Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Part 3

Chapter 33,493 wordsPublic domain

Cap _Tres-Forcas_, à l'ouest du golfe formé par l'embouchure de la Moulouïa, dominant Melila, qui est bâtie sur le versant oriental de ce cap.

Cap de _Ceuta_, à la pointe orientale du détroit de Gibraltar.

Cap _Spartel_, sur l'Océan, à l'ouest de cette pointe.

Cap _Blanc_, au sud de l'embouchure de l'Oum-el-Rebïa et d'Azemmor.

Cap _Cantin_, un peu plus bas, au-dessus du Tensift.

Cap _Guir_, au-dessus de l'embouchure du Sebou et d'Agadir.

Cap _Noun_, à l'embouchure de la rivière de ce nom.

Cap _Bojador_, au-dessous de l'embouchure de l'Ouad-Deraa.

Cap _Blanc_, un peu au-dessus du 20° de longitude.

DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ANCIENS

L'Algérie septentrionale, Libye des Grecs, a formé les divisions suivantes:

_Région littorale_

_Cyrénaïque_ (comprenant la Marmarique); depuis la frontière occidentale de l'Égypte jusqu'au golfe de la grande Syrte.

_Tripolitaine_; de cette limite jusqu'au golfe de la petite Syrte. _Byzacène_, région au-dessus du lac Triton. _Zeugitane_, littoral oriental de la Tunisie actuelle, et _Afrique propre_, comprenant d'abord le territoire de Karthage (nord de la Tunisie), puis toute la région entre la Numidie à l'ouest et la Tripolitaine à l'est. La Tripolitaine, la Byzacène, la Zeugitane et l'Afrique propre ont été réunis, à l'époque romaine, sous le nom de _province proconsulaire d'Afrique_.

_Numidie_; depuis la limite occidentale de l'Afrique propre, qui a été formée généralement par le cours supérieur de la Medjerda, avec une ligne partant du coude de cette rivière pour rejoindre le littoral, et de là jusqu'au golfe de Bougie, c'est-à-dire environ le 3° de longitude est. La Numidie a été elle-même divisée en orientale et occidentale, avec l'Amsaga (Ouad-Remel) comme limite séparative.

_Mauritanie orientale_; depuis la Numidie jusqu'au Molochat (Moulouïa). À la fin du IIIe siècle de l'ère chrétienne, elle a été divisée en _Sétifienne_, comprenant la partie orientale avec Sétif, et _Césarienne_, formée de la partie occidentale, avec _Yol-Cesarée_ (Cherchel) comme capitales.

_Maurétanie occidentale_ ou _Tingitane_, comprenant le reste de l'Afrique jusqu'à l'Océan.

_Région intérieure_

_Libye déserte_, comprenant la _Phazanie_ (Fezzan), au sud de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque.

_Gétulie_, au sud de la Numidie et des Maurétanies, sur les hauts plateaux et dans le désert.

_Ethiopie_, comprenant la _Troglodytique_, au sud des deux précédents.

_Populations anciennes_

CYRÉNAÏQUE et TRIPOLITAINE.--_Libyens_, nom générique se transformant en _Lebataï_ dans Procope, _Ilanguanten_ dans Corippus, et que l'on peut identifier aux Berbères Louata des auteurs arabes.

_Barcites_, _Asbystes_, _Adyrmakhides_, _Ghiligammes_, etc., occupant le nord de la Cyrénaïque.

_Nasammons_, dans l'intérieur, sur la ligne des oasis et le golfe de la grande Syrte, dont ils occupent en partie les rivages.

_Psylles_, habitant en premier lieu la grande Syrte et refoulés ensuite vers l'est.

_Makes_, sur le littoral occidental de la grande Syrte.

_Zaouekes_ (Arzugues de Corrippus), établis sur le littoral, entre les deux Syrtes. Ils ont donné leur nom plus tard à la Zeugitane. On les identifie aux Zouar'a.

_Troglodytes_, dans les montagnes voisines de Tripoli.

_Lotophages_, dans l'île de Djerba et sur le littoral voisin.

AFRIQUE PROPRE.--Les _Maxyes_ et les _Ghyzantes_ ou _Byzantes_. Ces tribus, sous ces noms divers, y compris les Zaouèkes, paraissent être un seul et même peuple, qui a donné son nom à la Byzacène.

