Part 18
Mascizel, qui venait de rétablir si heureusement la paix en Afrique, et d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit à Milan, afin d'obtenir la récompense de ses services, c'est-à-dire sans doute la position de son frère. Mais Stilicon venait de se convaincre par la révolte de Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder aux Africains; il se débarrassa du solliciteur en le faisant noyer sous ses yeux.
L'AFRIQUE SOUS HONORIUS.--L'Afrique, qui depuis un an relevait de l'empire d'Orient, fut rattachée à celui d'Occident; puis on envoya à Karthage un proconsul qui réunit au fisc tous les domaines de la succession de Nubel et de Gildon. Ces biens étaient considérables et l'on dut nommer un fonctionnaire spécial pour les administrer.
La chute de Gildon fut suivie de persécutions contre ceux qui avaient pris part à sa révolte, et, comme ils étaient presque tous donatistes, ces représailles prirent la forme d'une nouvelle persécution attisée par les évèques orthodoxes. Quiconque était soupçonné d'avoir eu de la sympathie pour les rebelles se voyait dépouillé de ses biens et chassé du pays, trop heureux s'il échappait au supplice. L'évêque Optatus de Thamugas, qui avait été un des principaux auxiliaires de Gildon, fut jeté en prison et y périt. Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les Circoncellions une occasion de recommencer leurs désordres.
En 399, Honorius promulgua un édit par lequel il prohibait d'une façon absolue le culte des idoles. L'exécution de cette mesure rencontra en Afrique une vive opposition, car les païens y étaient encore nombreux. Le temple de Tanit à Karthage, qui avait été fermé par ordre de Théodose, fut affecté au culte chrétien, mais comme les idolâtres continuaient à y faire leurs sacrifices, on se décida à le démolir.
Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se répandre sur l'Europe. Dans les premières années du Ve siècle, les Vandales, les Alains et les Suèves, poussés par les Huns, partis de la Pannonie, traversent la Germanie, culbutent les Franks, pénètrent en Gaule et, continuant leur marche à travers les Pyrénées, s'arrêtent en Espagne. En 409, ils opèrent entre eux un premier partage du pays. Dans le cours de la même année, les Goths, conduits par Alaric, s'emparaient de Rome. Assiégé par eux dans Ravenne, Honorius était obligé d'appeler à son secours l'empereur d'Orient, son neveu Théodose II.
Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidèle à l'empereur et continua à assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs tentatives infructueuses pour s'en emparer[222]. Le gouverneur, Héraclien, défendit avec habileté sa province et la conserva à l'empire; le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la cession d'un territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son côté, avait des vues sur l'Afrique; il se disposait à se mettre en personne à la tête d'une expédition et préparait une flotte à cet effet; mais la tempête détruisit ses navires, et il dut y renoncer.
[Note 222: Lebeau, _Histoire du Bas-Empire_, l. XXVIII.]
Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la Tripolitaine au pillage; le commandant militaire qui avait licencié une partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa de prendre la mer en laissant les populations se défendre comme elles le pourraient.
En 413, Héraclien qui s'était emparé des biens des émigrants réfugiés en Afrique pour fuir les Goths, se déclara indépendant et commença sa révolte en retenant les blés. Bientôt il passa en Italie à la tête d'une armée considérable, mais il fut entièrement défait près d'Orticoli; après quoi il chercha un refuge à Karthage où il ne trouva que la mort.
CHAPITRE X
PÉRIODE VANDALE 415-531
Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle.--Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales envahissent l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les Vandales.--Fondation de l'empire vandale.--Nouveau traité de Genséric avec l'empire; organisation de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien III; pillage de Rome par Genséric--Suite des guerres des Vandales.--Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.--Règne de Hunéric; persécutions contre les catholiques.--Révolte des Berbères.--Cruautés de Hunéric.--Concile de Karthage; mort de Hunéric.--Règne de Goudamond.--Règne de Trasamond.--Règne de Hildéric.--Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer.
LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE AU COMMENCEMENT DU Ve SIÈCLE.--Avant d'entreprendre le récit des événements qui vont faire entrer l'histoire de la Berbérie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup d'oeil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle. Si nous sommes entrés dans des détails un peu plus complets que ne semble le comporter le cadre de ce récit, sur cette question, c'est que l'établissement de la religion chrétienne fut une des principales causes du désastre de l'Afrique[223]. Les premières persécutions commencèrent à porter un grand trouble dans la population coloniale et à diminuer sa force en présence de l'élément berbère en reconstitution. Et cependant cette période est la plus belle, car les chrétiens unis dans un malheur commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde. Aussitôt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient à triompher, une scission radicale, irrémédiable, se produit dans leur sein et ils se traitent avec la haine la plus féroce. «Il n'y a pas de bêtes si cruelles aux hommes que la plupart des chrétiens le sont les uns aux autres.» Ainsi s'exprime Ammien Marcellin[224], qui les a vus de près. Mais ce n'est pas tout: avec le succès, leurs moeurs deviennent moins pures et leurs assemblées servent de prétexte aux orgies, si bien que saint Augustin, qui avait failli être lapidé à Karthage pour avoir prêché contre l'ivrognerie, s'écrie: «Les martyrs ont horreur de vos bouteilles, de vos poêles à frire et de vos ivrogneries![225].» Il faut ajouter à cela les schismes qui divisent l'église orthodoxe, en outre du donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il paraît quelque novateur: Pélage fonde l'hérésie qui porte son nom; Célestius, son compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent eux-mêmes en Pélagiens et semi-Pélagiens. En Cyrénaïque et dans l'est de la Berbérie, c'est l'hérésie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs les Manichéens ont la majorité.
Nous avons vu à quels excès s'étaient portés les Donatistes et les orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de succès ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste à la colonisation romaine, car elle détruisit cette forte occupation des campagnes qui était le plus grand obstacle à l'expansion des indigènes; les fermes étant brûlées et les colons assassinés, les campagnes furent toutes prêtes à recevoir de nouveaux occupants. L'histoire n'offre peut-être pas d'autre exemple de l'esprit de destruction animant ces sectaires, véritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres, quand ils avaient fait le vide autour d'eux et qu'il ne restait personne à frapper.
Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus belle est celle de saint Augustin, né à Thagaste[226]; il étudia d'abord à Madaure[227], puis à Karthage. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire de ce grand moraliste. Disons seulement qu'après un long séjour en Italie, il revint en Afrique en 388 et y écrivit un certain nombre de ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces, à combattre, par sa parole et par ses écrits, les Manichéens, et surtout les Donatistes. Il fut secondé dans cette tâche par saint Optat, évêque de Mileu, qui a laissé des écrits estimés et notamment une histoire des Donatistes.
En 410, Honorius, cédant à la pression des prêtres qui l'entouraient, rendit un nouvel édit contre les Donatistes. Mais leur nombre était trop grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la force matérielle nécessaire pour faire exécuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la conviction et réunit le 16 mai 411, à Karthage, un concile auquel prirent part deux cent quatre-vingt-six évêques dont la moitié étaient schismatiques, sous la présidence du tribun et notaire Flavius Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en appelèrent de la sentence, mais l'empereur leur répondit par un nouvel édit leur retirant toutes les faveurs qu'ils avaient pu obtenir précédemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus sévères. Contraints encore une fois de rentrer dans l'ombre, ils attendirent l'occasion de se venger.
[Note 223: C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la compétence ni le catholicisme, M. Lacroix. «Il ne faut pas se dissimuler, dit-il dans son ouvrage inédit, que le christianisme eut une large part à revendiquer dans le désastre de l'Afrique.... Nul doute que les déplorables dissensions dont la population créole offrit alors le triste spectacle n'ait hâté la chute du colosse,» (_Revue africaine_, n° 72 et suivants.)]
[Note 224: Lib. XXII, cap. V.]
[Note 225: _Sermon_ 273.]
[Note 226: Actuellement Souk-Ahras.]
[Note 227: Medaourouch.]
