Histoire De L Emigration Pendant La Revolution Francaise Tome

Chapter 3

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Par surcroît d'infortune, il existait entre eux une cause irréparable de faiblesse: leurs divisions. Ils se défiaient les uns des autres, se jalousaient, se suspectaient, s'accusaient réciproquement d'imprudents bavardages, d'ambitions cachées, de défaut de zèle, de basses convoitises, de désobéissance aux ordres du roi et même de trahison. Tel était l'état des choses à l'aube de cette année 1797, dont nous racontons les incidents. Ces divisions des agents de Paris, plus ou moins dissimulées, plus ou moins contenues, tendaient à s'envenimer, se préparaient à éclater dans des circonstances quasi tragiques, alors que l'intérêt bien entendu de la cause royale eût exigé entre ceux qui aspiraient à l'honneur de la servir une union étroite et durable.

III

L'ABBÉ DE LA MARRE ET LE MARQUIS DE BÉSIGNAN

Entre ces divers acteurs du drame de l'Émigration, il y a lieu de distinguer ceux dont le langage et la conduite ont révélé une haute raison et un dévouement aussi désintéressé que sincère: tel par exemple l'abbé André, que, sous le nom de de La Marre et à partir de 1796, on voit, pendant six années, remplir les missions les plus difficiles, sans cesse sur les chemins pour porter à Paris et à Londres les ordres du roi, en surveiller l'exécution, et qui, pour dissimuler sa personnalité, pour se dérober aux recherches de la police consulaire, se fait appeler tour à tour Falike, l'abbé de Bellecombe ou David Pachoud, négociant à Lausanne.

Une curieuse figure que celle de ce prêtre de Savoie, dans la force de l'âge, actif, entreprenant, toujours disposé à courir les aventures, à braver les pires dangers, assez habile pour y échapper, assez fin pour découvrir sous les fausses apparences les zèles intéressés et simulés, assez courageux pour les démasquer, trop prévoyant pour ne pas comprendre l'inefficacité des complots et des soulèvements partiels, et pour ne pas leur préférer les procédés de propagande et de persuasion. «Trouver le moyen, écrira-t-il en 1800, de concilier le pouvoir qu'on doit accorder au roi après tant de révolutions avec la portion de liberté dont la nation doit jouir et avec les intérêts de tous, voilà le problème.» Et il ajoute que le meilleur moyen de faire au royalisme des prosélytes, «c'est de ne décourager personne,» entendant par là qu'il faut convertir plutôt que frapper. L'homme qui raisonne ainsi, alors que tant d'autres, malgré les leçons antérieures, persistent à conseiller au roi les moyens révolutionnaires, les châtiments, les vengeances, n'est pas le premier venu.

De même que nous manquons de renseignements sur les origines de l'abbé André dit de La Marre, de même nous ignorons par suite de quelles circonstances, il avait été conduit à proposer ses services à Louis XVIII, ou celui-ci à les lui demander. Ce qui est certain, c'est que, dès les derniers mois de 1796, il était l'agent de confiance du roi, le négociateur préféré, l'homme des missions difficiles. Justement, il venait d'arriver à Blanckenberg après un séjour à Paris et à Londres, durant lequel, mêlé aux royalistes et aux émigrés, il avait beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observé; il croyait remplir un devoir en apportant à son souverain prescrit le résultat de ses observations.

