Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)

Part 13

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Mais ses travaux scientifiques ne le détournaient pas des soins de son gouvernement. Il aurait, paraît-il, fait explorer les îles _Fortunées_ (Canaries) et la découverte des îles Purpurariæ (Madère), lui serait due[132]. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales assidues avec l'Espagne, aurait été nommé consul de Cadix Gadès par Auguste et était magistrat municipal de Carthagène.

[Note 129: Ou 25, selon Dion, LIII, 26.]

[Note 130: M. Poulie, _loc. cit._, penche pour la première de ces localités et nous croyons qu'il a raison.]

[Note 131: Berbrugger, _Dernière dynastie mauritanienne_, (_Revue africaine_, Nº 26, p. 82 et suiv.).]

[Note 132: Pline, cité par Berbrugger.]

RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Nous avons vu que les Gétules et les Musulames du désert ne cessaient de faire des incursions dans le Tel et que Taurus avait dû les repousser plusieurs fois par les armes. En l'an 29, L.A. Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient poursuivi, jusque dans le désert, ces turbulents indigènes. Les succès de ces généraux leur avaient valu les honneurs du triomphe; mais bientôt de nouvelles _razzias_ avaient été opérées par ces incorrigibles pillards.

Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes était infesté par les pirates Nasamons, qui oubliaient la sévère leçon donnée à leurs pères par Pompée. L'intérieur était livré aux Garamantes dont Tacite a dit: _gens indomita et inter accolas latrociniis fecunda_. En l'an 19, L. Cornélius Balbus, nommé proconsul, fut chargé de conduire une expédition dans ces contrées; il s'enfonça au sud de Tripoli et, s'avançant sur la voie fréquentée par les anciens marchands karthaginois, traversa le pays des Troglodytes (les monts R'arian), seuls intermédiaires du commerce de la pierre précieuse qui vient d'Ethiopie[133], et atteignit Garama (Djerma) dans la Phazanie (Fezzan). Cette belle campagne étendit la domination romaine jusqu'au désert. Comme récompense, le triomphe fut accordé à Balbus, bien que n'étant pas citoyen romain. Pline nous a transmis les noms fort altérés des tribus qui y figuraient[134].

Cependant les Gétules étaient toujours en état de révolte, et de nouvelles incursions ayant coïncidé avec l'élévation de Juba au trône de Numidie, les historiens en ont inféré, généralement, qu'ils s'étaient soulevés contre lui; mais, en considérant que l'état normal des tribus sahariennes a toujours été, jusqu'à ces derniers temps, l'anarchie, la guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on rattache ces faits l'un à l'autre. La révolte, il est vrai, s'étendit à l'est, gagna les Musulames et se signala comme toujours par des dévastations et le massacre de tout ce qui portait le nom de romain. Les armées de Juba furent plusieurs fois battues et il fallut que l'empereur envoyât de nouvelles forces en Afrique. Cn. Corn. Cossus, chargé de réduire ces Berbères, lutta contre eux durant de longues années et finit pareil triompher et les forcer à là soumission, en l'an 6 de notre ère. Il reçut à cette occasion le surnom de Gétulicus. Les Garamantes et les Nasamons s'étaient joints aux Gétules. Carinius fut spécialement chargé de les en châtier. Ce général les poursuivit jusqu'à la Marmarique. Une partie de la IIIe légion reçut la mission de garder la frontière méridionale[135].

[Note 133: Pline.]

[Note 134: Ibid., _Hist. nat._, V, 3.]

[Note 135: Florus, l. IV, c. 12. Tacite, _Ann._, passim. D. Cassius, lib. LV et suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.]

MORT DE JUBA II; PTOLÉMÉE LUI SUCCÈDE.--Après cette secousse qui, peut-être, se fit sentir principalement vers l'est, le règne de Juba s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part à l'expédition d'Arabie, et d'après M. Ch. Mùller[136], il aurait dans cette campagne épousé ou pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archélaüs, roi de Cappadoce. Les renseignements à ce sujet sont contradictoires, mais il paraît certain qu'il ne ramena pas cette femme à Césarée.

