Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps

Chapter 42

Chapter 423,595 wordsPublic domain

Les brillantes victoires remportées par les Fatemides risquaient d'être annihilées, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le commandement dans la nouvelle conquête. Djouher pressait depuis longtemps le khalife de transporter en Egypte le siège de l'empire; mais El-Moëzz, au moment de réaliser le rêve de sa famille, hésitait à quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fondée par le mehdi. En présence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla d'instances, et comme, en même temps, arriva à Kaïrouan la nouvelle de la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Moëzz se décida à partir pour l'Orient. Il établit son camp à Sardenia, entre Kaïrouan et Djeloula, y réunit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de prendre toutes les dispositions nécessaires en vue de l'abandon définitif du pays.

La grande difficulté était de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des mains sûres. Afin de ne pas donner trop de puissance à son représentant, il divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nommé gouverneur de la province de Tripoli. En Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conservé le commandement; El-Moëzz craignit que l'influence énorme dont elle jouissait la poussât à se déclarer indépendante. Il rappela de l'île le gouverneur Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, du nom de Iaïch, de la direction des affaires. Mais, à peine celui-ci était-il arrivé, que la révolte éclatait et que le prince s'empressait d'envoyer dans l'île, comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant au poste quasi-royal de gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb résidant à Kaïrouan, le khalife le réserva à Bologguine, fils de Ziri, dont l'intelligence et le dévouement lui étaient connus. La perception de l'impôt fut confiée à deux fonctionnaires, sous les ordres directs du khalife; le cadi et quelques chefs de la milice furent également réservés à sa nomination; enfin, un conseil de grands officiers fut chargé d'assister Bologguine[578].

[Note 578: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Kaïrouani, p. 110. Ibn-El-Athir, passim. De Quatremère, _Vie d'El-Moez_. Amari, _Musulmans de Sicile_, p. 287 et suiv.]

EL-MOEZZ TRANSPORTE LE SIÈGE DE LA DYNASTIE FATEMIDE EN EGYPTE.--Au commencement de l'automne de l'année 972, Bologguine rentra de son heureuse expédition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands honneurs et lui accorda les titres honorifiques de _Sifed-Daoula_ (l'épée de l'empire) et d'_Abou-el-Fetouh_ (l'homme aux victoires); il voulut en outre qu'il prît le nom de Youçof. Lui ayant annoncé son intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traça sa ligne de conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux Berbères une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impôts, et de ne jamais donner de commandement important à une personne de sa famille, qui serait amenée à vouloir partager l'autorité avec lui. Il lui prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Oméïades dans le Mag'reb et de faire son possible pour expulser définitivement leurs adhérents du pays.

Dans le mois de novembre 972, El-Moëzz se mit en route et fut accompagné jusqu'à Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres de ses ancêtres et tous ses trésors fondus en lingots. C'était bien l'abandon définitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours considéré comme lieu de séjour temporaire.

El-Moëzz arriva à Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin suivant, il fit son entrée triomphale au vieux Caire (Misr) et alla fixer sa résidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Moëzzïa). Nous perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers à sa dynastie en Egypte, pour ne suivre que le cours des événements accomplis en Mag'reb[579].

[Note 579: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Kaïrouani, p. 111, 124. El-Bekri, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, p. 287 et suiv.]

Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitté la Berbérie, car nous ne comptons plus les Edrisides dispersés et sans forces et dont la dynastie est sur le point de disparaître de l'Afrique. Partout le peuple berbère a repris son autonomie; il n'obéit plus à des étrangers; il va fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur.

APPENDICE

CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE

Date de l'avènement Obéïd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910. Abou-l'-Kacem-el-Kaïm............ 3 mars 934. Ismaïl-el-Mansour................ 18 mai 946. Maad-el-Moëzz.................... Mars 953. Son départ pour l'Egypte......... Décembre 972.

CHAPITRE XII

L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB SOUS LES OMEIADES 973-997

Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succès des Oméïades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem.--Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les Berg'ouata.--Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses succès.--Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays des Berg'ouata.--Mort de Bologguine; son fils El-Mansour lui succède.--Guerre d'Italie.--Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur le Mag'reb.--Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du gouverneur El-Mansour; avènement de son fils Badis.--Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les Oméïades d'Espagne.

