Part 8
Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier, grièvement blessé quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son pays; quant à Hannibal, qui avait depuis longtemps pris ses dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans être inquiété, à Crotone, après avoir massacré ses alliés italiens qui ne voulaient pas suivre sa fortune, et débarqua heureusement à Leptis[57]. Pour la première fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De Leptis, il gagna Hadrumète, puis, se lançant dans l'intérieur des terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer à lui un certain nombre de chefs indigènes parmi lesquels Mezétule, et fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et alliés de son père, de sorte que son armée présenta bientôt un effectif imposant.
[Note 57: Actuellement Lamta.]
Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux Karthaginois, et au mépris de la trêve, ils recommencèrent les hostilités en attaquant une flotte romaine de transport et même un vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrité de ce manque de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientôt en présence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs de Souk-Ahras[58]. Après une entrevue entre les deux généraux, entrevue dans laquelle ils ne purent réussir à s'entendre, on en vint aux mains.
[Note 58: A Naraggara. Voir «_Naraggara_» par M. Goyt. _Recueil de la soc. arch. de Constantine_, 20e vol. et _Recherches sur le champ de bataille de Zama_, par M. Lewal, _Revue afr._, t. II, p. 111.]
Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de quatre-vingts, et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en réserve ses vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses lignes des espaces pour que les éléphants pussent les traverser sans les rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie à celle de Scipion. Dès le commencement de l'action, le désordre fut mis dans l'armée de Hannibal par ses éléphants qui se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires karthaginois, se croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice punique. Cependant l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage. Mais la cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de celle de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le général karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète, avec une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté leur victoire par de cruelles pertes (202).
FIN DE LA IIE GUERRE PUNIQUE. TRAITÉ AVEC ROME.--Après ce dernier échec, Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore. Scipion, ayant écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions à Tunis et à Utique. Quant à Hannibal il s'efforçait, à Hadrumète, de reconstituer une armée, mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il conseilla énergiquement à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut envoyée à Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était maître absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses. Un armistice de trois mois fut conclu, à la condition que le gouvernement punique paierait une première indemnité de vingt-cinq mille livres d'argent, et fournirait à l'armée romaine tout ce dont elle aurait besoin pour vivre.
Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints à Scipion pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases suivantes:
Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux, excepté dix, et tous ses éléphants.
Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique.
Elle renoncera à tous droits sur ses anciennes colonies de la Méditerranée.
Elle paiera à Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera cent otages.
Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale, recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié.
Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre sans l'autorisation de Rome.
Ce traité fut aussitôt ratifié et mis à exécution: Scipion se fit remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans la rade de Karthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain nombre de transfuges qui périrent dans les supplices, puis il partit pour Rome, où l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant à Syphax, envoyé précédemment en Italie avec le butin, il était mort de misère et de chagrin à Albe[59] (201).
[Note 59: Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live, Polybe et Appien. Voir aussi 1'«_Afrique ancienne_» dans l'«_Univers pittoresque_», édition Didot, t. II et VII.]
La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective de Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, passée à l'état de vassale, elle a cessé d'exercer aucune prépondérance sur l'Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux maîtres.
CHAPITRE IV
TROISIÈME GUERRE PUNIQUE
201-146 Situation des Berbères en l'an 201.--Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.--Empiètements de Massinissa.--Prépondérance de Massinissa.--Situation de Karthage.--Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.--Défaite des Karthaginois par Massinissa. Troisième guerre punique.--Héroïque résistance de Karthage.--Mort de Massinissa.--Suite du siège de Karthage.--Scipion prend le commandement des opérations.--Chute de Karthage.--L'Afrique province romaine.
SITUATION DES BERBÈRES EN L'AN 201.--Jusqu'à présent, l'histoire de l'Afrique s'est concentrée, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A mesure que la puissance phénicienne penche vers son déclin, nous allons voir s'élever celle des princes indigènes, et les Berbères, qui n'ont paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper la scène. Il est donc utile d'examiner quelle est la situation respective des royaumes indigènes.
Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, règne Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacène et la Tripolitaine. En attendant, il s'applique à discipliner les Berbères, à les fixer au sol et à les initier à des procédés plus perfectionnés de culture.
La Masséssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu'à la Molochath, obéit à Vermina, qui a fait sa soumission à Rome, et a été laissé sur le flanc de Massinissa pour assurer sa fidélité.
La Maurétanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie, à une famille princière dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbères de l'Ouest) ne vont pas tarder à prendre part aux affaires de l'Afrique.
Quant aux tribus désignées sous le nom de Gétules (Zenètes et Sanhadja) elles continuent à errer dans les hauts plateaux et le désert, ne perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de chercher à s'y établir au détriment des anciennes populations. Mais leurs efforts sont isolés et les Gétules ne forment pas, à proprement parler, un royaume.
De même, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc. (Berbères de l'est), obéissant à des chefs distincts, continuent à occuper la Tripolitaine, où l'influence phénicienne est en pleine décadence.
HANNIBAL, DICTATEUR DE KARTHAGE. IL EST CONTRAINT DE FUIR; SA MORT.--Après la conclusion d'une paix aussi désastreuse, les dissensions, les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent les Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde parmi ses concitoyens, en leur représentant combien il était peu patriotique de consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'oeil de l'ennemi héréditaire, au lieu de s'appliquer à réparer les désastres et à se prémunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon, ennemi irréconciliable des Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dût-elle entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété d'accusation, sous le prétexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome après la bataille de Cannes, échappa à une condamnation trop certaine, par une sorte de coup d'état qu'il exécuta avec l'appui du parti populaire. Resté maître du pouvoir, il exerça sa dictature pour le plus grand bien de la république, rétablissant les finances, réorganissant les forces, se créant des alliances et s'efforçant de cicatricer les maux de la dernière guerre (195).
Mais les Romains suivaient d'un oeil jaloux le relèvement de Karthage, et étaient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrès accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs fois des représentations aux Karthaginois, au sujet de prétendus préparatifs militaires; car ils craignaient toujours de voir paraître Hannibal en Italie pendant que la plupart des légions étaient occupées en Asie. Il fallait à tout prix se débarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous divers prétextes, à Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal avec l'appui du parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui avait pénétré le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus, où il s'embarqua sur une galère qu'il avait fait préparer, fuyant ainsi une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque dévouement. Il se rendit d'abord à Tyr et de là à la cour du roi Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains. Il espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident un contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit l'offensive. Mais de nouveaux dégoûts l'y attendaient. Après avoir en vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut assister à ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint de fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie; mais la haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant où reposer sa tête, il échappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183).
EMPIÉTEMENTS DE MASSINISSA.--Cependant Massinissa avait, depuis longtemps, commencé ses incursions sur le territoire soumis à Karthage, et c'est en vain que la métropole punique avait fait parvenir ses réclamations à Rome contre le prince berbère. Les Romains avaient éludé toute mesure réparatrice et, passant au rôle d'accusateurs, avaient reproché aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus, leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder à se faire l'écho, réclamait déjà la destruction de Karthage.
Massinissa, encouragé par cette approbation tacite, fit, en 193, une expédition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabès, et ravagea cette riche contrée sans pouvoir toutefois s'emparer d'aucune ville. Mais il renouvela bientôt ses attaques et, après quelques années de luttes, resta maître de toute cette province[60] (183).
Karthage, à force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires viendraient enfin en Afrique juger le différend entre elle et le prince numide. Publius Scipion et deux autres sénateurs arrivèrent à cet effet à Karthage; mais, obéissant aux instructions reçues, ils s'arrangèrent pour ne donner aucune décision, de sorte que l'usurpation de Massinissa fut consacrée par une apparence de légalité[61].
[Note 60: Polybe.]
[Note 61: Tite-Live.]
