Histoire De L Emigration Pendant La Revolution Francaise Tome

Chapter 33

Chapter 333,762 wordsPublic domain

«Ce moment n'arrivera jamais assez tôt pour moi, lui mande le roi; mais je ne sens que trop combien les arrangements nécessaires à prendre entre les deux cours qui s'occupent de nos intérêts, s'opposent à ma juste impatience. Je suis touché, comme ami, de la sincérité avec laquelle vous me parlez sur cet article; je ne le suis pas moins, comme père, de la déférence que vous me témoignez: je n'en abuserai pas. Lorsque tout sera réglé, qu'il n'y aura plus que l'instant de votre départ à fixer, c'est à vous, à vous seule, que je veux m'en rapporter pour le fixer. Je ne vous dirai point que les voyages pendant l'hiver sont souvent moins pénibles qu'en automne ou au printemps, parce que les chemins couverts de neige, ou du moins gelés, offrent bien moins de difficultés que lorsqu'ils sont détrempés par les pluies. Mais je vous dirai qu'un père, car je suis le vôtre, et je le sens tous les jours davantage, qu'un époux, qui ne respirent que pour vous, comptent les instants jusqu'à votre arrivée, et je suis sûr que vous ne prolongerez pas notre attente.

«La manière dont vous voulez employer votre temps jusque-là est digne de votre belle âme, et vous êtes bien certaine de mon approbation. Oui, ma chère fille, témoignez votre reconnaissance; faites connaître de plus en plus à vos bienfaiteurs, combien vous êtes digne de ce qu'ils ont fait pour vous. Augmentez, s'il se peut, l'amitié dont vous avez reçu tant de preuves. Je m'en réjouirai pour vous; je m'en féliciterai pour moi-même; puissiez-vous être un lien d'union et d'amitié entre l'Empereur, mon neveu et moi!»

Vers ce temps, Madame Royale reçut une lettre du comte d'Artois, datée d'Édimbourg, le 3 août. Elle fut apportée à La Fare par Cléry, qui, après avoir fait imprimer son journal à Londres[82], s'en retournait à Vienne. C'était la première fois que le futur beau-père de Madame Royale lui parlait à coeur ouvert. Jusqu'à ce jour ses lettres avaient été si rares et si banales, qu'elle en éprouvait quelque peine. Il est vrai qu'il avait une excuse. La poste n'était pas sûre, et les occasions d'écrire avec certitude du secret ne se présentaient pas fréquemment. Cependant, lorsqu'on lit les nombreuses lettres que le comte d'Artois faisait parvenir à son frère, en y traitant les questions les plus graves, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il avait apporté quelque négligence dans ses rapports avec la fiancée de son fils aîné. Cette fois, du moins, il se dédommagea, et Madame Royale eut la satisfaction de constater qu'il ne souhaitait pas moins vivement que le roi le mariage projeté.

[Note 82: Le roi, à cette occasion, le nomma chevalier de Saint-Louis: «Il y a longtemps, mon cher Cléry, que je cherche, non le moyen de vous récompenser: des services comme les vôtres trouvent leur récompense en eux-mêmes; mais de me satisfaire en vous donnant une marque d'honneur qui puisse attester à la fois votre fidélité et ma reconnaissance. Je crois l'avoir trouvé. La devise de l'ordre de Saint-Louis fait assez connaître que Louis XIV l'institua pour être le prix de la valeur. S'il ne la destina qu'aux services militaires, c'est que les preuves les plus éclatantes de la vertu qu'il voulait honorer semblaient réservées à la profession des armes. Mais pouvait-il prévoir le sort qui attendait ses descendants?... Vous avez montré non moins de courage dans la prison du Temple que le guerrier qui brave la mort au champ de l'honneur, et, en vous accordant la décoration qui lui sert de récompense, je ne blesse point l'esprit de cette noble institution.--Louis,--15 juillet 1798.»]