_Libo-Phéniciens_, peuplade mixte de la province de Karthage.

NUMIDIE.--_Numides_, nom générique.

_Nabathres_, dans la région du nord-est.

_Masséssyliens_, puis _Massyles_; occupaient le centre de la province. Ont été remplacés par les peuplades suivantes, qu'ils ont peut-être contribué à former:

_Kedamousiens_, sur la rive gauche de l'Amsaga (Ouad-Remel) et, de là, jusqu'à l'Aourès.

_Babares_ ou _Sababares_, dans les montagnes, au nord des précédents, jusqu'à la mer.

MAURÉTANIE ORIENTALE.--_Maures_, nom générique, auquel on a associé plus tard celui de _Maziques_.

_Quinquegentiens_, divisés en _Isaflenses_, _Massinissenses_ et _Nababes_, occupant le massif du Mons-Ferratus (Djerdjera).

_Masséssyliens_, puis _Massyles_, au sud-est du Mons-Ferratus. Remplacés de bonne heure par d'autres populations.

_Makhourèbes_ et _Banioures_, à l'ouest du Mons-Ferratus.

_Makhrusiens_, sur le littoral montagneux, à l'ouest des précédents.

_Nacmusïï_, dans la région des hauts plateaux, au midi des précédents.

_Masséssyliens_, sur la rive droite du Molochath.

MAURÉTANIE OCCIDENTALE.--_Maures_, nom générique.

_Masséssyliens_, établis dans le bassin de la Moulouïa.

_Maziques_, sur le littoral nord et ouest.

_Bacuates_, établis dans le bassin du Sebou et étendant leur domination vers l'est (identifiés aux Berg'ouata).

_Makenites_, cours supérieur du Sebou (identifiés aux Meknaça).

_Autotoles_, _Banuires_, etc., dans le bassin de l'Oum-er-Rebïa.

_Daradæ_, bassin du Derâa.

_Région intérieure_

LIBYE DÉSERTE.--_Garamantes_, appelés aussi _Gamphazantes_, oasis de Garama (Djerma) et Phazanie (Fezzan).

_Blemyes_, au sud-est des précédents, vers le désert de Libye (peuplade donnant lieu à des récits fabuleux).

GÉTULIE.--_Gétules_, nom générique. Sur toute la ligne des hauts plateaux et dans la partie septentrionale du désert.

_Mélano-Gétules_ (_Gétules noirs_), au midi des précédents.

_Perorses_, _Pharusiens_, sur la rive gauche du Darat (Ouad-Derâa).

ETHIOPIE.--_Ethiopiens_, terme générique, divisés en _Ethiopiens blancs_ et _Ethiopiens noirs_.

Quant aux _Ethiopiens rouges_ ou _Ganges_, que les auteurs placent au midi de la Gétulie, sur les bords de l'Océan, nous ne pouvons nous empêcher de les rapprocher des Iznagen (Sanhaga des Arabes), qui ont donné leur nom au Sénégal. Nous trouverons du reste, dans l'histoire des _Sanhaga au voile_ (_Mouletthemine_), le nom de Ouaggag, porté encore par des chefs de ces peuplades.

DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ARABES

Les Arabes, arrivant d'Orient au VIIe siècle, donnèrent, ainsi que nous l'avons dit, à l'Afrique le nom générique de Mag'reb, qui s'étendit même à l'Espagne musulmane. Mais, dans la pratique, une désignation ne pouvait demeurer aussi vague, et les conquérants divisèrent le pays comme suit:

_Pays de Barka_, la Cyrénaïque (moins la Marmarique).

_Ifrikiya_, la Tunisie proprement dite, à laquelle on a ajouté la Tripolitaine à l'est, et la province de Constantine, jusqu'au méridien de Bougie, à l'ouest.

_El-Mag'reb-el-Aouçot_ (ou Mag'reb central), depuis le méridien de Bougie jusqu'à la rivière Moulouïa.

_El-Mag'reb-el-Akça_ (ou Mag'reb extrême). Tout le reste de l'Afrique, jusqu'à l'Océan à l'ouest et à l'Ouad-Derâa au sud.

_Sahara_, toute la région désertique.

