Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Part 34

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IBRAHIM REPOUSSE L'INVASION D'EL-ABBAS-BEN-TOULOUN.--Les événements dont l'Afrique, l'Espagne et la Sicile étaient le théâtre, nous ont depuis longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses, que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident. La dynastie abbasside penchait déjà vers son déclin, et son vaste empire était en proie à l'anarchie. Pendant que les khalifes se succédaient après de courts règnes terminés par l'assassinat, pendant que leur capitale demeurait abandonnée aux factions, leurs provinces se détachaient. Depuis quelques années, l'Egypte, un des plus beaux fleurons de la couronne, était aux mains d'un chef indépendant de fait, Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de révolte et s'approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une armée et partit vers l'ouest, à la conquête de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le gouverneur ar'lebite fît marcher contre lui un corps de troupes sous la conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les deux armées en vinrent aux mains près de l'Ouad-Ourdaça, non loin de Lebida, et la journée se termina par la déroute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par les indigènes, poursuivit ses ennemis jusqu'à Lebida, s'empara de cette ville, puis vint entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent d'arrêter les succès de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche contre lui; mais, parvenu à Gabès, il apprit qu'El-Abbas avait été entièrement défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s'était passé: les gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs, avaient appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes à la tête de 12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain de leur tenir tête; il avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi par Ibn-Korhob. Réfugié à Barka, El-Abbas fut arrêté par les troupes de son père et ramené en Egypte (881).

RÉVOLTES EN IFRIKIYA.--CRUAUTÉS D'IBRAHIM.--Diverses révoltes partielles des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent d'abord les Ouzdadja de l'Aourès qui chassèrent leur gouverneur et refusèrent l'impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur, les força à la soumission après plusieurs combats. De là, le général ar'lebite se porta contre les Houara qui s'étaient aussi lancés dans la rébellion. Après les avoir en vain sommés de se rendre, il se mit à ravager et à incendier leur pays et les contraignit par ce moyen à demander la paix.

C'est à partir de cette époque que le caractère d'Ibrahim changea. Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances qu'il rencontrait autour de lui, ou peut-être perverti par l'exercice du pouvoir, il devint d'une cruauté inouïe et se mit, à verser le sang comme par plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre tant de crimes, même sur ses proches. En même temps, son amour des richesses se manifesta, et, par une étrange contradiction, après avoir, dans le commencement de son règne, cherché à alléger les impôts, il devait avant peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui.

En 882, les Louata se lancèrent à leur tour dans la révolte, s'emparèrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, près de Tifech. Le général Ibn-Korhob ayant marché contre eux essuya une défaite, et, dans sa fuite, tomba au pouvoir des rebelles, qui le mirent à mort (juillet). Irrité au plus haut point de cet échec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l'Abbas, de châtier les rebelles et lui confia à cet effet sa milice, la garde nègre et des contingents de tribus alliées. Mais les Louata ne l'attendirent pas; Abou-l'Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du monde et les forçant d'abandonner leurs prises. Dans le cours de cette année, 882, une affreuse disette désola l'Afrique. Le blé avait atteint des prix excessifs, et les malheureuses populations s'étaient vues, en maints endroits, réduites à manger de la chair humaine[452].

A la suite des sanglantes luttes que nous avons retracées, une tranquillité apparente, sinon réelle, régna durant quelques années, et Ibrahim put donner libre carrière à ses cruels instincts. En-Noueïri retrace longuement les cruautés raffinées qu'il savait inventer et qu'il exerçait autour de lui au moindre soupçon[453].

[Note 452: Comme dans un récent exemple dont nous avons été témoins, la famine de 1867-1868.]

[Note 453: En-Nouéïri, p. 427, 436.]

PROGRÈS DE LA SECTE CHIAÏTE EN BERBÉRIE.--ARRIVÉE D'ABOU-ABD-ALLAH.--Tandis qu'Ibrahim se livrait aux écarts de son étrange caractère, donnant tour à tour l'exemple d'une certaine grandeur d'âme ou d'une basse cruauté, un nouvel élément de discorde s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqué ci-devant[454] de quelle façon se forma la secte des chiaïtes, après la mort d'Ali. Écrasés en 787 à la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans l'ombre. Ils se formèrent alors en société secrète et envoyèrent des émissaires dans toutes les directions, même en Berbérie, malgré la surveillance exercée par les Abbassides.