«Je profite avec bien de l'empressement, ma chère nièce, du départ du fidèle Cléry, pour vous écrire aussi librement que je pourrais vous parler. Il y avait bien longtemps que j'attendais une occasion aussi sûre, et mon coeur en était vraiment impatient.

«Je ne retracerai point ici nos malheurs passés; ils sont gravés dans nos âmes d'une manière ineffaçable. Nous éprouverons un jour quelque adoucissement en nous rappelant les vertus des êtres qui causent nos éternels regrets. Mais aujourd'hui, nous ne devons nous occuper que du soin d'honorer leur mémoire, en accomplissant les devoirs dont ils nous ont rendus dépositaires.

«Le roi, qui partage aussi ardemment que moi le juste désir de voir conclure une union si intéressante pour tous nos sentiments et si importante sous le rapport politique, m'a instruit de la démarche décisive qu'il a dû faire à cet égard auprès de l'Empereur d'Allemagne, de concert avec le tsar, et de la lettre qu'il vous a écrite en conséquence.

«L'opinion que j'aie toujours eue du caractère moral de l'Empereur m'a empêché d'ajouter aucune foi aux bruits que l'on a répandus dans le monde sur les projets que l'on supposait à ce souverain, de profiter de votre situation actuelle et de celle où se trouvent vos parents, pour vous faire épouser un de ses frères. À Dieu ne plaise que j'aie jamais cru l'Empereur capable de former un projet aussi injuste! Je ne mets pas en doute que ses sentiments ne le portent à accéder sans balancer à la demande qui lui sera faite au nom du roi et d'accord avec le czar.

«Mais, ma chère enfant, malgré ma juste confiance dans les loyales intentions de l'Empereur, il m'est malheureusement permis de prévoir que, dans les circonstances actuelles, nous pourrons encore avoir des obstacles à rencontrer, et il est de mon devoir de vous en prévenir. Plus les bons et fidèles Français attachent de prix à voir promptement serrer les noeuds qui doivent vous unir à mon fils, plus nos ennemis redoutent cette époque, et plus ils feront d'efforts pour retarder une pareille union, s'ils ne peuvent pas réussir à l'empêcher.

«Des calculs politiques aussi faux que dangereux et le désir mal conçu d'obtenir la paix ayant placé momentanément le cabinet de Vienne dans une liaison apparente avec les tyrans de la France, nous devons nous attendre que le Directoire, profitant de l'espèce d'influence qu'il a sur les ministres autrichiens, emploiera tous les moyens d'intrigue, de promesses ou de menaces, pour demander, peut-être même pour exiger de l'Empereur, qu'il s'oppose à la conclusion de votre mariage, et qu'il en retarde l'époque à des temps indéfinis. On peut prévoir que la même politique qui a fait admettre à Vienne un ministre républicain, pourra combattre encore dans cette circonstance les sentiments nobles et généreux qui distinguent le caractère de l'Empereur, et si mes craintes viennent à se réaliser (comme cela n'est que trop probable), je laisse à votre esprit et à votre raison à calculer tous les dangers et tous les malheurs qui résulteraient de ce nouveau triomphe des ennemis de Dieu et de l'humanité.

«Mais, si je vous confie mes inquiétudes, je dois vous ajouter sur-le-champ que rien ne peut détruire, ni même altérer la solidité de mes espérances, puisqu'elles sont fondées sur la sensibilité de votre coeur et sur le courage de votre âme. Le sang qui coule dans vos veines et la fermeté modeste dont vous avez déjà donné des preuves, me répondent que votre noble fierté ne sera jamais ébranlée. Les volontés dernières et sacrées de votre père et de votre mère sont et seront sans cesse présentes à votre souvenir; elles dirigeront votre conduite, elles ajouteront encore à votre énergie naturelle, et, en accomplissant un devoir religieux, vous éprouverez ce charme intérieur qui est toujours accordé par la Providence aux âmes pures et sensibles.

