Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Part 36

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Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser le pillage qui durait depuis huit jours.

Peu après, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entrée triomphale dans cette place. Il était précédé d'un crieur psalmodiant ces versets du Koran[487]: «C'est lui qui a chassé les infidèles de sa maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnées!» etc.

[Note 487: Sourate de la fumée.]

Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des citoyens les plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman; l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans coup férir dans cette ville, mais, comme un grand nombre d'habitants s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah proclama une amnistie générale, qui rassura les esprits et fit rentrer les émigrés. Un de ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère Abou-l'Abbas et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en prison. S'il continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence n'alla pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite. Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort.

Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper autour de lui à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint, dut aussitôt prendre la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger, comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Après avoir passé à Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tête d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrêter sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute réponse, il reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y attendre ses instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation de rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les plus honteuses débauches.

Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi auparavant. Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même; l'Ifrikiya, à son tour, était délivrée de la domination du khalifat, et les indigènes allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succès était particulièrement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la suprématie s'établissait sur les autres groupes de la race et sur les restes des colonies arabes.

Après sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congédia les auxiliaires, qui retournèrent chez eux chargés de butin, puis il s'appliqua à rappeler à Kaïrouan et à Rokkada même les populations émigrées. Établi dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles[488] et s'occupa de l'organisation des troupes régulières, auxquelles il donna des étendards portant des inscriptions à la louange des Fatemides.

Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur des bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi Obéïd-Allah.

[Note 488: Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un côté [arabe: (_la preuve de Dieu_)] et de l'autre [arabe: (_que les ennemis de Dieu soient dispersés!_)]]

LES CHIAÏTES VONT DÉLIVRER LE MEHDI À SIDJILMASSA.--Tandis que le nom du nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans toutes les mosquées, celui-ci gémissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne.

Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin vers le sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa d'errer en proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu, dit-on, au courant des succès de ses partisans par des émissaires secrets. Il arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons que ce territoire était le siège de la petite royauté des Beni-Midrar, exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes du haut Moulouïa.

Bien que ces Berbères fussent des kharedjites-sofrites, très fervents, ils reconnaissaient la souveraineté du khalife abbasside. Le prince régnant, El-Içâa, avait reçu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il pénétrait dans ses états. Les deux voyageurs lui ayant été signalés, il devina leur caractère et les fit arrêter. Ainsi, après avoir échappé pendant sept années, à travers deux continents, aux poursuites de ses ennemis, Obeïd-Allah trouvait la captivité dans une oasis de l'extrême sud du Mag'reb, à plus de douze cents lieues de son point de départ; c'était la continuation des épreuves annoncées par son père[489].

[Note 489: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad, _loc. cit.,_ El-Kaïrouani, p. 89 et suivantes.]

Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire, il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une armée «dont le nombre inondait la terre» selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté du chef ketamien Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les populations zenètes que les Chiaïtes rencontrèrent sur leur passage se retirèrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'armée parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à El-Içâa un message pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit mettre à mort les parlementaires.

Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi, avaient bravement marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès les premiers engagements, le succès se déclara pour les Chiaïtes; les troupes d'El-Içâa furent taillées en pièces, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux habitants de la ville vinrent au camp des assiégeants implorer leur clémence et leur offrir de les mener à la prison où était détenu le mehdi.

Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers. Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de parade et salua Obéïd-Allah du titre d'_imam_. Puis il le conduisit au camp, en marchant à pied devant lui, et pendant le chemin il s'écriait, en versant des larmes de joie: «_Voici votre imam, voici votre seigneur!_» C'était, pour le mehdi, le triomphe après les épreuves.

Les troupes ketamiennes ne tardèrent pas à se saisir d'El-Içâa qui fut mis à mort. Sidjilmassa avait été livrée au pillage et incendiée[490].

[Note 490: Notre récit, dans les pages qui précèdent, s'éloigne, sur un grand nombre de points, de celui de Fournel (_Berbers_, t. II, de la page 30 à la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur le texte du Baïan. Les données d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouéïri sont presque toujours écartées par cet auteur, qui, en outre, paraît ne pas avoir connu le texte si intéressant d'Ibn-Hammad.]

RETOUR DU MEHDI OBÉÏD-ALLAH EN TUNISIE.--FONDATION DE L'EMPIRE OBÉÏDITE.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa, l'armée reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb, avec un corps de Chiaïtes. A son retour, l'armée passa par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit alors à son maître les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et qui provenaient du butin des précédentes campagnes. Tout avait été religieusement conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le partage.

Dans le mois de décembre 909, ou au commencement de janvier 910, Obéïd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entrée à Rokkada. Quelques jours après, il reçut, dans une séance d'inauguration solennelle, le serment des habitants de Kaïrouan. En attendant qu'il eût bâti une ville pour lui servir de résidence royale[491], Obéïd-Allah s'établit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le titre de mehdi et fit frapper des monnaies où ce nom était inscrit.

Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt années à peine avaient suffi pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison même de la rapidité de cette conquête, la fidélité des populations n'était rien moins que bien établie et, en mains endroits, l'autorité chiaïte n'était pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargés de sommer les populations de faire acte d'adhésion au nouveau souverain. Grâce à ces mesures et à la sévérité déployée dans leur application, car tout opposant était mis à mort, l'ordre fut rétabli et le fonctionnement de l'administration assuré. Ainsi se trouva accomplie une prédiction colportée par les Fatemides et annonçant, pour la fin du IIIe siècle de l'hégire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: «Le soleil se lèvera à l'Occident», tel était le texte ambigu de cette prédiction, qu'on faisait remonter à Mahomet[492].

[Note 491: El-Mehdia (voir plus loin).]

[Note 492: Carette, _Migrations des tribus algériennes_, p. 386, citant d'Herbelot.]

Pour trancher complètement avec le régime tombé, les anciennes places, fortes, sièges des commandants ar'lebites, furent rasées, et les préfets fatemides s'établirent dans d'autres localités, élevées au rang de chefs-lieux.

La tribu des Ketama fut comblée de faveurs; elle fournit les premiers officiers du gouvernement et les généraux pour les postes importants. C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause d'Obéïd-Allah avait réussi. Les Berbères, adoptant la nouvelle secte, en avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'étranger.

C'est ce qui s'était passé, deux siècles auparavant, à l'égard du kharedjisme. Malgré la persécution dont il avait été l'objet, ce schisme possédait encore beaucoup d'adhérents, et nous n'allons pas tarder à voir s'engager une lutte suprême entre la doctrine fatemide et l'hérésie kharedjite, au grand détriment de la vieille race berbère.

APPENDICE

CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES

Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800 Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812 Ziadet-Allah I............... 817 Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838 Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841 Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856 Ziadet-Allah II.............. 863 Abou-el-R'aranik............. 864 Ibrahim II ben-Ahmed......... 875 Abou-Abd-Allah............... 902 Ziadet-Allah III............. 903 Chute de Ziadet-Allah III.... 909

CHAPITRE IX

L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES 910-934

Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son insuccès.--L'autorité du mehdi est rétablie en Sicile.--Première campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition fatemide contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside; sa mort.--Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça se prononce pour les Oméïades; il est vaincu par les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions fatemides en Italie.

SITUATION DU MAG'REB EN 910.--Au moment où le triomphe des Fatemides va faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est opportun de jeter un coup d'oeil général sur l'état du pays et de passer en revue les événements survenus en Mag'reb; car le récit des révolutions dont l'Ifrikiya a été le théâtre nous en a forcément détournés.

A Fès, Yahïa-ben-Kacem-ben-Edris continua de régner paisiblement jusqu'en l'année 904. La guerre ayant alors éclaté entre lui et son neveu Yahïa-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il périt dans un combat livré contre lui par Rebïa-ben-Sliman, général de son adversaire. A la suite de cette victoire, Yahïa-ben-Edris s'empara de l'autorité dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier éclat le trône de Fès[493].

[Note 493: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106. El-Bekri, trad. article _Idricides_.]

La grande tribu des Miknaça avait profité, dans ces dernières années, de l'affaiblissement de la dynastie edriside et se préparait à s'élever sur ses débris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces Berbères avaient soumis à leur autorité tout le territoire compris entre Teçoul, Taza et Lokaï, c'est-à-dire, la frontière orientale du Mag'reb extrême. Le reste de la tribu était à Sidjilmassa, où la royauté qu'elle y avait fondée venait d'être renversée par les Chiaïtes[494].

Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorité sur Tlemcen et les plaines situées à l'est de cette ville. Auprès d'eux étaient leurs frères les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement augmenté et qui étendaient leur autorité dans les régions sahariennes et sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer était un guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scène[495].

Les souverains oméïades d'Espagne cherchaient à établir leur influence sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyèrent une expédition. Les généraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un traité par lequel ceux-ci livrèrent un territoire, où ils fondèrent la ville d'Oran[496]. Ce fut la première colonie oméïade en Mag'reb.

Enfin, à Tiharet, régnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un secours capable de la protéger contre les ennemis qui l'entouraient[497].

[Note 494: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.]

[Note 495: _Ibid._, t. III, p. 198, 229.]

[Note 496: _Ibid._, t. I, p. 283.]

[Note 497: _Ibid._, t. I, p. 243.]

CONQUÊTE DES FATEMIDES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--CHUTE DES ROSTEMIDES.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la délivrance du mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le Mag'reb central, sous le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof. Ce général ayant attaqué Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre à mort le prince Rostemide. Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En même temps, Tiharet cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les sectaires de ce schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides, durent émigrer vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de l'Oued-Rir', en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis par les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines.

Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques mécontents.

Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur à Tiharet, entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran. Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui offrirent de lui livrer cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu après, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun, qui avait contribué à leur succès, en fut nommé gouverneur (910).

Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce sujet dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut conduite par Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général du mehdi étendit l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et Azdadja de la province d'Oran. Peut-être même entrait-il, dès lors, en relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui devait être avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.

Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient contre les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute sa garde de Ketama.

LE MEHDI FAIT PÉRIR ABOU-ABD-ALLAH ET ÉCRASE LES GERMES DE RÉBELLION.--Cependant un grave dissentiment s'était élevé entre le mehdi et son fidèle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cédant, dit-on, à l'influence de son frère, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction des affaires. Mais Obéïd-Allah n'entendait nullement partager son autorité avec qui que ce fût. Irrité de voir ses avis brutalement repoussés, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis-à-vis de son maître; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs, à conspirer sourdement contre lui. Ces mécontents répandirent le bruit que le mehdi n'était pas l'instrument de la volonté divine, l'être surnaturel, dont le caractère devait se révéler aux humains par des miracles. «Nous nous sommes trompés à son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des _signes_ pour se faire reconnaître; le vrai Imam doit faire des miracles et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la cire[498]».

[Note 498: Ibn-Hammad, _loc. cit._]

Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors de Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et chargèrent leur grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah lui-même.

Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un être surnaturel n'était qu'un homme comme eux. Obeïd-Allah comprit que sa seule porte de salut était l'énergie, qui impose toujours aux masses, et, pour toute réponse, il fit mettre à mort le grand cheikh des Ketama. Afin d'achever d'anéantir la conspiration, il envoya les principaux chefs occuper des commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent dispersés et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus compromis furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués. L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant tout sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa sécurité l'homme auquel il devait le pouvoir.

Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frère Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frères, Arouba et Hobacha, enfants de Youçof, sortirent des massifs et se précipitèrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frappé le premier. En vain Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorité aux deux chefs qui avaient été autrefois ses lieutenants: «Celui auquel tu nous a ordonné d'obéir nous commande de te tuer[499]», répondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba percé de coups sur le cadavre de son frère.

Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation des prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah: «Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans l'autre vie, car tu as travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se tournant ensuite vers Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune pitié, car tu es cause des égarements de ton frère; c'est toi qui l'as conduit aux abreuvoirs du trépas!»

Les deux victimes furent enterrées au lieu même où elles étaient tombées sous le poignard des assassins[500]. Quant à ceux-ci, l'un d'eux, Hobacha, fut nommé gouverneur de Barka et de la région de l'est; l'autre, Arouba, reçut le commandement de Bar'aï et de la frontière sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces exécutions, mais ils furent promptement étouffés dans le sang de leurs promoteurs. Grâce à ces mesures énergiques, le pouvoir d'Obéïd-Allah, loin de ressentir aucune atteinte, se renforça de tout l'effet produit par l'écrasement de ceux qui avaient voulu le renverser.

[Note 499: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.]

[Note 500: Ibn-Hammad, _loc. cit._]

ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Pendant le cours des luttes qui avaient amené la chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prévoir, avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens en profitèrent pour se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, émigrés d'Afrique, relevèrent un peu la situation de la colonie, et cherchèrent à proclamer l'indépendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais, aussitôt que le mehdi eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé Ben-bou-Khanzir.

Débarqué en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite, pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une heureuse expédition au Yal-Demone et répandit partout la terreur de son nom. Mais bientôt son extrême cruauté indisposa contre lui ses plus fidèles adhérents, qui l'arrêtèrent par surprise et l'expédièrent au mehdi. Il fut remplacé par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912)[501].

[Note 501: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 141 et suiv.]

ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Nous avons vu précédemment que le khalife Abd-Allah était arrivé, au commencement du Xe siècle, après de longues années de lutte, à rétablir l'autorité oméïade en Espagne et à tenir en respect les petites royautés, qui se formaient de toute part. Le succès continua à couronner ses efforts, surtout dans le midi: «En 903, son armée prit Jaën; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Cañete, aux Beni-el-Khali; en 907, elle força Archidona à payer tribut; en 910, elle prit Baeza, et l'année suivante, les habitants d'Iznajar se révoltèrent contre leur seigneur et envoyèrent sa tête au sultan. Même dans le nord il y avait une amélioration notable[502].»

[Note 502: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 318, citant Ibn-Haïan.]

Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), après un règne de vingt-quatre ans.

Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune homme de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne tarda pas à démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté politique, il ne le cédait à personne.

Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait appeler Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro le drapeau de l'indépendance nationale et du christianisme.

Les Berbères de Mag'reb, particulièrement de la province de Tanger, prenaient part à ces luttes comme mercenaires. S'étant mis à la tête de l'armée, Abd-er-Rahman parcourut en maître les provinces d'Elvira et de Jaën, recevant partout des soumissions, et brisant les résistances qu'il rencontrait. Il se présenta enfin devant Séville, dont les notables lui ouvrirent les portes (décembre 913)[503].

Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917, Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade se trouvait rétablie et un grand règne allait commencer.

[Note 503: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 325 et suiv.]