Le schisme chiaïte se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles nous ne nous occuperons que des Imamïa, formant les Ethna-Acheria (Duodécémains) elles Ismaïlia (Ismaïliens).

Les Duodécémains comptaient douze _imam_ ayant régné après Ali, et enseignaient que le douzième, ayant disparu mystérieusement, devait reparaître plus tard pour faire renaître la justice sur la terre et qu'il serait le _Mehdi_, ou être dirigé, prédit par Mahomet[455]. Les Ismaïliens ne comptaient que six imam; le septième, Ismaïl, désigné pour succéder à son père, était, selon eux, mort avant lui. A partir de ce septième, leurs imam étaient dits cachés (Mektoum), ne transmettant leurs ordres au monde que par l'intermédiaire des _daï_ (missionnaires)[456].

[Note 454: Chapitre II. Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiaïtes.]

[Note 455: Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les _Mehdi_ que nous verrons paraître dans l'histoire et qui se produisent encore de nos jours.]

[Note 456: Ibn-Khaldoun, t. II, append. II.]

Le troisième imam caché, nommé Mohammed-el-Habib, vivait à Salemïa, ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premières années du règne d'Ibrahim. De là il lançait des daï, dont les uns s'avancèrent en guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnèrent l'Afrique. L'un d'eux s'établit à Mermadjenna, au nord-est de Tebessa; un autre dans le pays des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, appelé alors, en langue indigène, _Souf-Djimar_. Ils firent de nombreux prosélytes et décidèrent plusieurs de leurs adeptes à effectuer le pèlerinage de Salemia.

En présence de ces résultats, Mohammed-el-Habib résolut d'envoyer en Mag'reb un de ses plus fidèles adhérents, nommé Abou-Abd-Allah-el-Hocéin. Cet homme de mérite, qui devait rendre de si grands services à la cause fatemide, avait été d'abord _mohtacib_ ou receveur d'impôts à Basra, puis il avait enseigné publiquement les doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom d'_El-Maallem_ (le maître)[457]. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie des chefs ketamiens; pour éviter les postes placés par les Abbassides sur toutes les routes, ils passèrent par les déserts et, grâce à leur prudence, parvinrent à atteindre les chaînes des Ketama, et s'établirent à Guédjal, dans le territoire occupé actuellement par les Djimela, près de Sétif. Le chef de ces indigènes, Mouça-ben-Horeïth, un de ceux qui revenaient d'Orient, protégea l'établissement du missionnaire dans cette localité qui fut appelée par lui: _Le col des gens de bien_ (_Fedj-el-Akhiar_). Ce nom n'avait pas été pris au hasard; Abou-Abd-Allah annonça, en effet, que le Mehdi lui avait révélé qu'il serait forcé de fuir son pays et, de même que le prophète, d'avoir une hégire, et qu'il serait soutenu par des _gens de bien_ (ses Ansars), dont le nom serait un dérivé du verbe _katama_ (cacher).

Ces moyens, habilement choisis, devaient réussir auprès de gens ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flattés d'être choisis pour le rôle d'Ansars du nouveau prophète, vinrent-ils en foule se ranger sous la bannière du daï chiaïte. Ces faits se passèrent sans doute entre les années 890 et 893, car la date de l'arrivée d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine.

[Note 457: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad. Cherbonneau, _Rev. afr._, nos 72-78.]

NOUVELLES LUTTES D'IBRAHIM CONTRE LES RÉVOLTES.--Vers le même temps, le gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire périr ses propres filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, attira par ses promesses les principaux chefs du Zab et de Bellezma, à Rakkada; puis il les fit massacrer et s'empara de leurs richesses. Un millier d'indigènes périrent, dit-on, dans ce guet-à-pens, qui eut pour effet de jeter un grand nombre de Berbères, et particulièrement des Ketama, dans les bras du chiaïte, car les gens de Bellezma étaient leurs suzerains[458].

Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah, lui écrivit pour lui enjoindre d'avoir à cesser toute prédication. Le chiaïte répondit par une lettre injurieuse. Le prince ar'lebite donna aussitôt aux commandants des contrées voisines l'ordre de marcher contre les rebelles. A l'approche du danger, les Ketama commencèrent à se repentir de leur audace, et plusieurs chefs émirent l'avis d'expulser le chiaïte; mais les Djimela prirent sa défense, et, soutenu par eux, Abou-Abd-Allah vint se retrancher à Tazrout, non loin de Mila où habitait la tribu ketamienne de R'asman[459].

Tandis que ces événements s'accomplissaient dans les montagnes des Ketama, une révolte importante éclatait aux environs de Tunis. La péninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos, enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Kaïrouan, s'étaient lancés dans la rébellion. Inquiet des proportions que prenait ce soulèvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute éventualité, puis il envoya dans la péninsule de Cherik une armée qui dispersa les insurgés; leur chef fut mis en croix. En même temps, deux généraux, l'eunuque Meïmoun et le général Ibn-Naked commençaient le siège de Tunis, pendant que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de Gammouda.

Bientôt, les troupes ar'lebites entrèrent victorieuses à Tunis et mirent cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens furent réduits en esclavage et envoyés à Kaïrouan. Quand, à Tunis, on fut las de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, chargés sur des charrettes pour être promenés dans les rues de la capitale, aux yeux des habitants (mars 894)[460].

[Note 458: Selon le Baïan, les habitants de Bellezma étaient de race arabe et descendaient des miliciens qui y avaient été placés en garnison.]

[Note 459: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.]

[Note 460: En-Nouéïri, p. 429.]

EXPÉDITION D'IBRAHIM CONTRE LES TOULOUNIDES D'EGYPTE.--Peu de temps après, Ibrahim transporta le siège de son gouvernement à Tunis et construisit, à cette occasion, plusieurs châteaux dans cette ville. Deux ans plus tard, il résolut de mettre à exécution un projet qu'il méditait depuis longtemps et qui n'était rien moins que l'invasion de l'Egypte. Cette province était alors gouvernée par Djaïch, petit-fils d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait réellement la pensée de conquérir l'Egypte.

Ayant rassemblé une armée nombreuse, il se mit à sa tête et prit la route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, il se heurta contre les Nefouça en armes et disposés à lui barrer le passage. Un combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hérétiques berbères avaient l'avantage de la position, les troupes ar'lebites plièrent, après avoir vu tomber leur chef Meïmoun. Mais Ibrahim, ayant lui-même rallié ses soldats, attaqua les rebelles avec impétuosité et les mit en déroute. Le plus grand carnage suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener les principaux chefs prisonniers et s'amusa à les percer lui-même de son javelot; il ne s'arrêta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon En-Noueïri[461], et de trois cents d'après le Baïan.

[Note 461: En-Nouéïri, p. 430.]

Ibrahim fit alors son entrée à Tripoli. Celte ville était commandée par son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme instruit, d'un esprit élevé et qui jouissait d'une certaine influence. Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix. On dit cependant qu'il avait reçu du khalife El-Motadhed une missive lui reprochant ses cruautés et lui ordonnant de remettre le pouvoir à son cousin et qu'il aurait répondu à cette injonction par le meurtre du malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapportés par le Baïan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutôt que le prince ar'lebite a cédé, une fois de plus, à un de ses caprices sanguinaires.

Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu'à Aïn-Taourgha, au fond du golfe de la grande Syrte. Son armée irritée et effrayée des cruautés qu'elle lui avait vu commettre à Tripoli ne le suivait qu'à contre-coeur. De nouvelles violences achevèrent de détacher de lui ses soldats et il se vit abandonné par la plus grande partie de l'armée. Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer à Tunis. Son fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la soumission des Nefouça.