«Je forme les voeux les plus ardents pour que la conduite de l'Empereur, dans cette circonstance, ajoute encore à la juste reconnaissance que je dois aux marques d'attention et d'amitié que vous avez reçues de sa part et de celle de sa famille depuis votre séjour à Vienne; mais, si les manoeuvres perfides de nos ennemis nous réduisaient à l'extrémité que j'ai dû prévoir, je sens que le bonheur précieux de vous nommer ma fille acquerrait encore un nouveau charme à mes yeux, en pensant que je le dois uniquement à l'enfant d'un frère et d'une soeur que j'aimais si tendrement, à la nièce chérie de cet ange que je pleurerai toute ma vie, et que mon fils serait redevable de sa félicité à la courageuse énergie de celle qui lui est destinée pour compagne.

«D'après ce que je viens de dire, ma chère nièce, jugez vous-même quelle est l'étendue de ma tendresse pour vous; combien il m'est nécessaire de hâter le moment où je pourrai vous serrer dans mes bras, et combien j'attacherai de bonheur à m'efforcer de remplacer près de vous les êtres si chers et si précieux dont le Ciel nous a privés.

«Le fidèle Cléry, qui vous remettra ma lettre, est chargé en même temps de vous porter le portrait que vous êtes assez aimable pour désirer. Je connais trop bien vos bontés pour ce loyal et courageux serviteur, pour vous le recommander de nouveau; mais je vous ajoute avec plaisir que je le crois personnellement très digne de votre confiance.

«Adieu, ma bien chère nièce, ma chère enfant. Tous les sentiments que vous m'inspirez dureront autant que mon existence. Je vous embrasse mille fois du plus tendre de mon coeur.--CHARLES-PHILIPPE.»

Cette lettre, qu'accompagnait «une robe des Indes», offerte par le prince à sa nièce, révélait les sentiments les plus affectueux, mais aussi cette légèreté qu'on a si souvent et si justement reprochée au comte d'Artois. Elle avait deux torts: celui de l'inopportunité, puisqu'elle arrivait à Vienne alors que l'Empereur ne méritait plus les soupçons dont il y était l'objet, et celui bien autrement grave de fournir à la cour d'Autriche un juste sujet d'offense si, par une de ces imprudences dont est pleine l'histoire des émigrés, elle était lue par l'entourage de Madame Royale. Celle-ci n'y vit ou feignit de n'y voir qu'un témoignage de tendresse. Mais, lue par le roi, à qui La Fare l'avait transmise, elle lui déplut, et il ne le cacha pas à son frère.

«Je l'aurais mieux aimée tournée autrement, et ne parlant que de tendresse et d'espérance. Ce n'est pas que les inquiétudes que vous y témoignez ne pussent être fondées à l'époque où vous écriviez. Mais, si cette lettre fut arrivée avant l'affaire finie, j'aurais craint qu'elle ne produisît un effet tout contraire à celui que vous en espériez, et surtout qu'elle ne donnât de l'humeur à une cour qui en prend trop aisément, quels que soient les ménagements dont vous avez usé en parlant d'elle. Je vous avouerai même que, si Cléry avait passé par ici avant le retour de mon courrier, j'aurais fort bien pu retenir la lettre, au moins jusqu'à ce que je susse à quoi m'en tenir. Aujourd'hui, elle n'a pas les mêmes inconvénients, quoique je ne sois nullement tranquille sur la communication qui pourra en être faite.»

Le roi, lorsque, dans ses dissentiments avec son frère, il avait à manifester son opinion ou sa volonté, s'appliquait toujours à envelopper l'expression de formes cordiales. Mais la cordialité de la forme n'enlevait rien à la netteté du fond, et ce qu'il tenait à dire, il le disait toujours. En cette circonstance, il voulut que sa nièce sût qu'il l'avait dit, et ce fut une occasion pour lui de rendre à sa sagesse et à sa raison un nouvel hommage.

