Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Part 37

Chapter 373,494 wordsPublic domain

RÉVOLTES CONTRE OBÉÏD-ALLAH.--En Ifrikiya, le nouvel empire, à peine assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie du mehdi suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli, que les Houara et Louata prirent les armes. Les généraux obéïdites étouffèrent dans le sang cette sédition; on dit que les têtes des promoteurs furent expédiées à Kaïrouan et exposées sur les remparts.

Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes à l'attaque de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint le gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une armée nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les Zenètes de leur nouvelle conquête, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà contracté alliance avec les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes, car Messala reçut, comme récompense, le commandement de Tiharet et la mission de protéger la frontière occidentale.

Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à mort d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les effets de leur rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants de Kaïrouan détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence était sans bornes.

La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta sur eux et en fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchèrent, paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparaître en les jetant dans les égoûts.

En apprenant la façon dont leurs contribules étaient traités en Ifrikiya, les Ketama se mirent en révolte ouverte, placèrent à leur tête un des leurs, auquel ils donnèrent le titre de mehdi, et envahirent le Zab. La situation était grave. Obéïd-Allah fit marcher contre les rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il fallut une campagne de près d'un an pour les réduire. Le faux mehdi, ayant été pris, fut ramené à Kaïrouan et exécuté à Rokkada, après avoir été promené, revêtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau[504].

Pendant que le Mag'reb était le théâtre de la révolte ketàmienne, les gens de Tripoli, imitant ceux de Kaïrouan, massacraient les Ketama, chassaient leur gouverneur et se déclaraient indépendants. Le mehdi envoya d'abord sa flotte qui réussit à surprendre, dans le port de Tripoli, les navires des révoltés et les détruisit. On investit ensuite la ville par terre, et, après quelques mois de blocus, les Tripolitains, qui avaient souffert les horreurs de la famine, se décidèrent à se rendre à Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent massacrés et la ville livrée au pillage; une forte contribution de guerre fut frappée sur les survivants[505].

[Note 504: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. _Arib_, in Nicholson, apud Fournel, _Berbers_, t. II, p. 111.]

[Note 505: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.]

FONDATION D'EL-MEHDIA PAR OBEID-ALLAH.--C'est probablement vers cette époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral, depuis Tunis et Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix sur une petite presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan, et nommée par les indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa capitale.

La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une main avec son poignet.» De solides fortifications établies sur l'isthme ne laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer. Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire des palais pour lui et des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent creusés, et des travaux exécutés afin de rendre plus sûr le port naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères.

En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zouïla, où le peuple et les marchands vinrent s'établir[506].

[Note 506: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 325. El-Bekri, passim. El-Kaïrouani, p. 95.]

EXPÉDITION DES FATEMIDES EN EGYPTE, SON INSUCCÈS.--Si Obeïd-Allah cherchait à se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il sentait son trône encore bien vacillant; de tous côtés, les têtes fermentaient. En Sicile, après quelque temps d'anarchie, l'esprit de résistance s'était réveillé, et les Musulmans avaient placé à leur tête le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait été de retrancher de la khotba (prône) le nom du mehdi et de proclamer l'autorité du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut accueillie, en Orient, avec faveur et il reçut les emblèmes du commandement: «Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets[507].»

Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme une simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première étape devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la conquête. Ayant réuni une armée nombreuse de Ketama, il en donna le commandement à son fils Abou-l'Kassem et le lança vers l'est. Le jeune prince traversa facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obéissance le pays de Barka. De là, il marcha directement sur Alexandrie et commença le siège de cette ville. En même temps, une flotte de deux cents navires, sous le commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent dans l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent sur le vieux Caire.

Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu du khalife un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês, qu'on appelait _le maître de la victoire_, marcha contre les envahisseurs, les battit dans plusieurs combats et les força à la retraite. Abou-l'Kassem dut abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se réfugier à Barka.