ABDICATION D'IBRAHIM.--En l'année 901, les habitants de Tunis, qui avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, réussirent à faire entendre leurs légitimes réclamations par le khalife. La supplique qu'ils lui adressèrent à cette occasion était si éloquente qu'El-Motadhed envoya aussitôt un officier en Ifrikiya, pour enjoindre à Ibrahim de déposer le pouvoir et le transmettre à son fils Abou-l'Abbas, après quoi il aurait à se rendre à Bagdad pour expliquer sa conduite. Le gouverneur ar'lebite reçut ces ordres à Tunis, vers la fin de l'année 901; il fit au délégué le plus brillant accueil et rappela de Sicile son fils pour lui remettre le pouvoir. Il prétendit alors avoir été touché de la grâce divine, se revêtit de vêtements grossiers, fit mettre en liberté les malheureux qui remplissaient les prisons, et se prépara à effectuer le pèlerinage imposé à tout musulman. Ayant abdiqué au profit d'Abou-l'Abbas (février-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais, parvenu à Souça, il suspendit sa marche, séjourna dans une petite localité voisine, nommée Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile et aborda heureusement à Trapani[462].

[Note 462: En-Nouéïri, p. 431 et suiv. Amari, _Storia_, t. II, p. 76 et suiv.]

ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Les révoltes dont l'Ifrikiya était le théâtre avaient entravé, dans les dernières années, les succès des Musulmans en Sicile, et les rivalités qui divisaient les Berbères et les Arabes avaient causé le salut des chrétiens, car, sans cela, ils se seraient vus expulsés de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de trêve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le même sentiment, se mirent en révolte contre l'autorité ar'lebite. Ibrahim était alors trop occupé en Afrique pour avoir le loisir de combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois années, restèrent-ils dans l'indépendance. Mais, en 898, des discussions s'élevèrent entre eux et eurent pour résultat de les pousser à livrer leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit périr. Ibrahim envoya comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nommé Abou-Malek, homme de nulle valeur; aussitôt la guerre civile recommença et désola lîle pendant toute l'année 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nommé gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l'été 900, à la tête d'une puissante armée. Au mois de septembre suivant, il entrait en triomphateur à Palerme, après une campagne brillamment conduite.

Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrétiens de Taormina et assiège Gatane, mais sans succès. En 901, il porte son camp à Demona, d'où il est bientôt délogé par une armée byzantine arrivée d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, où il fait 17,000 prisonniers, et s'empare d'un butin considérable. Au mois de juillet suivant, il fait une expédition en Italie et revient à la fin de l'année dans l'île. Sous la main ferme de ce prince, la Sicile avait recouvré un peu de tranquillité, lorsqu'en 902, il fut appelé en Afrique pour prendre le fardeau de l'autorité suprême[463].

[Note 463: Amari, _Storia dei Mus._, t. II, p. 52 et suiv.]

ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continué à régner sans gloire, occupé à lutter contre les chefs indépendants qui, de tous côtés, profitaient de l'affaiblissement de l'autorité centrale, pour se créer de petites royautés, le plus souvent avec l'appui des chrétiens. Le midi restait soumis à l'autorité des oméïades, lorsque, vers 881, un certain Omar-ben-Hafçoun, d'une famille d'origine wisigothe, réunit une armée de partisans presque tous renégats, las du joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de l'été 886, Moundhir, héritier présomptif du trône oméïade, dirigea une expédition heureuse contre ces aventuriers et était sur le point de les forcer dans leur dernière retraite, lorsqu'il apprit la mort de son père (4 août). Forcé de lever le siège pour aller prendre possession du trône, il dut laisser le champ libre à Omar, qui se fit reconnaître comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une guerre acharnée contre ce compétiteur occupa tout le règne de Moundhir, qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assiégeait encore Omar. Aussitôt, l'armée prit, en désordre, la route de Cordoue.

Abd-Allah succéda à son frère Moundhir. Il prenait le pouvoir dans des circonstances très critiques, car, non seulement les provinces, les cantons, les villes tendaient à se déclarer indépendants, mais encore l'aristocratie arabe relevait la tête dans la capitale même.

Pour être entièrement à l'abri des entreprises d'Ibn-Hafçoun, le sultan lui offrit le gouvernement de Regio, à la condition qu'il reconnaîtrait le prince oméïade comme son suzerain. Cette tendance au fractionnement, qui devait être si préjudiciable à la domination musulmane, n'était que l'effet de la réaction des indigènes, devenus sectateurs de l'Islam, et des Berbères, contre la domination des Arabes d'Orient.

