Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps
Chapter 6
Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre la direction de la guerre à Amilcar, le seul homme capable de la mener à bien, préféra donner le commandement de ses troupes à Hannon, qui avait déjà fourni la mesure de son incapacité en Sicile. De grands efforts furent faits pour résister à l'attaque des rebelles; mais deux échecs successifs essuyés par le général décidèrent les Karthaginois à le remplacer par Amilcar. Il était temps, car la levée de boucliers des Berbères était générale et les jours de Karthage semblaient comptes. L'histoire de l'Afrique fournit de nombreux exemples de ces tumultes des indigènes, feux de paille qui semblent devoir tout embraser et qui s'éteignent d'eux-mêmes, si la résistance est entre des mains fermes et expérimentées.
En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientôt les rebelles furent contraints de lever le siège d'Utique; le général karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux mercenaires une défaite sérieuse près du fleuve Bagradas (Medjerda) et s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tunès était toujours aux mains des stipendiés et Mathos continuait le siège de Hippo-Zarytos. Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, se détachèrent de ce blocus pour marcher contre les Karthaginois et les mirent en grand péril; mais l'habile Amilcar, qui connaissait les indigènes, était parvenu à détacher de la cause des rebelles un Berbère nommé Naravase. Soutenu par les forces de son nouvel allié, il attaqua résolument les mercenaires et, grâce à sa stratégie et au courage de ses soldats, parvint encore à les vaincre; ils laissèrent un grand nombre de morts sur le champ de bataille et quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs.
Une des premières conséquences de cette défaite fut la mise à mort de Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les mercenaires firent périr dans les tortures. Dès lors, la lutte fut, de part et d'autre, suivie de cruautés atroces, ce qui lui valut dans l'histoire le nom de _guerre inexpiable_. En même temps, Karthage perdait la Sardaigne qu'elle avait laissée à la garde d'une troupe de mercenaires; ceux-ci, suivant l'exemple de leurs collègues d'Afrique, massacrèrent les Phéniciens qui se trouvaient dans l'île et, après avoir commis mille excès, l'offrirent aux Romains. Pour comble de malheur, Utique et Hippo-Zarytos, las de résister, ouvrirent leurs portes aux rebelles. Mathos et Spendius, encouragés par ces succès, vinrent alors, à la tête d'une grande multitude, mettre le siège devant Karthage. La métropole punique réduite de nouveau à la dernière extrémité se vit contrainte d'implorer le secours de Hiéron de Syracuse et des Romains, qui s'empressèrent de l'aider à résister à l'attaque des mercenaires; en même temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquiétait les rebelles sur leurs derrières et les attirait à des combats en plaine, où il avait presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever le siège de Karthage, les stipendiés se laissèrent pousser par Amilcar dans une sorte de défilé que les historiens appellent _défilé de la Hache_, où ils se trouvèrent étroitement bloqués, et, comme ils ne voulaient pas se rendre, ils furent bientôt en proie à la plus affreuse famine et contraints, dit l'histoire, de s'entre-dévorer. Ne pouvant plus résister à leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, un Berbère du nom de Zarzas et quelques autres, se présentèrent, pour traiter, à Amilcar, qui stipula que dix rebelles à son choix seraient laissés à sa disposition et les retint prisonniers. Puis il fit avancer ses troupes et ses éléphants contre les rebelles et les extermina sans faire de quartier. Il en périt, dit-on, quarante mille.
La révolte semblait domptée; mais Tunès tenait encore. Mathos s'y était retranché avec des forces importantes. Amilcar, étant venu l'y assiéger, fut défait, ce qui ajourna pour quelque temps encore l'issue de la campagne. Enfin Karthage, s'étant résolue à un suprême effort, adjoignit Hannon à Amilcar en chargeant les deux généraux d'en finir. Bientôt, en effet, les Karthaginois amenèrent Mathos à tenter le sort d'une bataille en rase campagne et parvinrent à l'écraser. Cette fois, c'en était fait des mercenaires; la révolte était domptée et Karthage échappait à un des plus grands dangers qu'elle eût courus. L'attitude des Berbères pendant cette guerre put lui prouver combien sa domination en Afrique était précaire, car, sans leur appui et leur coopération, les mercenaires n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si longtemps et avec tant de succès[40].