Cléopâtre Séléné mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterrée dans le magnifique mausolée que Juba avait fait élever à l'est de sa capitale[137], et qui est connu maintenant sous le nom de _tombeau de la Chrétienne_.

Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-même cessa de vivre et fut placé auprès de son épouse dans le mausolée. Il laissait un fils, Ptolémée, qui lui succéda. L'histoire nous représente ce prince comme adonné entièrement à ses plaisirs et à ses études, abandonnant à ses affranchis la direction des affaires. Juba avait reçu d'Auguste ou de Tibère le titre de citoyen romain; il était en outre citoyen d'Athènes, duumvir de Gadès et quinquennal de Karthagène[138].

[Note 136: _Num. de l'Afr. anc._]

[Note 137: _Monumentun commune regiæ gentis Mauritaniæ_, d'après Pomponius Mela.]

[Note 138: Masqueray, _Compte rendu de la thèse de M. de la Blanchère._; Voir aussi cette thèse intitulée _De rege Juba, régis Jubs filio._; Thorin, 1883.]

RÉVOLTE DE TACFARINAS.--Depuis quelques années, un Berbère du nom de Tacfarinas avait relevé l'étendard de la révolte dans la Gétulie. Déserteur de la légion romaine, il avait d'abord réuni une bande d'aventuriers et vécu de pillage et de vols. Vers l'an 17, les Musulames, alors établis dans les environs de l'Aourès[139], s'étant laissés entraîner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans leurs cantonnements. La révolte s'étendit à l'est jusqu'aux Syrtes et à l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures, lui fournit son appui consistant particulièrement en cavalerie. Le proconsul M.F. Camillus rassembla aussitôt ses troupes et les auxiliaires et, ayant marché résolument à l'ennemi, le mit en complète déroute. Tacfarinas, avec ses Gétules, se jeta dans les profondeurs du désert.

L'année suivante, Tacfarinas, après avoir mis à profit son temps pour former ses guerriers à la discipline en les habituant à combattre à la romaine, les uns à pied, les autres à cheval, se porte de nouveau contre les établissements romains, pâle les bourgades et les fermes, fait un butin considérable et met en déroute une cohorte romaine qui lui abandonne un poste fortifié sur le fleuve Pagyda[140]. Plein de confiance, il entreprend le siège de Thala.

[Note 139: C'est ce qui est établi par Ragot _Sahara_, 2e partie, p. 74.]

[Note 140: Près de Lambèse, selon le même auteur.]

Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction des opérations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres et le force à prendre encore la route du sud (20).

Bien que les honneurs du triomphe eussent été accordés à Apronius, il faut croire que ses succès n'avaient pas été bien décisifs, puisque, peu de temps après, Tacfarinas poussa l'audace jusqu'à proposer à Tibère un traité de paix, à la condition qu'on lui donnât des terres. Pour toute réponse, l'empereur nomma en l'an 21 Blæsus, proconsul d'Afrique, et, lui ayant fourni d'importants renforts (une partie de la IXe légion), le chargea d'anéantir la puissance du chef indigène. Ce fut, avec la plus grande habileté et une parfaite notion de cette sorte de guerre, que le général romain mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes fortifiés, furent divisées en plusieurs corps qui, durant un an, poursuivirent les rebelles sans relâche ni trêve. Battu chaque fois qu'il était rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les profondeurs du désert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni adhérents ni ressources d'aucune sorte, et l'on put à bon droit considérer la guerre comme finie. Tibère s'empressa de faire rentrer en Italie une partie des troupes (22). Blæsus reçut le titre d'_imperator_.