En ce moment, à ne regarder qu'aux apparences, le parti des Bourbons dans l'intérieur était entièrement disloqué. La journée de Vendémiaire avait détruit dans Paris les espérances qui s'y étaient réveillées le neuf thermidor. Depuis le désastre de Quiberon, un profond découragement régnait en Bretagne et en Vendée. Aux grandes guerres auxquelles avait pris part tout un peuple, succédaient peu à peu des insurrections isolées dont les victimes périssaient en pure perte, sans profit pour la cause royale. Les tentatives du Directoire à l'effet de pacifier ces pays paraissaient devoir aboutir; déjà des chefs chouans faisaient leur soumission. Les complots ourdis dans l'Est par l'agence de Souabe, et qui devaient, à en croire Imbert-Colomès, faire surgir du sol, entre Besançon et Lyon, quarante mille royalistes, le fusil à la main, aussitôt que l'armée de Condé soutenue par les Autrichiens aurait franchi la frontière, avaient échoué. Le général Pichegru n'avait tenu aucune des promesses présentées par des agents menteurs et infidèles comme formulées par lui; il avait quitté le commandement de l'armée de Rhin et Moselle pour se faire élire par ses concitoyens du Jura député au conseil des Cinq-Cents, qu'il présidait maintenant sans laisser deviner, bien que notoirement hostile au Directoire, ses intentions pour l'avenir. Enfin les insurrections du Midi, mal conçues, mal préparées, mal conduites, avaient subi le même sort que les complots de l'Est, sans rien produire de ce qu'on en attendait. De tant de résultats douloureux, on devait donc conclure que la cause royale était irréparablement compromise.

Il n'en était rien cependant. Du sombre tableau que nous venons de décrire ne résultait pas la preuve que les moyens de la défendre et de lui assurer le succès étaient épuisés, mais cette autre preuve plus rassurante qu'il fallait renoncer à ceux dont on s'était servi jusque-là, ou tout au moins qu'on ne devait y recourir de nouveau qu'après avoir essayé d'en employer d'autres, c'est-à-dire ces procédés de propagande et de persuasion dont de La Marre se déclarait un partisan résolu.

Le roi n'avait pas attendu de l'entendre exprimer cette opinion pour être disposé à l'accueillir et à la partager. Avant même que cet agent sagace et fidèle parût à Blanckenberg, Louis XVIII était préparé à se rallier à ses vues par les rapports de ses agents de Paris. Depuis que la Convention s'était séparée pour faire place au Directoire et aux conseils des Anciens et des Cinq-Cents, ces agents, prenant texte des votes des électeurs, favorables à la politique modérée précédemment proscrite par les Jacobins, parlaient sans cesse de la possibilité de former dans les deux assemblées un parti royaliste. On n'y réussirait peut-être pas du premier coup, la Convention dissoute comptant encore trop de membres aux Anciens et aux Cinq-Cents. Mais, le Corps législatif étant tous les ans renouvelable par tiers, on pouvait espérer qu'il s'améliorerait d'année en année et que le parti du roi y deviendrait promptement majorité. C'est à ce résultat qu'il fallait travailler, soit en agissant directement sur les élus, soit en se livrant parmi les électeurs à une active propagande en faveur de la monarchie. Les agents de Paris se flattaient de trouver pour les seconder des auxiliaires précieux parmi les membres même des conseils qu'ils disaient désireux de mettra fin au régime révolutionnaire en hâtant la restauration du souverain légitime.

«Il n'est pas impossible d'avoir Boissy d'Anglas, est-il dit dans un rapport présenté au roi par l'abbé de La Marre. Il a un grand parti, quatre enfants, peu de fortune et une femme folle en aristocratie. Il disait naguère:

«--Croyez-vous qu'on me recevrait de l'autre côté?»

«On ne risque rien à le tenter[7].»

[Note 7: À propos de Boissy d'Anglas, le roi rédige la curieuse note que voici: «Ses liaisons avec La Harpe sont une chose excellente, et celui-ci pourra aider puissamment à sa conversion. Il faut d'ailleurs lui dire que sa conduite, en qualité de président de la Convention, le jour de l'assassinat de Féraud, lui a conquis plus que mon estime, mais de plus que je ne puis oublier: 1º le langage qu'il me tint le 15 juillet 1789 au moment où le roi mon frère sortait de l'Assemblée, et, depuis ce temps-là, regrettant de le voir entraîné, je l'ai toujours regardé comme royaliste dans le coeur; 2º que le 22 février 1791, ce fut lui qui me donna le premier avis de l'insulte que les jacobins me firent faire ce même jour, à l'occasion du départ de mes tantes. Il ne doit pas avoir oublié ces deux faits. En tous cas, j'ai un véritable plaisir à les lui rappeler, et ils doivent lui être garants de l'accueil qu'il doit attendre de moi.»]