[Note 40: V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn. Nepos, _Amilcar_, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.]
KARTHAGE, APRÈS AVOIR RÉTABLI SON AUTORITÉ EN AFRIQUE, PORTE LA GUERRE EN ESPAGNE.--Après avoir fait rentrer sous leur obéissance les villes compromises par l'appui donné aux rebelles, et notamment Utique et Hippo-Zarytos, qui opposèrent une résistance désespérée, les Karthaginois firent plusieurs expéditions dans l'intérieur, tant pour châtier les Berbères que pour garantir la limite méridionale par une ligne de postes. Ils occupèrent notamment, alors, la ville de Theveste (Tébessa).
Dès qu'elle ne fut plus absorbée par le soin de son salut, Karthage songea aussi à réoccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant qu'elle préparait une flotte expéditionnaire, imposa son veto absolu et, comme on ne tenait pas compte de sa défense, elle se disposa à recommencer la guerre contre sa rivale. Mais la métropole punique était encore trop meurtrie de la lutte qu'elle venait de soutenir pour se résoudre à entreprendre une nouvelle guerre. Force lui fut de plier devant les exigences romaines et de renoncer à toute prétention sur la Sardaigne (237).
Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne où il semblait que Rome devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour échapper à l'envie de ses concitoyens qui, comme récompense de ses services, l'avaient décrété d'accusation, que pour continuer à servir sa patrie, accepta le commandement de l'expédition dont le prétexte était de secourir Gadès (Cadix), colonie punique alors attaquée par ses voisins. Pour mieux surprendre ses ennemis, il quitta Karthage en simulant une expédition contre les Maures. Il emmenait avec lui ses fils, parmi lesquels le jeune Hannibal[41], auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu suprême, la haine du nom romain. Il marcha le long de la côte en emmenant un grand nombre d'éléphants; la flotte le suivait, au large, à sa hauteur. Parvenu à Tanger, il traversa le détroit. La victoire couronna les efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de conquérir des provinces à Karthage; mais en 228 il trouva la mort du guerrier dans un combat contre les Lusitaniens[42].
[Note 41: Henn-baal, ou Baal Henna, _don de Dieu_, en punique.]
[Note 42: Cornelius Nepos, _Amilcar_, III.]
SUCCÈS DES KARTHAGINOIS EN ESPAGNE.--Asdrubal, gendre de Amilcar, remplaça celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne. Doué d'un esprit politique supérieur, il consolida, par des alliances et des traités avec les populations indigènes, les succès de son beau-père, fonda la cité de Karthagène et réalisa en Espagne de grands progrès. Tout le pays jusqu'à l'Ebre fut administré au nom du gouvernement karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des Barcides[43], dont le pouvoir fut, en réalité, celui d'un vice-roi à peu près indépendant. Karthage, recevant de riches tributs et voyant dans les conquêtes de son général une compensation à ses pertes dans la Méditerranée, lui laissa le champ libre.
[Note 43: De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).]
Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis écrasés, ne virent pas sans la plus grande jalousie les progrès des Karthaginois en Espagne. Ils jugèrent bientôt qu'il était de la dernière importance de les arrêter, et, à cet effet, ils conclurent un traité d'alliance avec deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte[44] et Amporia (Ampurias). Après s'être assuré ces points d'appui, ils forcèrent Asdrubal à signer un traité par lequel il s'obligeait à respecter ces colonies et à ne pas franchir l'Ebre. Malgré l'engagement auquel Asdrubal avait été forcé de souscrire, la puissance punique avait continué à s'étendre dans la péninsule; mais le poignard d'un esclave gaulois vint arrêter l'exécution des projets de ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui s'était fait remarquer à l'armée par ses brillantes et solides qualités et qui avait en outre hérité de la popularité du nom de son père, fut appelé, par le voeu de tous les officiers, à remplacer son beau-frère Asdrubal, et, bien qu'il ne fût âgé que de vingt-neuf[45] ans, reçut le commandement des possessions et de l'armée d'Espagne. Le Sénat de Karthage se vit forcé de ratifier ce choix, malgré l'opposition de la famille de Hannon opposée à celle des Barcides. Hannon voyait dans cette nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains. L'événement n'allait pas tarder à lui donner raison.
