Part 41
CAMPAGNE DE DJOUHER DANS LE MAG'REB; IL SOUMET CE PAYS À L'AUTORITÉ FATEMIDE.--El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour réaliser l'expédition en Mag'reb qu'il méditait depuis longtemps. Ayant donc réuni une armée imposante, il en confia le commandement à son secrétaire (_kateb_), l'affranchi chrétien Djouher dont la renommée, comme général, n'était pas à faire. En 958, Djouher partit à la tête des troupes. Parvenu à Mecila, il y prit un contingent commandé par Djâfer, fils de Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit également à la colonne, avec quelques Mag'raoua.
C'est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra dans le Mag'reb. Yâla s'avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrèrent en pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une soumission plus ou moins sincère. Selon la version du Kartas, il y eut de sanglants combats livrés auprès de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yâla fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime promise par le général fatemide. Sa tête fut expédiée au khalife en Ifrikiya.
Djouher s'attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa leur puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur Fès où commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Oméïades. Il dut entreprendre le siège de cette ville qui était bien fortifiée et pourvue d'un grand nombre de défenseurs. Après quelques efforts, voyant que les assiégés tenaient avec avantage, il se décida à décamper et à marcher sur Sidjilmassa, où le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'était déclaré indépendant, sous la suprématie abasside et avait frappé des monnaies à son nom. Ce roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes; puis, après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l'autorité fatemide, il conduisit son armée vers l'ouest et s'avança jusqu'à l'Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On dit que, des bords de l'Océan, il envoya à son maître des plantes marines et des poissons de mer dans des urnes.
De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et de courage, réussit à enlever d'assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut fait prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé quelques jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de soumettre les Edrisides. Abou-l'Aïch-el-Fadel était mort et c'était El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplacé. Pour conjurer le danger, ce prince se réfugia dans le château de Hadjar-en-Necer et, de là, envoya sa soumission au général fatemide, en protestant que l'alliance de sa famille avec les Oméïades avait été une nécessité de circonstance. Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme capitale la ville de Basra.
Après avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expulsé, ou réduit au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer et Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant à Tiharet, il donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en récompense de sa fidélité.
A son arrivée à Kaïrouan, le général fatemide fit une entrée triomphale et reçut les plus grands honneurs. Il traînait à sa suite, enfermés dans des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaçoul, le souverain détrôné Sidjilmassa et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur de Fès (959)[564].
[Note 564: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543, 555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim. El-Kaïrouani, p. 106, 107.]
GUERRE D'ITALIE ET DE SICILE.--Pendant que l'autorité fatemide obtenait en Mag'reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé en Italie entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la trêve en 956, avait envoyé, contre les Musulmans d'Italie, des troupes thraces et macédoniennes. Le patrice Argirius était alors venu mettre le siège devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les infidèles. Ammar, frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre.
Mais, l'année suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite. De là, Basile va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui était accouru avec ses troupes, puis il se retire.
En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses forces navales, attaquer à Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent favorisa la fuite des navires impériaux et poussa ceux des Musulmans sur les côtes de Sicile, où plusieurs firent naufrage. En 960, une trêve fut conclue avec l'empire et dura jusqu'à l'élévation de Nicéphore Phocas[565].
[Note 565: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 250 et suiv.]
ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE. MORT D'ABD-ER-RAHMAN III (EN NACER). SON FILS EL-HAKEM II LUI SUCCÈDE.--En Espagne le roi Sancho avait été détrôné et remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé _le Mauvais_ (958). La grand-mère de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-même à Cordoue, pour déterminer le khalife oméïade à rétablir son fils sur le trône. En-Nacer accepta, à la condition que dix forteresses lui fussent livrées, et bientôt l'armée musulmane marcha contre le royaume de Léon. Au mois d'avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son royaume; l'année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un refuge à Burgos.
