Part 9
Le consul Censorinus avait donc à lutter contre des difficultés aussi grandes qu'inattendues; néanmoins il commença avec activité le siège. Asdrubal vint établir son camp à Néphéris, de l'autre côté du lac, et ne cessa d'inquiéter les assiégeants qui, d'autre part, avaient à résister aux sorties des assiégés. Censorinus avait concentré ses efforts contre le mur, plus faible, établi sur la langue de terre (_la toenia_), séparant le lac de Tunis de la mer; ayant réussi à y faire une brèche, il ordonna l'assaut; mais les Phéniciens repoussèrent facilement leurs ennemis.
Quelque temps après, le consul Manilius, à qui était resté le commandement, par suite du départ de Censorinus, tenta contre le camp d'Asdrubal, à Néphéris, une attaque qui se serait terminée par un véritable désastre pour lui, sans l'habileté et le dévouement de Scipion.
Ainsi se passèrent les premiers mois du siège, sans que les Romains pussent obtenir un seul avantage sérieux.
MORT DE MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant sa mort prochaine, fit venir auprès de lui le jeune Scipion Emilien, tribun dans l'armée romaine, car il le désignait comme son exécuteur testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais, à son arrivée, le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable laissait un grand nombre d'enfants, dont trois seulement furent désignés comme devant hériter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et Manastabal. Le premier avait reçu de Massinissa l'anneau, signe du commandement. Une des dernières recommandations de leur père avait été de conserver la fidélité aux Romains.
Scipion, pour éviter tout froissement entre les frères, leur laissa le pouvoir, en conservant à tous trois le titre de roi. Micipsa eut cependant l'autorité principale avec Cirta comme résidence; Gulussa reçut le commandement des troupes et la direction des choses relatives à la guerre; enfin Manastabal fut chargé des affaires judiciaires. Tous les trésors restèrent en commun.
Après avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, amenant avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides[66].
[Note 66: Appien, _; Pun_., 185. Salluste, _Jug._, 5.]
SUITE DU SIÈGE DE KARTHAGE.--La situation des Romains devant Karthage, sans être critique, commençait à devenir difficile. Les maladies, conséquence de l'agglomération, de la chaleur et des privations, s'étaient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et étaient souvent interceptés par l'ennemi: enfin les sorties des assiégés et les attaques d'Asdrubal tenaient les assiégeants sans cesse en éveil et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le jeune Scipion avait su par son activité et ses talents militaires rendre les plus grands services; plusieurs fois il avait sauvé l'armée, aussi son nom était-il devenu très populaire parmi les soldats. Enfin sa connaissance du pays et des indigènes le désignait pour le commandement suprême, dans ce pays qui semblait être le patrimoine des Scipions.
Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent prendre la direction du siège, tandis que Scipion allait à Rome préparer son élection à l'édilité (148). Les nouveaux généraux trouvèrent des troupes fatiguées et démoralisées à ce point qu'ils renoncèrent, pour le moment, à pousser les opérations contre Karthage. Pison entreprit une expédition vers l'ouest et, après avoir pillé quelques places sans importance, vint mettre le siège devant Hippône; mais il échoua misérablement dans cette entreprise et dut opérer une retraite désastreuse. La situation commençait à devenir inquiétante; la discipline était complètement relâchée; on ne pouvait plus compter sur les soldats; enfin les frères de Gulussa ne lui envoyaient aucun renfort.
Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient d'activité pour se créer des ressources et des alliés. Malheureusement les divisions intestines, qui avaient été si fatales à Karthage et qui disparaissaient quand le danger était pressant, avaient recommencé leur jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent à mort.
SCIPION PREND LE COMMANDEMENT DES OPÉRATIONS.--Les nouvelles d'Afrique ne cessaient de porter à Rome le trouble et l'inquiétude. La voix publique désignait Scipion pour la direction de cette campagne; cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'édilité, ne pouvait encore recevoir le consulat. On fit fléchir la loi; d'une voix unanime, le peuple le nomma consul (147).