«Plus je relis votre lettre du 24 août, plus le sentiment et la raison qui vous l'ont dictée augmentent, non pas ma tendresse pour vous, cela était déjà impossible, mais mon estime. Ce mot peut vous paraître froid: mais il est bien doux d'estimer ce qu'on aime. Je n'ai pu me refuser à envoyer à mon frère copie de cette précieuse lettre, si propre à lui faire sentir combien nous serons tous les deux heureux du bonheur de nos enfants. S'il l'avait reçue deux mois plus tôt, sa tendresse n'aurait pas conçu les alarmes qu'il vous a exprimées dans celle que l'excellent Cléry vous a portée de sa part. Mais je ne sais si je ne suis pas bien aise qu'il les ait éprouvées. Il en sentira mieux le prix d'en être délivré, et, de votre côté, vous saurez mieux combien il vous aime, et combien il attache de félicité à devenir votre père. C'est un titre que je n'abandonnerai jamais, mais que je partagerai de grand coeur avec lui. Je ne serai point jaloux non plus de vous voir partager votre tendresse filiale entre nous: au contraire, je jouirai de ce partage, et je sens qu'il doublera son bonheur.»

III

LES PRÉPARATIFS

Une autre question se posait, qu'il importait de résoudre et dont la solution dépendait uniquement de l'accord du roi, du comte d'Artois et de Madame Royale. Le moment était venu en effet de désigner les personnes qui formeraient la maison des futurs époux. On ne pouvait songer à faire en exil ce qu'on eût fait à Versailles. Mais, puisqu'à Mitau Louis XVIII était traité en roi, avait ses ministres, ses gentilshommes, ses aumôniers avec le cardinal de Montmorency à leur tête, et ses gardes du corps, il convenait que les princes et les princesses qui vivaient auprès de lui fussent traités, eux aussi, conformément à leur rang et aux usages de la cour, et que Madame Royale, notamment, eût au moins une dame d'honneur, une dame pour accompagner et un chevalier d'honneur. Lorsqu'elle était sortie de France, le roi avait offert la première de ces fonctions à la marquise d'Hautefort, femme du plus intime ami de d'Avaray, jadis familier de Versailles, et dont le dévouement ne s'était jamais démenti. La marquise résidait alors à Munich. Mais, la cour d'Autriche n'ayant pas consenti à mettre des Français auprès de Madame Royale, le projet avait été ajourné. Depuis, Mme d'Hautefort avait vieilli; elle était infirme, et ni son état ni son âge ne permettaient plus de penser qu'elle pourrait un jour occuper l'emploi précédemment accepté par elle. Le roi avait alors songé à la princesse de Chalais.

«Mme la princesse de Chalais m'a paru celle qui convenait le mieux. Son âge, qui se rapproche plus du vôtre quoiqu'elle ne soit pas dans la première jeunesse, ses vertus, ses qualités aimables et solides m'ont paru devoir vous être utiles et agréables, et c'était à elle que je destinais la commission la plus flatteuse qu'il soit en mon pouvoir de donner. Mais vous l'avouerai-je? Votre lettre a tellement surpassé mes espérances sur l'excellence de votre jugement, que je ne sens plus en mon pouvoir de donner auprès de vous, même une commission passagère, à quelqu'un que je ne saurais pas d'avance qui vous plût. Je vous prie donc, ma chère enfant, de vous ouvrir avec moi sans réserve, tant sur Mme de Chalais que sur les autres personnes auxquelles vous avez pu penser, ainsi que sur les choix d'un ordre inférieur.

«Je vous ferai seulement deux observations à ce sujet: l'une, que la position où nous sommes, et où je suis particulièrement, exige que vous ayez peu de monde avec vous. Une dame faisant les fonctions de dame d'honneur, et une autre, tout au plus, suffiront, et il en est de même du service inférieur. La seconde est que les choix que je ferai de concert avec vous, tout provisoires qu'ils seront, influeront indubitablement sur ceux que mon frère fera définitivement. Je suis trop sûr de sa confiance en moi, et surtout de sa tendresse pour vous, pour en pouvoir douter. Je me trouve, en ce moment, comme votre père, l'intermédiaire entre vous deux, ce rôle m'est bien doux a remplir; mais il me tarde de le quitter.»

