Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Part 24

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DÉFAITE ET MORT DE GRÉGOIRE.--Les guerriers arabes ne tardèrent pas à paraître; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre position au lieu dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient les infidèles. Dans leur marche, ils avaient laissé de côté les villes du littoral où des sièges longs et difficiles les auraient retenus, et étaient venus attaquer leurs ennemis au centre de leur puissance. Quelques jours se passèrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah proposait à Grégoire de se convertir à l'islamisme, de reconnaître la suzeraineté du khalifat et de payer tribut. Mais le prince grec refusa péremptoirement, et il fallut en venir aux mains. Les premières rencontres n'eurent rien de décisif; chaque matin, dit En-Nouéïri[308], on combattait entre les deux camps, jusqu'au milieu du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses lignes pour prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs réparaient leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour, et les Arabes commençaient à douter du succès lorsqu'un événement imprévu vint â leur aide.

[Note 308: _Loc. cit._]

Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait dépêché vers ceux-ci un de ses officiers nommé Abd-Allah-ben-Zobéïr. Ce chef parvint au camp à la tête de quelques cavaliers seulement; mais le bruit causé par sa réception fit croire aux Grecs que leurs ennemis avaient reçu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain découragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en profitèrent avec une grande habileté. Il fut convenu entre Abd-Allah et ben-Zobéïr que, le lendemain, on n'enverrait au combat que peu de monde, que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu'ils profiteraient de la trêve journalière suivant la bataille, pour attaquer le camp des infidèles, tandis qu'ils seraient plongés dans une fausse sécurité.

Il fut fait ainsi qu'il avait été convenu. Les chrétiens, s'attendant à une attaque sérieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans, qui étaient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un grand acharnement. Grégoire, le diadème en tête et ayant auprès de lui l'étendard surmonté de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que d'habitude et, enfin, les combattants, fatigués par l'excessive chaleur du jour, rentrèrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du moment où les chrétiens avaient retiré leurs armures pour se reposer, Abd-Allah et Ben-Zobéïr firent sortir leurs guerriers et, à la tête de ces troupes fraîches, se précipitèrent sur le camp ennemi aux cris de: «_Dieu est grand! Il n'y a d'autre Dieu que lui!_» Les chrétiens, surpris à l'improviste, sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre en selle, sont renversés par les cavaliers arabes, et bientôt l'armée, prise d'une terreur panique, fuit en désordre dans toutes les directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage.

Ainsi fut détruite cette armée qui était bien supérieure en nombre à celle des assaillants. Le patrice Grégoire périt dans l'action, frappé par une main inconnue[309].

[Note 309: Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le font mourir de la main de Ben-Zobeïr, ainsi que l'histoire trop romanesque de sa fille.]

LES ARABES TRAITENT AVEC LES GRECS ET ÉVACUENT L'IFRIKIYA.--Les Arabes, après leur victoire, poursuivirent les infidèles qui s'étaient réfugiés à Sbéïtla et s'emparèrent de cette capitale éphémère. Elle était remplie de richesses entassées tant par Grégoire que par la population coloniale. Après le pillage et le massacre, conséquence habituelle des victoires arabes, on réunit l'immense butin qui avait été fait, et le général en chef en préleva le quint, selon la règle musulmane; puis le reste fut partagé entre les guerriers, la part du cavalier étant triple de celle d'un fantassin. De Sbéïtla où il s'était établi, Abd-Allah lança ses bandes vers l'intérieur de l'Ifrikiya. Les Arabes portèrent ainsi la dévastation jusqu'aux bourgades de Gafça et au Djerid, et de là, revenant vers le nord, ils s'avancèrent jusqu'à Mermadjenna[310].

[Note 310: A une dizaine de lieues au N.-E, de Tébessa.]

Les Grecs, après la défaite de Sbéïtla, s'étaient réfugiés dans les places fortes de la Byzacène et particulièrement autour de Karthage, où s'étaient groupés les derniers restes de la population coloniale. Or, les Arabes ne tenaient nullement à entreprendre de nouveaux sièges; ils songeaient encore moins à s'établir dans le pays, la plupart brûlant au contraire du désir de retourner en Orient pour montrer leur butin et raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions d'arrangement que leur firent les chrétiens furent accueillies avec empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils s'obligeaient à se retirer contre le versement d'une contribution de trois cents kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-être ce tribut énorme ne fut-il pas versé par les Grecs seuls; il est fort possible que les Arabes aient traité aussi avec les chefs de tribus berbères ou des régions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple. Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbères furent bien traités par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait été fait prisonnier, fut entouré d'honneurs et retourna librement dans sa tribu (les Mag'raoua), après s'être converti à l'islamisme[311].