BONIFACE GOUVERNEUR D'AFRIQUE. IL TRAITE AVEC LES VANDALES.--Le 14 août 423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme héritier au trône un jeune neveu, alors en exil à Constantinople, avec sa mère la docte Placidie. Aussitôt, celle-ci le fit reconnaître comme empereur d'Occident par les troupes; mais ce ne fut qu'après bien des vicissitudes qu'il fut proclamé à Ravenne sous le nom de Valentinien III. Comme il n'était âgé que de six ans, Placidie s'attribua, avec la régence, le titre d'Augusta et prit en main la direction des affaires.
Le général Boniface, qui s'était distingué dans une longue carrière militaire, dont une partie passée en Maurétanie comme préposé des limites à Tubuna[228], avait été nommé en 422, par Honorius, comte d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste sévérité, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines, depuis si longtemps divisées par l'anarchie, et repousser les indigènes qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonisé. Nommé gouverneur de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, grâce à ses conseils et à l'envoi de secours de toute nature, à triompher de l'usurpateur Jean. Ces éminents services avaient donné à Boniface un des premiers rangs dans l'empire.
[Note 228: Tobua, dans le Hodna.]
Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme partageant son temps entre les lettres et la religion, était un terrain propice aux intrigues de toute sorte. Aétius, autre général, jaloux des faveurs dont jouissait Boniface, prétendit que le comte d'Afrique visait à l'indépendance et, comme l'impératrice refusait de le croire, il l'engagea pour l'éprouver à lui donner l'ordre de venir immédiatement se justifier en personne. Ce conseil ayant été suivi, il fit dire indirectement à Boniface qu'on voulait attenter à ses jours. Cette odieuse machination réussit à merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Dès lors sa rébellion fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que le comte d'Afrique venait d'épouser une princesse arienne de la famille du roi des Vandales d'Espagne[229], on ne douta plus de sa trahison.
Aussitôt l'impératrice nomma à sa place Sigiswulde, et fit marcher contre lui trois corps d'armée (427); mais Boniface les repoussa sans peine. Pour cela, il avait été obligé de rappeler toutes les garnisons de l'intérieur et les Berbères en avaient profité pour se lancer dans la révolte. L'année suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle armée qui ne tarda pas à s'emparer de Karthage. La situation devenait critique pour Boniface; attaqué par les forces de sa souveraine, menacé sur ses derrières par les indigènes, le comte prit un parti désespéré qui allait avoir pour l'Afrique les plus graves conséquences. Il s'adressa au roi des Vandales et conclut avec lui un traité, aux termes duquel il lui cédait les trois Maurétanies, jusqu'à l'Amsaga, à la condition qu'il conserverait pour lui la souveraineté du reste de l'Afrique[230].
[Note 229: Selon M. Creuly (_Annuaire de la Soc. arch. de Constantine_, 1858-59, pp. 16, 17), la personne épousée par Boniface, nommée Pélagie, aurait été bien plus probablement une dame romaine ayant des propriétés en Afrique.]
[Note 230: Procope, _Bell. Vand._, 1. I, ch. III, Lebeau, _Hist. du Bas-Empire_, t. IV, p. 24. Marcus, _Hist. des Vandales_, p. 143. Dureau de la Malle, _Recherches_, etc., p. 36.]
LES VANDALES ENVAHISSENT L'AFRIQUE.--Les Vandales, après avoir été écrasés par les Goths et rejetés dans les montagnes de la Galice (416-8), avaient, à la suite du départ de leurs ennemis, reconquis l'Andalousie, battu les Alains, et établi leur prépondérance sur l'Espagne, malgré les efforts des Romains, aidés des Goths (422). Au moyen de vaisseaux, trouvés, dit-on, à Carthagène, ils n'avaient pas tardé à sillonner la Méditerranée et ils avaient pu jeter des regards sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C'est ce qui explique la facilité avec laquelle la proposition de Boniface avait été acceptée.
Dans le mois de mai 429[231], les Vandales avec leurs alliés Alains, Suèves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille personnes, dont cinquante mille combattants[232], traversèrent le détroit et débarquèrent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se débarrasser d'eux, leur facilitèrent de tout leur pouvoir ce passage.
