Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Part 27

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GOUVERNEMENT D'ISMAÏL-BEN-ABD-ALLAH.--En octobre 717, le khalife Soléïman, étant mort, fut remplacé par Omar II. Peu après, Mohammed-ben-Yezid était rappelé et Ismaïl-ben-Abd-Allah, petit fils d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement du Mag'reb. Il arriva avec l'ordre d'appliquer tous ses soins à achever la conversion des Berbères. Il paraît même que le khalife adressa aux indigènes du Mag'reb un manifeste qui fut répandu dans toute la contrée et qui eut pour conséquence d'entraîner un grand nombre de conversions[353]. Des missionnaires envoyés dans les régions reculées furent chargés d'éclairer les néophytes sur la pratique et les obligations de leur nouveau culte, car ils étaient fort ignorants sur ces matières; on obtint des résultats réels.

[Note 353: Fotouh-El-Boldane, cité par Fournel, _Berbers_, p. 270.]

Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indigènes chrétiens avaient pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer à résider dans leurs territoires et à pratiquer leur culte, en payant la capitation. Mais, soit que les ordres du khalife n'aient plus autorisé cette tolérance, soit que les prêtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu des intrigues parmi ces populations, en les poussant à la révolte, ainsi que l'affirme El-Kaïrouani[354], les privilèges accordés aux chrétiens leur furent retirés, et ils durent se convertir ou émigrer.

[Note 354: P. 63.]

Ces mesures de coercition commencèrent à amener de la fermentation chez les Berbères qui étaient travaillés depuis quelque temps par des réfugiés kharedjites.

En Espagne, où Es-Samah avait remplacé El-Horr, les Musulmans avaient achevé la conquête des pays et commençaient à se lancer dans les défilés des Pyrénées.

GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-ABOU-MOSLEM. IL EST ASSASSINÉ.--Le règne d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prédécesseur. En février 720, ce prince mourait et Yezid II lui succédait. Avec ce khalife, le parti kaïsite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, affranchi d'El-Hadjadj, fut retiré de la prison où il avait été détenu pendant les règnes précédents, et nommé au gouvernement du Mag'reb. Ce chef, qui, étant vizir de Syrie, avait traité avec une grande rigueur les populations de cette contrée, pensa qu'il pourrait agir de même à l'égard des Berbères. Il commença à mettre en pratique tout un système de vexations contre eux et voulut leur imposer, en outre des autres charges, la capitation. Les indigènes protestèrent, déclarant qu'ils étaient Musulmans et, par conséquent, affranchis de cette charge; mais leur doléances furent brutalement repoussées. Le gouverneur s'était entouré d'une garde berbère et il comptait s'assurer, par des faveurs, sa fidélité. Ayant voulu imposer à ses soldats l'obligation de porter des inscriptions tatouées sur les mains[355], selon l'usage des Grecs, les gardes, irrités de ce qu'ils considéraient comme une humiliation, assassinèrent le gouverneur pendant qu'il faisait la prière du soir, dans la mosquée. Les Berbères écrivirent alors au khalife pour protester de leur dévouement et demander qu'on leur rendît leur ancien gouverneur Mohammed-ben-Yezid. Peut-être celui exerça-t-il, durant quelques jours, le pouvoir.

[Note 355: Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le mot «garde» (_Berbers_, p. 272).]

Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite de leur gouverneur Es-Samah[356], avaient fait une expédition dans les Gaules. Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtèrent contre Eude, duc d'Aquitaine, et essuyèrent une défaite dans laquelle presque tous les guerriers restèrent sur le champ de bataille. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les restes de l'armée (721). Dans la Galice, un noyau de résistance nationale s'était formé, à la voix de Pélage, qui avait été proclamé roi par ses compatriotes.

[Note 356: Ce chef avait dû être nommé en Espagne, ainsi que nous l'avons dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouéïri attribue à celui-ci les faits que nous retraçons (p. 357).]

GOUVERNEMENT DE BICHR-BEN-SAFOUANE.--Sur ces entrefaites, le khalife ayant nommé au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane de la tribu de Kelb, ce général arriva à Kaïrouan et un de ses premiers actes fut d'envoyer en Espagne Anbaça le kelbite, avec mission de relever les armes musulmanes, et surtout d'augmenter le tribut fourni au khalifat par cette province (721). Pour obtenir ce résultat, le gouverneur ne trouva rien de mieux que de faire payer aux chrétiens un double impôt[357].

