Part 31
GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-MOKATEL.--Arrivé à Kaïrouan dans le mois de ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna aussitôt la mesure de son incapacité, ne comprenant rien à la situation, et se livrant à toutes les fantaisies d'un despote grisé par son pouvoir. Un an s'était à peine écoulé depuis son arrivée, que les miliciens syriens et khoraçanites se mettaient en état de révolte et plaçaient à leur tête Morra-ben-Makhled. Un corps de troupes envoyé contre les rebelles les réduisit au silence; leur chef fut mis à mort.
Peu de temps après, Temmam-ben-Temim, commandant de Tunis, releva l'étendard de la révolte et, ayant réuni tous les mécontents, marcha sur Kaïrouan (octobre 799).
Ibn-Mokatel sortit à sa rencontre et lui livra bataille à Moniat-el-Kheïl; mais il fut complètement défait et n'obtint la vie sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se réfugia en effet avec sa famille à Tripoli, tandis que Temmam faisait son entrée à Kaïrouan.
IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB APAISE LA RÉVOLTE DE LA MILICE.--A ce moment, le commandement du Zab était confié à un fils de l'ancien gouverneur El-Ar'leb, nommé Ibrahim, qui avait acquis une grande autorité dans cette situation. Dès qu'il eut appris les événements d'Ifrikiya, Ibrahim se mit en marche, à la tête de ses contingents, pour combattre l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit pas; il évacua la ville, et le fils d'El-Ar'leb, ayant pris possession de Kaïrouan, annonça en chaire qu'Ibn-Mokatel était toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce dernier rentra en toute hâte dans sa capitale.
Quant à Temmam, qui s'était réfugié à Tunis, il tenta de semer la désunion parmi les troupes fidèles et même d'indisposer le gouverneur contre Ibrahim; mais toutes ses manoeuvres échouèrent et il apprit bientôt que celui-ci marchait contre lui.
Au commencement de février 800, Ibn-el-Ar'leb infligea à Temmam une défaite qui le força à rentrer à Tunis; il se disposait à entreprendre le siège de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa soumission, à condition que lui et ses frères auraient la vie sauve. Cette demande lui ayant été accordée, il se rendit à discrétion et fut conduit à Kaïrouan, d'où on l'expédia en Orient comme prisonnier d'état avec les chefs les plus compromis[409].
[Note 409: En-Nouéïri, p. 397.]
IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB, NOMMÉ GOUVERNEUR INDÉPENDANT, FONDE LA DYNASTIE AR'LÉBITE.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les tristes exploits de son frère de lait, se convainquit de la nécessité de le remplacer en Ifrikiya. Dans l'état des choses, Ibrahim était l'homme de la situation et son choix s'imposait. Le khalife ayant consulté à ce sujet Hertema-ben-Aïan, dont il appréciait fort l'expérience, obtint cette réponse: «Vous n'avez personne de plus aimé, de plus dévoué et de plus digne d'exercer le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la conduite passée est garante de l'avenir.» Ces paroles achevèrent de décider le khalife qui avait reçu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant non seulement de renoncer à la subvention de cent mille dinars fournie par le gouvernement de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un tribut de quarante mille dinars.
Cette solution, qui allait débarrasser le khalifat d'ennuis toujours renaissants et retarder de plus d'un siècle la chute de l'autorité arabe en Afrique, permettait néanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans le Mag'reb. Dès lors, en effet, le gouvernement central n'aurait plus à intervenir dans l'administration du pays qu'il consentait à abandonner, moyennant fermage, à des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d'hérédité. Ainsi, cette brillante conquête qui avait coûté si cher aux Arabes s'était détachée d'eux, province par province, dans l'espace de moins d'un siècle, et il ne restait au khalifat qu'une suzeraineté presque nominale sur l'Ifrikiya.
Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le courrier porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui se trouvait à Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir à Kaïrouan une fausse lettre le maintenant au poste de gouverneur. En recevant cette missive, l'Ar'lebite devina la supercherie; néanmoins il céda la place et reprit avec ses troupes le chemin du Zab. Mais le khalife, à l'annonce de cette incartade de son frère de lait, entra dans une violente colère et intima à Ibn-Mokatel, qui se disposait à revenir à Kaïrouan, l'ordre formel de résigner ses fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint aussitôt du Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit définitivement la direction des affaires[410].