[Note 44: Actuellement Murviedes dans la province de Valence.]
[Note 45: Vingt-six selon Cliton (Fasti).]
CHAPITRE III
DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE 220-201
Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbères prennent part à la lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal en Italie.--Succès des Romains en Espagne et en Italie: bataille du Métaure.--Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par Syphax.--Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome.
HANNIBAL COMMENCE LA GUERRE D'ESPAGNE. PRISE DE SAGONTE.--A peine Hannibal fut-il revêtu du pouvoir qu'il se prépara à la guerre contre les Romains. A cet effet, il vint en Afrique faire des levées et réunit une armée considérable formée presque en entier de Berbères: Numides, Maures, Libyens et même Gétules et Ethiopiens[46], tous attirés par l'espoir du butin. Ayant fait passer ses mercenaires en Espagne, il commença le siège de Sagonte, malgré l'opposition des Romains; pendant huit mois, les assiégés se défendirent avec un courage indomptable, mais, abandonnés à eux-mêmes, écrasés par le grand nombre de leurs ennemis, ils succombèrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur cité que les derniers survivants incendièrent eux-mêmes (219).
Dès lors, Rome se disposa à la lutte; néanmoins, une nouvelle ambassade fut envoyée à Karthage pour obtenir réparation: tentative inutile dans un moment où la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre, proposée par Fabius pour trancher le différend, fut acceptée avec acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement raison de leurs ennemis, chargèrent le consul Semprenius de se rendre en Sicile pour y préparer une armée destinée à envahir l'Afrique; mais c'est sur un autre théâtre que la guerre allait éclater.
[Note 46: Tite-Live, XXII.]
HANNIBAL MARCHE SUR L'ITALIE.--Le but de Hannibal était atteint: la guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu'à appliquer un plan de campagne depuis longtemps préparé par son père et par Asdrubal. Il ne s'agissait rien moins que de l'envahissement de l'Italie par la voie de terre; la route avait été soigneusement étudiée par des émissaires, et les Barcides avaient eu soin de nouer des relations d'amitié avec les peuplades dont on devait traverser le territoire, et de faire briller à leurs yeux l'or de Karthage[47]. Ce ne fut donc pas une inspiration soudaine, mais un plan parfaitement mûri que Hannibal mit à exécution. Il commença par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, dont la plus grande partie fut chargée de garder le détroit pour assurer les communications, le reste allant coopérer à la défense de Karthage; il laissa en Espagne douze mille fantassins, deux mille cinq cents cavaliers, une trentaine d'éléphants, le tout sous le commandement de son frère Asdrubal. La flotte reçut la mission de croiser dans le détroit. Des otages espagnols furent gardés en Afrique, tandis que des Libyens des meilleures familles étaient répartis en Espagne ou emmenés à l'armée. En même temps, on préparait à Karthage une flotte de guerre destinée à attaquer les côtes d'Italie et de Sicile.
[Note 47: Polybe.]
Au printemps de l'année 218, Hannibal quitta Karthagène à la tête d'une armée d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans sa marche, il se débarrassa des éléments faibles et douteux, culbuta les peuplades indigènes qui voulurent lui résister, laissa son frère Magon entre l'Ebre et les Pyrénées et, ayant franchi cette chaîne de montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille cavaliers, tous soldats éprouvés, les deux tiers berbères; à sa suite marchaient trente-sept éléphants. L'inertie inexplicable des Romains semblait laisser le champ libre à l'audacieux Karthaginois.