A peine arrivé à Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus qui se trouvait bloqué, dans une situation très critique, à Karthage même, puis il vint s'établir avec toute son armée dans un camp fortifié, non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au rétablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son armée à Néphéris, alla, accompagné d'un chef berbère nommé Bithya, prendre position en face du camp romain. Mais l'on put bientôt s'apercevoir que la direction du siège était passée dans d'autres mains. Une attaque de nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion maître du faubourg de Meggara, compris dans l'enceinte de la ville, mais séparé d'elle par des jardins coupés de murs et de clôtures faciles à défendre.
Cette perte causa une vive douleur aux assiégés qui, sous l'impulsion de leur chef Asdrubal, massacrèrent tous leurs prisonniers romains. Le camp karthaginois avait dû être abandonné et tous les défenseurs se trouvaient maintenant retranchés dans la ville. Scipion coupa toute communication entre Karthage et la terre, en fermant par un mur le large isthme qui donne accès à la presqu'île sur laquelle la ville est bâtie. Une double ligne de circonvallation, formée de fossés et de palissades, complétait le blocus. La mer restait libre et, bien que les navires romains croisassent constamment devant le port, de hardis marins réussissaient à passer et à apporter des vivres aux assiégés. Scipion entreprit de fermer aussi cette voie: il fit construire un môle de pierre ayant 92 ou 96 pieds à la base[67], et allant de la toenia jusqu'au môle, travail gigantesque renouvelé par Louis XIII au siège de La Rochelle.
[Note 67: Le pied romain était de 0 m. 296 mill.]
Mais les assiégés, de leur côté, ne restaient pas inactifs: pendant que les Romains leur fermaient cette entrée, ils s'en taillaient une autre dans le roc. En même temps on travaillait à Karthage à faire une flotte en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment où les Romains croyaient avoir achevé leur blocus, ils virent paraître les navires puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis et, quand ils se représentèrent trois jours après, les Romains, prêts à combattre, forcèrent la flotte à rentrer dans le port après lui avoir infligé de grandes pertes. Scipion profita de ce succès pour s'établir dans une position avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages qui couvraient le second port (_le Cothôn_). Mais des hommes déterminés sortirent dans la nuit de Karthage, s'approchèrent à la nage des lignes romaines et incendièrent les machines des assiégeants.
Les succès des Romains se réduisaient encore à peu de chose et avaient été chèrement achetés. Cependant Scipion avait atteint un grand résultat, celui de compléter le blocus de la ville. Déjà la famine s'y faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, Scipion alla avec Lélius et Gulussa attaquer le camp de Néphéris, où se trouvait une puissante armée Karthaginoise dont on ne s'explique pas l'inaction. Cette expédition réussit à merveille: le camp fut pris et enlevé et toute l'armée ennemie taillée en pièces. Les cantons environnants ne tardèrent pas à offrir leur soumission aux Romains (147).
CHUTE DE KARTHAGE.--Depuis près d'un an Scipion avait pris la direction des affaires et, bien qu'il eût obtenu de grand succès, la ville assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré la famine à laquelle elle était en proie. Au printemps de l'année 146, le général romain se décida à frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer son plan, incendia la partie sur laquelle il semblait que l'effort des assiégeants allait se porter. Mais pendant ce temps Lélius parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn et à l'ouvrir à l'armée qui se précipitait dans la ville. Scipion attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de marcher sur Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal et la citadelle. Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient; mais à peine les soldats commencèrent-ils à s'y engager qu'ils furent écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte: l'ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées pour que l'armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel s'élevait la citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers adhérents. Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui venaient d'être conquis, et cette opération barbare coûta la vie à un grand nombre de Karthaginois, spécialement des vieillards, des femmes et des enfants qui se tenaient cachés dans ces constructions. «... Le mouvement et l'agitation,--dit Appien,--la voix des hérauts, les sons éclatants de la trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville prise et saccagée, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de fureur qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un pareil spectacle.»
