Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps
Chapter 44
Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun était venu mettre le siège devant Bar'aï. De là il avait, dit-on, demandé des secours en Orient au khalife fatemide, alors en froid avec le gouverneur de Kaïrouan. Celui-ci lui aurait expédié Yahïa-ben-Hamdoun, réfugié en Egypte depuis l'assassinat de son frère; mais ce chef, accompagné de quelques troupes, n'aurait pu traverser le pays de Barka, occupé par la tribu hilalienne des Beni-Korra, récemment transportée de Syrie, et ainsi Felfoul serait demeuré réduit à ses propres forces.
Cependant, la panique était grande à Kaïrouan, et déjà l'on barricadait les rues pour se défendre, mais Badis, arrivant à marches forcées, obligea Felfoul à lever le siège de Bar'aï et à rétrograder vers l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhérents, se joignirent alors à Felfoul, et les confédérés firent une nouvelle expédition contre Tebessa, mais ils furent repoussés. Makcen resta seul avec Felfoul, ses autres frères étant allés rejoindre Ziri-ben-Atiya.
En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement et les mit en pleine déroute. Makcen et ses enfants, étant tombés aux mains du vainqueur, furent livrés par lui à des chiens affamés qui les mirent en pièces. Hammad poursuivit les fuyards jusque dans le mont Chenoua, près de Cherchel, où ils s'étaient réfugiés, et les obligea à se rendre, à la condition qu'on leur permît de passer en Espagne.
MORT DE ZIRI-BEN-ATIYA. FONDATION DE LA KALAA PAR HAMMAD.--Au moment où Hammad obtenait ces succès, Ziri-ben-Atiya rendait le dernier soupir sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assiégeait depuis longtemps sans succès. On dit que sa mort fut causée par les blessures que lui avait faites le nègre et qui s'étaient incomplètement guéries. Son fils El-Moëzz prit alors le commandement et offrit au gouvernement de Cordoue une forte somme d'argent, avec son fils Moannecer comme otage, pour se faire nommer gouverneur du Mag'reb.
Mais Hammad s'avançait à marches forcées, et El-Moëzz ne jugea pas prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout devant lui et semblait précédé par la victoire. Achir délivrée, Hamza et Mecila rentrèrent aussi au pouvoir du général sanhadjien, qui rendit à l'empire ses anciennes limites. Il rasa un grand nombre de villes infidèles ou difficiles à défendre et vint fonder, dans les montagnes abruptes de Kiana, au nord de Mecila[602], une ville forte qu'il appela la Kalâa (le château), et qu'il peupla avec les habitants des cités détruites.
[Note 602: Les ruines de la Kalâa (Galâa, selon la prononciation locale) se voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le bassin du Hodna.]
Badis, de son côté, n'était pas resté inactif; sans laisser de répit à Felfoul, il l'avait contraint à se jeter dans le désert. Voyant sa route coupée, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province de Tripoli, alors en proie à l'anarchie, car le khalife du Caire y envoyait des gouverneurs que son représentant de Kaïrouan refusait de reconnaître. Il entra en maître à Tripoli, dont les habitants l'accueillirent en libérateur. Un certain nombre de Mag'raoua le rejoignirent dans cette localité[603].
La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des milliers de victimes[604].
[Note 603: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263. Kartas, p. 148. El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, année 386.]
[Note 604: Ibn-er-Rakik, cité par les auteurs musulmans.]
ESPAGNE: MORT DU VIZIR IBN-ABOU-AMER. EL-MOEZZ, FILS DE ZIRI, EST NOMMÉ GOUVERNEUR DU MAG'REB.--Dans le mois d'août 1002, le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une dernière expédition en Castille, mourut à Medina-Céli. Le rôle qu'il a joué dans l'histoire des Musulmans d'Espagne est considérable; par son indomptable énergie, il a retardé le démembrement de l'empire oméïade, et, par son audacieuse activité, étendu ses frontières jusqu'au coeur des pays chrétiens. Les Musulmans avaient maintenant trois capitales: Léon, Pampelune et Barcelone; les basiliques les plus célèbres avaient été pillées ou détruites, le culte du Christ aboli. Aussi les populations chrétiennes accueillirent-elles avec un soupir de soulagement la nouvelle de la mort du terrible vizir.
Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek, et lui avait fait les plus minutieuses recommandations, car il sentait bien que, malgré l'apparence de la force, son pouvoir était précaire et résultait surtout de la manière dont il l'exerçait. A son arrivée à Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulevé et réclamant à grands cris son souverain. Or, Hicham II ne tenait nullement à se charger des soucis du gouvernement, et, grâce à ces dispositions, le vizir parvint assez rapidement à faire reconnaître son autorité. Suivant alors l'exemple de son père, il donna tous ses soins à la _guerre sainte_[605].