A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Séville[464], manifestaient le sentiment général et la persistance de la rivalité des maadites et des yéménites empêchait les Arabes de s'unir pour résister à l'ennemi commun. Bientôt la lutte prit un caractère d'extermination féroce; Espagnols et Arabes s'entretuèrent et Ibn-Hafçoun, comme on peut le deviner, prit une part active à la guerre civile. «A cette époque--(891) dit Dozy[465]--presque toute l'Espagne musulmane (moins Séville), s'était affranchie de la sujétion. Chaque seigneur arabe, berbère ou espagnol, s'était approprié sa part de l'héritage des Oméïades. Celle des Arabes avait été la plus petite. Ils n'étaient puissants qu'à Séville, partout ailleurs ils avaient beaucoup du peine à se maintenir contre les deux autres races». Telle était la situation de l'Espagne à la fin du IXe siècle.

[Note 464: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 210 et suiv., 243 et suiv.]

[Note 465: Dozy, _l. c._, p. 259.]

En 870, Ibn-Hafçoun, après être entré en pourparlers avec le gouverneur ar'lebite et le khalife lui-même, leur offrant de rétablir l'autorité abbasside en Espagne, attaqua le prince oméïade, mais il fut vaincu dans une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire avait rendu à Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafçoun, qui avait en vain réclamé des secours des ar'lebites, ne tarda pas à reprendre l'offensive et le succès couronna de nouveau ses armes. Pendant de longues années on lutta de part et d'autre avec des chances diverses et enfin, dans les premières années du Xe siècle, le prince oméïade finit par triompher de ses ennemis et raffermir son trône[466].

[Note 466: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 311 et suiv. El-Marrakchi, Dozy, p. 17 et suiv.]

CHAPITRE VIII

ÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBÉIDITE; CHUTE DE L'AUTORITÉ ARABE EN IFRIKIYA

902-909

Coup d'oeil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie méridionale.--Ibrahim porte la guerre en Italie.--Progrès des Chiaïtes.--Victoire d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court règne d'Abou-l'Abbas; son fils Ziadet-Allah lui succède.--Le mehdi Obeïd-Allah passe en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses succès.--Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.--Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obeïd-Allah en Tunisie; fondation de l'empire obéïdite.

APPENDICE

CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES

COUP D'OEIL SUR LES ÉVÉNEMENTS ANTÉRIEURS ET LA SITUATION DE L'ITALIE MÉRIDIONALE.--Au moment où l'enchaînement des faits va nous amener en Italie, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'oeil sur les événements survenus depuis un demi-siècle dans cette péninsule, afin de bien préciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous avons vu précédemment que la situation de l'empire, dans le midi de l'Italie, était devenue fort précaire; un grand nombre de principautés composées le plus souvent d'un canton ou de républiques constituées par une ville et sa banlieue, s'étaient formées dans la région centrale.

Attaqués au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, exposés à l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en guerre les uns contre les autres, ces petits états se trouvaient souvent dans une situation critique qui les forçait à se jeter dans les bras de leurs ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les Musulmans de Sicile portèrent secours à Naples contre les Longobards. Appelés de nouveau en Italie, à la suite de la guerre entre Bénévent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre, les Arabes conquirent des places dans la Calabre, s'emparèrent de Tarente et, remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux bouches du Pô[467].

Après plusieurs années de luttes, avec des péripéties diverses, les Musulmans, alliés au duc de Bénévent, conservent Bari, sur la terre ferme, et y fondent une colonie. Appuyés sur cette place, les Arabes de Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; vers 846, ils osent attaquer Rome, mais sont repoussés sans avoir obtenu d'autre satisfaction que de saccager la basilique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. Une seconde fois, en 849, ils préparent une nouvelle et formidable expédition contre la ville éternelle, mais la tempête disperse et détruit leur flotte, et leur entreprise se termine par un véritable désastre[468].

[Note 467: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 358 et suiv.]

[Note 468: Muratori, _Vie de Léon IV_, t. III.]