Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Part 28

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RÉVOLTE DE L'ESPAGNE. LES SYRIENS Y SONT TRANSPORTÉS.--Les Syriens qui, avec Baleg, s'étaient réfugiés à Ceuta, après la défaite du Sebou, ne tardèrent pas à se trouver dans une situation très critique. Bloqués de tous côtés par les Berbères, et manquant de vivres, ils s'adressèrent au gouverneur de l'Espagne en le suppliant de venir à leur aide, ou de leur fournir le moyen de traverser le détroit. Mais Abd-el-Malek était Médinois; il avait lutté autrefois contre les Syriens et, vaincu par eux, avait assisté aux excès dont ils avaient souillé leur victoire. Il repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et défendit, sous les peines les plus sévères, qu'on envoyât des secours aux Syriens. Un Arabe de la tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques chargées de blé, périt dans les tortures[367]. Ainsi les Syriens restaient à Ceuta, en proie aux souffrances de la faim; ils avaient mangé leurs chevaux et semblaient voués à un trépas certain, lorsque des circonstances imprévues vinrent changer la face des choses.

[Note 367: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 254.]

Nous avons vu que les Berbères, en Espagne, n'avaient pas été favorisés lors du partage des terres, bien qu'ils eussent été les véritables conquérants. Il en était résulté chez eux une grande irritation contre les Arabes et, comme ils avaient adopté, de même que leurs frères du Mag'reb, les doctrines kharedjites, la révolte de Meïcera fut saluée chez eux par un seul cri d'enthousiasme, suivi d'une levée de boucliers. L'insurrection, partie de la Galice, devint bientôt générale. Partout les Arabes furent expulsés et durent chercher un refuge dans l'Andalousie. Les Berbères élurent alors un chef, ou _imam_, et divisèrent leurs forces en trois corps qui devaient marcher simultanément sur Tolède, Cordoue et Algésiras. De cette dernière ville, où se trouvait la flotte, on serait allé en Mag'reb chercher des renforts berbères.

Les Arabes étaient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes leurs forces des Africains. La situation devenait critique et, dans cette conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui de ces Syriens qu'il avait juré de laisser mourir de faim. Il entra de nouveau en pourparlers avec eux et conclut un traité par lequel il fut stipulé que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre la révolte des Berbères; qu'après l'avoir domptée, ils évacueraient l'Espagne et qu'un certain nombre d'otages, choisis parmi les chefs, seraient gardés dans une île pour assurer l'exécution de ces conventions. De son côté, Baleg exigea que, lorsque ses hommes seraient rapatriés, ils fussent emmenés tous ensemble et déposés dans une contrée d'Afrique soumise à l'autorité arabe.

Les Syriens débarquèrent en Espagne dans le plus triste état et iî fallut d'abord les habiller et leur donner à manger; mais ils furent bientôt refaits et, comme la colonne berbère marchant sur Algésiras était déjà à Médina-Sidonia, ils se portèrent contre elle avec toutes les forces arabes et la mirent en déroute. Ils attaquèrent ensuite celle qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligèrent le même sort. La troisième armée berbère assiégeait Tolède depuis près d'un mois; les Syriens la forcèrent à lever le siège de cette ville et, malgré le grand nombre des rebelles, parvinrent encore à en triompher[368].

Ainsi la domination arabe en Espagne était sauvée; mais de nouvelles difficultés allaient naître du succès même des Syriens. Baleg, invité par Abd-el-Malek à se retirer, conformément aux clauses du traité, éluda l'exécution de sa promesse; il se sentait maître de la position, était gorgé de butin et ne se souciait nullement de courir de nouveaux hasards. Des contestations s'élevèrent, on s'aigrit, on se menaça de part et d'autre, et enfin Baleg, levant le masque, chassa Abd-el-Malek de son palais et se fit proclamer gouverneur à Cordoue. Les Syriens, méconnaissant la voix de leur chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors nonagénaire, et lui firent endurer un supplice aussi ignominieux que celui infligé par lui à l'homme qui leur avait envoyé des vivres à Ceuta (742).

Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en Espagne. Tous les Arabes, même ceux qui étaient en France, accoururent en Andalousie. Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, ayant réuni ses forces à celles d'Abd-er-Rahman-ben-Habib, marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa propre main. Néanmoins la victoire resta à ces étrangers. Taâleba, qui avait pris le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils célébraient une fêle[369], en fit un grand massacre et réduisit en esclavage dix mille prisonniers.

[Note 368: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 257 et suiv.]

[Note 369: Dans les guerres entre musulmans, les jours de fête étaient toujours des trêves strictement observées.]

Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient à massacrer tous leurs prisonniers adressèrent à Hendhala un pressant appel, et cet émir envoya en Espagne un officier du nom d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva à Cordoue au moment où les Syriens, avant de préluder au massacre de leurs esclaves, les vendaient au rabais, pour un chien ou pour un bouc. Malgré l'opposition de Taâleba il fit mettre en liberté tous ces Musulmans; puis il éloigna successivement les chefs turbulents, tels que Taâleba et Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua aux Syriens des terres et les répartit dans les districts d'Ocsonoba, de Béja, de Murcie, de Niébla, de Séville, de Sidona, d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de Jaën. Les tenanciers établis sur ces terres reçurent l'ordre de donner à ces nouveaux maîtres le tiers de leurs récoltes, qu'ils versaient précédemment à l'Etat[370]. L'obligation de fournir le service militaire fut imposée aux Syriens et on les forma en milices ou _Djond_.

[Note 370: Dozy, _loc. cit._, p. 268. El-Kaïrouani, p. 70.]

L'introduction de ce nouvel élément en Espagne mit fin à la suprématie des fils des Défenseurs. La fusion de ces diverses races: berbère, arabe et syrienne, devait former plus tard cette belle et intelligente nation maure d'Espagne; mais avant d'arriver à cette cohésion elle avait à traverser encore de longues années de guerres civiles et d'anarchie.

Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne et l'Afrique depuis la révolte kharedjite font comprendre pourquoi la belle victoire de Karl à Poitiers suffit à délivrer la Gaule de l'invasion musulmane. La marche des Berbères vers le sud ayant dégarni les provinces du nord de l'Espagne, les chrétiens en profitèrent pour reconquérir de vastes régions dans la direction du midi.

ABD-EB-RAHMAN-BEN-HABIB USURPE LE GOUVERNEMENT DE L'IFRIKIYA.--Nous avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba, avait quitté l'Espagne; peut-être avait-il été éloigné par le nouveau gouverneur, peut-être aussi, comme l'affirment certains auteurs, avait-il pris la fuite. Il se réfugia en Tunisie et se tint dans l'expectative, entouré d'un certain nombre d'adhérents. Sur ces entrefaites, le khalife Hicham étant mort (février 743), l'Orient devint le théâtre de nouveaux troubles sous les règnes éphémères de ses successeurs Oualid II, Yezid III et Ibrahim.

Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque et revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il écrivit à Hendhala en le sommant avec hauteur de lui céder le pouvoir. Ce dernier était parfaitement en mesure de résister à de pareilles prétentions, mais, soit qu'il lui répugnât de verser le sang musulman, ainsi que l'affirme En-Nouéïri, et de donner aux schismatiques le spectacle d'une guerre entre orthodoxes, soit qu'il ne fût pas sûr de ses troupes, il préféra tenter les moyens de conciliation et envoya à Abd-er-Rahman une députation de notables, chargés de lui faire entendre la voix de la raison. Cet acte de faiblesse ne servit qu'à augmenter l'arrogance du rebelle: il fit mettre les envoyés aux fers et adressa à Hendhala une nouvelle et pressante sommation. Ce chef préféra alors se démettre du pouvoir. Il convoqua le cadi et les notables de Kaïrouan, ouvrit en leur présence le trésor public, en retira la somme nécessaire à son voyage et, étant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman lit alors son entrée à Kaïrouan et prit possession du gouvernement de l'Ifrikiya.

Les populations arabes établies sur le littoral de la Tripolitaine et de la Tunisie se déclarèrent contre l'usurpateur, et, ayant fait alliance avec les Berbères, se mirent bientôt en révolte ouverte. Deux chefs des Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancèrent avec leurs bandes jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman ne se laissa point intimider; il attaqua en détail tous ses ennemis, les défit et les contraignit de rentrer dans l'obéissance[371].