Avant que le roi eût été en situation de donner à sa nièce cette marque de confiance, il avait reçu de son frère la liste des personnes que celui-ci proposait à son agrément. Cette liste était longue; on eût dit que le comte d'Artois, en la dressant, avait oublié que la famille royale vivait dans l'exil, que le roi dépossédé de sa liste civile, dépourvu de ressources, était obligé d'aller à l'économie, et qu'il eût été bien impossible de donner à la duchesse d'Angoulême une maison nombreuse et fastueuse. Comme dame d'honneur, et à défaut de Mme d'Hautefort, à laquelle il semblait bien qu'on dût renoncer, il proposait la duchesse de Sérent, femme de l'ancien gouverneur du duc d'Angoulême, dont les fils avaient péri en Vendée. La duchesse était rentrée en France après la chute de Robespierre; elle s'y trouvait encore.

«Si elle se déterminait à sortir, je n'en désirerais pas d'autre, répondait le roi à son frère. Femme de beaucoup d'esprit et de mérite, Montmorency, femme du duc de Sérent, dame d'atours et amie de l'ange que nous pleurons, lui ayant donné jusqu'à la fin des preuves d'attachement avec un courage digne du maréchal de Luxembourg, mère de deux fils qu'elle a perdus et des filles qui heureusement lui restent, que de titres! que d'avantages! que de convenances! Je ne peux pas y arrêter ma pensée, car je hais le désappointement. Si Mme d'Hautefort nous manquait, et que ceci ne se pût pas, je voudrais la princesse de Rohan ou la princesse de Chalais. Qu'en pensez-vous?»

Il approuvait de même les choix masculins, et particulièrement celui de M. de La Charce ou de M. de Durfort. «Je n'ai connu le premier qu'enfant. Son père vous est attaché depuis vingt-cinq ans; sa mère s'est toujours parfaitement conduite auprès de Mme la duchesse d'Orléans. Le second s'est fort distingué dans cette guerre et s'est acquis un excellent renom.»

Pour les autres choix féminins portés sur la liste du comte d'Artois, outre qu'il en blâmait l'abondance, il les désapprouvait en partie, deux surtout, encore qu'un nom illustre et glorieux les justifiât en apparence.

«Quant aux autres dames, je dis pour accompagner, car il ne nous faut qu'un honneur, il n'est pas nécessaire d'en nommer beaucoup; cela serait même d'un mauvais effet en ce moment-ci. Mais, quoique cette observation soit importante, les choix le sont encore davantage. Souvenez-vous à présent que c'est votre frère, votre plus ancien ami, le père de votre belle-fille, le second père de votre fils qui vous parle. Si nous étions encore à Versailles, nous pourrions, tout en faisant mal, risquer de certaines choses,--car notre choix donnerait quelque considération aux personnes peu recommandables sur lesquelles il tomberait. Mais, aujourd'hui, c'est à nous-mêmes qu'il faut qu'il en donne, et la naissance, les services de famille, les plus anciennes liaisons d'amitié, l'amabilité, les grâces ne peuvent compenser la réputation. Malheureusement, celle de Mme de G..., qui n'était pas bonne en France, ne s'est pas raccommodée depuis. Songez que votre belle-fille est et doit demeurer un ange de pureté; que, quel que soit l'éclat d'un diamant, son entourage peut lui en faire perdre, et que la faute en retombe sur le joaillier. Quelle déconsidération un choix qui serait généralement blâmé, il ne faut pas vous faire illusion, ne jetterait-il pas sur vous et, dans la position actuelle, sur moi!