Mais Tacfarinas n'était pas homme à se laisser abattre ainsi. La mort du roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif pour intriguer chez les indigènes et soulever les tribus de l'ouest. Soutenu par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encouragé par le départ de la IX légion, il se lança de nouveau sur le Tel et se heurta au proconsul Dolabella, successeur de Blæsus. Profitant du petit nombre de ses ennemis, il glissa entre leurs cohortes et vint audacieusement mettre le siège devant Tubusuptus (Tiklat) dans la vallée du Sahel.

Dolabella, dans cette conjoncture, voulant éviter que les tribus de l'ouest et du sud (Musulames et Gétules) ne vinssent se joindre au rebelle, les terrifia en mettant à mort leurs chefs; puis il fit garder la ligne du sud par des postes et réclama au roi Ptolémée une armée de secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que les divisions maurélaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas et le force à lever le siège de Tubusuptus. Le Berbère veut fuir vers le sud, mais les issues sont gardées; il se porte vers l'ouest poursuivi l'épée dans les reins par Dolabella qui l'atteint à Auzia (Aumale), surprend son camp par une attaque de nuit et le tue, ainsi que tous ses adhérents (24).

Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activité, l'audace et la ténacité causèrent tant de soucis aux Romains. Cette révolte avait duré huit ans[141].

Assassinat de Ptolémée.--A la suite de cette guerre, dans laquelle Ptolémée avait coopéré si efficacement à réduire le rebelle, un sénateur fut désigné pour porter au roi de Maurétanie le bâton d'ivoire et la toge brodée, présents du Sénat, et de le saluer du titre de roi, d'allié et d'ami.

La révolte qui venait de causer de si grandes difficultés aux Romains décida l'empereur à fortifier la Numidie en la détachant de la province d'Afrique pour la placer sous l'autorité d'un commandant militaire, légat de rang sénatorial, qui lui obéissait directement. Quant à la province d'Afrique, s'étendant à l'est d'Hippone jusqu'aux limites de la Cyrénaïque, elle resta sous l'autorité du Sénat, représentée par un proconsul (37)[142].

Le règne de Ptolémée se continua sans que rien de saillant se produisit, lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appelé à Rome, par son cousin l'empereur Caligula[143]. Le tyran l'accabla d'abord de prévenances; puis, soit qu'il fût jaloux de la magnificence du roi maurétanien et de l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit qu'il voulût s'emparer de ses immenses richesses, soit enfin qu'il cédât à un de ses caprices sanguinaires dont il a donné tant d'exemples, il le fit assassiner. On ignore si Ptolémée fut tué à la sortie du cirque, ou s'il fut envoyé en exil et mis à mort secrètement, car les auteurs diffèrent dans leurs versions.

[Note 141: Tacite, _Annales_, 1. II, ch. LII.]

[Note 142: Mommsen, _Hist. Rom_.]

[Note 143: Ils étaient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de Marc-Antoine.]

RÉVOLTE D'ÆDÉMON. LA MAURÉTANIE EST RÉDUITE EN PROVINCE ROMAINE.--La nouvelle de l'assassinat du roi Ptolémée causa la plus grande émotion en Afrique. L'affranchi Ædemon saisit ce prétexte pour lever l'étendard de la révolte. Les Maures et même les Gétules le soutinrent, et il fallut plusieurs expéditions pour le réduire. L'empereur Claude se laissa décerner le triomphe pour les victoires de ses lieutenants.

Cependant la révolte n'était pas éteinte. En l'an 41, le préteur Suétonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pénétra au coeur de la Tingitane, traversa les chaînes neigeuses du Grand-Atlas et, enfin, atteignit une rivière nommé le Ger (Guir), «à travers des solitudes couvertes d'une poussière noire d'où surgissent çà et là des rochers qui semblent noircis par le feu[144]».

Hasidius Géta termina la conquête de la Maurétanie occidentale en rejetant dans le désert les débris des troupes d'un certain Salabus, roi des Maures, dernier adhérent d'Ædémon.