[Note 231: Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429. Nous adoptons celle de l'_Art de vérifier les dates_, t. I, p. 403.]
[Note 232: Ces chiffres donnent également lieu à des divergences. V. Victor de Vite, _Hist. pers. Vand._, p. 3, et Procope, l. I, ch. V.]
Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est, s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur son passage. Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère Gunderic, souverain légitime. Les Vandales étaient ariens et grands ennemis des orthodoxes. Les Donatistes les accueillirent comme des libérateurs et facilitèrent leur marche. Il est très probable que les Maures, s'ils ne s'allièrent pas à eux, s'avancèrent à leur suite pour profiter de leurs conquêtes.
Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs. Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses efforts pour l'amener à abandonner son dessein, servit de médiateur entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesuré les conséquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en Afrique, essaya d'obtenir la rupture du traité conclu avec eux et leur rentrée en Espagne; mais il était trop tard, car il est souvent plus facile de déchaîner certaines calamités que de les arrêter. Encouragés par leurs succès et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population, les Vandales repoussèrent dédaigneusement ses propositions, et, pour braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie.
LUTTE DE BONIFACE CONTRE LES VANDALES.--Le comte d'Afrique ayant marché à la tête de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en avant de Calama[233]; mais il fut entièrement défait et se vit contraint de chercher un refuge derrière les murailles d'Hippône[234]. Les Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employé une partie de leurs forces pour investir cette ville, lancèrent le reste dans le coeur de la Numidie, où ils mirent tout à feu et à sang. Guidés sans doute par les Donatistes, ils s'acharnèrent particulièrement à détruire les églises des orthodoxes. Constantine résista à leurs efforts[235]. Le siège d'Hippône durait depuis longtemps et l'on dit que les Vandales, pour démoraliser les assiégés et leur rendre le séjour de la ville intolérable, amassaient les cadavres dans les fossés et au pied des murs et mettaient à mort leurs prisonniers sur ces charniers qu'ils laissaient se décomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu fuir, avait préféré rester dans son évêché et soutenir l'honneur de cette église d'Afrique pour laquelle il avait tant lutté. Mais il ne put résister aux souffrances et à la fatigue du siège et mourut le 28 août 430.
[Note 233: Guelma].
[Note 234: Bône].
[Note 235: Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv. Yanoski, _Hist. de la domination vandale en Afrique_, p. 12.]
Enfin, dans l'été de 431, des secours commandés par Aspar, général de l'empereur d'Orient, furent envoyés par Placidie à Hippône. Boniface crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra bataille dans les plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et Hippône ne fut plus en état de résister. Les Vandales mirent cette ville au pillage et l'incendièrent.
Boniface se décida alors à abandonner l'Afrique. Il alla se présenter devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et évita les récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également responsables de la perte de l'Afrique.
FONDATION DE L'EMPIRE VANDALE.--Ainsi la Numidie et les Maurétanies restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorbé par d'autres guerres, ne pouvait songer pour le moment à reconquérir ces provinces; il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui lui restait, qu'il était préférable de traiter avec Genséric et lui envoya un négociateur du nom de Trigétius. Le 11 février 435, un traité de paix fut signé entre eux à Hippône. Bien que les conditions particulières de cet acte ne soient pas connues, on sait que Genséric consentit à payer un tribut annuel à l'empereur, lui livra son fils Hunéric en otage, et s'engagea par serment à ne pas franchir la limite orientale de la contrée qu'il occupait en Afrique[236].
[Note 236: Fournel, _Berbers_, p. 79.]
C'était la consécration du fait accompli. Genséric donna d'abord de grands témoignages d'amitié aux Romains, et ceux-ci en furent tellement touchés, qu'ils lui renvoyèrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes. Il avait, du reste, à assurer sa propre sécurité menacée par les partisans de son frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de celui-ci qu'il détenait dans une étroite captivité et réduisit à néant les derniers adhérents de son frère. Il s'était depuis longtemps déclaré le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent cruellement persécutés. En 137, les évêques catholiques avaient été sommés par lui de se convertir à l'arianisme; ceux qui s'y refusèrent furent poursuivis et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de s'assurer le concours des Berbères et il est plus que probable qu'il leur abandonna sans conteste les frontières de l'ouest et du sud, que les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.