Dans sa marche à travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations diverses dont les unes se joignirent à lui comme alliées; il gagna les autres par ses présents, et passa sur le corps de celles qui refusèrent de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficultés le Rhône. Non loin de Marseille, les cavaliers numides, envoyés en éclaireurs, soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrès de l'ennemi, s'était arrêté dans la cité phocéenne. En vain, les Volks essayèrent de disputer aux envahisseurs le passage du Rhône; Hannibal les trompa, franchit le fleuve et se lança hardiment dans les Alpes. Par quel défilé passa l'armée karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute pendant longtemps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est qu'à force d'énergie, et au prix des plus grandes fatigues et des souffrances les plus pénibles, car on était au mois d'octobre, Hannibal parvint, malgré la neige et les précipices, à traverser la terrible montagne. Il déboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la moitié de son armée, et c'est avec ces débris qu'il fallait conquérir l'Italie.
COMBAT DU TESSIN; BATAILLES DE LA THÉBIE ET DE TRASIMÈNE.--D'immenses difficultés avaient été surmontées par Hannibal, mais celles qu'il lui restait à vaincre étaient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins, qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il ne pouvait décidément compter que sur ses soldats exténués par leur marche et démoralisés par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut était dans l'énergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader à ses troupes. Les Romains étaient venus se placer en avant du Tessin pour garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide. Scipion vaincu, blessé dans le combat, se vit contraint de repasser le fleuve, d'aller se retrancher derrière la ligne du Pô et d'y attendre des secours.
Rome, renonçant pour le moment à la campagne d'Afrique, s'empressa de rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'île de Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collègue Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait une démonstration contre Lilybée, avait été écrasée par le préteur Æmilius (218).
En Espagne, où Cneius Scipion avait été envoyé par son frère, ce général réussissait à intercepter les communications des Karthaginois avec l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succès du Tessin avait décidé les Gaulois, Insubres et Boïens, à lui fournir leur appui; ses troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnées par leurs alliés et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient qu'à combattre.
Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, au milieu d'un pays insurgé, rejoint P. Scipion[48], les forces romaines réunies présentèrent un effectif considérable que les consuls jugèrent suffisant pour triompher de l'armée karthaginoise. Après quelques combats sans importance, Hannibal amena Sempronius à lui livrer une bataille décisive sur les bords de la Trébie. L'armée romaine était forte de quarante mille hommes, dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois étaient moins nombreux, mais possédaient une plus forte cavalerie; de plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira très habilement parti; enfin, les Romains étaient exténués par les combats des jours précédents, mouillés par la pluie et la grêle, et sans vivres.
[Note 48: Pour les probabilités des itinéraires suivis tant par Sempronius que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant Hennebert, _Hist. d'Annibal_.]
La bataille fut néanmoins des plus acharnées, et l'infanterie romaine y montra une grande solidité; mais un mouvement tournant, opéré par un corps d'élite karthaginois commandé par Hannon, frère de Hannibal, décida de la victoire. Les Romains écrasés laissèrent trente mille hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, commandé par Sempronius, parvint seul à se réfugier à Plaisance en culbutant les Gaulois insurgés.
Cette brillante victoire assurait à Hannibal la conquête de toute l'Italie du nord. Elle ne lui coûtait, en outre de ses derniers éléphants, qu'un nombre relativement peu considérable de guerriers, car les principales pertes avaient été supportées par les Gaulois. Mais ces pertes furent bientôt compensées par l'arrivée d'auxiliaires accourant de toutes parts, et il ne tarda pas à se trouver à la tête d'une armée de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps suivant, Hannibal laissant Plaisance, avec Sempronius sur ses derrières, se jeta résolument dans l'Apennin, et, l'ayant traversé au prix des plus grandes fatigues, envahit l'Etrurie. Le consul Flaminius attendait, dans son camp retranché d'Arrétium, l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas la faute d'aller l'y chercher; il le dépassa, et comme le général romain s'était mis à sa poursuite, il manoeuvra assez habilement pour l'attirer dans une véritable souricière, sur les bords du lac de Trasimène. L'armée romaine, surprise par les Karthaginois cachés dans les collines entourant le lac, fut entièrement détruite; le consul y trouva la mort, ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre égal fut fait prisonnier[49]; mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya sans rançon les confédérés italiens, ne conservant que les Romains (218).