«Si les raisons que je vous donne ne vous paraissent pas puissantes, je vous demande comme une marque d'amitié, comme une grâce, de ne pas faire un pareil choix. Vous m'avez dit que vous n'aviez pas d'engagement positif; ainsi vous ne devez pas éprouver d'embarras. Mais, si cela était, je m'offre à vous; jetez tout sur moi; l'amitié me fera supporter tous les désagréments du rôle de victime expiatoire... Réfléchissez bien, je vous prie, à Mme de V... Ses qualités personnelles, auxquelles je rends avec un grand plaisir la justice qui leur est due, n'empêchent pas que son nom, beau en lui-même, bon à montrer aux ennemis de terre et de mer, ne puisse que très imprudemment être, en ce moment, mis en évidence à la cour, et bien moins à Mitau qu'à Versailles. Une autre considération bien autrement forte est que son mari, que nous ne pourrions pas éloigner d'elle, est un mauvais sujet, qui, d'après ce que j'ai ouï dire, avait pris beaucoup trop d'ascendant sur notre jeune homme... Je viens de remplir une tâche bien pénible; mais je vous devais franchise.»

Louis XVIII, en cette occasion, aurait pu parler en roi et ordonner; il avait préféré parler en frère et presque supplier. Le comte d'Artois ne lui en sut aucun gré. Depuis un certain temps déjà, le roi refusait de lui accorder des grâces,--cordon bleu et brevets,--destinées sans doute à reconnaître de nobles dévouements, mais qu'il jugeait inopportuns. Récemment encore, une demande de «brevet de dame pour accompagner» sollicitée par Monsieur en faveur de Mlle de La Blache, la fiancée du comte de Sombreuil, fusillé au lendemain de Quiberon, n'avait pas été accueillie pour des motifs que le roi résumait en ces termes:

«Dans notre position, je pense qu'on peut et qu'on doit accorder des récompenses, mais non pas des grâces. Si j'accordais ce brevet à Mlle de La Blache, quelle raison aurais-je pour ne pas l'accorder à cent autres peut-être, qui viendraient me le demander? Le pauvre Sombreuil, me dites-vous. Cela aurait pu être vrai si, dans l'instant même de sa mort, cette grâce eût été demandée, parce que c'eût été alors, pour ainsi dire, jeter de l'eau bénite sur son cercueil. Mais, deux ans après, ce n'est plus à ses mânes, c'est à Mlle de La Blache que je l'accorderais. Dès lors, voilà la planche faite. Une demande en attire une autre. Il faut, ou mécontenter beaucoup de monde, ou faire une chose qui finirait par devenir ridicule. Il vaut donc mieux m'en tenir à ne point accorder de grâces de la cour en ce moment, et à remettre à des temps plus heureux l'examen de toutes les demandes de ce genre. Je suis persuadé qu'en y réfléchissant bien vous serez de mon avis.»

Mécontent de cette réponse, le comte d'Artois dut se faire violence pour ne pas récriminer. Mais, en recevant maintenant la lettre de son frère, où les mérites qu'il attribuait à ses protégées étaient si fortement discutés, il fut d'autant moins maître de soi, que ces personnes jadis liées avec la duchesse de Polignac vivaient encore dans l'intimité de sa maîtresse, la comtesse de Polastron, et qu'il les considérait comme ses plus chères amies. Sous des formes d'ailleurs déférentes, il insista, ne craignant pas d'insinuer que la réponse du roi s'était inspirée du peu de goût qu'il avait toujours eu pour les Polignac. Dépassant et dénaturant la pensée de son frère, il trouva barbare et impolitique d'opprimer ceux qui ont joui de la faveur de ceux qui nous ont précédés dans la carrière, par la seule raison qu'ils en ont joui». Les droits des personnes pour qui il plaidait, loin d'être affaiblis par le souvenir des faveurs dont le roi Louis XVI les avait honorées, y devaient trouver, aux yeux de Louis XVIII, une force plus grande et, dans la circonstance, bénéficier de l'attachement que ces personnes avaient eu pour Mme de Polignac, «cette victime de son dévouement à la reine.»

Le roi ne se laissa pas démonter par cette argumentation. Il ne pensait pas qu'il faille hériter des sentiments privés comme de la couronne; il croyait surtout qu'il est sage de peser l'opinion publique, pour lui résister de tout son pouvoir si elle est injuste, pour y céder si elle est bien fondée.