En même temps, Genséric suivait avec attention les événements d'Europe, car il avait comme auxiliaires contre l'empire, à l'est les Huns, avec Attila, dont l'attaque était imminente, et à l'ouest et au nord, les Vizigoths et les Suèves. Dans l'automne de l'année 439, le roi vandale, profitant de l'éloignement d'Aétius retenu dans les Gaules par la guerre contre les Vizigoths, marcha inopinément sur Karthage et se rendit facilement maître de cette belle cité, alors métropole de l'Afrique (19 oct.). Les Vandales y trouvèrent de grandes richesses, notamment dans les églises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'évêque Quodvultdéus ayant été arrêté avec un certain nombre de prêtres, on les accabla de mauvais traitements, puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les plaça sur des vaisseaux à moitié brisés qu'on abandonna au gré des flots. Ils échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage de Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi cette province échappa aux Romains qui l'occupaient depuis près de six siècles.
Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes, donna tous ses soins à l'organisation d'une flotte, et bientôt les corsaires vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent même l'audace jusqu'à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé chez lui, Valentinien envoya des troupes pour garder les côtes, autorisa les habitants à s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire sur les Vandales. En 442, l'empereur Théodose envoya à son secours une flotte; mais les navires furent rappelés avant d'avoir pu combattre, par suite d'une invasion des Huns.
NOUVEAU TRAITÉ DE GENSÉRIC AVEC L'EMPIRE.--ORGANISATION DE L'AFRIQUE VANDALE.--Valentinien, dans l'espoir de préserver son trône, se décida à traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il céda à Genséric la Byzacène jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la limite passant à l'ouest de _Theveste_, _Sicca-Veneria_ et _Vacca_[237]. De son côté, le roi abandonna à l'empereur le reste de la Numidie et les Maurétanies. Le traité fut signé à Karthage en 442[238]. Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire le plus riche, le mieux colonisé et le moins dévasté, et ils rendaient aux Romains des pays ruinés, livrés à eux-mêmes, et où ils n'avaient plus aucune action. En 445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux habitants de la Numidie et de la Maurétanie des sept huitièmes de leurs impôts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique. Quelque temps après, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des emplois aux fonctionnaires destitués par les Vandales.
[Note 237: Tebessa, le Kef et Badja.]
[Note 238: V. de Vite, 1. I, ch. IV. Marcus, p. 166. Yanoski, p. 17.]
Genséric divisa son empire en cinq provinces: la _Byzacène_, la _Numidie_, l'_Abaritane_ (territoire situé sur le haut Bagrada, à l'est de Tebessa), la _Gétulie_, comprenant le Djerid et les pays méridionaux, et la _Zeugitane_ ou _Consulaire_. Il fit raser les fortifications de toutes les villes, à l'exception de Karthage, et se forma avec l'aide des indigènes une armée de quatre-vingts cohortes. «Il partagea les terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribués à ses deux fils Hunéric et Genson[239]. Le deuxième, se composant particulièrement des terres de la Byzacène et de la Zeugitane, fut donné aux soldats, en leur imposant l'obligation du service militaire. Enfin le troisième lot, le rebut, fut laissé aux colons.» De sévères persécutions contre les catholiques achevèrent de consommer la ruine d'un grand nombre de cités et de colonies latines.
En même temps, Genséric donna une nouvelle impulsion à la course, et les indigènes y prirent une part active. Le butin était partagé entre le prince et les corsaires[240] absolument comme nous le verrons plus tard sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d'alliance, quelquefois troublées il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et autres barbares, qu'il s'efforçait d'exciter contre l'empire.
[Note 239: Poulle, _Maurétanie_, p. 146, 147.]
[Note 240: V. de Vite, l. I, ch. VIII.]