[Note 371: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouéïri, p. 364 et suiv.]

CHUTE DE LA DYNASTIE OMÉÏADE. ÉTABLISSEMENT DE LA DYNASTIE ABBASSIDE.--L'anarchie continuait à désoler l'Orient. Un nouveau khalife oméïade, du nom de Merouan, avait renversé l'infâme Ibrahim et pris le pouvoir; mais il avait à lutter contre les kharedjites et les chiaïtes et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas, oncle du prophète, qui s'étaient transmis, de père en fils, le titre d'_imam_. Après plusieurs années de luttes acharnées, Abou-l'Abbas-es-Saffah fut proclamé khalife par les abbassides (30 octobre 749). Merouan, ayant marché contre ses troupes, essuya plusieurs défaites et trouva la mort dans un dernier combat (août 750). Avec lui finit la dynastie des oméïades. Abou-el-Abbas-es-Saffah s'assit alors sur le trône de Damas et ainsi la dynastie des abbassides succéda à celle qui avait été fondée quatre-vingt-dix ans auparavant par le Mekkois Moaouïa.

Abd-er-Rahman fit aussitôt reconnaître en Ifrikiya l'autorité abbasside et fut confirmé par le nouveau khalife dans les fonctions qu'il avait usurpées.

CHAPITRE IV

RÉVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDÉPENDANTS 750-772

Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle.--Victoire de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.--Assassinat de Abd-er-Rahman.--Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa.--Guerres civiles en Espagne.--L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne.--Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.--Les Ourfeddjouina sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.--Défaites des Kharedjites par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort d'Omar.--Prise de Kaïrouan par les kharedjites.

SITUATION DES BERBÈRES DU MAG'REB AU MILIEU DU VIIIe SIÈCLE.--Après la mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus était échu à Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en révolte contre le khalifat, s'étaient établis à Tlemcen et exerçaient leur suprématie sur la partie méridionale et occidentale du Mag'reb central[372].

Le Mag'reb extrême était également indépendant. Dans la vallée de la Moulouia, dominait la tribu des Miknaça, dont l'influence d'étendait jusque sur les oasis du désert marocain[373].

Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient acquis une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s'y créer un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophète et avait composé _en langue berbère_ un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du culte avaient été modifiées par lui. Nous verrons, sous les descendants de ce _prophète_, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables entre les Berbères[374].

Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent à entrer en scène et à jouer un rôle prépondérant, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées par d'autres, après s'être usées dans les luttes politiques.

[Note 372: Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.]

[Note 373: _Ibid._, t. I, p. 259.]

[Note 374: _Ibid._, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.]

VICTOIRES DE ABD-ER-RAHMAN; IL SE DÉCLARE INDÉPENDANT.--L'Ifrikiya avait été sinon pacifiée, du moins réduite au silence; mais tout le Mag'reb était encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se décida à y faire une expédition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprès de Tlemcen, ville fondée depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra, soutenu par les tribus zenètes, essaya en vain de résister; il fut vaincu et contraint d'abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses succès, Abd-er-Rahman pénétra dans le Mag'reb extrême et obtint une soumission à peu près générale des Berbères. Il est probable cependant que les Berg'ouata ne reconnurent pas son autorité, car ils étaient devenus fort puissants. Salah, qui avait succédé à son père Tarif, dans le commandement de la tribu, s'était arrogé le litre de prophète et avait obtenu beaucoup d'adhésions à la nouvelle doctrine[375].

[Note 375: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.]

De retour en Ifrikiya, après avoir laissé son fils El-Habib pour le représenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lança ses troupes contre la Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces îles furent livrés au pillage et les populations soumises, dit-on, à la capitation.

Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djâfer-el-Mansour II avait succédé à son frère Abou-l'Abbas, décédé le 9 juin 754. Le nouveau khalife s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les grands succès remportés par le gouverneur, son éloignement du siège du khalifat, avaient sans doute réveillé en lui des idées d'indépendance. Il envoya à son souverain des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas lui offrir d'esclaves, sous le prétexte que la Berbérie n'en fournissait pas, puisque les populations étaient musulmanes. Le khalife fut très irrité de ce procédé et, après un échange d'observations, il adressa à son lieutenant une lettre conçue dans des termes injurieux et menaçants. Le petit-fils d'Okba résolut alors de rompre toute relation avec son suzerain: s'étant rendu en grande pompe à la mosquée, il y prononça la prière publique; puis il se répandit en invectives contre le khalife abbasside, se déclara délié de tout serment envers lui et déchira les vêtements d'investiture qu'il avait reçus d'Orient. Lançant au loin ses sandales, il s'écria: «Je rejette aujourd'hui son autorité comme je rejette ces sandales.» Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un manifeste annonçant sa déclaration d'indépendance.

ASSASSINAT D'ABD-ER-RAHMAN.--Abd-er-Rahman avait pacifié la Berbérie et secoué le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais un complot se tramait autour de lui et ses propres frères préparaient son assassinat. Une première conjuration, dont les auteurs étaient des réfugiés oméïades, fut découverte et sévèrement réprimée. El-Yas, frère de l'émir, avait épousé la soeur d'un des conjurés et cette femme le poussait à la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il éprouvait en voyant son frère tout disposer pour léguer le pouvoir à son fils El-Habib. El-Yas prêta l'oreille à ces incitations: il s'assura l'appui d'un certain nombre d'habitants de Kaïrouan, fit entrer dans le complot son frère Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu'à attendre le moment opportun pour frapper.

Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier à personne le soin de tuer son frère, demanda à être introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman était à moitié déshabillé, tenant sur ses genoux un de ses jeunes enfants, lorsqu'El-Yas pénétra auprès de lui. Les deux frères causèrent pendant un certain temps, sans que l'assassin osât perpétrer son meurtre; enfin, cédant aux encouragements muets d'Abd-el-Ouareth qui se tenait derrière une portière, El-Yas se leva, puis, se penchant comme pour embrasser son frère, enfonça entre ses épaules un poignard qui lui traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frappé à mort, essaya de lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant parer les coups et ne tarda pas à expirer couvert de blessures. Après cette horrible scène, El-Yas s'enfuyait égaré, lorsque son frère et les conjurés le rappelèrent à la réalité en lui demandant la tête de la victime, afin que le peuple ne doutât pas de sa mort. Le meurtrier et Abd-el-Ouareth rentrèrent alors dans la chambre et décapitèrent le cadavre (755).

Ainsi périt cet homme remarquable qui eût sans doute affermi l'empire indépendant de la Berbérie, si le poignard fraternel n'avait arrêté sa carrière. Son fils El-Habib alla à Tunis se réfugier auprès de son oncle Amran[376].

[Note 376: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afr. et de la Sicile_, p. 47 de la trad. En-Nouéïri, p. 368, 369.]

LUTTE ENTRE EL-YAS ET EL-HABIB.--Dès que la nouvelle de la mort d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et El-Yas se fit facilement reconnaître pour son successeur; pendant ce temps, les partisans d'El-Habib se réunissaient autour de lui à Tunis. Bientôt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta à sa rencontre jusqu'au lieu dit Semindja[377]. Les armées se trouvaient en présence et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties acceptèrent un arrangement aux termes duquel l'autorité serait partagée de la manière suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait à Kaïrouan et aurait la possession de la région s'étendant au midi de cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son oncle Amran garderait Tunis et les régions environnantes, et El-Yas aurait le commandement du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb.

Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour être durable. El-Yas commença par attaquer Amran à l'improviste; s'étant emparé de lui, il le fit mettre à mort, ainsi que ses principaux partisans[378]. Selon le Baïan, il se serait contenté de les embarquer pour l'Espagne; mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, afin de pousser El-Habib à fuir pour rejoindre son oncle dans la péninsule. Celui-ci, soit qu'il fût tombé dans le piège, soit qu'il craignît pour sa sécurité, s'il restait dans le pays, se décida à prendre la mer; mais les vents contraires le forcèrent de descendre à Tabarka. Aidé par des partisans de son père, il s'empara de cette ville, et y fut rejoint par un grand nombre d'adhérents qui le poussèrent à tenter le sort des armes contre l'usurpateur.