Boissy d'Anglas n'était pas le seul qu'on pût espérer rallier à la cause royale. Pastoret, Dubois, Tronchet, Tronson du Coudray, Dumas, Henri Larivière, Barbé-Marbois, Vaublanc, Siméon, Portalis et combien d'autres étaient considérés, sinon comme tous convertis au royalisme, mais comme disposés à s'y convertir. «On peut compter aussi sur l'abbé de Damas et, par lui, on aura l'abbé de Montesquiou, qui a eu le tort de ne pas encore écrire au roi, mais qui réparera ce tort.» Le même rapport ajoute: «On peut attendre beaucoup des généraux Pichegru, Willot et Dumouriez. Les armées ne sont point aussi favorables au gouvernement qu'on pourrait le croire. Le moment où les partis sentent leur faiblesse est celui où le parti du roi acquiert le plus de force.» On voit poindre là l'illusion commune à beaucoup de royalistes et qu'avait encouragée chez le roi et dans son entourage ce qui se racontait, sur la foi des dires de Fauche-Borel, des dispositions de Pichegru.

C'est la même illusion qui dictera, quelques mois plus tard, à un correspondant inconnu cette remarque qui ne repose que sur des commérages: «Un voyageur venu de Milan dit que l'armée de Bonaparte n'est plus reconnaissable, qu'elle est purgée de tous les Jacobins, que Bonaparte lui-même est devenu bon.» Si Bonaparte est devenu bon, il n'est pas téméraire de supposer que les membres du Directoire, et notamment Barras et Carnot, le deviendront aussi et que, si dans les Conseils annuellement renouvelables par tiers, se forme un parti favorable au roi, ils se laisseront glisser eux aussi sur la même pente, d'autant qu'ils se rendent bien compte de la fragilité de leur pouvoir, résultant de leur passé révolutionnaire. Ce passé, ils auront à coeur de le réparer. Dans ce but, peut-être voudront-ils prendre la tête du mouvement au lieu de se laisser entraîner par lui.

Voilà quelles espérances avait apportées à Blanckenberg l'abbé de La Marre, tout en étant d'avis qu'il ne fallait ni s'y livrer trop vite ni mettre trop de prudence dans ce qu'on entreprendrait afin de les réaliser. Il considérait en effet comme essentiel de ne pas heurter l'opinion publique en se donnant l'air de vouloir la violenter:

«Elle n'est vraiment prononcée que sur un seul point: le rapport des lois révolutionnaires. Quelques fous voudront aller au delà. C'est alors qu'ils rencontreront une résistance qu'ils ne calculent pas. Le gouvernement se renforcera de toutes les craintes, de toutes les passions, de toutes les espérances.»

Les conseils que dictent à de La Marre les informations qu'il rapporte d'Angleterre et de France ne sont pas pour déplaire à Louis XVIII. Il y trouve la confirmation de ceux que lui a déjà fait parvenir le baron d'André.

«La nation est dans une telle apathie, a écrit cet agent royaliste, qu'on ne peut se promettre un mouvement général; il n'y a rien à faire en ce moment (août 1796); c'est des autorités qui seront établies par les nouvelles élections qu'il faut tout attendre... Il serait à désirer que le roi se prononçât de manière à faire connaître qu'il est disposé à ne poursuivre personne, à accueillir ceux qui se rapprocheront de lui et qu'il ne tient pas à l'ancien régime dans toute son étendue.»

Quelques jours plus tard, nouveaux avis conçus dans le même sens:

«L'opinion est bonne en général; mais chacun songe à soi; point d'énergie ni d'ensemble, ni de désir de sortir de l'état où l'on est par des mouvements violents. Il n'y a donc rien à attendre que du temps. Puisque l'opinion fait tout, il faut chercher à la former. On peut se flatter de diriger les prochaines élections de manière à avoir une grande majorité dans le Corps législatif et les principales autorités constituées... Un comité dans l'Assemblée s'occupe à préparer les voix à de bonnes élections. Il faut l'y aider, et l'essentiel est que la nation en masse se rende aux assemblées primaires. Les moyens à employer sont: 1º de bons écrits, 2º des voyageurs courageux et instruits, 3º et surtout des prêtres.»