PRÉPONDÉRANCE DE MASSINISSA.--Le prince numide avait donc le champ libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait être plus agréable aux Romains qu'en harcelant sans trêve Karthage. Il ne cessa dès lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations contre la violation des traités à eux consentis. En vain ils s'humilièrent; en vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé pour aider leurs ennemis dans leurs guerres d'Asie et de Macédoine. Ils n'obtinrent que des satisfactions dérisoires. Massinissa, lui aussi, en fidèle vassal, envoyait à Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute sorte, hommes, chevaux, grains et même des éléphants.
Peu à peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit à son autorité les nombreuses tribus indigènes établies entre la Cyrénaïque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il restreignait le territoire de Karthage. Les Berbères de l'est purent enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer à former une véritable nation. Il sut en outre les discipliner et s'efforça de les attacher au sol et de les initier, comme nous l'avons déjà dit, à des procédés de culture plus perfectionnés[62]. Etabli à Cirta, sa capitale, il vivait entouré de tous les raffinements de la civilisation romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces moeurs nouvelles, il avait conservé ses qualités guerrières et était resté le premier cavalier de son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrès et sa magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se plaisait à n'en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la manière la plus simple et la plus rude[63].
[Note 62: Les auteurs anciens s'accordent à dire qu'il introduisit l'agriculture en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire qu'il s'attacha à la perfectionner.]
[Note 63: Polybe.]
SITUATION DE KARTHAGE.--Pendant que la puissance du prince berbère s'élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son déclin. Trois partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le parti romain, était toujours prête aux plus grandes bassesses pour conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national, formé du peuple et chez lequel se conservaient les dernières traditions du patriotisme qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa, tout disposé à ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgré ces dissensions intestines, le génie commercial des Phéniciens n'avait pas tardé à ramener dans la ville une certaine prospérité matérielle.
Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois à tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir justice. La violation du droit était trop flagrante pour qu'on ne fût pas obligé de sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoyés en Afrique. Parmi eux était Marcus Caton, vétéran des guerres contre Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques redoublèrent et il ne songea qu'à décider sa ruine. Massinissa, sûr des bonnes dispositions des commissaires, se soumit à leur décision; mais les Karthaginois, non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir rien fait et les choses demeurèrent en l'état (157). De retour à Rome, Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en prononçant le célèbre _detenda Carthago_.
KARTHAGE SE PRÉPARE À LA GUERRE CONTRE MASSINISSA.--Dans cette conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité, et comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il réunit une forte armée de Berbères, en donna le commandement à Ariobarzane, petit-fils de Syphax, et lui confia la garde de la frontière numide. Aussitôt que cette nouvelle fut connue à Rome, Caton et son parti en profitèrent pour recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore chargés d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il était indéniable; cependant les envoyés tentèrent d'amener une transaction en proposant à Massinissa d'abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent se retirer au plus vite, car un tumulte s'éleva à Karthage, les partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de la ville (152).
Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour obtenir que l'on rapportât le décret d'expulsion de ses adhérents, mais les princes furent fort mal reçus et eurent même quelque peine à se retirer sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait déjà fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues du Berbère, complétées par la fougue de Caton, décidèrent l'envoi de nouveaux commissaires en Afrique. L'existence d'une armée et d'une flotte ayant été constatée, sommation fut adressée à Karthage d'avoir à se conformer aux stipulations du traité, sous peine de voir recommencer la guerre.
