Part 20
Tous ces symptômes indiquaient que le moment d'agir était arrivé. Justinien le comprit et organisa immédiatement l'expédition dont le commandement fut confié à Bélisaire, habile général, jouissant d'une grande autorité sur les troupes et d'une réelle influence à la cour par sa femme Antonina, amie de l'impératrice. Des soldats réguliers, des volontaires de divers pays, et même des barbares, Hérules et Huns, accoururent avec enthousiasme au camp du général, où bientôt une quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers, se trouvèrent réunis. On s'arrêta à ce chiffre, jugeant, avec raison, qu'une petite armée solide et bien dirigée était préférable à un grand rassemblement sans cohésion. Les officiers furent choisis avec soin par le général, parmi eux se trouvaient Jean l'Arménien, préfet du prétoire, et Salomon, dont les noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres officiers étaient originaires de la Thrace. Le patrice Archelaüs fut adjoint à l'expédition comme questeur ou trésorier. Cinq cents vaisseaux de toute grandeur furent rassemblés pour le transport de l'expédition; vingt mille marins les montaient.
DÉPART DE L'EXPÉDITION. BÉLISAIRE DÉBARQUE À CAPUT-VADA.--En 533, «vers le solstice d'été»[252], on donna l'ordre de l'embarquement et ce fut l'occasion d'une imposante cérémonie à laquelle présida l'empereur. L'archevêque Epiphanius, en présence du peuple et de l'armée bénit le vaisseau où s'embarqua Bélisaire, accompagné de sa femme et de Procope, son secrétaire, qui nous a retracé l'histoire si complète de cette expédition. L'immense flotte se mit en route et voyagea lentement, troublée quelquefois dans sa marche par la tempête, et faisant souvent escale dans les ports situés sur son chemin, pour se remettre de ces secousses, ou se ravitailler. Bélisaire montra dans ce voyage autant d'habileté que de fermeté; comme tous les hommes de guerre, il savait qu'il n'y a pas d'armée sans discipline et réprimait avec la dernière rigueur toute infraction aux règles, sans s'arrêter aux murmures ou aux menaces des auxiliaires.
[Note 252: Procope, _Bell. Vand._, lib. I, cap. XII.]
Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, où l'armée, qui souffrait cruellement de la mauvaise qualité des vivres et de l'eau, put se refaire. Bélisaire manquait de nouvelles sur la situation et les dispositions des Vandales et était fort incertain sur le choix du point de débarquement. Il chargea Procope de se rendre à Syracuse pour tâcher d'obtenir des renseignements et en même temps passer un marché avec les Ostrogoths pour l'approvisionnement de la flotte et de l'armée. L'envoyé fut assez heureux pour apprendre d'une manière sûre que les Vandales, ne s'attendant nullement à une attaque de l'empire, avaient envoyé presque toutes leurs forces en Sardaigne à l'effet de réduire Godas. Quant à Gélimer, il s'était retiré à Hermione, ville de la Byzacène, et ne songeait nullement à défendre Karthage.
Ainsi renseigné, Bélisaire donna l'ordre de mettre à la voile en se dirigeant à l'ouest de Malte. Parvenue à la hauteur de cette île, la flotte fut poussée par le vent vers la côte d'Afrique, en face du sommet du golfe de Gabès; elle était partie depuis trois mois. Avant de procéder au débarquement, le général en chef fit mettre en panne et convoqua un conseil de guerre des principaux officiers à son bord. Archélaüs, effrayé de l'éloignement de la localité et du manque de ports pour abriter les navires, voulait que l'on remît à la voile et qu'on allât directement à Karthage. Mais Bélisaire n'était pas de cet avis; il redoutait la rencontre de la flotte vandale, et craignait que son armée ne perdît ses avantages dans un combat naval. Son opinion ayant prévalu, il ordonna aussitôt le débarquement, qui s'opéra sans encombre au lieu dit Caput-Vada[253]. Des soldats furent laissés à la garde des navires qui furent en outre disposés dans un ordre permettant la résistance à une attaque de l'ennemi. A terre, le général s'attacha à couvrir son camp de retranchements et à se garder soigneusement par des avant-postes; toute tentative de pillage ou de maraudage fut sévèrement réprimée. Cette prudence, cette observation constante des règles de la guerre, allaient assurer le succès de l'expédition.
[Note 253: Actuellement Capoudia.]