Un tel langage, celui de l'abbé de La Marre ont suffi à éclairer le roi sur l'inefficacité comme sur le prix des mouvements insurrectionnels, quand ils se produisent isolément. L'expérience douloureuse qu'on en a faite depuis le commencement de la Révolution est décisive. Ils ne pourront réussir qu'à la condition d'éclater partout à la fois et d'éclater à l'heure même où les armées étrangères entreraient en France; et encore faudrait-il qu'à l'avant-garde de la coalition marchât un prince de la maison de Bourbon, dont la présence rassurerait les Français sur les suites de l'invasion, ou que, tout au moins, on eût à l'avance facilité son entrée dans le royaume, en le mettant à même de prendre le commandement des royalistes armés.

La conviction de Louis XVIII sur ce point date des premiers jours de son émigration. Elle a inspiré sa conduite depuis cinq ans, ses incessantes demandes aux puissances, ses multiples efforts pour rejoindre ses sujets fidèles, les protestations qu'il n'a cessé de faire entendre toutes les fois que le mauvais vouloir de l'Autriche, de l'Angleterre et de la Prusse a mis obstacle à l'exécution de ses projets. Cet impérieux désir de se montrer aux Français les armes à la main, il n'a laissé perdre aucune occasion, soit comme régent, soit comme roi, de le formuler avec énergie. Lors de la campagne de 1792, quand ensuite Lyon et Toulon se sont insurgés; puis à l'heure où l'expédition de Quiberon se préparait, et enfin lorsque, expulsé de Vérone, il s'est porté à l'armée de Condé, il a toujours affirmé son droit de ne pas laisser à son frère seul, à ses neveux, aux trois Condé, l'honneur de combattre; il a proclamé qu'il voulait aller chercher dans le royaume son trône ou son tombeau.

Paralysé par les vues intéressées des puissances, il les a dénoncées; il a réclamé, il a protesté; il s'est plaint de son inaction forcée. Lorsque au commencement de 1797, l'abbé de La Marre vient lui apporter à Blanckenberg des conseils qui excluent toute idée de soulèvements isolés et lui apprend que l'Angleterre n'a pas renoncé à l'espoir de soulever à nouveau les Vendéens, il dicte lui-même la réponse qu'il conviendra de faire à ce gouvernement égoïste et intéressé: «Nous sommes las de combattre pour un être invisible et peut-être indigne du sang qui l'a fait naître, devra-t-on dire aux Anglais. Que Louis XVIII vienne se mettre au milieu de nous, nous prouver qu'il est vraiment le petit-fils d'Henri IV. Alors, s'il le faut, nous mourrons tous pour lui. Nous combattrons pour vous qui nous sollicitez de reprendre les armes en sa faveur. Mais, s'il reste dans une inaction à laquelle vous le réduisez sans doute, nous ne voyons plus de roi, nous ne sommes plus que Français et nous irons défendre la patrie contre de perfides étrangers qui ne veulent que nous asservir et la ruiner.»

En tenant ce langage, Louis XVIII n'espère pas qu'il sera entendu. L'expérience ne lui laisse plus d'illusions sur l'égoïsme des puissances et leurs vues ambitieuses. La Prusse et l'Espagne ont conclu la paix avec la France; l'Angleterre négocie dans le même but; la Russie, quoique favorable aux Bourbons, ne s'est pas décidée à prendre les armes. Si l'Autriche ne les a pas encore déposées, ce n'est pas qu'elle veuille concourir au rétablissement de la monarchie française, c'est qu'elle ne renonce pas au projet de démembrer la France. Le roi ne peut donc compter pour conquérir son trône que sur le dévouement de ses sujets et sa propre habileté. Aussi accueille-t-il avec faveur les avis de l'abbé de La Marre et entreprennent-ils ensemble, de concert avec le comte d'Avaray, l'étude des moyens qui peuvent être utilement employés pour tirer parti des dispositions qu'on affirme être celles de certains membres du Directoire et des conseils des Anciens et des Cinq-Cents.