DÉFAITE DES KARTHAGINOIS PAR MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, Massinissa brusqua le dénouement en venant attaquer une ville punique, nommée par les auteurs Oroscopa. Aussitôt, les troupes karthaginoises, fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne sous le commandement d'Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des armes parut d'abord lui être favorable: il remporta quelques succès et détacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbères. Mais Massinissa, par d'habiles manoeuvres, attira les Karthaginois dans un terrain choisi et leur livra une grande bataille. L'action fut longtemps indécise; le vieux chef berbère, alors âgé de quatre-vingt-huit ans, chargea lui-même à la tête de ses troupes et combattit avec une grande bravoure[64]. L'issue du combat ne fut pas décisive; néanmoins Asdrubal entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, où il était venu chercher des renforts. Asdrubal ayant refusé de rendre les transfuges, les négociations furent rompues. Massinissa parvint alors à entourer ses ennemis et à les bloquer si étroitement qu'ils ne tardèrent pas à être en proie à la famine. Après avoir supporté d'horribles souffrances et perdu plus de la moitié de son effectif, le général karthaginois se décida à se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les transfuges, s'obliger à payer cinq cents talents d'argent en cinquante ans et s'engager à rappeler les exilés. De plus, tous ses soldats devaient être désarmés. Pendant que les débris de cette armée rentraient à Karthage, Gulussa fondit sur eux à l'improviste et les tailla en pièces. Ainsi finit cette campagne qui coûtait près de soixante mille hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient été envoyés à Asdrubal (150).
[Note 64: Appien, 1. 69 et suiv.]
TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.--Cette fois, Rome avait le prétexte depuis longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage avait fait la guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée; il fallait saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre n'eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à décider une expédition en Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnèrent à mort Asdrubal et les autres chefs du parti populaire et envoyèrent à Rome une ambassade pour implorer la paix. Mais, en même temps, arrivait une députation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout semblait conjuré contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques n'obtinrent qu'un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivés en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois étaient prêts à toutes les concessions, supplièrent les Romains de leur faire connaître ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. «Ce que nous voulons, répondit-on, vous devez le savoir.»
En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient déjà en Sicile, et l'armée allait être embarquée (149). On daigna cependant dire aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois cents otages pris dans les premières familles. Les Karthaginois, dans leur affolement, s'empressèrent de se soumettre à cette exigence, espérant encore empêcher le départ de l'armée; mais les consuls, après avoir expédié les otages à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en faisant connaître aux envoyés que les autres conditions leur seraient dictées à Utique.
Les Karthaginois, ne pouvant croire à tant de duplicité, laissèrent les Romains débarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et s'établir à Utique. Le sénat de Karthage vint humblement se mettre aux ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de tout le matériel de guerre, et aussitôt les Karthaginois livrèrent à leurs ennemis tout ce qui pouvait servir à lutter contre eux: des armes de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des vaisseaux, etc.[65].
[Note 65: Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous suivons pas à pas le texte de ces auteurs pour la 3e guerre punique.]
Le consul Censorinus leur fît connaître alors qu'ils devaient évacuer leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage.
HÉROÏQUE RÉSISTANCE DE KARTHAGE.--Lorsque cette exigence fut connue à Karthage, l'indignation populaire fît explosion et se traduisit par une formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part à la remise des armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent massacres et l'on jura de lutter jusqu'à la mort. On se mit en relation avec Asdrubal, qui avait réussi à s'échapper et se tenait à quelque distance, à la tête d'une vingtaine de mille hommes, presque tous proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mère, prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandèrent une trêve de trente jours aux consuls qui la leur accordèrent, persuadés que ce temps suffirait à les décider à la soumission. On vit alors ce spectacle admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards travaillant sans relâche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans les temples, dans les caves, à remplacer les armes et le matériel livrés par la lâcheté à l'ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie, transformant chaque objet en arme et remédiant, à force de génie et d'énergie, à l'absence de moyens matériels. Bel exemple donné par une nation qui va périr, mais qui sauve son honneur!
A l'expiration du délai, les consuls quittèrent leur camp d'Utique et marchèrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient tomber devant eux. Quel ne fut par leur étonnement de trouver toutes les entrées soigneusement fermées et les murailles garnies de défenseurs en armes. Une tentative d'assaut fut repoussée et les consuls purent se convaincre qu'il fallait entreprendre des opérations régulières de siège. Les Romains s'appuyaient sur Utique et sur une partie des places du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie, tenait l'intérieur et était en communication avec Karthage, qu'il ravitaillait régulièrement. Enfin une population de 700,000 âmes occupait la ville et était décidée à une résistance héroïque. Quant à Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une ville qu'il considérait comme sa proie, il se tenait dans une réserve absolue.