[Note 410: En-Nouéïri, p. 395 et suiv.]
NAISSANCE D'EDRIS II.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre de ces événements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait cru écraser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres.
Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laissé une de ses concubines, nommée Kenza, enceinte. Après les funérailles du prince, le fidèle Rached réunit les principaux chefs des tribus berbères et leur dit: «L'imam Edris est mort sans enfants, mais Kenza, sa femme, est enceinte de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu'au jour de son accouchement pour prendre un parti: s'il naît un garçon, nous l'élèverons, et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain; car, descendant du prophète de Dieu, il apportera avec lui la bénédiction de la famille sacrée[411].»
[Note 411: Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, p. 561. El-Bekri, _Idricides_.]
Cette proposition fut acceptée avec acclamation par les Berbères, et en septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle d'une ressemblance frappante avec son père». Rached le présenta aux cheiks indigènes qui s'écrièrent en le voyant: «C'est Edris lui-même, l'imam n'a pas cessé de vivre!»
On laissa à Rached le soin de l'élever et de gouverner en son nom, jusqu'à sa majorité, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne négligea rien pour donner à Edris II une brillante instruction et faire de lui un redoutable guerrier.
L'ESPAGNE SOUS HICHAM ET EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife oméïde Abd-er-Rahman était mort en septembre 788, après un règne de plus de trente-trois années employées presque entièrement à l'affermissement de son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleïman, Abd-Allah et Hicham. Ce dernier, bien que le plus jeune, lui succéda après une courte lutte avec son aîné Soleïman. Pour assurer sa tranquillité, il acheta à ses deux frères leur renonciation au trône et, en vertu de leur convention, ceux-ci se retirèrent au Mag'reb.
Après un règne de près de huit années, Hicham cessa de vivre et fut remplacé par son fils El-Hakem (avril 796). Soleïman et Abd-Allah, ses oncles, ne tardèrent pas à quitter le Mag'reb en amenant une armée de Berbères pour lui disputer le pouvoir. Après deux années de luttes, Soleïman ayant été tué, la victoire resta définitivement à El-Hakem (800).
Pendant le règne de Hicham, des expéditions heureuses avaient été faites par les Musulmans en Galice, et les chrétiens avaient été humiliés par des défaites qui leur avaient arraché une partie de leurs conquêtes[412]. Plusieurs souverains avaient succédé à Alphonse Ier. A la fin du VIIIe siècle, Alphonse II, dit le Chaste, roi des Asturies, ne put empêcher les Musulmans de pénétrer jusque dans les montagnes de son royaume.
[Note 412: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101-139 et suiv. El Marrakchi (Dozy), p. 17 et suiv.]
CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS DE L'AFRIQUE.
Date de la nomination.
Okba-ben-Nafa vers................. 669 Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers....... 675 Okba-ben-Nafa...................... 681 Zoheïr-ben-Kais vers............... 688 Haçane-ben-Nomane vers............. 697 Mouça-ben-Noceïr................... 705 Mohammed-ben-Yezid................. 715 Ismaïl-ben-Abd-Allah............... 718 Yezid-ben-Abou-Moslem.............. 720 Bichr-ben-Safouane................. 721 Obeïda-ben-Abd-er-Rahman........... 728 Okba-ben-Kodama.................... 732 Obeïd-Allah-ben-el-Habhab.......... 734 Koltoum-ben-Aïad................... 741 Hendhala-ben-Sofiane............... 742 Abd-er-Rahman-ben-Habib............ 744 El-Yas-ben-Habib................... 755 El-Habib-ben-Abd-er-Rahman......... 756 Mohammed-ben-Achath................ 761 El-Ar'leb-ben-Salem................ 765 Omar-ben-Hafs-Hazarmed............. 768 Yezid-ben-Hatem.................... 772 Daoud-ben-Yezid.................... 787 Rouh-ben-Hatem..................... 788 En-Nasr-ben-el-Habib.............. 791 El-Fadel-ben-Rouh.................. 793 Hertema-ben-Aïan................... 795 Mohammed-ben-Mokatel............... 797 Ibrahim-ben-el-Ar'leb.............. 800
CHAPITRE VI
L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUÊTE DE LA SICILE 800-838
Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.--Edris II est proclamé par les Berbères.--Fondation de Fez par Edris II.--Révoltes en Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim.--Conquêtes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frère Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem.--Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.--Mort d'Edris II; partage de son empiré.--Etat de la Sicile au commencement du IXe siècle.--Euphémius appelle les Arabes en Sicile; expédition du cadi Aced.--Conquête de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frère, Abou-Eïkal-el-Ar'leb, lui succède.--Guerres entre les descendants d'Edris II.--Les Midrarides à Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman II.