[Note 357: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 227.]

Après avoir apaisé les séditions qui s'étaient produites sur différents points de la Berbérie, Bichr alla en Orient présenter ses hommages et ses présents au nouveau khalife Hicham, qui avait remplacé son frère Yezid II, mort en 724. Confirmé dans ses fonctions, le gouverneur revint à Kaïrouan. Peu après, Anbaça étant mort, il nomma à sa place Yahïa-ben-Selama le kelbite. Cet officier s'attacha à faire restituer aux chrétiens les biens qui leur avaient été enlevés par son prédécesseur.

Eh 727, Bichr fit une expédition en Sicile et revint chargé de butin. Quelques mois après, le gouverneur cessait de vivre; avant de mourir, il avait désigné pour lui succéder un de ses compatriotes, espérant que le khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas ainsi et le kelbite se disposa à résister, même par les armes, au nouveau chef.

GOUVERNEMENT DE OBÉÏDA-BEN-ABD-ER-RAHMAN.--Hicham, qui depuis le commencement de son règne avait favorisé les Yéménites, sembla, à partir de ce moment, faire pencher la balance pour leurs rivaux. Ce fut ainsi qu'il nomma au gouvernement de l'Afrique un kaïsite nommé Obeïda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, prévenu des dispositions hostiles de la population de Kaïrouan, arriva à l'improviste devant cette ville, à la tête d'une troupe de gens de sa tribu, et s'en empara par surprise. «Il sévit contre les kelbites, avec une cruauté sans égale. Après les avoir fait jeter dans les cachots, il les mit à la torture et, afin de contenter la cupidité de son souverain, il leur extorqua des sommes énormes[358].»

L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, régné à peu près sans conteste en Espagne. Obéïda envoya dans la péninsule plusieurs officiers qui ne purent parvenir à se faire accepter. Enfin, en 729, le kaïsite Haïtham-ben-Obéïd arriva en Espagne avec des forces suffisantes et se fit l'exécuteur de toutes les haines de sa tribu: quiconque avait un nom ou une fortune fut livré au supplice, et le pays gémit pendant près d'un an sous la tyrannie la plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprimés parvinrent à la cour d'Orient, et, en présence de tels excès, le khalife n'hésita pas à destituer Haïtham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, yéménite de race, fut nommé gouverneur à sa place. Quant à Haïtham, il fut accablé d'opprobres et renvoyé, chargé de fers, à Obéïda, qui se contenta de le tenir en prison, malgré les ordres du khalife. Les Kelbites attendaient sa mort comme réparation à eux légitimement due; voyant qu'il allait échapper à leur vengeance, ils adressèrent à Hicham une pièce de vers dans laquelle ils lui exposèrent éloquemment leurs doléances, en lui laissant entendre qu'un tel déni de justice aurait pour conséquence de les pousser à la révolte.

Le khalife tenait avant tout à conserver l'Espagne; il destitua Obéïda et lui envoya l'ordre d'avoir à se présenter devant lui[359].

[Note 358: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 220.]

[Note 359: Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. _El Marrakchi_ (Ed. or. de Dozy, p. 6 à 11).]

INCURSIONS DES MUSULMANS EN GAULE. BATAILLE DE POITIERS.--Le premier soin d'Abd-er-Rahman, nommé au commandement de l'Espagne, avait été de préparer une grande expédition contre les Gaules. Il tenait à venger les désastres de Toulouse, et il était attiré par la richesse de ces campagnes, qu'il avait parcourues avec Samah. Un certain Othman, officier berbère qui commandait la limite septentrionale, était entré en relations avec Eude et avait obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman, considérant ce fait comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman, le défit et envoya au khalife la tête du traître et sa femme. Le duc d'Aquitaine, occupé alors à repousser une invasion de Karl, duc des Franks, n'avait pu venir en aide à son gendre[360].

[Note 360: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 190 et suiv.]

En 732, Abd-er-Rahman, ayant reçu de puissants renforts d'Afrique et réuni une armée considérable, traverse les Pyrénées et inonde l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est infidèle au prince chrétien: son armée est écrasée et, s'il échappe au désastre, c'est pour voir, dans sa fuite, les flammes dévorant sa métropole. Après avoir saccagé l'Aquitaine, les Musulmans passent la Loire, enlèvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, où, leur a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule.