El-Habib commença les hostilités en s'emparant d'El-Orbos (Laribus). El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (décembre 755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvèrent de nouveau en présence et au moment où l'action allait s'engager, El-Habib s'avança vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute personnelle par un combat singulier: «Si tu me tues, lui dit-il, tu n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon père, et si je te tue, j'aurai vengé sa mort[379].»

[Note 377: A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la direction de Zaghouan.]

[Note 378: En-Nouéïri, p. 370.]

[Note 379: _Ibid._, p. 371.]

El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, comme les yeux de tous étaient fixés sur lui et que chacun l'accusait hautement de lâcheté, il dut, bon gré mal gré, accepter le duel. Les deux adversaires s'étant donc précipités l'un sur l'autre, El-Yas porta à El-Habib un coup d'épée qui s'engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par une prompte riposte, désarçonna son oncle et, se jetant sur lui avant qu'il eût eu le temps de se relever, lui coupa la tête. Abd-er-Rahman était vengé.

El-Habib, resté ainsi seul maître du pouvoir, fit exécuter les partisans les plus compromis de son oncle, et rentra à Kaïrouan rapportant comme trophées les têtes de ses ennemis, presque tous ses proches parents. Quant à Abd-el-Ouareth, il put se réfugier avec quelques partisans chez les Ourfeddjouma.

Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.--C'est en vain qu'El-Habib avait pu compter, après son succès, sur un peu de tranquillité; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre jusqu'au bout leur oeuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils un effet de la malédiction lancée par le pieux Handhala, après avoir été déposé par Abd-er-Rahman.

Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des Ourfeddjouma, proclama l'autorité du khalife El-Mansour, et appela aux armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hôte; il n'essuya que de dédaigneux refus et se décida à marcher en personne contre les rebelles. Ayant laissé le commandement de Kaïrouan au cadi Abou-Koréïb, il partit, en 757, à la tête de ses troupes pour combattre les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort des armes lui fut funeste: après avoir vu son armée mise en déroute, il dut chercher un refuge à Gabès. De nouvelles troupes furent envoyées à son secours par Abou-Koréïb, mais elles passèrent sans coup férir dans les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhésion au khalife abbasside.

Acem, laissant de côté Gabès, se porta rapidement sur Kaïrouan. Abou-Koréïb, à la tête d'une poignée de braves, sortit pour les repousser, tandis que les habitants de la ville se réfugiaient dans leurs maisons. Les Ourfeddjouma passèrent sur le corps de la petite troupe d'Abou-Koréïb, et l'on vit ces Berbères-kharedjites, portant la bannière du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d'Okba, la profaner et se livrer à tous les excès. Acem, qui avait gardé le commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l'attira dans l'Aourès, où il avait cherché un refuge, le défit et le mit à mort. Prenant ensuite l'offensive, El-Habib se porta sur Kaïrouan, mais il fut à son tour défait et tué par les Ourfeddjouma (mai-juin 757).

Restés maîtres de Kaïrouan, les sauvages hérétiques s'attachèrent à profaner les lieux consacrés par les orthodoxes: ils transformèrent leurs mosquées en écuries, soumirent les Arabes aux plus épouvantables traitements et firent régner une terreur si grande qu'une partie de la population se décida à émigrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djaâda, qui avait remplacé Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excès[380].

[Note 380: En-Nouéïri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.]

LES MIKNAÇA FONDENT UN ROYAUME À SIDJILMASSA.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait livré à lui-même. Les Berg'ouata hérétiques continuaient à étendre leur autorité sur les rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental de l'Atlas. Plus à l'est, les Miknaça occupaient, de plus en plus fortement, la vallée de la Moulouïa, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopté depuis longtemps les doctrines kharedjites et, sous l'impulsion d'un de leurs contribules, nommé Bel-Kassem-Semgou, ils formèrent à Sidjilmassa une communauté d'adeptes de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnèrent comme chef un certain Aïça-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa, capitale de cette petite royauté indépendante[381].