_Population_

Là où les anciens n'avaient vu qu'une série de peuplades indigènes, sans lien entre elles, les Arabes ont reconnu un peuple, une même race qui a couvert tout le nord de l'Afrique. Ils lui ont donné le nom de _Berbère_, que nous lui conserverons dans ce livre. Cette race se subdivisait en plusieurs grandes familles, dont nous présentons les tableaux complets au chapitre Ier de la deuxième partie.

ETHNOGRAPHIE

ORIGINE ET FORMATION DU PEUPLE BERBÈRE

La question de l'origine et de la formation du peuple berbère n'a pas fait un grand pas depuis une vingtaine d'années. Nous avons donc peu de chose à ajouter au mémoire publié par nous en 1871, sous le titre: _Notes sur l'origine du peuple berbère_[3]. De nouvelles hypothèses ont été émises, mais, on peut l'affirmer, le fond solide, sur lequel doivent s'appuyer les données véritablement historiques, ne s'est augmenté en rien, malgré les découvertes de l'anthropologie.

En résumé, que possédons-nous, comme traditions historiques, sur ce sujet? Diodore, Hérodote, Strabon, Pline, Ptolémée, ne disent rien sur l'origine des peuplades dont ils parlent; ils voient là des agglomérations de sauvages, dont ils nous transmettent les noms altérés et dont ils retracent les moeurs primitives, sinon fantastiques.

Un seul, Salluste, s'inquiète de la formation des peuples africains et il reproduit, à cet égard, les traditions qu'il prétend avoir recueillies dans les livres du roi Hiemsal, «écrits en langue punique». On connaît son système: L'Hercule tyrien aurait entraîné jusqu'au détroit qui a reçu son nom[4] des guerriers mèdes, perses et arméniens. Ces étrangers, restés dans le pays, auraient formé la souche des Maures et des Numides. Ces nouveaux noms _leur auraient été donnés par les Libyens_ dans leur jargon barbare[5]. Les colonies phéniciennes établies sur le littoral auraient achevé de constituer la population de l'Afrique, en lui ajoutant un élément nouveau.

[Note 3: Revue africaine, 1871. Ce mémoire a été donné en appendice à la fin de notre _Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale_.]

[Note 4: Colonnes d'Hercule.]

[Note 5: «..... barbara lingua Mauros, pro Medis appellantes» (Salluste).]

Voilà, en quelques mots, le système de Salluste.

Procope, reproduisant à cet égard les données de l'historien Josèphe, dit que l'Afrique a été peuplée par des nations chassées de la Palestine par les Hébreux[6]. Le rabbin Maïmounide, un des plus célèbres commentateurs du Talmud, nous apprend que les Gergéséens, expulsés du pays de Canaan par Josué, emigrèrent en Afrique.

Enfin, l'historien arabe Ibn-Khaldoun, après avoir examiné diverses hypothèses sur la question, s'exprime comme suit: «Les Berbères sont les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noë; leur aïeul se nommait Mazir'; ils avaient pour frères les Gergéséens et étaient parents des Philistins. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath (Galout). Il y eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélites, des guerres, etc. Vers ce temps-là, les Berbères passèrent en Afrique[7].»

[Note 6: Procope. _De bello Vandalico_.]

[Note 7: _Histoire des Berbères_ (trad. de Slane), t. I. p. 184.]

Ainsi, voilà toute une série de traditions d'origines diverses, rappelant le souvenir d'invasions de peuples asiatiques dans le nord de l'Afrique.

Nous n'avons pas parlé des Hycsos, ces conquérants sémites, plus ou moins mélangés de Mongols, qui, après avoir conquis l'Egypte, renversé la XIIIe dynastie et occupé en maîtres le pays durant plusieurs siècles, furent chassés par le Pharaon Ahmés I, de la XVIIIe dynastie.

En effet, l'histoire de l'Egypte nous démontre péremptoirement qu'autrefois sa vie a été intimement mêlée à celle de la Berbérie, et c'est ce qui a été très bien caractérisé par M. Zaborowski[8] dans les termes suivants: «L'action réciproque de l'Egypte et de l'Afrique l'une sur l'autre est si ancienne, elle a été si longue et si profonde, qu'il est impossible de démêler ce que la première a emprunté à la seconde, et réciproquement.»