El-Modaffer avait trouvé dans sa capitale l'ambassade envoyée du Mag'reb par El-Moëzz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement ses propositions, qui lui laissaient plus de liberté d'action pour ses entreprises contre les chrétiens. Le général Ouadah fut rappelé par lui de Fès, et il envoya à El-Moëzz un diplôme daté d'août 1006, lui conférant le titre de gouverneur du Mag'reb pour la dynastie oméïade[606]. Sidjilmassa resta sous l'autorité particulière de Ouanoudine-ben-Kazroun.
El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'établit alors à Fès et prit en main la direction des affaires.
[Note 605: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 238 et suiv.]
[Note 606: Voir le texte de ce diplôme. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. III, p. 248, 249, 250.]
GUERRES CIVILES EN ESPAGNE. LES BERBÈRES ET LES CHRÉTIENS Y PRENNENT PART.--El-Modaffer était parvenu à rétablir la paix en Espagne, et, sous sa direction, les affaires de l'empire musulman continuaient à être florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre 1008). Il laissait un frère du nom d'Abd-er-Rahman, issu de l'union de son père avec une chrétienne, fille d'un Sancho de Navarre ou de Castille. Ce jeune homme était détesté, et on lui donnait par dérision le nom de _Sanchol_ (le petit Sancho). Plein de présomption, il prétendait néanmoins se faire décerner le titre d'héritier présomptif, que son père et son frère n'avaient osé prendre; aussitôt la guerre civile éclata dans la péninsule. Des ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II, proclamèrent, comme son successeur, un arrière-petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nommé Mohammed, et ayant réuni une bande d'hommes déterminés, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils arrachèrent facilement à ce prince son acte d'abdication; le château de Zahira tomba ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer khalife sous le nom d'_El-Mehdi-b'Illah_ (le dirigé par Dieu).
Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait à Tolède, voulut marcher à la tête de ses troupes, composées en grande partie de Berbères, contre celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats l'abandonnèrent. Peu après, il tombait aux mains de ses ennemis et était massacré. Son cadavre fut mis en croix à Cordoue (1009).
On croyait qu'après cette crise la tranquillité allait renaître; malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientôt Une nouvelle révolte éclata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nommé Hicham, se fit proclamer khalife, et, soutenu, principalement par les Berbères, vint attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec l'aide de la population de Cordoue, triompha de son compétiteur et le fit décapiter. Un grand massacre des familles berbères suivit cette victoire.
Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Kaïrouan, qui s'était précédemment réfugié en Espagne, rallia les Berbères, brûlant du désir de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un nouveau khalife, Soleïman, neveu du malheureux Hicham, sous le nom d'_El-Mostaïn-l'Illah_ (qui implore le secours de Dieu).
Puis les Africains, conduits par ces chefs, allèrent s'emparer de Medina-Céli; mais bientôt ils y furent bloqués et se virent réduits à implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade lui avait été envoyée par El-Mehdi dans le même but, avec l'offre de lui abandonner de nombreuses places s'il l'aidait à écraser son compétiteur. Ainsi, il avait suffi de quelques années de guerre civile pour faire perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils avaient obtenu sur les chrétiens par de longues années de luttes.
Le comte de Castille se prononça pour les Berbères, leur envoya un ravitaillement et vint, en personne, se joindre à eux avec ses guerriers. Les confédérés marchèrent alors sur Cordoue (juillet 1009), défirent le général Ouadah, qui avait voulu les prendre à revers, et furent bientôt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit bravement à leur rencontre et leur offrit le combat. Il fut entièrement défait; ses soldats furent massacrés par milliers, tandis que Ouadah regagnait la frontière du nord et que le khalife cherchait un refuge dans son palais. Voyant sa situation désespérée, El-Medhi se décida à rendre le trône à Hicham II, qu'il avait fait passer pour mort quelque temps auparavant. Mais les Berbères, victorieux, n'étaient pas gens à tomber dans ce piège; ils entrèrent en vainqueurs à Cordoue et, aidés des Castillans, mirent cette ville au pillage. Zaoui put alors enlever le crâne de son père Ziri-ben-Menad du crochet où il avait été ignominieusement suspendu, le long de la muraille du château.