Cependant, Karl n'est pas resté inactif; il a publié le ban de guerre et tout le monde a répondu à son appel. «Les plus impraticables marécages de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Forêt-Noire vomirent des flots de combattants demi-nus qui se précipitèrent vers la Loire, à la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargés de fer[361].» Eude s'est joint à Karl en lui faisant hommage de vassalité et lui a amené les débris de ses troupes.

[Note 361: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 202.]

Dans le mois d'octobre, les deux armées se trouvèrent en présence en avant de Poitiers. On passa plusieurs jours à s'observer et, enfin, les Musulmans se développèrent dans la plaine et attaquèrent les Franks avec leur impétuosité habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en haleine par vingt années de guerres incessantes, essuyèrent, sans broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journée, restèrent inébranlables sous la grêle de traits de leurs ennemis. Vers le soir, Eude et les Aquitains, ayant attaqué de flanc le camp des Musulmans, ceux-ci se retournèrent pour voler à la défense du butin amoncelé dans les tentes. Aussitôt les escadrons austrasiens s'ébranlent et fondent comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux sous les coups du vainqueur.

La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrétiens n'avaient pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors qu'ils se disposaient à attaquer le camp, ils s'aperçurent qu'il était vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout leur butin aux mains des guerriers du Nord.

Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrétienté, mais il est probable que les Musulmans n'auraient pas tardé à reparaître plus nombreux en Gaule, si l'émigration berbère n'avait pas été arrêtée par les événements dont l'Afrique va être le théâtre.

GOUVERNEMENT D'OBÉÏD-ALLAH-BEN-EL-HABHAB.--Nous avons vu que le gouverneur Obéïda avait été rappelé en Orient par le khalife. Après son départ l'autorité fut exercée d'une façon temporaire par Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et ce ne fut qu'à la fin du printemps de l'année 734 que le titulaire fut nommé. C'était un kaïsite du nom d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab, très dévoué à sa tribu et à son souverain, mais méprisant profondément les populations vaincues. Il arriva en Afrique pénétré de ces idées et traita les Berbères avec la plus grande injustice.

Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succédé à Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya une nouvelle défaite dans les Pyrénées. Le gouverneur en profita pour le remplacer par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion de ce chef, les Musulmans opérèrent de nouvelles razias en Gaule. Alliés au comte de Provence, Mauronte, ils pénétrèrent dans la vallée du Rhône et vinrent prendre et saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Saône, ils dépouillèrent les cités et les monastères sans que les populations terrifiées songeassent à leur résister. Mais bientôt Karl et ses Franks parurent, et les Musulmans regagnèrent en hâte les régions du midi. Après avoir tenté une faible résistance à Avignon, ce fut derrière les remparts de Narbonne qu'ils concentrèrent toutes leurs forces, et Karl essaya en vain de prendre cette ville.

DESPOTISME ET EXACTIONS DES ARABES.--A Kaïrouan, Obéïd-Allah continuait à faire peser son despotisme sur les Berbères. Non content de leur enlever leurs filles pour en peupler les sérails de Syrie, il s'amusait à décimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis des agneaux à duvet fin couleur de miel[362]. Le peuple frémissait sous cette tyrannie et sa colère contenue n'allait pas tarder à faire explosion. Le gouverneur avait nommé son fils Ismaïl au commandement du Mag'reb extrême. De Tanger, Ismaïl avait fait plusieurs expéditions dans l'intérieur et notamment dans le Sous, où il avait frappé de lourdes contributions. Obéïd-Allah, alléché par le succès de cette campagne, nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils Ismaïl dans le Sous, en lui adjoignant le général El-Habib-ben-Abou-Obéïda et en le chargeant d'exécuter une grande reconnaissance dans l'extrême sud. Les Arabes parcoururent alors tout le désert, contraignirent les Sanhadja-au-voile à recevoir l'islamisme, et s'avancèrent jusqu'au soudan. Ils rentrèrent dans le Mag'reb en ramenant un nombre considérable d'esclaves et en rapportant un riche butin.

[Note 362: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 337.]

Ces succès avaient porté l'audace des Arabes à son comble; les excès que nous avons retracés n'étaient pas suffisants: Ismaïl, de concert avec Omar-el-Moradi, prétendit prélever, en outre des impôts réguliers, le quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure était comble. En 740, Obéïd-Allah rappela du Mag'reb une partie des troupes et les envoya contre la Sicile, sous le commandement d'El-Habib. L'occasion attendue par les Bervères se présentait enfin; ils ne le laissèrent pas échapper.