Pendant que le général en chef réglait ces questions, Ben-Zobéïr partait en hâte pour Médine afin d'y porter la nouvelle des succès de l'Islam. Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l'ordre d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les détails, quelque peu embellis, de la conquête de l'Ifrikiya[312].

Enfin les Musulmans évacuèrent la Berbérie. Abd-Allah laissa à Sbéïtla un certain Djenaha[313], comme représentant du khalifat, mais sans forces militaires, ni autorité réelle, car aucune idée d'occupation permanente ne paraît avoir été le mobile de ces premières guerres: c'étaient de véritables razias[314].

[Note 311: _Hist. des Berbères_, t. I, p. 120, t. II, p. 228.]

[Note 312: Amari (_Storia_, t. I, p. 110, 111), donne une partie du texte du discours.]

[Note 313: Habahia, selon le Baïan.]

[Note 314: Nous avons suivi dans le récit qui précède le texte d'En-Nouéiri, (p. 314 et suiv.), complété par les documents fournis par Ibn-Abd-El-Hakem, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani, le Baïan. Pour les dates, nous avons adopté celles données par M. Fournel, _Histoire des Berbers_, p. 110 et suiv.]

GUERRES CIVILES EN ARABIE.--Les événements d'Orient vinrent distraire les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la conséquence fut de laisser quelques années de répit à la Berbérie. La partialité du khalife, qui n'était guidé dans le choix des gouverneurs que par des intérêts de famille, avait suscité d'ardentes haines que les candidats au trône surent habilement exploiter. Bientôt Othman fut assiégé dans son propre palais, à Médine, et, comme il résistait avec une grande fermeté aux sommations qui lui étaient adressées, les sicaires pénétrèrent chez lui par une maison voisine et le mirent à mort (juin 656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut élevé au khalifat par les _Défenseurs_. C'était le triomphe du parti des orthodoxes, des gens de Médine contre les nobles et les Mekkois, triomphe bien précaire et qui allait donner lieu à de sanglantes représailles.

Ali avait destitué tous les gouverneurs en les remplaçant par des _Défenseurs_ et des hommes d'un dévouement à toute épreuve; mais l'un d'eux, Moaouïa-ben-Abou-Sofiane, surnommé le _Fils de la, mangeuse de foie_[315], gouverneur de la Syrie, qui avait acquis une grande puissance sous les précédents khalifes, refusa péremptoirement de le reconnaître. D'autre part, ses complices Zobéïr et Talha, qui avaient compté obtenir le khalifat, se retirèrent à La Mekke et, excités par Aïcha, la veuve du prophète, femme perfide et ambitieuse, se mirent en état de révolte. Ils appelèrent à eux les partisans d'Othman, avides de venger le meurtre de ce vieillard, et exploitant les rivalités qui divisaient les tribus, réunirent bientôt un nombre considérable de guerriers. Ali n'était soutenu que par les Défenseurs et les meurtriers d'Othman; mais il parvint à gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il marcha alors contre les rebelles et remporta contre eux la bataille dite du Chameau, qui coûta la vie à Talba (8 décembre 656). Zobéïr périt assassiné dans sa fuite. Aïcha, échappée à la mort, était restée sur le champ de bataille auprès de son chameau criblé de traits; elle implora son pardon du vainqueur, qui le lui accorda.

[Note 315: Sa mère, la féroce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre de Hamza, oncle du prophète, à la suite de la bataille d'Ohod, et, en ayant retiré le foie, l'avait déchiré avec ses dents.]

Ali était maître de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait toujours de le reconnaître, et Moaouïa aspirait ouvertement au khalifat. De Koufa, où il avait transporté le siège de l'empire, Ali marcha à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle et, après une campagne longue et meurtrière, il fut décidé qu'un arbitrage trancherait la question entre les deux compétiteurs. En vain Ali avait fait tous ses efforts pour éviter de verser le sang musulman, il avait même proposé à Moaouïa de vider leur querelle en combat singulier; mais celui-ci préféra l'emploi d'une diplomatie tortueuse, aboutissant à l'arbitrage qui devait, sans danger, lui conférer le pouvoir. Ali, trahi par une partie de ses adhérents, s'était retiré à Koufa; il refusa, non sans raison, de reconnaître la légalité de la sentence qui le déposait.