El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolède; ses partisans étaient encore nombreux; Ouadah, dans le nord, était en pourparlers avec les comtes de Barcelone et d'Urgel. El-Mostaïn, ne pouvant retenir les Castillans en les récompensant, comme il s'y était engagé, par des cessions de territoire, ceux-ci regagnèrent, chargés de butin, leur province. Sur ces entrefaites, Ouadah, accompagné d'une armée catalane, commandée par les comtes Raymond et Ermengaud, opéra sa jonction avec le Mehdi à Tolède. Puis, le khalife, à la tête de toutes ses forces, marcha sur Cordoue, défit l'armée d'El-Mostaïn et rentra en maître dans sa capitale, qui fut de nouveau livrée au pillage par les Catalans (juin 1010).
Les Berbères s'étaient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les poursuivit, et, les ayant atteints près du confluent du Guadaira avec le Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains prirent une éclatante revanche. L'armée d'El-Mehdi fut mise en déroute et plus de trois mille Catalans restèrent sur le champ de bataille. Les survivants de l'armée chrétienne, rentrés à Cordoue, s'y conduisirent avec une cruauté inouïe. Enfin les Catalans s'éloignèrent; peu après, El-Mehdi tombait sous les coups des officiers slaves à son service, qui rétablirent sur le trône Hicham II, ce fantôme de khalife. Ouadah, un des chefs de la conspiration, s'adjugea le poste de premier ministre[607].
[Note 607: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 268 et suiv. Le même, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 205 et suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.]
TRIOMPHE DES BERBÈRES ET D'EL-MOSTAÏN EN ESPAGNE.--Cette révolution à Cordoue ne résolvait rien, car les Berbères, victorieux, restaient dans le midi avec El-Mostaïn, et n'étaient nullement disposés à se soumettre au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette conjoncture, se tourna de nouveau vers le comte de Castille, en implorant son secours; mais Sancho voulut au préalable des gages, c'est-à-dire la remise entre ses mains des places conquises par Ibn-Abou-Amer, menaçant, en cas de refus, de se joindre aux Berbères. Ces conditions étaient dures; cependant Ouadah, ayant perdu tout autre espoir de salut, se décida à les accepter. Dans le mois de septembre 1010, fut signé le traité qui rendait aux chrétiens presque toutes les conquêtes des règnes précédents.
Cependant les Berbères avaient repris la campagne; durant l'automne et l'hiver suivants, ils répandirent dans toutes les provinces musulmanes la dévastation et la mort. Cordoue fut bloquée, et la peste vint bientôt joindre ses ravages à ceux de la guerre. Dans le mois d'octobre 1011, Ouadah fut mis à mort par les soldats révoltés. Cependant Cordoue resta encore aux mains des soldats slaves jusqu'au mois d'avril 1013. Quant aux Castillans, ils étaient rentrés, sans coup férir, en possession de leurs provinces, et ne paraissent pas s'être souciés de tenir strictement leurs promesses.
Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbères; la plus horrible boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les conséquences de leur succès. Soleïman-el-Mostaïn restait enfin maître du pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle abdication. «Le triomphe des Berbères, dit M. Dozy, porta le dernier coup à l'unité de l'empire. Les généraux slaves s'emparèrent des grandes villes de l'est; les chefs berbères, auxquels les Amirides (vizirs) avaient donné des fiefs et des provinces à gouverner, jouissaient aussi d'une indépendance complète, et le peu de familles arabes qui étaient encore assez puissantes pour se faire valoir n'obéissaient pas davantage au nouveau khalife[608].»
En Espagne comme en Afrique, l'élément berbère reprenait la prépondérance, au détriment des petits-fils des conquérants arabes.
[Note 608: _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 212.]
LUTTES DE BADIS CONTRE LES BENI-KHAZROUN. HAMMAD SE DÉCLARE INDÉPENDANT À LA KALAA.--Pendant que l'Espagne était le théâtre de ces événements, sur lesquels nous nous sommes étendus en raison de leur importance pour l'histoire de la domination musulmane dans la Péninsule, les Berbères d'Afrique voyaient leur puissance s'affaiblir par l'anarchie, au moment où l'union leur aurait été si nécessaire pour résister à l'invasion hilalienne près de s'abattre sur eux.
Badis avait lutté en vain pour anéantir le royaume mag'raouien fondé à Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait résisté avec avantage et était parvenu à conserver le pays conquis. Abandonné par le khalife fatemide du Caire, il avait proclamé la suzeraineté des Oméïades et était mort en l'an 1010. Son frère Ouerrou avait recueilli son héritage et offert sa soumission à Badis, mais bientôt la guerre avait recommencé dans la Tripolitaine et le Djerid entre lui, plusieurs de ses parents et les officiers sanhadjiens. En vain le gouverneur essaya de s'interposer et de rétablir la paix, Ouerrou conserva Tripoli et y commanda en chef indépendant.