[Note 49: Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.]
HANNIBAL AU CENTRE ET DANS LE MIDI DE L'ITALIE. BATAILLE DE CANNES.--Le sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie était ouverte et Rome, s'attendant à voir paraître l'ennemi, coupait ses ponts et se préparait à la résistance. Q. Fabius Maximus, nommé dictateur, fut chargé de la périlleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort décisif et ne voulant rien livrer au hasard, était passé en Ombrie et dans le Picénum et s'occupait à refaire son armée et à former ses auxiliaires à la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait dû ses succès à sa brillante cavalerie berbère, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie, il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picénum, Hannibal descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie méridionale, ravageant tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'éviter une grande bataille, ce qui lui valut le nom de «temporiseur». Mais l'impatience populaire, habilement exploitée par les ennemis du dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armées romaines avaient remporté des succès en Espagne et dans le nord de l'Italie; quant à Hannibal, qui avait compté sur le soulèvement des populations de la Grande-Grèce, il n'avait rencontré partout qu'hostilité et défiance; abandonné à lui-même, il se trouvait dans une situation en somme assez critique. C'est pourquoi l'on réclamait à Rome une action décisive. Fabius ayant résigné le pouvoir, le parti populaire nomma consul T. Varron, tandis que la noblesse élisait Paul-Emile.
Au printemps de l'année 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie et était venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut là que les nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une armée forte de quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux. Paul-Emile, élève de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais Varron, héros populaire sans aucun talent, tenait avant tout à plaire à l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour à tour, le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille hommes furent laissés à la garde du camp: le reste s'avança dans la plaine en masses profondes, disposition qui avait été adoptée par Varron pour donner plus de solidité à la résistance, mais qui lui enlevait son principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces.
Hannibal n'avait à mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur ce nombre il possédait dix mille cavaliers berbères, et il sut, avec son génie habituel, disposer son armée pour envelopper celle de l'ennemi. Après une lutte acharnée, dans laquelle la cavalerie numide, commandée par Asdrubal, se couvrit de gloire, la défaite des Romains fut consommée; un très petit nombre parvint à s'échapper. Paul-Emile et presque tous les chevaliers romains restèrent sur le champ de bataille; les dix mille hommes laissés à la garde du camp furent faits prisonniers. Les pertes de Hannibal étaient, cette fois encore, peu considérables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois.
CONSÉQUENCES DE LA BATAILLE DE CANNES.--ENERGIQUE RÉSISTANCE DE ROME.--Après la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore marcher directement sur Rome; son armée, composée en partie de mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se lancer dans les périls d'une longue route au milieu de nations hostiles, avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment fortifiée et défendue par une population résolue. Il préféra continuer méthodiquement la guerre qui lui avait si bien réussi jusqu'alors. Un certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cité de l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques résistèrent généralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre une série d'opérations de détail, afin de réduire par la force les opposants. En même temps il envoyait à Karthage son frère Magon pour demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne, car les Scipions avaient continué à y remporter des avantages et, soutenus par la puissante confédération des Celtibériens, ils empêchaient absolument le passage des Pyrénées.
Les échecs éprouvés par les Romains, loin d'abattre leur courage, n'avaient eu pour conséquence que de surexciter leur énergie et de leur inspirer de mâles résolutions. Le Sénat, par sa fermeté, rendit à tous la confiance. Les forces furent réorganisées; on appela aux armes tous les hommes valides, même les esclaves, même les criminels. Le préteur Marcus Claudius Marcellus reçut la mission de sauver la patrie; les voix qui osèrent parler de traiter furent bientôt réduites au silence.