RÉVOLTE DE MÉÏCERA.--SOULÈVEMENT GÉNÉRAL DES BERBÈRES.--Un chef de la tribu des Matr'ara (Faten), nommé Méïcera, se fit le promoteur de la révolte. Les Berbères du Mag'reb, Matr'ara, Miknaça, Berg'ouata et autres, accoururent à sa voix. Tous avaient adopté dans les dernières années les doctrines kharedjites et s'étaient affiliés principalement à la secte sofrite, de sorte que le soulèvement national se doublait d'une révolte religieuse.

Ce grand rassemblement, s'étant porté sur Tanger, se rendit facilement maître de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis à mort. De là, les rebelles marchèrent vers le Sous et, s'étant emparés d'Ismaïl, lui infligèrent le même sort. Ces événements eurent un retentissement énorme en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, appartenant en général à la secte éïbadite, répondirent à l'appel de leurs frères du Mag'reb, et le feu de la révolte se répandit partout. Méïcera proclama l'indépendance berbère et l'obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe.

Dès qu'il eut reçu ces importantes nouvelles, Obéïd-Allah s'empressa de rappeler les troupes de l'expédition de Sicile et de donner l'ordre à Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb combattre les rebelles. En même temps, il réunit tous ses soldats de race arabe et les fit partir pour l'Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib. Méïcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, après une lutte longue et meurtrière, les Berbères durent chercher un refuge dans la ville. Méïcera, accusé d'impéritie ou de vues ambitieuses, fut tué dans une sédition. Bientôt la lutte contre les Arabes recommença et, comme les Berbères reçurent, pendant le combat, un renfort de Zenèes, commandé par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas à se prononcer pour eux. Tous les Arabes y périrent et cette bataille fut appelée par eux «_la journée des nobles_». Khaled-ben-Hamid, qui avait si heureusement déterminé la victoire, fut élu chef des rebelles[363].

La nouvelle de ce succès eut un effet immense et la révolte se propagea aussitôt en Espagne. Okba avait essayé, sans succès, de combattre les rebelles du Mag'reb; il fut déposé par un mouvement populaire et remplacé par son prédécesseur Abd-el-Melek, et alla mourir à Narbonne (fin décembre 740).

[Note 363: Nous adoptons ici une opinion qui s'écarte de celle de M. Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable que Khaled eût été élu chef de la révolte avant d'avoir déterminé la victoire de la journée des nobles.]

DÉFAITE DE KOLTOUM À L'OUAD-SEBOU.--Lorsque ces événements furent connus en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colère: «Par Dieu! dit-il, je ferai sentir à ces rebelles le poids de la colère d'un Arabe! Je leur enverrai une armée telle qu'ils n'en virent jamais dans leur pays: la tête de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera encore chez moi. J'établirai un camp de guerriers arabes à côté de chaque château berbère[364]!» Il rappela sur-le-champ Obéïd-Allah et s'occupa de la formation d'une armée expéditionnaire. A cet effet il tira des milices de Syrie un corps considérable de cavalerie et en confia le commandement au kaïsite Koltoun-ben-Aïad. Dans le courant de l'été 741, ce général arriva en Ifrikiya, après avoir rallié les contingents de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de son armée s'élevait à une trentaine de mille hommes. Le khalife avait recommandé à ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes dévastations.

Parvenu à Kaïrouan, Koltoum y fut très mal reçu par la colonie arabe qui détestait les Syriens. Quand El-Habib avait reçu, en Sicile, l'ordre de rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de remporter de grands succès qui pouvaient faire présager la conquête de toute l'île[365]. Dès son retour il s'était porté avec toutes ses forces jusqu'à la hauteur de Tiharet pour contenir les Berbères et couvrir Kaïrouan; lorsque l'armée d'Orient l'eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains. Baleg, qui commandait l'avant-garde des Syriens, avait donné le signal du combat, mais des officiers s'interposant parvinrent à empêcher la lutte.

[Note 364: En Nouéïri, p. 360, 361.]

[Note 365: Michele Amari, _Storia_, t. I, p. 173 et suiv.]