Les avantages obtenus dans le nord étaient pour le khalife une bien faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques mois disparaître les résultats de longues années d'efforts persévérants. Dominé par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli par l'âge, Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16 octobre 961, à l'âge de soixante-dix ans. Ce prince avait régné pendant quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, la fortune lui avait presque toujours été favorable. Après avoir pris un pouvoir disputé, un royaume réduit presque à rien, il laissait l'empire musulman d'Espagne dans l'état le plus florissant, le trésor rempli, les frontières respectées. Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d'habitants, trois mille mosquées, de superbes palais, cent treize mille maisons, trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs[566].
El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succéda. Aussitôt, le roi de Léon, qui était humilié de la protection des Musulmans, commença à relever la tête et il fut facile de prévoir que la paix ne serait plus de longue durée[567].
[Note 566: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 91, 92.]
[Note 567: _Ibid._, p. 95. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 28 et suiv.]
SUCCÈS DES MUSULMANS, EN SICILE ET EN ITALIE.--En Sicile, le gouverneur kelbite avait entrepris d'arracher aux chrétiens les places qu'ils tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit maître de Taormina, qui avait opposé une héroïque résistance de six mois. Un grand nombre de captifs furent envoyés en Afrique et la ville reçut le nom d'El-Moëzzïa en l'honneur du khalife. Dans toute l'île, la seule place de Rametta restait aux chrétiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint l'assiéger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de succomber, les chrétiens purent faire parvenir un appel désespéré à Byzance.
De graves événements venaient de se produire dans la métropole chrétienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne régnait que de nom, était mort, le 15 mars 963, et avait été remplacé par deux enfants en bas âge, sous la tutelle de leur mère et d'un eunuque. Quelques mois après, le général Nicéphore Phocas, qui avait acquis un grand renom par la conquête de l'île de Crète (en mai 961), et qui disposait de l'armée, s'empara du pouvoir.
Le nouvel empereur répondit à l'appel des Siciliens en leur envoyant une armée de 40,000 hommes, tous vétérans de la campagne de Crète, sous le commandement de Nicétas et de son neveu Manuel Phocas. De son côté, El-Moëzz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbères (septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occupé Messine, l'armée s'y retrancha, et de cette base les généraux rayonnèrent dans l'intérieur. Manuel Phocas alla lui-même au secours de Rametta et livra, près de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre). L'action fut longtemps indécise, mais la victoire se décida enfin pour ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvèrent la mort. Le butin fait dans cette journée fut considérable. Hassan mourut dans le mois de novembre suivant.
Rametta continua à se défendre avec héroïsme pendant une année entière. Enfin, en novembre 955, les assiégés, réduits à la dernière extrémité, ne purent empêcher les Musulmans de pénétrer par la brèche. Les hommes furent massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage, et la ville pillée. Vers le même temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine à Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nicétas et un grand nombre de personnages de marque qui furent envoyés à El-Mehdïa.
Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les soumit au tribut et les contraignit à signer une trêve[568].
[Note 568: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 259 et suiv.]
PROGRÈS DE L'INFLUENCE OMÉIADE EN MAG'REB.--Pendant que le khalife fatemide était absorbé par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb, à peine reconquis, demeurait livré à lui-même, et les Oméïades cherchaient par tous les moyens à y reprendre de l'influence. Les généraux Kaïcer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient été laissés comme représentants du khalife dans ces régions, prêtèrent-ils l'oreille aux émissaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Moëzz les fit mettre à mort comme traîtres (961).
Peu après, Sidjilmassa répudiait encore une fois la suprématie fatemide et ouvrait ses portes à un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnaître sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaçoul reprenait le commandement des régions du sud. En 964, le nouveau souverain était mis à mort par son frère Abou-Mohammed. Ce prince, qui s'était donné le titre d'El-Moâtezz-l'Illah, proclama de nouveau l'autorité oméïade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnaître par les tribus du haut Moulouïa.