La Maurétanie fut réduite en province romaine vers l'an 42, ou peut-être un peu plus tard, lorsque la dernière résistance eut été écrasée. Quant à l'ère provinciale de Maurétanie, son point de départ doit être fixé à l'année 10, date de l'assassinat de Ptolémée[145]. Yol-Césarée reçut le titre de colonie.

[Note 144: Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.]

[Note 145: Ce fait a été péremptoirement démontré par MM. Berbrugger _Rev. afr_., t. p. 30; Général Creuly _Ann. de la soc. arch. de Constantine_, 1857, p. 1, et Poulle, _id_., 1862, p. 261.]

DIVISION ET ORGANISATION ADMINISTRATIVE DE L'AFRIQUE ROMAINE.--En l'an 42, il fut procédé, par ordre de Claude, à une nouvelle division des provinces africaines. Les anciennes demeurèrent placées sous l'autorité du Sénat. Voici quelle fut la répartition:

1° _Cyrénaïque_ avec la _Crète_, régies par un proconsul.

2° _Province proconsulaire d'Afrique_, subdivisée en Byzacène et Zeugitane, formée de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles, régie par un proconsul résidant à Karthage.

3° Numidie, régie par un légat impérial ou par le proconsul de la province d'Afrique.

4° Maurétanie césarienne, s'étendant de Sétif à la Moulouia.

5° Et Maurélanie Tingitane, de la Moulouia à l'Océan.

Ces deux dernières provinces, faisant partie du domaine de l'empereur, furent régies par de simples chevaliers, avec le titre de procurateurs (_procuratores augusti_), ne relevant que de l'empereur et ayant des pouvoirs très étendus. Elles reçurent comme garnison des troupes de second ordre.

Jusqu'au règne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province ou les provinces d'Afrique était en même temps le chef des troupes: la nécessité obligeait de réunir les deux pouvoirs entre les mains du même chef, afin de donner plus d'unité à la direction des affaires. Mais cet empereur, craignant la grande influence exercée par le proconsul L. Pison, qui disposait d'un effectif de troupes considérable, donna le commandement de l'armée et des «nomades» à un lieutenant ou légat du prince, et ne laissa à Pison que l'administration propre du pays, ce qui engendra de nombreux conflits[146]. Les empereurs craignaient toujours de laisser trop de troupes à leurs représentants en Afrique, et nous avons vu, lors de la révolte de Tacfarinas, Tibère s'empresser de rappeler la IXe légion, alors que le rebelle n'était pas encore vaincu. C'est, qu'après des victoires, le proconsul sénatorial qui, déjà, était un personnage considérable, pouvait être proclamé _imperator_ par ses troupes. Cette séparation des pouvoirs fut maintenue.

Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces était, pour ainsi dire, illimité. Le pays, réduit en province romaine, perdait ses anciennes institutions, et le personnage chargé d'appliquer le senatus-consulte qui ordonnait cette incorporation élaborait un ensemble de lois spéciales à la nouvelle province. Il était, généralement, tenu grand compte des institutions locales. Quelquefois une commission de sénateurs l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant dans son commandement--et l'on sait que la durée de ses pouvoirs n'était que d'un an--publiait un nouvel édit par lequel il pouvait modifier, selon son caprice, la loi fondamentale. Il réunissait dans ses mains tous les pouvoirs militaire, administratif et judiciaire. A. Thierry a dit à ce sujet: «un arbitraire presque illimité pesait sur la vie comme sur la fortune des provinciaux.»

Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les propriétés du peuple romain[147]. Les publicains et les banquiers qui accompagnaient le proconsul complétaient son oeuvre.

Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste placer Juba II, comme roi, à la tête de la Numidie qui venait d'être pressurée par ses gouverneurs. Enfin Caligula décapita la puissance des proconsuls en leur retirant le commandement militaire. L'action de l'empereur se fit dès lors sentir directement dans les provinces, qui cessèrent d'être pressurées aussi violemment par la métropole. Nous n'allons pas tarder à voir celle d'Afrique exercer à son tour une grande influence sur la capitale.