Il ne faudrait pas croire, cependant, qu'en ce qui touche ceux de ces personnages qui ont participé, comme Barras et Carnot par exemple, aux pires excès de la Terreur et prononcé notamment la condamnation à mort de Louis XVI, le roi entreprend cette étude avec confiance et sans répugnance. Une note de d'Avaray, écrite au cours de ces tentatives de négociation, trahit clairement l'état d'âme de ce serviteur passionné de la monarchie, dont l'influence sur Louis XVIII s'exerce trop puissamment pour qu'on puisse mettre en doute que sa pensée sera tôt ou tard, si elle ne l'est déjà, celle du prince qu'il sert avec un inlassable dévouement.

«J'ai toujours eu, écrit-il, la plus grande horreur à voir le roi entrer en négociation même indirecte avec le Directoire ou quelques-uns de ses membres. Traiter avec des assassins de Louis XVI est avilissant; traiter avec des hommes odieux à la France est dangereux. La sincérité de ces hommes est nulle hors du crime, et je nie leurs moyens pour servir une cause contraire à celle qu'ils ont embrassée. La prudence exige cependant qu'on écoute, même sans y croire, les propositions qui seraient faites par un intermédiaire, et, puisque tous les avis sans distinction poussent le roi vers ces tyrans ensanglantés, je ne dois pas m'exposer, par une raideur inutile à la gloire de mon maître, à faire dire que, pour avoir refusé d'écouter des propositions qui ne pouvaient rien compromettre, le roi a repoussé loin de sa tête la couronne de ses pères.»

Voilà qui est clair. Le roi négociera si l'occasion s'en présente, mais sans illusion, sans enthousiasme. Si la négociation n'aboutit pas, en même temps qu'il n'aura rien à se reprocher, il ne sera pas déçu.

L'abbé de La Marre se trouvait à Blanckenberg depuis quelques semaines lorsque, au commencement de janvier, s'y présenta à l'improviste un gentilhomme français précédemment employé par le prince de Condé dans ses rapports avec les royalistes de France et dont la conduite, bien que souvent imprudente, n'était pas parvenue à rendre suspect son dévouement. C'était le marquis de Bésignan, dont le nom a été prononcé plus haut. Son château, depuis longtemps possédé par sa famille, était situé aux environs de Nyons dans la Drôme. Avant la Révolution, il avait eu de fréquentes querelles avec ses vassaux. Ils lui reprochaient d'abuser de ses droits de seigneur. Au lendemain de la prise de la Bastille, poursuivi de leurs vengeances, il avait transformé sa demeure en forteresse, armé ses domestiques et proclamé sans ménagement ni prudence ses opinions royalistes, en ajoutant que, s'il était attaqué, il résisterait jusqu'à la mort.

Pour qui connaissait son caractère fougueux et l'exaltation de son royalisme, que partageait sa femme, le langage qu'il tenait n'était point une vaine bravade. Ce qu'il promettait de faire, personne, parmi ses voisins, ne doutait qu'il ne le fît s'il y était contraint. De la crainte qu'il inspirait non moins que des ressentiments qu'il avait encourus, naquit l'exaspération qui s'empara de ses anciens vassaux. Après avoir inutilement tenté d'envahir son château, s'étant vus repoussés à coups de fusils, ils portèrent plainte au Directoire départemental. Leur démarche eut pour conséquence de décider le général d'Albignac, commandant en chef de l'armée de réserve du Midi, à envoyer un corps de troupes, appuyé de cinq pièces d'artillerie, pour avoir raison de ce citoyen rebelle. Durant trente-six heures, Bésignan et ses huit domestiques ou métayers tinrent tête à la fusillade et à la mitraille. Ce ne fut que lorsque les boulets eurent ouvert une brèche dans le mur et allumé un incendie, qu'il se décida a céder aux puissantes exhortations du général d'Albignac, qui l'avait fait secrètement avertir qu'il lui accordait trois heures pour disparaître. Ceci se passait le 28 août 1792. À la fin du même jour, le marquis de Bésignan avait disparu.