Dans le Rif, les Edrisides étaient comblés de cadeaux par le souverain d'Espagne, qui ne négligeait rien pour les rattacher à sa cause. En même temps, El-Hakem faisait réparer et compléter les fortifications de Ceuta, où il entretenait une forte garnison[569].
[Note 569: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 544, 569. Kartas, p. 125, 126.]
ÉTAT DE L'ORIENT. EL-MOEZZ PRÉPARE SON EXPÉDITION.--Les souverains de la dynastie fatemide, suivant l'exemple donné par son fondateur, n'avaient cessé d'avoir les yeux tournés vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils devaient régner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la révolte d'Abou-Yezid et la nécessité de défendre le Mag'reb contre les entreprises des Oméïades, pour faire ajourner ces projets. El-Moëzz les avait à coeur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnaître que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable.
L'empereur d'Orient, dégoûté par l'insuccès de ses tentatives en Sicile et en Italie, menacé dans la péninsule par Othon de Saxe et occupé, du reste, par ses conquêtes en Asie, tendait à se rapprocher d'El-Moëzz, et même à s'unir avec lui dans un intérêt commun. Le khalife abbasside, ayant perdu presque toutes ses provinces, était réduit à la possession de Bagdad et d'un faible rayon alentour. Les Bouïdes tenaient la Perse: les Byzantins étaient maîtres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates, ces terribles sectaires[570] qui avaient ravagé la Mekke parcouraient les provinces de l'Arabie et commençaient à en déborder. La Syrie et l'Egypte obéissaient aux Ikhchidites.
[Note 570: Les Karmates admettaient l'usage du vin, réduisaient les jours de jeûne à deux par an, prescrivaient cinquante prières par jour au lieu de cinq, et enfin avaient modifié à leur guise presque toutes les prescriptions de la religion musulmane.]
Rapprochés par un intérêt commun, El-Moëzz et Phocas conclurent, en 967, une paix qu'ils estimaient devoir être avantageuse pour chacun d'eux. Le khalife fatemide intima alors à l'émir de Sicile l'ordre de cesser toute hostilité et d'appliquer ses soins à la colonisation et à l'administration de l'île.
Libre de ce côté, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites, Ikhchid vint à mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La révolte, cette compagne des défaites, éclatait partout. Les événements, on le voit, favorisaient à souhait les projets d'El-Moëzz.
Le khalife, voulant à tout prix éviter les échecs que ses aïeux avaient éprouvés dans l'est, résolut de ne se mettre en route qu'après avoir assuré, par ses précautions, la réussite de l'entreprise. Par son ordre, des puits furent creusés et des approvisionnements amassés sur le trajet que devait suivre l'armée. En même temps, comme il voulait assurer ses derrières, Djouher fut envoyé avec une armée dans le Mag'reb. En outre des intrigues oméïades dont nous avons parlé, et qu'il fallait réduire à néant, le général fatemide avait pour mission de rétablir la paix entre les Sanhadja et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer était mort depuis quelques années, et le système des razias avait recommencé. Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne revint en Ifrikiya qu'après avoir tout rétabli dans l'ordre, fait rentrer les impôts et recruté une nombreuse et solide armée[571] (968).
[Note 571: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 274 et suiv. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et suiv., El-Kaïrouani, p. 107 et suiv.]
Conquête de l'Egypte par Djouuer.--Au moment où tout était prêt pour le départ, un événement imprévu vint encore favoriser les projets d'El-Moezz. Kafour, qui, en réalité, gouvernait depuis deux ans l'empire ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et à l'anarchie. De pressants appels furent adressés d'Egypte au khalife. Au commencement de février 969, l'immense armée, qui ne comptait, dit-on, pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le commandement de Djouher. Le khalife, entouré de sa maison et de ses principaux officiers, vint à Rakkada faire ses adieux à l'armée et à son brave chef.
Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reçut, auprès d'Alexandrie, une députation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la soumission de la ville. Les troupes restées fidèles se trouvaient alors en Syrie (juin 967). Mais, après le départ des envoyés, un mouvement populaire s'était produit au Caire et chacun se prétendait prêt à combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontré l'ennemi en avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entrée au Caire le 6 juillet 969. La souveraineté des fatemides fut alors proclamée dans toute l'Egypte, en même temps que la déchéance des Ikhchidites. Ce fut en très peu de temps, et pour ainsi dire sans combattre, que le descendant du mehdi devint maître de ce beau royaume, depuis si longtemps convoité, et pour lequel ses ancêtres avaient fait tant d'efforts stériles.
Après avoir tracé, à son camp de Fostat, le plan d'une vaste citadelle qu'il appela El-Kahera (_la Triomphante_)[572], Djouher jugea indispensable d'agir en Syrie, où les partisans de la dynastie déchue s'étaient réunis en forces assez considérables. Il y envoya un de ses généraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de l'armée. Ramla, puis Damas tombèrent au pouvoir de l'armée fatemide (novembre-décembre 969).
[Note 572: C'est de ce nom qu'on a fait _Le Caire_.]
Djouher s'était présenté en Egypte comme un pacificateur: Il continua ce rôle après la victoire, rétablit la marche régulière de l'administration, en plaçant partout des fonctionnaires pris parmi les Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout à ne pas froisser les convictions religieuses et à maintenir les usages qui n'étaient pas contraires à la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations de la fameuse mosquée El-Azhar[573].
[Note 573: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 284 et suiv.]
RÉVOLTES EN AFRIQUE. ZIRI-BEN-MENAD ÉCRASE LES ZENÈTES.--Dans le Mag'reb, la cause fatemide était loin d'obtenir d'aussi brillants succès. Aussitôt après le départ de Djouher, le feu de la révolte y avait de nouveau éclaté. La rivalité qui existait entre les Mag'raoua, commandés par Mohammed-ben-el-Kheïr, petit-fils d'Ibn-Khazer, et Ziri-ben-Menad, avait été habilement exploitée par le khalife El-Hakem. Les agents oméïades avaient également réussi à exciter Djâfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il était humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide être toutes pour le chef des Sanhadja. Bientôt la révolte éclatait sur un autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain Abou-Djâfer se jetait dans l'Aourès, en appelant à lui les mécontents et en ralliant les débris des Nekkariens. El-Moëzz, en personne, marcha contre le rebelle, mais, à son approche, les Nekkariens se débandèrent, et Abou-Djâfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui s'était avancé jusqu'à Bar'aï, chargea Bologguine, fils de Ziri, de poursuivre les révoltés et rentra dans sa capitale. Peu après, Abou-Djâfer faisait sa soumission.
La rivalité entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'était transformée en un état d'hostilité permanente. Sur ces entrefaites, Mohammed-ben-el-Kheïr, chef de ces derniers, contracta alliance avec les autres tribus zenètes, toutes dévouées aux Oméïades, et leva l'étendard de la révolte.
Les partisans avérés des Fatemides furent massacrés et on proclama, dans tout le Mag'reb, l'autorité d'El-Hakem. Tandis que les Mag'raoua et Zenata se préparaient à prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad fondit sur eux à l'improviste à la tête de ses meilleurs guerriers sanhadja. Sou fils Bologguine commandait l'avànt-garde. Le premier moment de surprise passé, les Zenètes confédérés essayèrent de reformer leurs lignes, et un combat acharné s'engagea. Enfin les Beni-Ifrene lâchèrent pied en abandonnant les Mag'raoua. Ceux-ci, enflammés par l'exemple de leur chef, se firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kheïr, après avoir vu tomber tous ses guerriers, se perça lui-même de son épée. Les pertes des Zenètes, et surtout des Mag'raoua, furent considérables. On expédia à Kaïrouan les têtes des principaux chefs (970). Le résultat de cette victoire fut de rétablir, pour un instant, l'autorité fatemide dans le Mag'reb[574].