A côté des proconsuls étaient des légats impériaux, officiers chargés de diverses fonctions militaires et administratives et qui, bien que soumis aux ordres généraux du gouverneur, étaient directement sous l'autorité du prince, notamment pour le commandement des troupes. Un questeur était attaché au proconsul et ajoutait à son titre celui de propréteur; il était chargé de le suppléer par délégation. «Il n'y avait de questeurs que dans les provinces du Sénat[148]». Un intendant (_procurator_) était chargé de l'établissement et de la rentrée des impôts, ainsi que de l'administration des domaines impériaux.

[Note 146: V. Dion, LX, 9, et Tacite, _Ann_.]

[Note 147: Boissière, _loc. cit._, p. 217. C'est à cet ouvrage que nous renvoyons pour une partie de ces détails.]

[Note 148: Boissière, p. 258.]

Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand nombre d'agents de toute sorte.

L'autorité religieuse de la province était confiée à un _sacerdos provinciae africae_. «Élu parmi les personnes les plus considérées et les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occupé tous les emplois dans leurs cités ou qui avaient obtenu le rang de chevalier romain, il présidait l'assemblée religieuse réunie, tous les ans, à Karthage. Son emploi était annuel et, au moment de sortir de charge, il organisait à ses frais des jeux qui étaient appelés _ludi sacerdotales_[149]».

Dans certaines provinces, l'assemblée (_concilium_) était annuelle: c'était le cas de celle d'Afrique. Des délégués des cités y prenaient part et, après la célébration des rites du culte de l'empereur, le concilium s'occupait de questions administratives et de voeux à présenter dans l'intérêt de la province. Ses membres exerçaient un contrôle sur l'administration de leur gouverneur et avaient le droit de le mettre en accusation.

La confédération des quatre colonies cirtéennes (Cirta, Mileu, Rusicade et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour toute chose, d'une véritable autonomie; «elle formait, dit M. Duruy, un véritable État, où l'édile municipal était investi des pouvoirs attribués au questeur romain, dans les provinces proconsulaires[150]»; elle avait un concilium particulier, dont les attributions étaient beaucoup plus étendues que dans les provinces. Son clergé et son culte avaient une physionomie spéciale; ses prêtres, des deux sexes, portaient le titre de _flamines_. Chaque colonie était administrée, pour ses affaires particulières, par un _ordo_, sorte de conseil municipal[151].

[Note 149: Héron de Villefosse, _Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions_, IVe série, t. XI, p. 216, 217.]

[Note 150: _Hist. des Romains_, t. V, p. 360.]

[Note 151: Voir l'intéressant travail de M. Pallu de Lessert, dans le _Bulletin des Antiquités africaines_ de M. Poinssot, année 1884. Voir également Duruy, _Histoire des Romains_, t. IV, p. 42 et suiv.]

Les provinces, comme les cités, se choisissaient des patrons, personnages influents, chargés de défendre leurs droits dans la métropole.

Les villes étaient divisées en plusieurs catégories:

1° Les _colonies romaines_, dont les citoyens jouissaient de tous les droits et privilèges du citoyen romain, notamment de l'exemption du tribut.

2° Les _municipes_, dont les habitants, tout en profitant de la plupart des privilèges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de suffrage.

3° Les _colonies latines_, dont les habitants avaient le droit d'acquérir et de transmettre la propriété quiritaire (_jus commercii_), mais qui ne possédaient pas le _jus connubii_, conférant la puissance paternelle sur les enfants. Leurs magistrats, à l'expiration de leur charge, étaient capables du droit de cité romain.

Il y avait encore les villes alliées, les villes libres et les villes exemptes d'impôts.