IBRAHIM ÉTABLIT SOLIDEMENT SON AUTORITÉ EN IFRIKIYA.--Le choix d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, était le meilleur que le khalife pût faire; lui seul, par son habileté et la pratique qu'il possédait des affaires du pays, était capable d'étouffer les germes de révolte, et de contenir les Berbères sans se soumettre aux caprices de la milice. L'anarchie des dernières années provenait surtout de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur laquelle il put compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, se sentant nécessaires, devenaient intraitables. Pour remédier à cet inconvénient, il ne fallait pas penser à former des corps berbères; ce fut aux nègres qu'il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant acheté un grand nombre d'esclaves noirs, il les habitua à porter les armes, en laissant croire aux miliciens qu'il destinait ces nègres à être employés dans les postes les plus périlleux.
En même temps, pour s'assurer une retraite sûre, en cas de révolte, il fit construire, à trois milles de Kaïrouan, la place forte d'El-Abbassïa où il déposa ses trésors et une grande quantité d'armes. Puis il se disposa à aller s'établir dans cette résidence, qu'on appela, plus tard, El-Kasr-el-Kedim (le vieux château). Ce fut là qu'il reçut les envoyés de Charlemagne qui avaient été chargés de prendre à Karthage, à leur retour d'Orient, les reliques de plusieurs martyrs chrétiens. En même temps, Ibrahim envoyait une ambassade à l'empereur, alors à Pavie (801)[413].
[Note 413: Fournel, _Berbers_, p. 453.]
L'année suivante (802), Ibrahim eut à lutter contre son représentant à Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se révolta en appelant à lui les mécontents arabes et berbères. Amran-ben-Mokhaled, général du gouverneur ar'lebite, ayant marché contre les rebelles, leur livra une sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tué, et les mit en déroute. Ibrahim s'appliqua alors à rétablir la paix en Ifrikiya, puis il tourna ses regards vers le Mag'reb, où le souvenir de l'autorité arabe disparaissait de jour en jour.
EDRIS II EST PROCLAMÉ PAR LES BERBÈRES.--A Oulili, le fils d'Edris I grandissait sous la tutelle éclairée de Rached et la protection des Aoureba, tandis qu'à Tlemcen, son oncle Soleïman exerçait le pouvoir en son nom. Ibrahim, considérant avec raison que l'empire edricide était le plus grand obstacle à la réalisation de ses vues ambitieuses sur le Mag'reb, espéra l'anéantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime tardif fut inutile et eut pour conséquence de resserrer les Berbères autour du jeune prince (802); l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea de remplacer Rached, comme tuteur d'Edris, alors âgé de neuf ans. En mars 803, les Aoureba et les représentants des tribus voisines, réunis à Oulili, dans la mosquée de cette ville, prêtèrent serment solennel de fidélité à Edris II.
Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence très précoce, commença à gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled. Ainsi se consolidait l'empire edricide, malgré les intrigues, entretenues en Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude énergique et dévouée des Berbères, plus que la supplique adressée par Edris à Ibrahim, décida ce dernier à ajourner la réalisation de ses plans sur l'Occident[414]. Du reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientôt absorbé par d'autres soins. En 805, la garnison de Tripoli se révolta, chassa son commandant et se donna comme chef Ibrahim-ben-Sofian, Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut employer toutes ses forces pour apaiser cette sédition qui ne fut domptée qu'au commencement de 806.
[Note 414: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. En-Nouéïri, p. 401. Kartas, p. 18. El-Bekri,. _Idricides_.]
Fondation de Fès par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris grandissait au milieu des intrigues encouragées par son jeune âge et son inexpérience. Un certain nombre d'Arabes étaient venus, tant de l'Espagne que de l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient été bien accueillis par lui; l'un d'eux, Omaïr-ben-Moçaab, avait même reçu le titre de vizir en remplacement d'Abou-Yezid [415].
Ainsi l'influence arabe dominait à Oulili et allait pousser Edris à un acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Leïla-Ishak, chef des Aoureba, qui avait été le protecteur de son père et le sien. Il est probable que ce chef avait laissé entrevoir son ressentiment de la protection accordée aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour excuser l'ingratitude d'Edris, prétend qu'il avait découvert que ce chef entretenait des intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim[416]. Les Berbères, froissés dans leurs sentiments les plus intimes, supportèrent cependant ces injustices sans protestation.
Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accroître, jugea que sa résidence d'Oulili ne lui suffisait plus et résolut de construire une capitale digne de son empire. Après avoir cherché longtemps, il se décida pour un emplacement traversé par un des affluents du Sebou, et occupé par des Berbères de la tribu de Zouar'a. La nouvelle ville se trouvait ainsi divisée naturellement en deux quartiers. Edris jeta en 808 les fondements de celui qui devait être appelé «_des Andalous_», et, l'année suivante, il fit construire l'autre, nommé plus tard «_des Kaïrouanites_». Il dota sa capitale de nombreux édifices et notamment de la mosquée dite «des Chérifs».
Lorsqu'Edris eut atteint sa majorité, c'est-à-dire vers 810, les tribus berbères lui renouvelèrent leur serment de fidélité, et il reçut la soumission des principales contrées du Mag'reb[417].
[Note 415: Kartas, p. 30.]
[Note 416: _Berbères_, t. III, p. 561.]
[Note 417: Bekri, _Idricides_.]
RÉVOLTES EN IFRIKIYA. MORT D'IBRAHIM.--Pendant ce temps, Ibrahim-ben-el-Ar'leb était encore aux prises avec la révolte. Les miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les précautions prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut établi définitivement à El-Abbassïa, sous la protection de sa garde noire, leur irritation ne connut plus de bornes, et bientôt le général Amrane donna le signal de la révolte (811). Maître de Kaïrouan, il appela à lui tous les mécontents et vint assiéger Ibrahim dans sa forteresse.
Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d'autre. Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte un secours en argent, dépêcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrêter la somme au passage. Puis il fit répandre la nouvelle de la prochaine arrivée des fonds. Aussitôt la milice, qui n'avait pas touché de solde depuis qu'elle avait embrassé la cause de la révolte, commença à s'agiter dans Kaïrouan, et Amrane, dépourvu de ressources, se convainquit qu'il ne pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la ville et courut se réfugier dans le Zab.
Ibrahim venait de triompher de cette longue révolte et était occupé à démanteler les fortifications de Kaïrouan, lorsqu'il apprit que son fils Abd-Allah avait été chassé de Tripoli par les troupes occupant cette place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels Abd-Allah put enrôler un grand nombre de Berbères et rentrer en possession de Tripoli. Ce furent alors ces mêmes indigènes, appartenant à la tribu des Houara, qui se lancèrent dans la révolte. Conduits par leur chef, Aïad-ben-Ouahb, ils vinrent attaquer Tripoli qui était défendu par le général Sofiane, se rendirent maîtres de cette ville et la renversèrent presque entièrement. Abd-Allah, envoyé en toute hâte par son père, à la tête d'une armée de treize mille hommes, défit les Berbères et, étant rentré à Tripoli, s'occupa à relever les fortifications de cette ville (811)[418].
[Note 418: Les détails donnés par les auteurs arabes sur les différentes phases de cette révolte sont assez embrouillés, et il est possible qu'Abd-Allah n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.]
Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arrivé de l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefouça et vint mettre le siège devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des issues de la place et pressa l'autre avec la plus grande vigueur. Abd-Allah était sur le point de succomber, lorsqu'on reçut la nouvelle de la mort d'Ibrahim qui était décédé à l'âge de 56 ans (juillet 812), dans son château d'El-Abbassïa.
ABOU-L'ABBAS-ABD-ALLAH SUCCÈDE À SON PÈRE IBRAHIM.--Aussitôt que la mort d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait été désigné par lui pour lui succéder, se hâta de proposer à Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les montagnes des Nefouça et que Tripoli resterait aux Ar'lebites: mais toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnées aux Kharedjites.
Pendant que cette paix boiteuse se signait à Tripoli, Ziadet-Allah, second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son père, le serment des principaux citoyens de Kaïrouan.
Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans sa capitale. Son frère, Ziadet-Allah, s'était porté au devant de lui pour le saluer comme souverain, mais il fut reçu avec la plus grande dureté. Pour la première fois, le fils d'un gouverneur de l'Ifrikiya succédait à son père sans l'intervention du khalifat[419].