L'armée continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun ennemi; elle pénétra dans le Mag'reb extrême, et enfin trouva les Kharedjites sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils avaient choisie, à Bakdoura. Ils étaient là en nombre considérable, presque nus, la tête rasée, remplis d'enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques conseils que sa longue pratique des Berbères lui donnait le droit de présenter. Mais l'impétueux Baleg repoussa dédaigneusement son offre. Koltoum confia à Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se réserva celui de l'infanterie du centre et mit deux autres chefs à la tête des troupes d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que comme un simple guerrier.

La brillante cavalerie syrienne, ayant entamé l'action, fut accueillie par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbères portèrent le désordre dans le camp des Syriens en lançant au milieu d'eux des chevaux affolés, à la queue desquels ils avaient attaché des outres remplies de pierres. Malgré les pertes qu'il avait éprouvées, Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant entraînas dans une charge furieuse, parvint à traverser toutes les lignes des Berbères; mais ceux-ci étaient si nombreux qu'une partie des leurs, faisant volte-face, lui tinrent tête pendant que le reste luttait corps à corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique. El-Habib et les principaux chefs étant morts, ces troupes se mirent en retraite, abandonnant les Syriens abhorrés à leur malheureux sort. Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en récitant des versets du Koran jusqu'au moment où il tomba percé de coups. La bataille était perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientôt forcés, malgré tout leur courage, de se mettre en retraite vers le nord-ouest, puisque le chemin opposé leur était coupé. Ils gagnèrent avec beaucoup de peine Tanger où ils ne purent pénétrer et de là se réfugièrent à Ceuta (742)[366].

[Note 366: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouéïri, p. 360. El-Kaïrouani, p. 69.]

Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Dès que la nouvelle de ce succès parvint dans l'est, les tribus de l'ifrikiya se mirent en état de révolte. Un certain Okacha-ben-Aïoub, de la tribu des Houara, essaya même de soulever Gabès. Mais le général Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait à Kaïrouan où il avait rallié les fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit à chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui était à la tête des autres tribus houarides, et tous deux s'appliquèrent à soulever les tribus du sud de l'Ifrikiya, jusqu'au Zab.

Cependant le khalife avait expédié au kelbite Handhala-ben-Safouan, gouverneur de l'Égypte, l'ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia, avec toutes les forces disponibles. Ce général parvint à Kaïrouan dans le courant du printemps et s'occupa aussitôt de l'organisation de son armée.

Mais bientôt il apprit que les Kharedjites, divisés en deux corps, s'avançaient contre lui et que l'un d'eux, commandé par Okacha, avait pénétré dans la plaine et était venu prendre position à El-Karn, entre Djeloula et Kaïrouan. Le seul espoir de succès consistait à attaquer séparément les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant, il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur, les mit en déroute, s'empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais ce n'était là que la partie la plus facile de la tâche. Abd-el-Ouahad était descendu du Zab à la tête d'un rassemblement considérable et avait déjà atteint Badja, où les fuyards d'El-Karn l'avaient rallié.

Handhala lança contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu'à Kaïrouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront facilement les troupes envoyées contre eux, puis ils s'avancèrent jusqu'à Tunis, où Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De là, les rebelles vinrent prendre position à El-Asnam, dans le canton de Djeloula; leur armée présentait, si l'on en croit les auteurs arabes, un effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est évidemment exagéré.

La situation était fort critique pour les Arabes. Handhala enrôlait tous les hommes valides, en offrant même une prime à ceux dont le patriotisme n'était pas assez ardent; il put réunir ainsi dix mille recrues qui, jointes à ses vieilles troupes, lui constituèrent une armée assez nombreuse. On passa la nuit à armer les volontaires, à la lueur des flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d'ardeur, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, marchèrent à l'ennemi. Dès le premier choc, l'aile gauche des Kharedjites fléchit; la gauche des Arabes, qui avait perdu du terrain, revint alors à la charge et bientôt toute la ligne des Berbères fut enfoncée. Ce fut alors une mêlée affreuse qui se termina par la victoire des Arabes. Selon En-Nouéïri, cent quatre-vingt mille Kharedjites restèrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva la mort, Okacha, moins heureux fut livré au bourreau (mai 742).

Ce beau succès permettait aux Arabes de se maintenir à Kaïrouan et de se préparer à de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag'reb, demeurés dans l'indépendance absolue.