Dans le Mag'reb central, la situation était autrement grave. Hammad, après avoir soumis la partie occidentale de l'empire sanhadjien, s'était occupé activement de la construction de sa capitale; bientôt la Kalâa, peuplée des meilleurs artisans et ornée des richesses enlevées aux villes voisines, était devenue une cité de premier ordre. Son fondateur y commandait en roi, exerçant une autorité indépendante sur le Zab, Constantine et le pays propre des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne capitale. D'après M. de Mas-Latrie[609], un groupe important de Berbères chrétiens contribua à former la population de la Kalâa. Des privilèges leur furent accordés pour le libre exercice de leur culte et un évêque leur fut donné plus tard par le pape Grégoire VII. Les historiens musulmans sont muets sur ce point.
[Note 609: _Traités de paix et de commerce concernant les relations des Chrétiens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age_; t. I, p. 52 et suiv.]
La jalousie de Badis, excitée par les ennemis de son oncle, qui présentaient le fondateur de la Kalâa comme visant à l'indépendance, ne tarda pas à amener entre eux une rupture. El-Moëzz, fils de Badis, venait d'être reconnu par le khalife comme héritier présomptif de son père; celui-ci invita alors son oncle Hammad à remettre au jeune prince le commandement de la région de Constantine.
Cette décision, qui cachait peu les sentiments de défiance de Badis, fut très mal accueillie par Hammad. Il y répondit par un refus formel. En même temps, il se déclara indépendant, répudia hautement la suzeraineté des Fatemides, massacra leurs partisans et fit proclamer dans les mosquées la suprématie des Abbassides. La doctrine chiaïte fut proscrite de ses états et le culte sonnite déclaré seul orthodoxe (1014)[610]. La réaction des Sonnites contre les Chiaïtes commença à se manifester dans les villes habitées par des populations d'origine arabe. L'entourage même du jeune El-Moëzz ressentit les effets de ce mouvement des esprits, le précepteur du prince étant orthodoxe. Bientôt un massacre général des Chiaïtes eut lieu en Ifrikiya[611].
[Note 610: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264. El-Kaïrouani, p. 136, 137.]
[Note 611: Ibn-el-Athir, année 407.]
GUERRE ENTRE BADIS ET HAMMAD. MORT DE BADIS. AVÈNEMENT D'EL-MOEZZ.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en Ifrikiya, à la tête de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes et de quelques Zenètes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint enlever la ville de Badja, à l'ouest de Tunis. Badis envoya contre lui son oncle Brahim; mais celui-ci passa du côté de son frère, et le gouverneur n'eut d'autre ressource que de se mettre lui-même à la tête de ses troupes. A son approche, l'armée envahissante se débanda et Hammad se vit contraint de fuir. Il se réfugia d'une traite derrière le Chelif.
Badis le poursuivit l'épée dans les reins, entra en vainqueur à Achir, pénétra dans les hauts plateaux, reçut la soumission des tribus zenètes, telles que les Beni-Toudjine, et s'avança jusqu'au plateau de Seressou. Renforcé par un contingent de trois mille Beni-Toudjine, commandés par Yedder, fils de leur chef Lokmane, le gouverneur descendit dans la plaine, passa le Chelif et attaqua son oncle Hammad qui l'attendait dans une position retranchée. Cette fois encore, la victoire se prononça pour Badis, une partie des adhérents de son compétiteur l'ayant abandonné et le reste ayant été facilement dispersé.
Hammad se réfugia, non sans peine, dans sa Kalâa, mais Badis ne tarda pas à venir camper dans la plaine de Mecila, et, de là, fit commencer le blocus de la capitale de son oncle. Pendant les opérations de ce siège; Badis mourut subitement dans sa tente (juin 1016). Comme la peste avait reparu en Afrique, il est possible qu'il succomba au fléau. Cet événement porta le désordre dans l'armée assiégeante composée d'éléments hétérogènes; les auxiliaires s'étant débandés, la Kalâa fut débloquée. Les officiers proclamèrent le jeune El-Moëzz, fils de Badis, âgé seulement de huit ans, et le conduisirent à Kaïrouan pendant que son oncle Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent rapportés à Kaïrouan, puis on procéda à l'inauguration de son successeur dont l'extrême jeunesse allait favoriser si bien les projets ambitieux de son grand-oncle. El-Moëzz reçut d'Orient un diplôme où le titre de _Cherf-ed-Daoula_ (noblesse de l'empire) lui était donné[612].