La flotte du mehdi venait à peine de rentrer d'Orient et se trouvait dans le port de Lamta[508], lorsque les vaissaux siciliens, lancés par Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expédition, dispersa ou coula les navires chiaïtes; puis, ayant opéré son débarquement, mit en déroute les troupes envoyées contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette ville au pillage et, enfin, se présenta devant Tripoli, où il trouva Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les débris de ses troupes. Il se décida alors à se rembarquer et rentra en Sicile chargé de butin.

[Note 507: Amari, _Musulm._, t. II, p. 149.]

[Note 508: L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.]

Les insuccès militaires ont toujours pour résultat de provoquer la suspicion contre les généraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jeté en prison; son frère, craignant le même sort, prit la fuite et essaya de gagner le pays des Ketama, pour le soulever à son profit; mais il fut arrêté et livré à Obéïd-Allah, qui fit trancher la tête aux deux frères[509].

[Note 509: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Kaïrouani, p. 95-96. Ibn-Hammad, passim.]

L'AUTORITÉ DU MEHDI EST RÉTABLIE EN SICILE.--En Sicile, Ibn-Korhob avait à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes, des légistes, des nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les uns contre les autres. Le succès de l'expédition de son fils Mohammed n'avait fait qu'exciter la cupidité des Musulmans; aussi Ibn-Korhob dut-il céder à leurs instances et organiser une razia sur la terre ferme. Débarquée en Calabre, l'armée expéditionnaire ravagea une partie de cette province. Mais une tempête détruisit la flotte, et les Musulmans qui échappèrent au naufrage regagnèrent comme ils purent l'île. Ne possédant plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux attaques constantes des vaisseaux du mehdi.

Sur ces entrefaites, l'impératrice Zoé, régente pendant la minorité de son fils, prescrivait à son lieutenant, en Calabre, de faire la paix avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait besoin de toutes ses forces. Un traité fut alors conclu, par lequel les Byzantins s'engagèrent à verser à l'émir de Sicile un tribut annuel de vingt-deux mille pièces d'or (fin 915)[510].

Bientôt, une nouvelle révolte ayant éclaté en Sicile, Ibn-Korhob se démit du pouvoir et voulut se réfugier en Espagne (juillet 916); mais les révoltés assaillirent son vaisseau et, s'étant emparés de l'émir, l'envoyèrent au mehdi: «Qui t'a poussé,--lui dit ce prince,--à méconnaître les droits sacrés de la maison d'Ali, en te révoltant contre nous?»--«Les Siciliens,--répondit le prisonnier,--m'ont élevé au pouvoir malgré moi et, malgré moi, m'en ont fait descendre.» Le souverain fatemide l'envoya au supplice[511].

Abou-Saïd-Moussa, dit Ed-D'aïf, fut chargé par le mehdi de prendre le commandement en Sicile. Ce général éteignit dans leur germe toutes les révoltes et déploya une grande sévérité: s'étant rendu maître de Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre général de la population. Enfin, une amnistie fut proclamée, au nom du chef de l'empire obéïdite, et Abou-Saïd rentra à Kaïrouan, en laissant dans l'île, comme gouverneur, Saïd-ben-Aced avec des forces ketamiennes[512].

[Note 510: Amari, t. II, p. 153.]

[Note 511: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.]

[Note 512: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 157.]

PREMIÈRE CAMPAGNE DE MESSALA DANS LE MAG'REB POUR LES FATEMIDES.--Les difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans l'Est ne l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident. Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le poussait à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Saïd, le descendant de la petite royauté des Beni-Salah à Nokour, s'étant allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance aux Fatemides, Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était arrivé, et il donna à Messala l'ordre de se mettre en marche.

Le chef des Miknaça partit de Tiharet au printemps de l'année 917. Saïd l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranché, mais la clef de la position ayant été livrée par un traître, Saïd fit transporter sa famille et ses objets précieux dans une île voisine du port, puis, se jetant en désespéré sur les ennemis, il tomba percé de coups. Messala livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tête de l'infortuné Saïd. Sa famille parvint à gagner l'Espagne et fut reçue avec honneur par Abd-er-Rahman III[513].