PREMIÈRE PHASE DE LA CAMPAGNE.--Cependant Gélimer, toujours à Hermione, ignorait encore le danger qui le menaçait. Les nouvelles données par Procope étaient exactes. Après la double perte de la Tripolitaine et de la Sardaigne, le prince vandale, remettant à plus tard le soin de faire rentrer sous son autorité la province orientale, réunit cinq mille soldats et les envoya en Sardaigne sous le commandement de son frère Tzazon, un des meilleurs officiers vandales. Une flotte de cent vingt vaisseaux les conduisit dans cette île, et aussitôt les opérations commencèrent contre Godas.
Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expédition de Sicile, lorsqu'il apprit enfin le débarquement de l'armée byzantine en Afrique, et sa marche sur ses derrières. Bélisaire, en effet, après s'être emparé sans coup férir de la petite place de Sylectum[254] avait marché, dans un bel ordre, vers le nord, accompagné au large par la flotte, et avait pris successivement possession de Leptis parva et d'Hadrumète[255], accueilli comme un libérateur par les populations. Il paraît même que les Berbères de la Numidie et de la Maurétanie lui envoyèrent des députations, offrant leur soumission à l'empereur et donnant comme otages les enfants de leurs chefs. En même temps, le général byzantin adressait aux principales familles vandales un manifeste de Justinien protestant qu'il ne faisait pas la guerre à leur nation, mais qu'il combattait seulement l'usurpateur Gélimer.
[Note 254: Selecta, au nord du golfe de Gabès.]
[Note 255: Lemta et Souça.]
Bientôt l'on apprit que l'armée envahissante n'était plus qu'à quatre journées de Karthage. Gélimer écrivit à son frère Ammatas, resté dans cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre à mort Hildéric et ses partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer était mort. Hildéric fut massacré avec tous les gens soupçonnés d'être ses amis. Puis Ammatas conduisit ses troupes en avant de Karthage, dans les gorges de Décimum, à une quinzaine de kilomètres de cette ville. Gélimer, qui opérait sur son flanc avec une autre armée, devait tenter de tourner l'ennemi, tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour mission d'attaquer le flanc gauche des envahisseurs à la tête de deux mille Vandales. Ce plan était assez bien combiné et aurait pu avoir des suites fâcheuses pour l'armée de Bélisaire, si l'on avait su le réaliser.
DÉFAITES DES VANDALES CONDUITS PAR AMMATAS ET GIBAMUND.--Ammatas avait donné à ses troupes l'ordre du départ, mais, comme il était d'un caractère ardent et téméraire, il se porta à l'avant-garde et hâta la marche de la tête de colonne, sans s'inquiéter s'il était suivi par le reste de l'armée. Il arriva vers midi à Décimum, à la tête de peu de monde et y rencontra l'avant-garde des Byzantins, commandée par Jean l'Arménien. Aussitôt, on en vint aux mains: malgré le courage d'Ammatas, qui combattit comme un lion et tomba percé de coups, les Vandales ne tardèrent pas à tourner le dos. Jean les poursuivit l'épée dans les reins et rencontra bientôt le reste des soldats, qui arrivaient par groupes isolés. Il en fit un grand carnage et s'avança jusqu'aux portes de Karthage.
Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille hommes pour attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la plaine qui avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des Huns envoyé en reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, les Vandales sentirent leur courage faiblir; ils rompirent leurs rangs et furent bientôt en déroute, en laissant la plupart des leurs sur le champ de bataille.
SUCCÈS DE BÉLISAIRE. IL ARRIVE À KARTHAGE.--Bélisaire, ignorant le double succès de son avant-garde et de ses flanqueurs, s'arrêta en arrière de Décimum et plaça son camp dans une position avantageuse où il se fortifia. Le lendemain, laissant dans le camp son infanterie, ses impedimenta et sa femme Antonina, il se mit à la tête d'une forte colonne de cavalerie et alla pousser une reconnaissance sur Décimum. Les cadavres des Vandales lui firent deviner la victoire de son avant-garde et les informations qu'il prit sur place confirmèrent cette présomption, mais il ne put avoir aucune nouvelle précise de Jean l'Arménien.
Au même moment Gélimer débouchait dans la plaine où il espérait retrouver son frère. Il était à la tête d'un corps nombreux de cavalerie. Ayant rencontré les coureurs de Bélisaire, disséminés par petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en déroute. Puis, parvenu à Décimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la défaite de son frère et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne sachant ce qui se passait à Karthage, il demeura dans l'inaction, au lieu de compléter son succès en écrasant les ennemis peu nombreux qu'il avait devant lui et qui étaient démoralisés par leur premier échec.
Tandis que Gélimer s'occupait des funérailles de son frère, le général byzantin, voyant le grand danger auquel il était exposé, ralliait ses fuyards, relevait leur courage en leur annonçant les succès déjà remportés sur lesquels il était enfin renseigné, et, tentant un effort désespéré, les entraînait dans une charge furieuse contre les Vandales. Gélimer, surpris par cette attaque imprévue, n'eut pas le temps de former ses lignes et vit bientôt toute son armée en déroute. Il alla se réfugier à Bulla. Le lendemain, toute l'armée byzantine campa à Décimum, y compris l'avant-garde et le corps des Huns. Le manque de décision de Gélimer avait consommé sa perte au moment où il tenait la victoire[256]. Bélisaire marcha aussitôt sur Karthage.
[Note 256: M. Marcus (_Hist. des Vandales_, p. 378), cherche à excuser Gélimer de la grande faute par lui commise en laissant à Bélisaire le temps de rallier ses fuyards, au lieu de l'écraser et de rentrer ensuite à Karthage. Il estime que le roi vandale était trop peu sûr de la population de cette ville pour venir ainsi se mettre à sa discrétion; et cependant il était certain qu'en l'abandonnant, il la livrait à ses ennemis.]
Bélisaire à Karthage.--L'arrivée des fuyards de Décimum avait apporté à Karthage la nouvelle des succès de l'armée d'Orient. Aussitôt le vieux parti romain avait relevé la tête et, aidé des ennemis de Gélimer, s'était emparé du pouvoir en forçant à la fuite les adhérents de l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte grecque, doublant le cap de Mercure, parut au large. Le questeur Archélaüs, ignorant les succès du général et les dispositions bienveillantes de la population de Karthage, fit entrer tous ses navires dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau, commandé par Calonyme, s'écarta, au mépris des ordres donnés, du gros de la flotte, et alla se présenter devant le Mandracium, premier port de Karthage, qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pénétré mit ses hommes à terre et employa toute la nuit au pillage des marchands, étrangers pour la plupart, établis aux alentours du port.
Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de sa flotte, entra dans Karthage sans rencontrer de résistance et, ayant traversé la ville, monta sur la colline de Byrsa où se trouvait le palais royal. «Comme représentant de Justinien, il s'assit sur le trône de Gélimer[257]» et prononça sa déchéance. Fidèle au principe suivi dans cette remarquable campagne, Bélisaire veilla avec le plus grand soin à ce qu'aucun pillage ne fût commis, et il fit restituer aux marchands ce qui leur avait été pris par Calonyme et ses hommes (septembre 533). Un grand nombre de Vandales avaient cherché un refuge dans les églises. Le général leur permit de sortir sans être inquiétés; puis il s'appliqua à relever les fortifications de Karthage, qui étaient fort délabrées et à mettre cette ville en état de défense.
[Note 257: Yanoski, _Vandales_, p. 56.]
Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y eût lieu de craindre le retour de Tzazon avec l'armée de Sardaigne, on pouvait, dès lors, considérer le succès de l'expédition comme assuré. La province d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire et sa belle capitale allait refleurir sous la protection de Justinien, dont elle devait prendre le nom. Les églises catholiques que les Ariens occupaient rentrèrent aussitôt en la possession des orthodoxes, qui célébrèrent avec éclat les victoires de Bélisaire «si manifestement secondé par la protection divine.» Les chefs indigènes qui, nous l'avons vu, avaient d'abord envoyé leur hommage au représentant de l'empereur, s'étaient ensuite tenus dans l'expectative afin de ne pas se compromettre. Après l'entrée de Bélisaire à Karthage, ils ouvrirent auprès de lui de nouvelles négociations, à l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le général accueillit avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: «une baguette d'argent doré, un bonnet d'argent en forme de couronne, un manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'épaule droite, une tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins variés, et des chaussures travaillées avec un tissu d'or. Il joignit à ces ornements de grosses sommes d'argent[258].»
[Note 258: Yanoski, _Vandales_, p. 62.]
RETOUR DES VANDALES DE SARDAIGNE. GÉLIMER MARCHE SUR KARTHAGE.--Cependant Gélimer ne restait pas inactif, bien qu'il continuât à se tenir à distance. Il reformait son armée et encourageait les pillards indigènes à harceler sans cesse les environs de Karthage; il alla même jusqu'à leur payer chaque tête de soldat grec qui lui serait apportée.