[Note 612: Ibn-el-Athir, année 403.]
CONCLUSION DE LA PAIX ENTRE EL-MOEZZ ET HAMMAD.--Hammad avait repris vigoureusement l'offensive; après être rentré en possession de son ancien territoire, il vint mettre le siège devant Bar'aï. Mais il avait trop présumé de ses forces; son neveu ayant marché contre lui le mit en déroute et le réduisit encore à la dernière extrémité (1017). Hammad s'était réfugié derrière les remparts de sa Kalâa, tandis que le vainqueur s'avançait jusqu'à Sétif; il fit proposer à celui-ci un arrangement que le jeune El-Moëzz, bien conseillé, refusa.
Le gouverneur était rentré à Kaïrouan, mais la situation de son grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonné de tous, sans argent, il se décida à faire une nouvelle démarche auprès de son petit-neveu et lui dépêcha en Ifrikiya son propre fils El-Kaïd, porteur de riches présents. L'ambassade fut accueillie avec de grands honneurs et, enfin, on arriva à conclure un traité de paix par lequel Hammad reçut le gouvernement du Zab et du pays des Sanhadja, avec les villes de Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout ce qu'il pourrait conquérir à l'ouest. C'était la consécration du démembrement de l'empire fondé par Bologguine. El-Kaïd reçut aussi un commandement et revint à la Kalâa avec des cadeaux somptueux pour son père (1017).
ESPAGNE, CHUTE DES OMÉÏADES: L'ÉDRISIDE ALI-BEN-HAMMOUD MONTE SUR LE TRÔNE.--Pendant que ces événements se passaient en Afrique, l'Espagne était le théâtre d'une nouvelle révolution. El-Mostaïn, parvenu au trône avec l'appui des Berbères et des chrétiens, n'avait aucune sympathie parmi la population musulmane espagnole; quant aux Berbères, ils ne lui accordaient qu'une confiance relative et ne reconnaissaient, en réalité, que leurs propres chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur de Grenade, et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un élément important dans l'armée, conservaient toute leur fidélité à Hicham II, bien qu'en réalité personne ne sût s'il était encore vivant.
Khéïrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec Ali-ben-Hammoud, celui-ci traversa le détroit, à la tête de ses partisans, avec l'aide de son frère Kacem, gouverneur d'Algésiras; après avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. Zaoui se prononça aussitôt pour lui. Le 1er juillet 1016, Ali-ben-Hammoud entra en maître à Cordoue. El-Mostaïn et ses parents furent mis à mort, et, quand on eut acquis la certitude que Hicham n'existait plus, tout le monde se rallia à Ali, qui fut proclamé khalife, sous le nom d'_El-Metaoukkel-li-Dïne-Allah_ (celui qui s'appuie sur la religion de Dieu). Ainsi finit la dynastie oméïade, qui régnait sur l'Espagne depuis près de trois siècles et qui avait donné à l'empire musulman de si beaux jours de gloire. Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine cherifienne, était devenue berbère, et qui lui-même ne parlait que très mal l'arabe, monta sur le trône de Cordoue.
Ali avait espéré, paraît-il, rendre à l'Espagne la paix et le bonheur, mais il comptait sans les factions. Khéïrane, le chef des Slaves, voulut jouer le rôle de premier ministre tout-puissant; mais le prince edriside n'entendait nullement partager son autorité. Déçu dans ses espérances, le chef des Slaves se mit à conspirer et entraîna dans son parti ses compatriotes et les Andalous. Il fallait un khalife: on trouva un petit-fils d'Abd-er-Rhaman III, que l'on para de ce titre. Moundir, ouali de Saragosse, soutenu par son allié Raymond, comte de Barcelone, se joignit aux rebelles et, au printemps de l'année 1017, tous marchèrent contre le souverain. Ali, qui jusque là avait écarté les Berbères et résisté à leurs prétentions, se jeta dans leurs bras et, avec leur appui, triompha sans peine de ses ennemis. Dès lors, il renonça à faire le bonheur des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses bonnes intentions; le pays fut livré de nouveau à la tyrannie des Berbères, et le khalife donna lui-même l'exemple de l'avidité et de la cruauté. Peu de temps après, il fut assassiné par trois Slaves, au moment où il préparait une grande expédition (17 avril 1018)[613].
[Note 613: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 313 et suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. _Idricides_. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 42 et suiv.]