoirs et son grade, revendiquait ce commandement pour lui-même.

Pour prévenir la mesure qu'ils ordonnaient contre Puisaye, il n'était, d'après eux, qu'un moyen. Il consistait à envoyer un prince en France, le duc de Bourbon, par exemple, qui se trouvait à Londres, et, à défaut d'un prince, un officier général connu et distingué, qui se tiendrait caché jusqu'au moment d'agir et dont ils garantissaient d'ailleurs la sûreté. En terminant ce rapport, ils insistaient pour obtenir que le duc de Bourbon ou le comte d'Autichamp vînt se mettre à la tête des royalistes. «M. Duverne de Praile offre d'être le guide de l'un ou de l'autre. Mais, comme l'on peut rencontrer des obstacles de la part du gouvernement anglais, il pense qu'il serait à propos que Sa Majesté chargeât ses agents à Londres de faire des démarches à ce sujet auprès des ministres.»

En parlant des obstacles toujours à craindre de la part du cabinet britannique, l'auteur du rapport ne voulait pas dire qu'il y eût lieu de les appréhender sous la forme d'une opposition positive au départ des personnes qu'il désignait. Elles n'étaient pas prisonnières des Anglais; les portes de la Grande-Bretagne leur restaient toujours ouvertes, sinon pour entrer, du moins pour sortir. Ses craintes se fondaient sur l'hypothèse d'une désapprobation du plan qu'il venait d'exposer et d'un refus des fonds nécessaires pour en assurer l'exécution. La démarche à faire à Londres, dont il suggérait l'idée au roi, consistait donc principalement à arracher à l'Angleterre de nouveaux moyens financiers, spécialement destinés au mouvement en vue duquel les agents de Paris déclaraient avoir pris toutes leurs dispositions. Du reste, sans attendre la réponse du roi qu'on ne pouvait recevoir qu'au bout de plusieurs semaines, vu surtout les difficultés de la navigation en cette saison d'hiver, l'un des agents, Duverne de Praile, venait de partir pour Londres. Ses collègues l'avaient désigné d'un commun accord pour aller, de l'autre côté du détroit, exposer leur plan, en montrer les avantages, solliciter les moyens de le faire aboutir.

En résumé, La Barberie était chargé d'insister pour obtenir l'envoi en France d'un membre de la famille royale, la nomination comme maréchal de camp de l'agent Despomelles, afin de lui donner autorité sur les chefs des agences départementales, et enfin la révocation de Puisaye, que la faiblesse du comte d'Artois laissait en Bretagne à la tête d'un corps de chouans, bien qu'il n'inspirât plus confiance à personne.

La Barberie avait en outre mission de rapporter au roi sous le sceau du secret que les agents étaient entrés en rapport avec le colonel Malo, colonel du 21e dragons, caserné à l'École militaire et préposé au commandement de la place de Paris. Cet officier, ayant sous ses ordres directs, outre son régiment, les grenadiers du Corps législatif, jouissait de la confiance du Directoire, de celle du ministre Cochon, et avait seul la garde de la capitale. «_Il disposera_ des cinq directeurs et de soixante-quinze députés; il forcera les autres à se retirer dans leur famille; il exécutera son plan en une seule nuit et par ses seuls moyens. Les agents, à leur tour, sont sûrs du commandant de l'artillerie et du commandant de La Fère. Ainsi, ils contiendront Paris. Les commandants dans les provinces de leur agence ont assez de force pour les contenir aussi, et, par leur secours, les agents approvisionneront la capitale.»

Entre les divers objets dont La Barberie était chargé d'entretenir le roi, ce qui fixa surtout l'attention de celui-ci, ce fut la proposition relative à l'envoi d'un prince en France, dont la présence à la tête d'un mouvement royaliste en assurerait le succès et, du même coup, celui des opérations électorales qui devaient avoir lieu au mois de mai. Il avait trop regretté que son frère eût renoncé à se jeter en Bretagne; il regrettait trop de ne pouvoir lui-même aller se mettre à la tête des partisans qu'il comptait en France pour ne pas souscrire avec enthousiasme au projet qu'on lui soumettait maintenant et qui réaliserait dans une certaine mesure le désir si cher à son coeur, de voir un Bourbon conduire à la conquête du royaume les Français fidèles.

Toutefois, éclairé par les fautes du passé, lesquelles avaient fait échouer des plans qui semblaient devoir réussir, il ne voulait rien décider ni donner son approbation définitive avant qu'une personne de confiance,--c'est l'abbé de La Marre qu'il désignait ainsi,--eût été mise à même de regarder de près aux moyens dont prétendait disposer l'agence de Paris et se fût convaincu, après une enquête scrupuleuse, que les agents ne s'illusionnaient pas lorsqu'ils se disaient certains d'une victoire prochaine. Ce qu'ils racontaient des dispositions du colonel Malo, commandant la place de Paris, de celles du général Beauregard, commandant en second l'armée de l'Ouest, promettait cette victoire. Mais c'était, à première vue, bien romanesque. «C'est une raison de plus, écrivait le comte d'Avaray, dans une note destinée à son maître, pour s'assurer si la facilité de se livrer aux apparences n'a pas séduit les agents de Sa Majesté dans toutes les espérances qu'ils ont conçues.»

Quant au prince qui serait désigné pour aller en France, les agents, on l'a vu, pensaient unanimement que ce devait être le duc de Bourbon qui résidait à Londres et qu'avec plus d'assurance que d'exactitude, ils prétendaient ardemment désireux d'être remis en activité. Sur ce point encore, le roi ne dit pas non. Mais il confia à d'Avaray, que, s'il était contraint de dire oui, ce serait à regret. Les trois Condé, le grand-père, le père et le fils, avaient été jusque-là les seuls combattants de la famille royale que les événements eussent mis en évidence, en tant que soldats. Le plus vieux et le plus jeune surtout venaient de déployer, dans l'armée autrichienne, de brillantes qualités militaires. Il en était résulté pour leur maison un regain de popularité, d'autant plus vif que la conduite du comte d'Artois avait paru moins héroïque. À cette popularité, le roi pensait qu'il ne fallait rien ajouter. Il souhaitait en faire rejaillir une toute pareille sur un prince plus rapproché du trône. Il feignit, avec La Barberie, d'être disposé à désigner le duc de Bourbon. Mais, déjà, il était résolu à désigner le duc de Berry, le plus jeune des fils de son frère, qui faisait en ce moment ses premières armes à l'armée de Condé. Son choix ne se porta pas sur l'aîné, le duc d'Angoulême, héritier présomptif de la couronne, parce que celui-ci venait d'être fiancé à Madame Royale, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. On ne pouvait s'exposer, en l'envoyant en France, à faire avorter un mariage considéré, dès ce moment, comme devant produire, au point de vue politique, les plus heureux effets.