[Note 513: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 141. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 37 et suiv.]

Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant plusieurs mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps après, les fils de Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent en possession de leur petit royaume, et l'un d'eux, nommé Salah, fut reconnu comme prince régnant. Un de ses premiers actes consista à proclamer l'autorité du khalife oméïade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.

NOUVELLE EXPÉDITION FATEMIDE CONTRE L'EGYPTE.--Obeïd-Allah reprit, alors ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une armée formidable, dont les auteurs arabes, avec leur exagération habituelle, portent le chiffre à cinq cent mille hommes, il en confia le commandement à son fils Abou-l'Kassem et la lança contre l'Egypte. Au printemps de l'année 919, cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'élite, se mit en marche. L'Egypte était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se rendirent-ils facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au pillage, puis ils envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le gouverneur n'avait pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza, il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi n'était pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en vainqueur là où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre à lui.

Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique: coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils attendaient avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside étant mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà eu la gloire de repousser la première invasion; des troupes lui avaient été envoyées et enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en grâce près de son souverain, se préparait à accourir pour jeter son épée dans la balance.

Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoyée par le mehdi au secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides lancés contre elle par Monnès réussirent à l'incendier à Rosette. En 920, Mounès arriva avec les troupes de l'Irak et, dès lors, la face des choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une à une toutes ses conquêtes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette retraite, bien qu'effectué en assez bon ordre, fut désastreuse; dans le mois de novembre, le prince obéïdite rentra à Kaïrouan, ne ramenant, dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait péri par le fer ou la maladie, était prisonnier ou s'était dispersé[514].

[Note 514: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 526. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, p. 96.]

CONQUÊTES DE MESSALA EN MAG'REB.--Pendant que l'Orient était le théâtre de ces événements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaça, soutenu par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des Edrisides. Yahïa-ben-Edris ayant réuni ses guerriers arabes, son corps d'affranchis et tous les contingents berbères dont ils disposait et parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança contre l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit forcé de traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du sultan fatemide et consentit à accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi à Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala confia à son cousin Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des régions du Mag'reb, jusqu'auprès de Fès.

L'année suivante, des contestations survenues entre Mouça et le prince edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne tardèrent pas à amener une rupture. Aussitôt Messala accourut avec ses troupes dans le Mag'reb. Étant entré à Fès, il destitua Yahïa-ben-Edris, l'interna dans la ville d'Azila (près de Tanger), et s'empara de ses trésors (921). De là il se porta sur Sidjilmassa, où les descendants des Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorité. Ahmed-ben-Meïmoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui résister, il fut pris et mis à mort. Messala, ayant rétabli dans le sud l'autorité fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du précédent roi, et rentra à Tiharet d'où il se rendit à El-Mehdïa pour recevoir les félicitations de son maître[515].

Expéditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En Ifrikiya, le souverain fatemide, établi dans sa capitale d'El-Mehdïa, continuait à diriger des expéditions contre les chrétiens de Sicile, pendant que son lieutenant lui conquérait le Mag'reb. Selon M. Amari[516], Siméon, roi des Bulgares, aurait recherché l'alliance du mehdi, en l'invitant à l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La générosité de l'impératrice Zoé, qui mit en liberté ses ambassadeurs tombés entre les mains de ses troupes, désarma Siméon et fit échouer le projet.

[Note 515: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]

[Note 516: _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 173.]

Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients du joug, tint en échec pendant de longs mois les armées fatemides, et ce ne fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlevé et qu'ils se virent forcés à la soumission.

Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en Egypte, sous le commandement du général fatemide Mesrour, en l'année 924, mais les détails précis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas, n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat effectif.