[Note 8: _Peuples primitifs de l'Afrique_. (Nouvelle revue, 1er mars 1883.)]

Il est donc possible que les Hycsos, vaincus, soient passés en partie dans le Mag'reb. Mais, en revanche, cette même histoire nous apprend que, vers le XVe siècle avant J.-C., sous la XIXe dynastie, une invasion de nomades, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vint de l'ouest s'abattre sur l'Egypte.

Ces populations, que les Egyptiens confondaient avec les Libyens et qu'ils nommaient _Tamahou_ (hommes blonds), d'où venaient-elles? Arrivaient-elles d'Europe ou étaient-elles depuis longtemps établies dans la Berbérie? Cette question est insoluble; mais, quand on examine la quantité innombrable de dolmens qui couvrent l'Afrique septentrionale, on ne peut s'empêcher d'y voir les sépultures de ces hommes blonds ou un usage laissé par eux. Il faut, en outre, reconnaître la parenté étroite qui existe entre les dolmens de l'Afrique et ceux de l'Espagne, de l'ouest de la France et du Danemarck.

_Berbères_, _Ibères_, _Celtibères_, voilà des peuples frères et dont l'action réciproque des uns sur les autres est incontestable, sans même qu'il soit besoin d'appeler à son aide l'identité de conformation physique ou les rapprochements linguistiques, car ce sont des arguments d'une valeur relative et dont il est facile de tirer parti en sens divers.

A quelle époque, par quels moyens se sont établies ces relations de races entre le midi de l'Europe et l'Afrique septentrionale? Les invasions ont-elles eu lieu de celle-ci en celui-là, ou de celui-là en celle-ci? Autant de questions sur lesquelles les érudits ne parviendront jamais à s'entendre, en l'absence de tout document précis. Pourquoi, du reste, les deux faits ne se seraient-ils pas produits à des époques différentes?

Mais ne nous arrêtons pas à ces détails.

Du rapide exposé qui précède résultent deux faits que l'on peut admettre comme incontestables:

1° Des invasions importantes de peuples asiatiques ont eu lieu, à différentes époques, dans l'Afrique septentrionale;

2° Cette région a été habitée anciennement par une race blonde, ayant de grands traits de ressemblance, comme caractères physiologiques et comme moeurs, avec certaines peuplades européennes.

Quelle conclusion tirerons-nous maintenant de cette constatation?

Dirons-nous, comme certains, que la race berbère est d'origine purement sémitique, ou, comme d'autres, purement aryenne?

Nullement. La race berbère, en effet, peut avoir subi, à différents degrés, cette double influence, et il peut exister parmi elle des branches qu'il est possible de rattacher à l'une et à l'autre de ces origines. Mais il n'en est pas moins vrai que, comme ensemble, elle a persisté avec son type spécial de race africaine, type bien connu en Egypte dans les temps anciens, et que l'on retrouve encore maintenant dans toute l'Afrique septentrionale.

Sans vouloir discuter la question de l'unité ou de la pluralité de la famille humaine, il est certain qu'à une époque très reculée, la race libyenne ou berbère s'est trouvée formée et a occupé l'aire qui lui est propre, toute l'Afrique du nord.

Sur ce substratum sont venues, à des époques relativement récentes, s'étendre des invasions dont l'histoire a conservé de vagues souvenirs, et ce contact a laissé son empreinte dans la langue, dans les moeurs et dans les caractères physiologiques. Les peuples cananéens, les Phéniciens ont eu une action indiscutable sur la langue berbère; et les _blonds_, qui, peut-être, étaient en grande minorité, ont imposé pendant un certain temps leur mode de sépulture aux Libyens du Tell. Malgré l'adoption de la religion musulmane et la modification profonde subie par les populations du nord de l'Afrique, du fait de l'introduction de l'élément arabe, il existe encore en Algérie, notamment aux environs de la Kalàa des Beni-Hammad, dans les montagnes au nord de Mecila, des tribus qui construisent de véritables dolmens.

Mais cette action des étrangers, que nous reconnaissons, a eu des effets plus apparents que profonds, et il s'est passé en Afrique ce qui a eu lieu presque partout et toujours, avec une régularité qui permettrait de faire une loi de ce phénomène: la race vaincue, dominée, asservie, a, peu à peu, par une action lente, imperceptible, absorbé son vainqueur en l'incorporant dans son sein.