LES KHAREDJITES; ORIGINE DE CE SCHISME.--Lorsqu'Ali s'était décidé à accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, après avoir en vain essayé de l'en détourner, avaient déserté sa cause et s'étaient eux-mêmes séparés de la religion officielle. Le nom de Kharedjites (non-conformistes) leur fut appliqué à cette occasion. C'étaient des puritains austères, fidèles aux premières prédications de Mahomet et considérant tous les nouveaux convertis comme de purs infidèles. Le caractère propre de leur doctrine était l'égalité absolue du croyant. «Tous les Musulmans sont frères, répétaient-ils, d'après le Koran. Ne nous demandez pas si nous descendons de Kaïs ou bien de Temim; nous sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage à l'unité de Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c'est celui qui lui montre le mieux sa gratitude».[316] Ces principes ne plaisaient guère aux Arabes, si partisans des castes et des droits de la naissance, et qui prenaient des doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en s'arrogeant le droit de juger les paroles du prophète. Les Kharedjites ne l'entendaient pas ainsi: pour eux, le demi-croyant était pire que l'infidèle, et comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de la société, le dissentiment religieux se complétait d'une rivalité sociale.

[Note 316: Moubarred, p. 588. (Cité par Dozy, t. I, p. 142.)]

Ces dissidents en arrivèrent bientôt à contester aux Koréïchites le droit exclusif au khalifat. Ils prétendaient que le chef des Musulmans pouvait être pris dans tout le corps des fidèles, sans distinction d'origine ni de race, même parmi les esclaves. Du reste, le rôle du khalife, selon eux, devait se borner à contenir les méchants; quant aux hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de chef. Tels étaient les principes de ces schismatiques que nous verrons jouer un si grand rôle dans l'histoire de l'Afrique.

MORT D'ALI. TRIOMPHE DES OMÉÏADES.--Les fidèles adhérents d'Ali étaient devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit un carnage épouvantable à la bataille de Nehrouan (659). Pendant ce temps, les lieutenants de Moaouïa s'emparaient de l'Egypte et de la Mésopotamie, et le Hedjaz était envahi. Ali se multiplia pour repousser les attaques des Syriens, mais il avait d'autres ennemis. Les Kharedjites, qu'il avait cru exterminer, se reformaient dans l'ombre; ne pouvant entrer en lutte ouverte, ils employaient pour se venger une autre arme. Dans le mois de janvier 661, Ali tomba sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils El-Haçane recueillit son héritage; mais cette charge était trop lourde pour lui, et peu après il abdiquait en faveur de Moaouïa et allait se retirer à Médine, avec son frère El-Houcéïne. C'était la défaite des Défenseurs et le triomphe définitif des Oméïades et du parti mekkois.

Les Syriens, qui avaient tant contribué au succès de Moaouïa, acquirent dès lors une influence incontestée. Un grand nombre de tribus yéménites s'étaient fixées dans cette province quelques années auparavant. Elles s'y trouvèrent en rivalité avec celles de race maadite et déterminèrent l'émigration d'une partie de celles-ci en Irak. Cependant les Kaïsistes restèrent dans le pays, et entrèrent en lutte avec les Kelbites, une des principales tribus yéménites. Leur rivalité prit bientôt un caractère d'acuité extrême qui se traduisit par des luttes acharnées[317].

[Note 317: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 114 et suiv.]

Cependant, l'Egypte demeurait livrée à la fureur des factions. Les vengeurs d'Othman s'y étaient mis en état de révolte ouverte, puis Ali s'y était créé un parti. Vers la fin de 659, Moaouïa envoya en Egypte Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce général parvint à placer toute la contrée sous l'autorité des Oméïades.

ÉTAT DE LA BERBÉRIE. NOUVELLES COURSES DES ARABES.--Les vingt années de guerre civile qui venaient de désoler l'Orient avaient eu pour conséquence de laisser à la Berbérie un moment de répit que les Grecs et les indigènes auraient dû employer pour organiser sérieusement leur résistance. Un rapprochement semblait s'être opéré entre les Berbères et les Byzantins après le départ des Arabes, mais il fallait rentrer dans les sommes versées aux envahisseurs, et bientôt l'avidité des agents du fisc impérial, les exactions des gouverneurs avaient entièrement détaché d'eux les indigènes.

Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et s'étaient avancés jusque dans la Méditerranée antérieure. En 648, la flotte de Moaouïa, envoyée de Syrie, avait opéré une descente à Chypre; deux ans plus tard, son armée navale s'emparait de Rhodes, puis venait faire une expédition en Sicile et rentrait en Orient chargée de butin et de captives[318].

[Note 318: Amari, _Storia_, t. I, p. 79 et suiv.]

Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conservé l'espoir d'effectuer la conquête du Mag'reb, envoya de nouvelles expéditions, tant par terre que par mer, contre ce pays et les îles, mais les détails font absolument défaut relativement à ces entreprises que sa mort vint arrêter (663).

SUITE DES EXPÉDITIONS ARABES EN MAG'REB.--Vers l'an 665, Djenaha, cet agent qui avait été laissé par les Arabes à Sbéïtla, s'étant rendu en Orient auprès de Moaouïa, le décida à tenter une nouvelle expédition en Mag'reb. Le khalife confia le commandement à Moaouïa-ben-Hodaïdj (ou Khodaïdj); et ce général partit pour l'Ouest, à la tête d'une armée de dix mille hommes[319], composée de guerriers choisis. L'empereur, averti de cette expédition, envoya en Afrique des renforts sous le commandement du patrice Nicéphore.

[Note 319: Selon El-Kaïrouani, p. 40.]

Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu appelé depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait occuper Kaïrouan. Les Grecs, arrivés sans doute avant eux, avaient débarqué à Souça et s'étaient établis en avant de cette ville. Une forte colonne, envoyée contre eux par Moaouïa, les attaqua avec l'impétuosité habituelle des Arabes; les Byzantins cédèrent sur toute la ligne, et, ayant regagné en hâte le littoral, se rembarquèrent sur leurs vaisseaux et rentrèrent en Orient. Après ce succès, les Musulmans s'emparèrent de Djeloula, qu'ils mirent au pillage et où ils trouvèrent un butin considérable. Des discussions s'élevèrent alors entre les vainqueurs au sujet du partage des prises, et il fallut en référer au khalife pour trancher ces différends.

D'autres expéditions furent effectuées simultanément, ou, dans tous les cas, suivirent immédiatement celle de Moaouïa. Le général Okba-ben-Nafa, qui avait déjà joué un rôle dans les premières guerres d'Afrique, parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l'obligation d'embrasser l'islamisme, leva des tributs considérables sur toutes les populations du sud, et revint vers Barka après une campagne de cinq mois, dans laquelle les plus grandes cruautés avaient été commises par les Arabes. Vers le même temps, un défenseur du nom de Rouaïfi, après avoir réduit les localités du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de l'île de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kaïs, de la tribu de Fezara (Kaïs), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde les statues d'or et d'argent apportées de Sicile, dans l'espoir d'en obtenir un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un grand scandale aux Musulmans[320].

[Note 320: Amari, _Storia_, t. I, p. 99.]

OKBA, GOUVERNEUR DE L'IFRIKIYA. FONDATION DE KAÏROUAN.--Le khalife nomma alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en formant de cette contrée une nouvelle province de l'empire (669). Ce général, qui était resté sans doute dans les environs de Barka, reçut d'Orient des renforts, et, à la tête d'une armée d'une dizaine de mille hommes, dans laquelle figuraient pour la première fois des Berbères convertis, se mit en route vers l'ouest. Il parcourut d'abord le Djerid, et s'empara de Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya où les chrétiens tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrême contre les infidèles et répandit en Afrique la terreur de son nom.

Du Djerid, Okba vint s'établir à l'endroit où son prédécesseur Moaouïa avait campé, et y posa les fondations d'une ville destinée à servir de centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traça lui-même le plan des édifices publics de la nouvelle métropole qu'il établit dans des proportions grandioses. Il lui donna le nom de _Kaïrouan_, sur le sens duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement était aride et désert et il fallut d'abord en expulser les bêtes sauvages et les serpents. Les ruines des cités romaines environnantes, et particulièrement celles d'une ville appelée Kamounïa ou Kamouda, lui fournirent des matériaux en abondance. Tout en apportant ses soins à l'édification de Kaïrouan, Okba étendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en reconnaissance vers l'ouest. Des habitants ne tardèrent pas à venir se grouper autour de la nouvelle cité.