Les cités avaient, en général, la libre disposition de leurs revenus, sous la direction d'une assemblée de magistrats municipaux: la _curie_ ou _ordo decurionum_, composée de notables qui conféraient, à l'élection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat, pour s'assurer leurs suffrages, était obligé de verser des sommes considérables dans la caisse municipale, et de promettre des fêtes et des travaux. Une fois élu, il supportait une partie des dépenses de la cité et était pécuniairement responsable de la rentrée de l'impôt. Il arriva un temps où ces honneurs, autrefois si recherchés, furent refusés et fuis par les citoyens, qui les considéraient, à bon droit, comme une cause de ruine.

Les terres ayant appartenu aux princes indigènes et celles qui provenaient de séquestre, avaient été incorporées au domaine du peuple romain. Le reste des terres était généralement laissé aux indigènes, mais à titre de simple occupation et à charge de payer une redevance représentative du fermage.

Les obligations des provinciaux étaient de quatre sortes: l'impôt personnel, l'impôt foncier, les douanes et droits régaliens, et les réquisitions.

L'impôt foncier, payable en nature ou en argent, devait représenter en général le dizième de la récolte[152]. L'Afrique rachetait en général cet impôt par une indemnité fixe en argent.

La province devait fournir le blé nécessaire à la nourriture des armées et des matelots employés à sa garde, procurer les logements nécessaires pour les soldats et même équiper parfois des auxiliaires.

Ces charges étaient du reste assez variables selon les localités. Ainsi, la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la capitation, même pour les femmes[153].

[Note 152: Cet impôt se perçoit encore sur les indigènes d'Afrique sous le nom d'Achour (Dîme).]

[Note 153: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 177 et suiv.]

Quant à la condition des personnes, elle était la même que dans le reste des conquêtes romaines. Le citoyen romain, qu'il provînt, soit des municipes d'Italie, soit des _colonies_ romaines, était au sommet de l'échelle. Il recevait des concessions de terres qu'il faisait cultiver par l'esclave ou par le paysan. Les soldats étaient également pourvus de concessions, mais ils formaient des colonies purement militaires, où les civils ne pénétraient pas.

Le colon ou paysan, bien qu'il ne fût pas esclave, était généralement attaché à la glèbe. «Un certain nombre de gens du peuple était assigné sur chaque propriété (_affixus, assignatus_); leur personne suivait la condition de la terre. Les propriétaires s'appelaient leurs maîtres»[154]. Plus tard, ils recevront le nom de serfs.

La condition de l'esclave était particulièrement dure; ceux nés sur le domaine étaient un peu moins maltraités que ceux achetés.

[Note 154: Lacroix, _Revue africaine_, N° 79, p. 23.]

CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Bokkus Ier règne sur les deux Maurétanies vers l'an 106 av. J.-C.

Vers l'an 80, ses deux fils lui succèdent et se partagent son royaume.

Bokkus II reçoit la Maurétanie orientale.

Bogud Ier, la Maurétanie occidentale, augmentée de la Sétifienne, en 46.

En 44, Bokkus III succède à son père Bogud Ier. La même année il perd la Sétifienne, qui est reprise par Arabion.

En 40, Bogud II succède à son père Bokkus II.

En 38, Bokkus III reste seul maître des deux Maurétanies. Il meurt en 33.

La Maurétanie reste jusqu'en 25 sans roi.

Juba II est nommé roi de Maurétanie en 25, et règne jusqu'en 23 ap. J.-C.

Ptolémée règne de 23 à 40.

CHAPITRE VIII

L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE 43-297

État de l'Afrique au Ier siècle; productions, commerce, relations.--État des populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque.--Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême sud.--L'Afrique sous Trajan.--Nouvelle révolte des Juifs.--L'Afrique sous Hadrien; insurrection des Maures.--Nouvelles révoltes sous Antonin, Marc-Aurèle et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime Sévère.--Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions.--Caracalla, son édit d'émancipation.--Macrin et Elagabal.--Alexandre Sévère.--Les Gordiens; révolte, de Capellien et de Sabianus.--Période d'anarchie; révoltes en Afrique.--Persécutions contre les chrétiens.--Période des trente tyrans.--Dioclétien; révolte des Quinquégentiens.--Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique.