Part 19
=Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Genséric=.--Genséric se préparait à retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares, et l'occasion n'allait pas tarder à se présenter, pour lui, d'exercer ses talents sur un autre théâtre. En 450, Théodose II mourut et fut remplacé par Marcien; quelques mois après (27 novembre 450), Placidie cessait de vivre, et Valentinien III, débarrassé de sa tutelle, prenait en main un pouvoir pour lequel il avait été si mal préparé par son éducation. Après avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte de rage, Aétius son dernier soutien (454); mais peu après il fut à son tour massacré par les sicaires du sénateur Petrone Maxime, qui avait à venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien, s'était donné la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit Eudoxie, veuve de l'empereur, à devenir son épouse[241].
Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps l'affirment, il répondit à l'appel d'Eudoxie. Après avoir équipé de nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée dans laquelle les Berbères avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime se disposait à fuir, lorsqu'il fut massacré par ses troupes et par le peuple (12 juin 455).
Trois jours après, Genséric se présenta devant Rome et, bien qu'il n'eût éprouvé aucune résistance, la ville éternelle demeura livrée pendant quatorze jours à la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enlevées aux monuments publics et aux habitations privées, et un grand nombre de prisonniers, membres des principales familles, qui furent réduits à l'état d'esclaves. Le tout fut amené à Karthage et partagé entre le prince et les soldats. Genséric eut notamment pour sa part le trésor de Jérusalem qui avait été rapporté de Rome par Titus. Il ramena en outre à Karthage Eudoxie et ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage à son fils Hunéric[242].
[Note 241: Procope, 1. I, ch. IV.]
[Note 242: _Ibid._, 1. I, ch. V.]
SUITE DES GUERRES DES VANDALES.--La conquête de Rome avait non seulement donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la souveraineté de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer à cette occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie, après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il compléta l'organisation de son empire et s'appliqua à entretenir chez ses sujets le goût des courses sur mer, qui avaient ce double résultat de tenir les guerriers en haleine et de remplir le trésor. Les rivages baignés par la Méditerranée furent alors en butte aux incursions continuelles des corsaires vandales. Malte et les petites îles voisines du littoral africain durent reconnaître leur autorité; ils occupèrent même une partie de la Corse. Mais Récimer, général de l'empire d'Occident, ayant, été chargé de purger la Méditerranée de ces corsaires, fit subir aux Vandales de sérieuses défaites navales et les expulsa de la Corse.
En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trône. C'était un homme actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s'en apercevoir, car il s'attacha à les combattre. Après leur avoir infligé de sérieux échecs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet, il réunit à Carthagène une flotte de trois cents galères et dirigea sur cette ville une armée considérable destinée à l'expédition (458).
A l'annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain essayé, par des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour retarder ou rendre impossible la marche de l'armée romaine, il donna l'ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations étaient bien inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux chef des Vandales. Des divisions habilement fomentées par ses émissaires dans le camp romain, amenèrent les auxiliaires Goths à lui livrer la flotte qui fut entièrement détruite. Majorien se vit forcé d'ajourner ses projets; mais en 462 il périt assassiné et, dès lors, Genséric put recommencer ses courses.
Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa même l'audace jusqu'à porter le ravage sur les côtes de la Grèce. Pour venger cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considérait encore comme suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une armée contre les Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le commandement de Basiliscus.
L'armée de terre, conduite par Héraclius, ayant traversé la Cyrénaïque, tomba à l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle marcha sur Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expulsé les Vandales de Sardaigne, puis était venu débarquer non loin de Karthage. La situation de Genseric devenait critique, mais son esprit était assez fertile en intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas: profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi eux la défiance, corrompant ceux qu'il pouvait acheter, il parvint à annuler leurs efforts, et, les ayant attaqués en détail, à les mettre en déroute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis qu'Héraclius gagnait par terre l'Egypte[243] (470).
[Note 243: Procope, l. I, ch. VI.]
APOGÉE DE LA PUISSANCE DE GENSÉRIC; SA MORT.--Ainsi, tous les efforts tentés pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre résultat que de l'affermir. Après ses récentes victoires, Genséric, plus audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires dans la Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié avec les Ostrogoths, il les poussait à attaquer l'empereur d'Orient, ce qui forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois d'août 476, il eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules, recueillit son héritage.
Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à ses enfants l'empire qu'il avait fondé, soit qu'il fût las de guerres et de combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec Zenon, empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi des Hérules une partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui servir un tribut annuel. Ces souverains consacraient les succès de Genséric en lui reconnaissant la souveraineté de l'Afrique et des îles de la Méditerranée occidentale (476).
Peu de temps après, c'est-à-dire au mois de janvier 477, Genséric mourut, dans toute sa gloire, après une longue vie qui n'avait été qu'une suite non interrompue de succès. Ce prince est une des grandes figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis de ne pas admirer la nature de son génie, on ne peut en méconnaître, la puissance. Si nous nous en rapportons au portrait qui nous a été laissé de lui par Jornandès[244], «Giseric était de taille moyenne, et une chute de cheval l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, méprisant le luxe, colère à en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art et de prévoyance pour solliciter les peuples, il était infatigable à semer les germes de division». Les historiens catholiques se sont plu à entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain qu'il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la dureté des moeurs de l'époque, il ne paraît pas que l'Afrique eût été malheureuse sous son autorité. Après l'anarchie des périodes précédentes, c'était presque le repos.
Les conséquences de la conquête vandale furent considérables pour la colonisation latine qui reçut un coup dont elle ne se releva pas; mais sa ruine profita immédiatement à la population indigène; elle fit un pas énorme vers la reconstitution de sa nationalité, et si une main comme celle de Genséric était capable de contenir les Berbères en les maintenant au rôle de sujets, il était facile de prévoir qu'au premier acte de faiblesse ils se présenteraient en maîtres[245].
[Note 244: _Histoire des Goths_, ch. XXXIII.]
[Note 245: Fournel, _Berbers_, p. 86.]
RÈGNE DE HUNÉRIC.--PERSÉCUTION CONTRE LES CATHOLIQUES.--La succession du roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce prince n'avait aucune des qualités qui distinguaient son père, et l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir. A peine était-il monté sur le trône que des difficultés s'élevèrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses réclamations dont Genséric avait toujours su ajourner l'examen. Hunéric céda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des affaires religieuses et surtout de l'intérêt de l'arianisme.
Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs édictées par son père contre les catholiques; mais les persécutions auxquelles les Ariens étaient en butte dans d'autres contrées l'irritèrent profondément et lui servirent de prétexte pour se lancer dans la voie opposée. Il prescrivit des mesures d'une cruauté jusqu'alors inconnue; quiconque persista dans la foi catholique fut mis hors la loi, spolié, martyrisé; les femmes de la plus noble naissance ne trouvèrent pas grâce devant lui: on les suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brûlait par tout le corps au fer rouge. Les hommes étaient soumis à des mutilations horribles et conduits ensuite au bûcher[246]. En 483, des évêques, prêtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent soixante-seize furent réunis à Sicca[247] et de là conduits au désert, dans le pays des Maures, c'est-à-dire au trépas.
[Note 246: Victor de Vite, 1. I, ch. XVII. Procope, 1. I, p. 8.]
[Note 247: Le Kef.]
RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Le résultat d'une telle politique fut une insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine, de la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes de l'Aourès et des hauts plateaux qui s'étendent de ce massif au Djebel-Amour, les indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés. Ce fut une suite ininterrompue de courses et de razias. Après quelques tentatives pour s'opposer à ce mouvement, Hunéric se convainquit de son impuissance. Tout le massif de l'Aourès échappa dès lors à l'autorité vandale, et les tribus indépendantes se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu'au Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva réduit aux régions littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de l'intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.
CRUAUTÉS DE HUNÉRIC.--Mais Hunéric se préoccupait peu de faire respecter les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions sanguinaires l'absorbait uniquement et, après avoir persécuté les catholiques, il persécutait ses proches et ses amis. Genséric avait institué comme règle pour la succession au trône vandale, que le pouvoir appartiendrait toujours à l'homme le plus âgé de la famille, au décès du prince régnant, même au détriment de ses fils. Soit pour modifier les effets de cette clause, soit par crainte des compétitions, Hunéric s'attacha à diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le fils aîné de son frère Théodoric, accusés d'un crime imaginaire, furent décapités par son ordre. Un autre fils et deux filles de Théodoric furent livrés aux bêtes. Ce n'était pas assez; Théodoric, lui-même, Genzon, autre frère du roi, et un de ses neveux, furent exilés et maltraités avec une dureté inouïe. Si les proches parents du prince étaient traités de cette façon, on peut deviner comment il agissait envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupçon, pour un caprice, il les faisait périr dans les tourments. Jocundus, évêque arien de Karthage, ayant essayé de rappeler le roi à des sentiments d'humanité fut, par son ordre, brûlé en présence de la population[248].
[Note 248: Yanoski, _Vandales_, p. 34.]
CONCILE DE KARTHAGE. MORT DE HUNÉRIC.--Zenon, empereur d'Orient, ayant adressé à Hunéric des représentations au sujet des souffrances de la religion catholique, le roi convoqua, en 584, à Karthage, un concile où tous les évêques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent appelés. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme les Ariens étaient en majorité, les catholiques furent condamnés. Hunéric, s'appuyant sur cette décision, rendit alors un édit longuement motivé, où la main des prêtres se reconnaît, car il contient comme préambule une longue controverse sur des questions de dogme et la condamnation officielle du principe de la consubstantialité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures de coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres ariens.
Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis huit années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains catholiques prétendent qu'il mourut rongé par les vers.
RÈGNE DE GONDAMOND.--Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succéda à son oncle Hunéric, en vertu des règles posées par Genséric. Il se trouva aussitôt aux prises avec les révoltes des Berbères et ne put empêcher les indigènes de recouvrer entièrement leur indépendance sur toute la ligne des frontières du Sud et de l'Ouest. Les Gétules s'avancèrent même jusqu'auprès de Kapça[249].
[Note 249: Gafsa.]
Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions contre les catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et finit, vers 487, par les laisser entièrement libres. Les orthodoxes rentrèrent d'exil et reprirent peu à peu possession de leurs biens et de leurs églises. La lutte contre les Berbères absorbait presque tout son temps et ses forces; aussi, pour être tranquille du côté de l'Europe, se décida-t-il à conclure avec Théodoric, souverain de l'Italie, un traité par lequel il lui abandonna le reste de la Sicile.
Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrière.
RÈGNE DE TRASAMOND.--Après la mort de Gondamond, son frère Trasamond hérita de la royauté vandale. Ce prince continua l'oeuvre d'apaisement commencée par son prédécesseur, et, bien qu'il fût ennemi du catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs de cette religion par la violence, et se borna à chercher à les en détacher en offrant des avantages matériels à ceux qui étaient disposés à entrer dans le giron de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit pas la réorganisation de l'église orthodoxe et il exila en Sardaigne des évêques qui s'étaient permis de faire des nominations.
Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens qui unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs bonnes relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid, propre soeur de Théodoric. Cela ne l'empêcha pas en 510 de prêter son appui à Gesalic.
Cependant l'attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante: ce n'étaient plus des sujets rebelles, c'étaient des ennemis de la domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène de cette contrée, nommé Gabaon, s'était mis à la tête des Berbères et attaquait incessamment la frontière méridionale de la Byzacène.
Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes composé en grande partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais Gabaon employa contre eux une stratégie dont nous verrons les tribus arabes se servir fréquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il donna la forme d'un demi-cercle, d'une décuple rangée de chameaux et fit placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros de ses guerriers et ses bagages étaient abrités au milieu de cette forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils ne surent où frapper, et leurs chevaux, effrayés par l'odeur des chameaux, portèrent le désordre dans leurs propres lignes. Pendant ce temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon, sortant de leur retraite, achevèrent de mettre en déroute leurs ennemis. De toute l'armée vandale, il ne rentra à Karthage que quelques fuyards isolés[250].
En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il recommanda à son successeur Hildéric d'user de tolérance envers les catholiques.
[Note 250: Procope, l. I, ch. IX.]
RÈGNE DE HILDÉRIC.--Hildéric, fils d'Hunéric, succéda à Trasamond. Son premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de s'attacher à les réconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua, en 524, à Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les précédents, il fui impossible aux évêques d'arriver à une entente, et la controverse à laquelle ils se livrèrent démontra une fois de plus l'impossibilité d'une réconciliation.
Amalafrid, veuve de Trasamond, était l'ennemie du roi; avec l'appui des Goths qui se trouvaient à la cour, elle tenta de susciter une révolte qui fut promptement apaisée. Arrêtée, tandis qu'elle cherchait, avec ses adhérents, un refuge chez les Maures, elle fut jetée en prison; les Goths furent exécutés, et elle-même périt quelque temps après de la main du bourreau. Il en résulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie; mais ceux-ci étaient trop occupés chez eux pour qu'on eût lieu de les craindre.
Hildéric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel il s'était lié pendant son séjour à Constantinople, venait de monter sur le trône. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui hommage de vassalité. Pour lui prouver son zèle, il voulut que ses propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur.
RÉVOLTES DES BERBÈRES. USURPATION DE GÉLIMER.--Hildéric, doué d'un caractère timide, était ennemi de la guerre et laissait d'une manière absolue la direction des affaires militaires à son général Oamer, appelé l'Achille vandale. Les indigènes de la Byzacène s'étant mis en état de révolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut défait en bataille rangée par ces Berbères commandés par leur chef Antallas. Toute la Byzacène recouvra son indépendance, et les villes du nord, menacées par les rebelles, durent improviser des retranchements pour résister à leurs attaques imminentes.
Cet échec acheva de porter à son comble le mécontentement général, déjà provoqué par la protection accordée aux catholiques, par la rupture avec les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait à l'empire: Gélimer, petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se créer un parti. Chargé de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques avantages qui augmentèrent son ascendant sur l'armée. Il saisit cette occasion pour faire proclamer par les soldats la déchéance d'Hildéric et obtenir la royauté à sa place. Ayant marché sur Karthage, il s'en empara. Hildéric fut jeté en prison (531).
Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il était absorbé par sa guerre contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours à son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade à Gélimer pour l'engager à restituer la liberté et le trône au prince captif. Le seul résultat qu'obtinrent les envoyés fut de rendre plus dure la captivité d'Hildéric. Puis, par une sorte de bravade, Gélimer fit crever les yeux à Oamer.
L'empereur d'Orient écrivit alors à Gélimer une lettre dans laquelle il l'invitait à laisser Hildéric et ses parents se réfugier en Orient, à sa cour, le menaçant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire. Gélimer lui répondit dans des termes hautains que Procope nous a transmis: «Je ne dois point ma royauté à la violence... Hildéric complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales qui l'a renversé. Le trône était vacant; je m'y suis assis en vertu de mon âge et de la loi de succession.» Après cette déclaration, il ajoutait comme réponse aux menaces: «Un prince agit sagement lorsque, livré tout entier à l'administration de son royaume, il ne porte pas ses regards au dehors et ne cherche pas à s'immiscer dans les affaires des autres états. Si tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la force à la force...».
Cette fière déclaration allait avoir pour conséquence la chute de la royauté vandale et la soumission de l'Afrique à de nouveaux maîtres.
CHAPITRE XI
PÉRIODE BYZANTINE 531-642
Justinien prépare l'expédition d'Afrique.--Départ de l'expédition. Bélisaire débarque à Caput-Vada.--Première phase de la campagne.--Défaite des Vandales conduits par Ammatas et Gibamond.--Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.--Bélisaire à Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite de Gélimer.--Conquêtes de Bélisaire.--Gélimer se rend aux Grecs.--Disparition des Vandales d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; état des Berbères.--Luttes de Salomon contre les Berbères.--Révolte de Stozas.--Expéditions de Salomon.--Révolte des Levathes; mort de Salomon.--Période d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur d'Afrique; il rétablit la paix.--État de l'Afrique au milieu du VIe siècle.--L'Afrique pendant la deuxième moitié du VIe siècle.--Derniers jours de la domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales.
JUSTINIEN PRÉPARE L'EXPÉDITION D'AFRIQUE.--Seul héritier de l'empire romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rétablir dans son intégrité et d'arracher aux barbares leurs conquêtes de l'Occident. C'est pourquoi l'hommage d'Hildéric avait été accueilli à la cour de Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume vandale, en livrant à l'empereur la belle et fertile Afrique, était aussi une première étape vers la reconstitution de l'empire. La nouvelle de l'usurpation de Gélimer, arrivant sur ces entrefaites, émut Justinien «comme si on lui avait arraché une de ses provinces»[251]. Renonçant à poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait contre les Perses depuis cinq ans, il leur acheta la paix moyennant un tribut évalué à onze millions de francs, et s'appliqua à préparer l'expédition d'Afrique malgré l'opposition qu'il rencontra chez ses ministres, effrayés de la grandeur de l'entreprise. On dit même qu'il fut un instant sur le point d'y renoncer et que c'est la prédiction d'un évêque d'Orient, saint Sabas, lui promettant le succès, qui le décida à réaliser son projet. Il apprit alors qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de Tripoli et lui offrait d'entreprendre pour lui des conquêtes, s'il recevait l'appui de quelques troupes. En même temps un certain Godas, chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales, se mettait en état de révolte et offrait aussi son concours à l'empire.
[Note 251: Yanoski, _Vandales_, p. 41.]