SUCCÈS DES MAG'RAOUA.--MORT DE MESSALA.--Nous avons vu que les Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions d'attaquer ses frontières ou de s'allier à ses ennemis. Selon Ibn-Khaldoun[517], Messala aurait péri en les combattant dans le cours de l'année 921, mais nous avons vu plus haut qu'après être rentré de son expédition de Sidjilmassa, ce général était allé saluer son suzerain à El-Mehdïa. L'étude comparative des auteurs nous conduit à reporter cet événement à l'année 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zenètes s'étant lancées dans la révolte, Messala marcha contre elles et après plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le mehdi.

Une nouvelle armée kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et Ben-Khalifa[518], arrivée de l'est, fut complètement détruite, par les Zenètes. Grâce à ces succès, Ibn-Khazer acquit l'adhésion de presque toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au delà de la Moulouïa, Mouça-ben-Bou-l'Afia continuait à exercer le pouvoir au nom des Fatemides jusqu'à la limite extrême du territoire de Fès.

[Note 517: _Histoire des Berbères_, t. II, p. 527 et t. III, p. 230.]

[Note 518: Selon Ibn-Hammad.]

EL-HAÇAN RELÈVE, À FÈS, LE TRÔNE EDRISIDE.--SA MORT.--Le contre-coup des échecs éprouvés par les armes du mehdi se fit aussitôt sentir en Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nommé El-Haçan, dit El-Hadjam[519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne des Djeraoua, l'étendard de sa dynastie. Marchant sur Fès, il s'empara par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le ketamien.

Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fès à la tête de toutes ses forces disponibles. El-Haçan s'avança bravement au devant de lui et la rencontre eut lieu entre Fès et Taza, près d'un ruisseau appelé Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharnée et la victoire se prononça pour l'edriside qui contraignit Mouça à fuir, en abandonnant sur le champ de bataille deux mille Miknaça, parmi lesquels son propre fils. El-Haçan soumit alors à son autorité les régions de Safraoua, Mediouna, Meknès, Basra, etc., c'est-à-dire la partie centrale du Mag'reb[520] (926).

[Note 519: Le phlébotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude de frapper son ennemi à la veine du bras.]

[Note 520: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri, art. _Idricides_. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.]

En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique où il cherchait depuis longtemps à exercer son influence. Ses agents entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité d'alliance fut conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne.

Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition, fut arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia accourut à Fès et entreprit le siège du quartier des Andalous, resté fidèle aux Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire resta aux Miknaça. Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais on facilita sa fuite en essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haçan se brisa la cuisse et mourut misérablement.

EXPÉDITION D'ABOU-L'KASSEM DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les succès d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle campagne et à en confier la direction à son fils. Au printemps de l'année 927, le prince Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une puissante armée. Il passa par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il dut entreprendre toute une série d'opérations gênées par le mauvais temps. Ayant contraint les rebelles à la soumission, il continua sa route vers l'ouest et dut réduire diverses tribus telles que les Houara, et les Lemaïa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était conservé. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança dans le Mag'reb; ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se retirèrent dans le sud pour éviter son attaque.

Après avoir confirmé Mouça-ben-Abou-l'Afia dans son commandement, Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrêta à Mecila, dans le Hodna. Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifesté de l'hostilité, il les réduisit à la soumission et, pour les punir, les déporta à Kaïrouan. De même que les généraux byzantins avaient songé à établir dans cette localité une place forte qu'ils appelèrent Justiniana-Zabi, Abou-l'Kassem traça sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destinée à couvrir la frontière du sud-ouest contre les incursions des Zenètes. Il lui donna le nom de Mohammedïa, mais l'ancienne appellation de Mecila prévalut. Le commandement de cette place forte fut donné par lui à l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait été, dit-on, un des premiers partisans du mehdi et aurait même partagé sa captivité à Sidjilmassa. Tout le Zab fut placé sous les ordres de cet officier et l'on accumula dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes[521].

[Note 521: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, p. 96.]

Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin de conserver ses droits d'héritier présomptif (928).

Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jetés par la tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au Fraxinet et, ayant été rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite république qui ne tarda pas à devenir un objet de terreur pour les régions environnantes; ces brigands parcoururent en maîtres les Alpes, l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussèrent l'audace jusqu'à venir assiéger Milan.