En même temps, il adressait à son frère Tzazon une lettre pressante, dans laquelle il lui rendait compte des événements survenus en Afrique et l'invitait à revenir au plus vite. Ce général, avec ses cinq mille guerriers choisis, avait obtenu de brillants succès en Sardaigne, vaincu et mis à mort Godas et replacé l'île sous l'autorité vandale. Il avait bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tenté une expédition en Afrique, mais il était persuadé que cette attaque avait été facilement repoussée. Aussi avait-il envoyé à Karthage même, au «roi des Vandales et des Alains», un député chargé de rendre compte de ses victoires, et c'est Bélisaire qui avait reçu sa lettre!
Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux événements qui avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien cacher à ses soldats, Tzazon fit embarquer aussitôt son armée et vint prendre terre sur un point de la côte «où se rencontrent les frontières de la Numidie et de la Maurétanie[259]», puis il se porta rapidement sur Bulla, où les deux frères opérèrent leur jonction.
[Note 259: Sans doute entre Djidjeli et Collo.]
Les forces vandales, grâce à ce renfort, devenaient respectables. Peu après Gélimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et opéra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer Bélisaire sur un terrain choisi. En même temps, il chercha à fomenter des trahisons à Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les détacher de leurs alliés.
Mais Bélisaire était au courant de tout, et ne se laissait pas prendre aux feintes des Vandales. Il tâcha de ramener à lui les Huns, mais ne put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres.
BATAILLE DE TRICAMARA.--Vers le milieu de décembre, Bélisaire se décida à marcher à l'ennemi. Les deux armées se trouvèrent en présence au lieu dit Tricamara, à environ sept lieues de Karthage, et prirent position, chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Bélisaire plaça au centre de son front Jean l'Arménien avec les cavaliers d'élite et le drapeau. Les Huns se tenaient à l'écart, afin de voir quelle tournure allait prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur côté, présentaient un front au centre duquel étaient le roi, Tzazon et les soldats d'élite. En arrière se tenait un corps de cavaliers maures dans les mêmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et toutes les richesses avaient été laissées dans le camp par les Vandales.
Les ennemis s'observèrent pendant un certain temps; puis Jean l'Arménien entama l'action en faisant passer le ruisseau à sa division: deux fois il fut contraint à la retraite, mais ayant enflammé le courage de ses troupes, il les ramena à l'assaut une troisième fois et on lutta de part et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment où, Tzazon ayant été tué, les Vandales commencèrent à faiblir. Bélisaire saisit avec habileté cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se replièrent en désordre; ce que voyant, les Huns chargèrent à leur tour et déterminèrent la retraite de l'armée vandale, qui se réfugia dans son camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain.
Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque était arrivée, Bélisaire donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Gélimer occupant une position fortifiée et ayant encore un grand nombre d'adhérents était en état de résister. Mais les malheurs qu'il venait d'éprouver l'avaient complètement démoralisé, car son âme n'était pas de la trempe de celles dont l'énergie est doublée par les revers; à l'approche de l'ennemi, il abandonna lâchement ses adhérents et s'enfuit à cheval, comme un malfaiteur, suivi à peine de quelques serviteurs dévoués. Lorsque cette nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprécations et de cris de désespoir; les femmes, les enfants se répandirent en tous sens en pleurant, et bientôt chacun chercha son salut dans la fuite, sans s'occuper de son voisin.
L'armée grecque, survenant alors, s'empara, sans coup férir, du camp et fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portèrent aux plus grands excès que Bélisaire ne put absolument empêcher (15 décembre 533). Le camp vandale renfermait un butin considérable: c'était le produit de cinquante années de pillage. L'armée victorieuse resta débandée toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le général put commencer à rallier ses soldats. Si un homme courageux, réunissant les Vandales, avait tenté un retour offensif, c'en était fait de l'armée de l'empire.
FUITE DE GÉLIMER.--Quand Bélisaire fut parvenu à calmer l'effervescence de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et empêcha qu'on n'exerçât des représailles inutiles.
Jean l'Arménien avait été lancé, à la tête d'une troupe de deux cents cavaliers, à la poursuite de Gélimer. Pendant cinq jours il suivit ses traces et était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un événement imprévu permit au roi détrôné d'échapper à ses ennemis. Un officier grec du nom d'Uliaris, qui, pendant la station à l'étape, avait trouvé le loisir de s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flèche sur un oiseau; mais le projectile, mal dirigé, alla frapper à la tête Jean l'Arménien et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui aimaient beaucoup leur chef, s'arrêtèrent pour lui rendre les devoirs funéraires et firent porter la triste nouvelle au général en chef. Bélisaire arriva bientôt et témoigna, au nom de l'armée, les plus vifs regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire périr Uliaris, mais les cavaliers l'assurèrent que les dernières paroles de Jean avaient été pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se décida à lui accorder sa grâce.
CONQUÊTES DE BÉLISAIRE.--Le roi s'était réfugié dans le mont Pappua, montagne escarpée, située sur les confins de la Numidie et de la Maurétanie[260]. Il avait obtenu l'appui des indigènes de cette contrée qui lui avaient ouvert leur ville principale, nommée Midènos. Bélisaire renonça pour le moment à le poursuivre. Il marcha sur Hippône et s'empara de cette ville. Un grand nombre de Vandales s'y trouvaient et, pour échapper au trépas qu'ils redoutaient, s'étaient réfugiés dans les églises. Bélisaire les fit conduire à Karthage où ils furent réunis aux autres prisonniers. Au moment où les affaires semblaient prendre une mauvaise tournure pour lui, Gélimer avait envoyé à Hippône tous ses trésors, en les confiant à un serviteur fidèle du nom de Boniface. Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, mais les vents contraires le rejetèrent à Hippone et tout ce qu'il portait devint la proie des Grecs.
[Note 260: La situation du Pappua a donné lieu à de nombreuses controverses. La commission de l'Académie avait d'abord identifié cette montagne à l'Edough, près de Bône. Berbrugger (_Rev. afr._, vol. 6, p. 475), puis M. Papier (_Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, 1879-80, pp. 83 et suiv.), ont démontré l'impossibilité de cette synonymie. Il est plus difficile de dire où était réellement le Pappua. M. Papier, se fondant sur une inscription, penche pour le Nador; mais, en vérité, nous ne sommes pas là sur les confins de la Numidie et de la Maurétanie.]
Après ces succès, Bélisaire, rentré à Karthage, envoya par mer des officiers prendre possession de Césarée et de Ceuta, points importants sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des Baléares; enfin des secours furent envoyés à Pudentius qui, à Tripoli, était pressé par les indigènes en révolte. Une forte division alla, sous les ordres de Cyrille, reconquérir la Sardaigne. Enfin une autre expédition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la partie de cette île qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la repoussèrent et ne laissèrent pas entamer le domaine d'Atalaric.
Gélimer se rend aux Grecs.--Bélisaire ayant appris le lieu où s'était réfugié Gélimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le réduire un Hérule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa nation. Après avoir en vain essayé d'enlever Midènos de vive force, Fara dut se borner à entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Gélimer, qui avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhérents fidèles, manquait de tout et ne pouvait se faire à la dure vie des indigènes dans un pays élevé, où le froid se faisait cruellement sentir. Néanmoins, il résista durant trois mois à toutes les privations, et ce ne fut qu'à la fin de l'hiver qu'il se décida à se rendre, à la condition que Bélisaire lui garantît la vie sauve.
Cette proposition, transmise par Fara au général, fut accueillie avec empressement. Bélisaire dépêcha à Midènos des officiers chargés de lui donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. Gélimer fut reçu à l'entrée de Karthage par son vainqueur (534). Peu après, Bélisaire s'embarquait pour Byzance, afin de remettre lui-même son prisonnier à l'empereur. Son but était non seulement de recevoir des honneurs bien mérités, mais encore de se justifier des accusations que les envieux avaient produites contre lui. En quittant l'Afrique, il laissa le commandement suprême à Salomon avec une partie de ses vétérans.
Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu l'Afrique à l'empire, lui décerna le triomphe, honneur qui n'avait été donné à aucun général depuis cinq siècles. Gélimer, revêtu d'un manteau de pourpre, fut placé dans le cortège et dut, arrivé devant l'empereur, se dépouiller de cet insigne, se prosterner et adorer son maître. Bélisaire reçut le titre de consul. Quant à Gélimer, on lui assigna un riche domaine en Galatie, dans l'Asie Mineure, et le dernier roi vandale y finit tranquillement et obscurément sa vie.