Le même fait s'est produit au moyen âge à l'occasion de l'invasion hilalienne, et cependant le nombre des Arabes était relativement considérable et leur mélange avec la race indigène avait été favorisé d'une manière toute particulière, par l'anarchie qui divisait les Berbères et annihilait leurs forces. L'élément arabe a néanmoins été absorbé; mais, en se fondant au milieu de la race autochthone disjointe, il lui a fait adopter, en beaucoup d'endroits, sa langue et ses moeurs.

N'est-ce pas, du reste, ce qui s'est passé en Gaule: l'occupation romaine a romanisé pour de longs siècles les provinces méridionales, sans modifier, d'une manière sensible, l'ensemble de la race. Dans le nord, les conquérants francks se sont rapidement fondus dans la race conquise, sans laisser d'autre souvenir que leur nom substitué à celui des vaincus. Ces effets différents s'expliquent par le degré de civilisation des conquérants, supérieur aux vaincus dans le premier cas, inférieur dans le second. En résumé, ces conquêtes, ces changements dans les dénominations, les lois et les moeurs, n'ont pas empêché la race gauloise de rester, comme fond, celtique.

De même, malgré les influences étrangères qu'elle a subies, la race autochthone du nord de l'Afrique est restée libyque, c'est-à-dire berbère.

PRÉCIS DE L'HISTOIRE DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE (BERBÉRIE)

PREMIÈRE PARTIE

PÉRIODE ANTIQUE JUSQU'À 642 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE

CHAPITRE Ier

PÉRIODE PHÉNICIENNE 1100-268 AVANT J.-C.

Temps primitifs.--Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Fondation de Cyrène par les Grecs.--Données géographiques d'Hérodote.--Prépondérance de Karthage.--Découvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de Karthage.--Conquêtes de Karthage dans les îles et sur le littoral de la Méditerranée.--Guerres de Sicile.--Révolte des Berbères.--Suite des guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.--Agathocle évacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette île.--Anarchie en Sicile.

TEMPS PRIMITIFS.--L'incertitude la plus grande règne sur les temps primitifs de l'histoire de la Berbérie. Le nom de l'Afrique est à peine prononcé dans la Bible, et si, dans les récits légendaires tels que ceux d'Homère, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois répétée, les détails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive puisse s'en servir. Sur la façon dont s'est formée la race aborigène de l'Afrique septentrionale, on ne peut émettre que des conjectures, et l'hypothèse la plus généralement admise est qu'à un peuple véritablement autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double élément arian (blond) et sémitique (brun), dont le mélange intime a formé la race berbère, déjà constituée bien avant les temps historiques.

L'antiquité grecque n'a commencé à avoir de détails précis sur la partie occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la Méditerranée. Hérodote est le premier auteur ancien qui ait écrit sérieusement sur ce pays (Ve siècle av. J.-C.); nous examinerons plus loin son système géographique.

Selon cet historien, les Libyens étaient des nomades se nourrissant de la chair et du lait de leurs brebis. «Leurs habitations sont des cabanes tressées d'asphodèles et de joncs, qu'ils transportent à volonté.» Plus tard, Diodore les représentera comme menant une existence abrutie, couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons, sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chèvres.» Ils obéissent à des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent que de brigandage. «Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la retraite..... En général, ils n'observent, à l'égard des étrangers, ni foi ni loi.» Ce tableau de Diodore s'applique évidemment aux Africains nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les moeurs devaient se modifier suivant les lieux.

LES PHÉNICIENS S'ÉTABLISSENT EN AFRIQUE.--Dès le XIIe siècle avant notre ère, les Phéniciens qui, selon Diodore, avaient déjà des colonies, non seulement sur le littoral européen de la Méditerranée, mais encore sur la rive océanienne de l'Ibérie, explorèrent les côtes de l'Afrique et les reconnurent, sans doute, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Les relations commerciales avec les indigènes étaient le but de ces courses aventureuses et, pour assurer la régularité des échanges, des comptoirs ne tardèrent pas à se former. Les Berbères ne firent probablement aucune opposition à l'établissement de ces étrangers, qui, sous l'égide du commerce, venaient les initier à une civilisation supérieure, et dans lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il résulte même de divers passages des auteurs anciens que les indigènes étaient très empressés à retenir chez eux les Tyriens. Quant à ceux-ci, ils se présentaient humblement, se reconnaissaient sans peine les hôtes des aborigènes et se soumettaient à l'obligation de leur payer un tribut[9].

Ainsi les colonies de _Leptis_ (Lebida), _Hadrumet_ (Souça), _Utique_, _Tunès_ (Tunis), _Karthage_[10], _Hippo-Zarytos_ (Benzert), etc., furent successivement établies sur le continent africain, et le littoral sud de la Méditerranée fut ouvert au commerce par les Phéniciens, comme le rivage nord et les îles l'avaient été par les Grecs.

[Note 9: Mommsen, _Histoire romaine_, trad. de Guerle, t. II, p. 206 et suiv. Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompée et Virgile, sur la fondation de Karthage par Didon.]

[Note 10: En phénicien «la ville neuve» (_Kart-hadatch_) par opposition à Utique (_Outik_) «la vieille».]

FONDATION DE CYRÈNE PAR LES GRECS.--Les rivaux des Phéniciens dans la colonisation du littoral méditerranéen furent les Grecs. Depuis longtemps, ils tournaient leurs regards vers l'Afrique, lorsque Psammetik Ier combla leurs voeux en leur ouvrant les ports de l'Egypte. Après avoir exploré cette contrée jusqu'à l'extrême sud, ils firent un pas vers l'Occident, et dans le VIIe siècle[11], une colonie de Grecs de l'île de Théra vint, sous la conduite de son chef Aristée, surnommé Battos, s'établir à Cyrène. Les peuplades indigènes que les Théréens y rencontrèrent leur ayant dit qu'elles s'appelaient _Loub_ ou _Loubim_, ils donnèrent à leur pays le nom de Libye (Grec: Libye), que l'antiquité conserva à l'Afrique. La tradition a gardé le souvenir des luttes qui éclatèrent entre les Grecs de Cyrène et leurs voisins de l'Ouest, les Phéniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et l'histoire retrace le dévouement des deux frères Karthaginois qui consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre le territoire de leur patrie jusqu'à l'endroit que l'on a appelé en leur honneur «Autel des Philènes»[12].

[Note 11: On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de Cyrène. Selon Théophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne une date antérieure qui varie entre 758 et 631.]

[Note 12: A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste, _Bell. Jug._, XIX, LXXVIII.]

DONNÉES GÉOGRAPHIQUES D'HÉRODOTE.--Vers 420, Hérodote, qui avait lui-même visité l'Egypte, écrivit sur l'Afrique des détails précis que ses successeurs ont répétés à l'envi. Ses données, très étendues sur l'Egypte, sont assez exactes relativement à la Libye, jusqu'au territoire de Karthage; pour le pays situé au delà, il reproduit les récits plus ou moins vagues des voyageurs grecs.

Pour Hérodote, la Libye comprend le «territoire situé entre l'Egypte et le promontoire de Soleïs (sans doute le cap Cantin). Elle est habitée par les Libyens et un grand nombre de peuples libyques et aussi par des colonies grecques et phéniciennes établies sur le littoral. Ce qui s'étend au-dessus de la côte est rempli de bêtes féroces; puis, après cette région sauvage, ce n'est plus qu'un désert de sable prodigieusement aride et tout à fait désert»[13].

[Note 13: Lib. IV.]

Après avoir décrit le littoral de la Cyrénaïque et des Syrtes, Hérodote s'arrête au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins ne parle pas spécialement de Karthage. «Au delà du lac Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boisées, habitées par des populations de cultivateurs nommés _Maxyes_.» Enfin, il a entendu dire que, bien loin, dans la même direction, était une montagne fabuleuse nommée Atlas et dont les habitants se nommaient _Atlantes_ ou _Atarantes_. Au midi de ces régions, au delà des déserts, se trouve la noire Ethiopie.

Parmi les principaux noms de peuplades donnés par Hérodote, nous citerons:

Les _Adyrmakhides_, les _Ghiligammes_, les _Asbystes_, les _Auskhises_, etc., habitant la Cyrénaïque.