Depuis sept jours Scipion était maître de la ville, lorsque des Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assiégés, se trouvant dans la citadelle, demandaient à se rendre à la condition qu'on leur laissât la vie sauve. Le général leur accorda cette demande, ne refusant de quartier qu'aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi de Byrsa, où il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au nombre de neuf cents environ. Tous se réfugièrent dans le temple et s'y défendirent d'abord avec vigueur; mais peu à peu, le manque de vivres, la discorde et l'impossibilité d'espérer le salut poussèrent ces malheureux au désespoir. Asdrubal eut alors la lâcheté de se présenter en suppliant à Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhérents incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se précipitait dans les flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre à sa honte[68] (146).
[Note 68: Appien, _Pun._]
L'AFRIQUE PROVINCE ROMAINE.--Cette fois Karthage, la métropole de la Méditerranée, la rivale de Rome, n'existait plus; le voeu de Caton était exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique avait vécu et allait faire place à la colonisation latine. Scipion laissa son armée piller les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome célébrait par des offrandes aux dieux le succès de ses armes. Bientôt dix commissaires, choisis parmi les patriciens, arrivèrent en Afrique pour régler avec Scipion le sort de la nouvelle conquête. Ils commencèrent par achever la destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu de cérémonies religieuses, les imprécations les plus terribles contre ceux qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par eux aux dieux infernaux.
Utique, pour prix de sa trahison, reçut le pays compris entre Karthage et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phéniciens furent, au contraire, privées de leur territoire et de leur libertés municipales et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservèrent les régions usurpées par eux dans l'Afrique propre. La limite de la province romaine s'étendit depuis le fleuve Tusca (O. Z'aïn ou O. Berber), en face de la Sicile, jusqu'à la ville de Thenæ (Tina) en face des îles Kerkinna, au nord du golfe de Gabès[69]. Cette mince bande de terre reçut le nom de _Province romaine d'Afrique_. Un gouverneur, résidant à Utique, fut chargé de l'administration de ce territoire.
Aussitôt après sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnaître les établissements phéniciens du littoral, à l'ouest de Karthage. Le récit de ce voyage, qui a été écrit par Polybe, manque dans son ouvrage, et nous n'en connaissons que l'analyse incomplète donnée par Pline. Cette perte est regrettable à tous les points de vue, car nous ignorons quelle était l'action des Karthaginois sur la civilisation berbère. Cette action est incontestable et il est à supposer qu'elle s'exerçait par des colonies de marchands établis dans les principales villes. C'est ce qui explique qu'à Cirta, par exemple, existait un temple dédié à Tanit. On en a retrouvé les vestiges à un kilomètre de la ville, ainsi qu'un grand nombre d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au musée du Louvre[70].
[Note 69: Pline, _H.N._, V, 3, 22.]
[Note 70: V. _Recueil des notices et mémoires de la société archéologique de Constantine_, années 1877, 1878.]
CHAPITRE V
LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME 146-89
L'élément latin s'établit en Afrique.--Règne de Micipsa.--Première usurpation de Jugurtha.--Défaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha contre les Romains.--première campagne de Métellus contre Jugurtha.--Deuxième campagne de Métellus.--Marius prend la direction des opérations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'oeil sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome.
L'ÉLÉMENT LATIN S'ÉTABLIT EN AFRIQUE.--A peine Scipion Emilien avait-il quitté l'Afrique que l'on vit «affluer la troupe avide des négociants de toute sorte, des chevaliers romains commerçants ou fermiers de l'État, qui envahissent bientôt tout le trafic de la nouvelle province, aussi bien que des pays numides et gétules, fermés jusqu'alors à leurs entreprises[71]». Les Berbères, qui n'avaient subi que l'influence de la civilisation punique, allaient connaître les moeurs et le génie romains. Malgré les imprécations officielles lancées contre Karthage, cette ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas à se relever de ses ruines.