Haroun-er-Rachid était mort en 809, laissant le trône à son fils El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna à ratifier l'élévation du vice-roi de Kaïrouan.
[Note 419: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouéïri, p. 403.]
CONQUÊTES D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait à affermir son trône. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l'ingratitude qu'il avait montrée à leur chef, il leur confia des commandements importants; puis, s'enfonçant dans les montagnes du sud-ouest, il attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l'Atlas à son autorité. Après s'être avancé en vainqueur jusqu'à Nefis, près de la montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra à Fès (812). C'est sans doute vers cette époque qu'Edris commença à combattre le kharedjisme, dont il décréta l'abolition dans ses états; mais ce schisme avait pénétré trop profondément la nation berbère, pour pouvoir être supprimé d'un trait de plume; aussi ne devait-il disparaître de l'Afrique, où il avait déjà fait couler tant de sang, qu'après de longues et nouvelles convulsions.
Quelque temps après[420] Edris marcha sur Tlemcen, qui s'était affranchie de son autorité. Il y entra en vainqueur et reçut l'hommage des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il séjourna quelque temps à Tlemcen et de là dirigea quelques expéditions heureuses contre les peuplades zenatienes et autres berbères. Ses troupes s'avancèrent ainsi jusqu'au Chelif. Cependant, il ne paraît pas qu'il eût osé se mesurer contre les Rostemides de Tiharet. Selon Ibn-Khaldoun, il passa à Tlemcen trois années, pendant lesquelles il s'appliqua à embellir cette ville et à orner la mosquée construite par son père. En partant, il laissa le commandement de la province, avec suprématie sur les tribus des Beni-Ifrene et Mag'raoua, à son cousin Mohammed, fils de Soleïman, qu'Edris I avait préposé au commandement de Tlemcen.
[Note 420: Soit dans la même année, soit en 814, les auteurs n'étant pas d'accord sur cette date.]
Rentré à Fès, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne, expulsés de Cordoue par El-Hakem à la suite de la révolte dite du faubourg (_Ribad'_), et les établit dans sa capitale, où ils formèrent le quartier des Andalous. Les émigrés de Cordoue étaient presque tous des gens d'origine celto-romaine, qui avaient été contraints d'embrasser l'islamisme après la conquête de l'Espagne par les Arabes. L'arrivée de cette population très civilisée fut une bonne fortune pour la nouvelle capitale, et contribua à la faire briller d'une réelle splendeur dans les arts, les lettres et les sciences[421].
[Note 421: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 70 et suiv. El-Bekri, _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p. 229.]
MORT DE ABD-ALLAH.--Son frère Ziadet-Allah le remplace.--A Kaïrouan, Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin d'imiter la prudence de son père et de chercher à arrêter les progrès du prince de Fès, n'avait réussi qu'à indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, même envers les membres de sa famille, sacrifiant tout à la milice, accablant le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la culture faite par chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars (pièces d'or). Cet impôt, énorme pour l'époque, remplaça la dîme (achour), qui précédemment se payait en nature et était proportionnée à l'abondance de la récolte. De toutes parts s'élevèrent des réclamations; mais le prince resta sourd aux prières et le peuple continua à gémir sous son oppression.
Enfin, par un bonheur inespéré, Abd-Allah mourut presque subitement, d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, «le plus bel homme de son temps», avait exercé le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans.
Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succéda à son frère, et, employant des procédés de gouvernement tout différents, s'attacha à réduire les prérogatives de la milice et à maltraiter et abaisser de toutes les façons les miliciens[422].
[Note 422: En-Nouéïri, p. 404, 405.]
ESPAGNE:--RÉVOLTE DU FAUBOURG. MORT D'EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife El-Hakem, avait entrepris, avec des chances diverses, plusieurs campagnes au delà des Pyrénées. L'alliance de ses oncles avec Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, l'avait contraint à déployer toutes ses forces contre la coalition. Quelques-unes de ses _razias_ furent couronnées de succès. Alphonse, de son côté, poussa une pointe jusqu'à Lisbonne et mit cette ville au pillage. Pour rendre compte à son allié Charlemagne du succès de cette expédition, il lui envoya «sept Musulmans de distinction, avec leurs armes et leurs mulets[423]».
[Note 423: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 149.]