GOUVERNEMENT DE DINAR-ABOU-EL-MOHADJER.--Sur ces entrefaites, le khalife ayant replacé l'Ifrikiya sous l'autorité du défenseur Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya dans le Mag'reb un de ses affranchis, nommé Dinar, et surnommé Abou-el-Mohadjer, pour en prendre le commandement (vers 675). C'est ainsi que l'on récompensait Okba des importants services rendus, et cette manière d'agir paraîtrait inexplicable, si l'on n'y retrouvait l'effet d'une de ces rivalités de race et d'opinion qui divisaient si profondément les Arabes.

Dès son arrivée, Dinar fit, dit-on, arrêter Okba et l'accabla d'humiliations, exécutant ainsi les instructions qui lui avaient été données par son maître. Mais la vengeance n'aurait pas été complète si l'on ne s'était pas attaché à détruire l'oeuvre du rival. Par l'ordre de Dinar, les constructions de Kaïrouan furent renversées et la ville nouvelle rasée. Okba ayant pu, peu après, se rendre en Orient, exposa ses doléances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune réparation et dut dévorer en silence son humiliation.

Une levée de boucliers des Berbères coïncida avec le départ d'Okba. A leur tête était Koçéïla, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est certain que ces indigènes avaient été en relations avec Okba, peut-être même avaient-ils déjà accepté l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux environs de l'emplacement de Tlemcen. Les ayant forcés d'accepter le combat dans ce lieu, il leur infligea une défaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour éviter la mort, Koçéïla dut se convertir à la religion de Mahomet; il fut traité alors avec bienveillance, mais conservé par le vainqueur dans une demi-captivité. Après avoir apaisé tous les germes de sédition, Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expéditions contre les Grecs, retranchés dans les places du nord. On dit qu'à la suite de ces opérations, les adversaires conclurent un traité aux termes duquel la presqu'île de Cherik fut abandonnée aux chrétiens[321].

[Note 321: Fournel, _Berbers_, p. 163. Amari, _Storia_, t. I, p. 611.]

DEUXIÈME GOUVERNEMENT D'OKBA. SA GRANDE EXPÉDITION EN MAG'REB.--Moaouïa étant mort le 7 avril 680, son fils Yézid, qu'il avait déjà désigné comme héritier présomptif, lui succéda. Peu après, Okba obtenait la réparation de l'injustice qu'il avait éprouvée et était nommé, pour la seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya.

A la fin de l'année 681, Okba arriva à Kaïrouan et, à son tour, il jeta Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait élevées et entreprit la réédification de Kaïrouan, où il établit de nouveau une population. Koçéïla partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel il avait fini par se lier d'amitié.

Après avoir savouré la volupté de la vengeance, Okba, dont le fanatisme ardent ne pouvait s'accommoder du repos, décida une grande expédition dans le Mag'reb, afin de soumettre à son autorité tous les Berbères de l'Afrique septentrionale. Il réunit en conséquence ses meilleurs guerriers et, ayant laissé Zohéïr-ben-Kaïs, avec quelques troupes, à Kaïrouan, il donna le signal du départ. Avant de se mettre en route, il adressa à ceux qu'il laissait derrière lui, et notamment à ses fils, une allocution dans laquelle il déclara qu'il s'engageait à ne s'arrêter que lorsqu'il ne rencontrerait plus d'infidèles devant lui.

Le général conduisit les troupes vers l'Aourès, afin de réduire les populations zenètes qui, alliées aux Grecs, restaient dans l'indépendance. Il vint d'abord prendre position auprès de Bar'aï et livra aux indigènes un combat sanglant dans lequel ils eurent le désavantage; mais ceux-ci s'étant réfugiés dans la citadelle, Okba n'osa en entreprendre le siège. Il se dirigea vers Lambèse et eut à supporter une vigoureuse sortie des Berbères et des chrétiens, qui vinrent attaquer son camp et faillirent s'en rendre maîtres. Les Arabes parvinrent cependant à repousser l'ennemi; mais Okba renonça à courir les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea vers le Zab, alors habité par de nombreuses tribus zenètes; dans les oasis se trouvaient aussi des populations chrétiennes et quelques soldats grecs. Après plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans, mais ces succès, chèrement achetés, n'avaient pas pour conséquence cette soumission générale qui était le but de l'expédition.