Il est singulièrement difficile de le suivre après ce désastre, dans les innombrables péripéties de sa vie errante. Pendant les années qui suivent, on le voit tour à tour à l'armée de Condé, où il ne fait que passer, «sans faire ni bien ni mal,» mais où il parvient à inspirer confiance au vieux prince, qui se défendra plus tard, bien à tort d'ailleurs, d'avoir encouragé ses imprudents projets; à Rome, où il est allé supplier le pape Pie VI de lever des troupes et de s'unir à la coalition, «comme intéressé à rentrer dans la propriété du comtat Venaissin;» à Lyon, où il devient un des agents les plus actifs et les plus violents de la réaction thermidorienne; dans les montagnes du Velay et du Forez, où, à la tête de soixante ou quatre-vingts vagabonds, il se livre à tous les actes de la plus basse chouannerie. C'est à cette époque qu'Imbert-Colomès, de Lausanne où il est réfugié, et supposant que Bésignan est en France, écrit au prince de Condé: «Si le Directoire exécutif avait été jaloux de le faire arrêter, ç'aurait été chose facile, ce qui ferait présumer Bésignan capable de trahison puisqu'il est encore libre.»

La mémoire de notre aventureux personnage mérite très probablement d'être lavée du soupçon qu'exprimait Imbert-Colomès, car le fait inspirateur de ce soupçon se peut expliquer par l'imprudence non moins que par la trahison. D'ailleurs, Bésignan avait trop de comptes à rendre aux tribunaux de la République pour que, à moins d'être devenu fou, il pût se flatter de se faire pardonner ses méfaits et de sauver sa tête au prix même d'une délation. Les dires d'Imbert-Colomès avaient cependant une apparence de vérité. Ce qu'il reprochait à Bésignan, c'était d'avoir surpris dans les milieux royalistes, durant son séjour en Suisse, le projet d'un soulèvement des contrées de l'Est, longuement préparé par l'agence de Souabe, avec le concours de Wickham, de s'en être approprié les plans comme son oeuvre et d'avoir ensuite laissé saisir à la frontière franc-comtoise tous les papiers relatifs à ce complot, ce qui avait eu pour conséquence l'arrestation d'un grand nombre d'associés de l'intérieur.

Il y avait dans ces précédents plus de motifs qu'il n'en fallait pour justifier les insinuations d'Imbert-Colomès et pour attirer sur Bésignan la disgrâce du prince de Condé, et par contre-coup, celle du roi. Mais, en un temps où quiconque se consacrait au service de la cause royale devait faire par avance le sacrifice de sa vie, on n'avait pas le droit d'être difficile dans le choix des hommes bons à employer. Il suffisait que par leur conduite, leur constance et leur courage, ils eussent donné des preuves éclatantes de dévouement, pour qu'on ne leur tînt pas longtemps rigueur de leurs étourderies, de leurs imprudences ni même des défaillances de leur zèle, lorsque surtout, par quelque nouveau trait d'initiative, ils s'efforçaient de les racheter. Sans doute, on se défiait d'eux; mais on se résignait encore à les employer faute de mieux.

On ne saurait expliquer autrement les circonstances qui amenaient, au début de cette année 1797, le marquis de Bésignan à Blanckenberg. Avant d'y venir, il s'était rendu auprès du prince de Condé; il lui avait exposé le but de son voyage; c'est après l'avoir entendu que Condé le renvoyait au roi. Le roi seul, en effet, pouvait prononcer sur la proposition qu'apportait Bésignan et décider de la suite qu'il convenait d'y donner. Pour la reconstituer, nous avons sous les yeux le compte rendu qu'à la date du 12 janvier, après un long entretien avec Bésignan, rédigea d'Avaray en vue du conseil royal qui devait se réunir le lendemain.