[Note 574: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 7, 149, 549, t. III, p. 234 et suiv. El-Kaïrouani, p. 125. El-Bekri, passim.]
MORT DE ZIRI-BEN-MENAD. SUCCÈS DE SON FILS BOLOGGUINE DANS LE MAG'REB.--El-Moëzz n'était pas sans inquiétude sur les intentions de Djâfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'être excitée par les derniers succès de Ziri. Il le manda amicalement à sa cour; mais le gouverneur de Mecila, craignant quelque piège, leva le masque et alla rejoindre les Zenètes, qui avaient été ralliés par El-Kheïr, fils de Mohammed-ben-Khazer[575], brûlant du désir de tirer vengeance de la mort de son père. Bientôt ces deux chefs envahirent le pays des Sanhadja, à la tête d'une armée considérable. Ziri-ben-Menad, pris à son tour au dépourvu et séparé de son fils Bologguine, rassembla à la hâte ses guerriers et marcha contre l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette fois la victoire se déclara contre lui. Après un engagement sanglant, les Sanhadja commencèrent à prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les rallier: son cheval s'étant abattu, il fut aussitôt percé de coups par ses adversaires, qui se précipitèrent sur son corps et le décapitèrent (juillet 971). Yahïa, frère de Djâfer-ben-Hamdoun, fut chargé de porter à Cordoue la tête de Ziri. On l'exposa sur le marché de la ville.
[Note 575: Nous suivons ici l'usage indigène consistant à donner le nom de l'aïeul, devenu patronymique, en supprimant celui du père.]
A la nouvelle de ce désastre, Bologguine accourut pour venger son père et préserver ses provinces. Il atteignit bientôt les Zenètes et leur infligea une entière défaite. Il reçut alors du khalife le diplôme d'investiture, en remplacement de son père, et l'ordre de continuer la campagne si bien commencée. A la tête d'une armée composée de guerriers choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avança jusqu'à Tobna et Biskra; puis, reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zenètes dissidents. Après un séjour à Tiharet, il se lança résolument dans le désert, où El-Kheïr et ses Zenètes avaient cherché un refuge, et les poursuivit jusqu'auprès de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit de nouveau en déroute; El-Kheïr, fait prisonnier, fut mis à mort.
Quant à Djâfer, il alla demander un asile en Espagne, auprès d'El-Hakem.
Traversant alors le Mag'reb extrême, Bologguine revint vers le Rif, où les Edrisides s'étaient de nouveau déclarés les champions de la cause oméïade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, changer de drapeau et jurer fidélité au khalife fatemide. Après cette courte et brillante campagne, dans laquelle les Mag'raoua et Beni-Ifrene avaient été en partie dispersés, au point qu'un certain nombre d'entre eux étaient allés chercher un refuge en Espagne, Bologguine se disposa à revenir vers l'est; auparavant, il défendit aux Berbères du Mag'reb de se livrer à l'élève des chevaux, et, pour compléter l'effet de cette mesure, ramena avec lui toutes les montures qu'on put saisir[576].
En passant à Tlemcen, il déporta une partie de la population de cette ville et la fit conduire à Achir[577].
[Note 576: El-Kaïrouani, p. 127.]
[Note 577: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235, 255. Kartas, p. 125. El-Bekri, _Idricides_, passim.]
EL-MOEZZ SE PRÉPARE À QUITTER L'IFRIKIYA.--Pendant que la cause fatemide obtenait ces succès en Mag'reb, ses armées, habilement conduites, achevaient de détruire en Syrie la résistance des derniers partisans de la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-même à Kaïrouan les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reçut avec une grande pompe, couronne en tête, et leur rendit la liberté.
Mais les Fatemides trouvèrent bientôt devant eux, en Syrie, des adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et s'avançaient menaçants. Le général ketamien Djâfer-ben-Felah, envoyé contre eux, fut entièrement défait et perdit la vie dans la rencontre. Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchèrent ensuite contre l'Egypte.