Enfin, vingt-quatre ans s'étaient écoulées depuis la chute de Karthage, lorsque Caïus Gracchus, désigné pour exécuter la loi Rubria qui en ordonnait le rétablissement, débarqua en Afrique avec six mille colons latins, et les établit sur l'emplacement de la vieille cité punique à laquelle il donna le nom nouveau de _Junonia_[72]. De là, les Italiens allaient rayonner dans tout le pays et s'établir, comme artisans ou comme commerçants, dans les villes de la Numidie. L'année suivante la loi Rubria fut rapportée; mais Karthage, quoique déchue de son titre, n'en continua pas moins à se relever de ses ruines et à reprendre son importance politique et commerciale[73].
[Note 71: G. Boissière, _Esquisse d'une histoire de la conquête romaine_, p. 183.]
[Note 72: En plaçant la nouvelle colonie sous la protection de Junon, Gracchus rendait hommage à la divinité protectrice de Karthage, _la maîtresse Tanit, reflet de Baal_, que les Romains assimilèrent à _Junon céleste_.]
[Note 73: Voir «_Le Capitole de Carthage_», par M. Castau (_Comptes rendus de l'Académie des Inscr. et B. Lettres_, 1885, p. 112).]
RÈGNE DE MICIPSA.--Pendant que l'Afrique propre était le théâtre de ces graves événements, Micipsa continuait à régner paisiblement à Cirta. C'était un homme d'un caractère tranquille et studieux, tout occupé de la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume s'étendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave formée par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux frères et continua à exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de Manastabal, s'appliquant, particulièrement, à conserver l'amitié des Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de Numance (133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire, sous la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser ainsi de ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper à tous les dangers, bien qu'il les affrontât avec le plus grand courage; ses talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la renommée d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu à augmenter son influence sur les Berbères. Ainsi tout réussissait à ce jeune homme que Micipsa avait dû adopter en lui accordant un rang égal à ses fils.
En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda à ses deux fils et à son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider pour la défense de leur royaume numide. Il s'éteignit ensuite après un paisible règne de trente années[74], pendant lequel il s'était appliqué à continuer l'oeuvre de civilisation commencée par Massinissa, appelant à lui les artistes et les savants étrangers, pour orner la capitale de la Numidie. Il léguait à ses successeurs un vaste royaume paisible et prospère.
[Note 74: Salluste, _Bell. Jug._, VIII et suiv. Nous suivons pour, l'usurpation et la guerre de Jugurtha, les détails précis donnés par cet auteur et l'appendice de M. Marcus à la fin de sa traduction de Mannert.]
PREMIÈRE USURPATION DE JUGURTHA.--A peine Micipsa avait-il fermé les yeux que des discussions s'élevèrent entre ses deux fils et son neveu, à l'occasion du partage du royaume et des trésors. Ce conflit se termina par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lésée et qu'elle n'accepta qu'avec le secret espoir d'en violer les clauses, à la première occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale, s'étendant du Molochath à une ligne voisine du méridien de Saldæ (Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagèrent le reste, conservant ainsi tout le pays riche et civilisé, la Numidie proprement dite, avec Cirta et toutes les conquêtes de l'est.
Jugurtha n'était pas homme à s'accommoder d'une situation inférieure; il lui fallait l'autorité suprême et, du reste, il devait songer à prévenir les mauvaises dispositions de ses cousins à son égard. Sans différer l'exécution de son plan, il fit, la même année, assassiner à Thermida[75] Hiemsal, celui des deux frères qui, par son énergie, était à craindre. Puis il envahit à la tête d'un grand nombre de partisans la Numidie propre. Adherbal, déconcerté par une attaque si soudaine, s'empressa de demander des secours à Rome, et essaya, néanmoins, de tenir tête aux envahisseurs; mais il fut vaincu en un seul combat, et contraint de chercher un refuge dans la province romaine. En une seule campagne, Jugurtha se rendit maître de la Numidie et s'assit sur le trône de Cirta.
Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur de la province d'Afrique, se rendit à Rome où il réclama à haute voix justice contre la spoliation dont il était victime. Mais Jugurtha, qui connaissait parfaitement son terrain, envoyait en même temps, en Italie, des émissaires chargés de répandre l'or en son nom et de lui gagner des partisans parmi les principaux citoyens. En vain Adherbal retraça en termes éloquents les malheurs de sa famille et la perfidie de Jugurtha; il ne put rencontrer aucun appui effectif, car chacun était favorable à la cause de son ennemi. Néanmoins, comme la contestation était soumise au Sénat, ce corps ne put violer ouvertement toutes les règles de la justice. Il décida qu'une commission de dix membres serait chargée d'opérer entre les deux princes numides le partage de leurs états[76]. Les commissaires, sous la présidence de Lucius Opimius, favorable à Jugurtha, rendirent à celui-ci toute la Numidie occidentale et replacèrent Adherbal à la tête de la Numidie propre, décision qui n'avait pour elle que l'apparence de l'équité, en admettant que Jugurtha, par son crime et son usurpation, n'eût pas perdu ses droits, car il était certain qu'Adherbal, laissé à ses propres forces, ne tarderait pas à devenir la victime de son cousin (114).
[Note 75: Ville de la Proconsulaire.]
[Note 76: Salluste, _Bell. Jug._, XVI.]
DÉFAITE ET MORT D'ADHERBAL.--Après cette première tentative qui n'avait réussi qu'à demi, Jugurtha s'appliqua à se mettre en mesure de recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que, malgré tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu'il fallait se créer un point d'appui sur ses derrières et, à cet effet, il entra en relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella son alliance avec lui, en épousant sa fille. Puis, il recommença ses incursions sur les terres d'Adherbal, espérant le pousser à entamer la lutte contre lui, de façon à lui donner tous les torts aux yeux des Romains. Mais ce prince était bien résolu à tout supporter, et ce fut Jugurtha lui-même qui, perdant patience, ouvrit les hostilités, en envahissant le territoire de Cirta, à la tête d'une armée nombreuse.
Adherbal se porta à sa rencontre, avec toutes les troupes dont il pouvait disposer. Arrivé en présence de ses ennemis, il avait pris ses dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant la nuit, les troupes de Jugurtha se jetèrent sur son camp et l'enlevèrent par surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, se réfugier derrière les remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et commença le siège de cette place fortifiée par l'art et la nature, et dans laquelle se trouvaient un grand nombre d'artisans et marchands italiens, décidés à défendre la cause du prince légitime. Tandis qu'il pressait ces opérations, il reçut trois députés envoyés de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il les congédia avec force démonstrations de respect et assurances de fidélité, mais ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mandé, peu après, à Utique, par de nouveaux envoyés du Sénat, il se rendit dans cette ville, y accepta avec déférence les ordres à lui adressés; puis il revint à Cirta, dont le blocus avait été rigoureusement maintenu. Cette ville était alors réduite à la dernière extrémité par la famine. La nouvelle de l'échec des négociateurs romains y porta le découragement et le désespoir. Adherbal, voyant la fidélité de ses adhérents fléchir, se décida à traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la vie sauve; mais, dès qu'il eut entre les mains les clés de la ville, il ordonna le massacre général des habitants, sans épargner les Italiens, et fit périr Adherbal dans les tourments[77].
[Note 77: Salluste, _Bell. Jug._, XXVI.]
GUERRE DE JUGURTHA CONTRE LES ROMAINS.--Cette fois Jugurtha restait maître incontesté du pouvoir; il est possible que les Romains eussent fermé les yeux sur l'origine criminelle de sa royauté: mais des citoyens latins avaient été lâchement massacrés et il était impossible de tolérer cette insulte. Le parti du peuple accusa à bon droit la noblesse d'avoir encouragé ces crimes. En vain Jugurtha envoya à Rome son fils et deux de ses confidents: l'entrée du Sénat leur fut interdite et l'expédition d'Afrique résolue. Calpurnius Bestia, en ayant reçu le commandement, partit bientôt de Sicile à la tête des troupes, débarqua en Afrique, s'avança jusqu'à Badja et remporta de grands succès. Bokkus, lui-même, envoya aux Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant perdu, eut alors recours à un moyen qui lui avait toujours réussi, la corruption. Bestia, gagné par son or, consentit à signer avec lui un traité après s'être fait livrer par le prince numide des éléphants, des chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111).