MODIFICATIONS ETHNOGRAPHIQUES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les résultats des dernières campagnes de Djouher et de Bologguine en Mag'reb avaient été très importants pour l'ethnographie de cette contrée. Les Mag'rabua et Beni-Ifrene vaincus, dispersés, rejetés vers l'ouest, durent céder la place, dans les plaines du Mag'reb central, à leurs cousins les Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-là, n'avaient guère fait parler d'eux. Sur les Zenétes expulsés, un grand nombre, et, parmi eux, les Beni-Berzal, allèrent se réfugier en Espagne et fournirent d'excellents soldats au khalife oméïade. D'autres se placèrent sous les remparts de Ceuta[580].

Les Sanhadja, au comble de la puissance, étendirent leurs limites et leur influence jusque dans la province d'Oran.

Un autre mouvement s'était produit dans les régions sahariennes. La grande tribu zenète des Beni-Ouacine s'avança dans le désert de la province d'Oran et se massa entre le mont Rached[581], ainsi nommé d'une de ses fractions, et le haut Moulouïa jusqu'à Sidjilmassa, prête à pénétrer, à son tour, dans le Tell[582].

Les débris des Mag'raoua, ralliés autour de la famille d'Ibn-Khazer, passèrent le Moulouïa et s'avancèrent du côté de Fès, en usurpant peu à peu les conquêtes des Miknaça[583].

[Note 580: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 236, 294.]

[Note 581: Actuellement Djebel-Amour.]

[Note 582: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5, 25.]

[Note 583: _Loc. cit._, t. I, p. 265, t, III, p. 235.]

SUCCÈS DES OMÉÏADES EN MAG'REB; CHUTE DES EDRISIDES; MORT D'EL-HAKEM.--El-Hakem voulut profité du départ d'El-Moëzz pour regagner le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife fatemide s'éloignait vers l'est, une armée oméïade, commandée par le vizir Mohammed-ben-Tamlès, débarquait à Ceuta, avec la mission de châtier le prince edriside pour sa défection. Cette fois, El-Hassan, décidé à combattre, s'avança à la rencontre de ses ennemis et les défit complètement en avant de Tanger. Les débris de ces troupes, Africains et Maures d'Espagne, se réfugièrent à Ceuta et demandèrent du secours à El-Hakem. Le khalife, plein du désir de tirer une éclatante vengeance de cet affront, réunit une nouvelle et formidable armée, en confia le commandement à son célèbre général R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui recommanda, s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et lui déclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes d'argent considérables furent mises à sa disposition. La campagne devait commencer par la destruction du royaume edriside.

Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces préparatifs, s'empressa de renfermer ce qu'il possédait de plus précieux dans sa forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il évacua Basra, sa capitale, et se retrancha à Kçar-Masmouda, place forte située entre Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas à venir l'attaquer et, durant plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage de part ni d'autre. Le général oméïade parvint alors à corrompre, à force d'or, les principaux adhérents d'El-Hassan, et celui-ci se vit tout à coup abandonné par ses meilleurs officiers et contraint de se réfugier à Hadjar-en-Necer.

R'aleb l'y suivit et entreprit le siège du _nid d'aigle_. La position défiait toute attaque et ce n'était que par un blocus rigoureux qu'on pouvait la réduire. Pour cela, du reste, des renforts étaient nécessaires, et bientôt arriva dans le Rif une nouvelle armée oméïade, commandée par Yahïa-ben-Mohammed-et-Todjibi, général qui était investi précédemment du commandement de la frontière supérieure en Espagne. Avec de telles forces, le siège fut mené vigoureusement et il ne resta à El-Hassan d'autre parti que de se rendre à la condition d'avoir la vie sauve (octobre 973). Ainsi disparut ce qui restait du royaume edriside.

Après la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout les derniers descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans le Rif et le pays des R'omara. De là, il pénétra dans l'intérieur du Mag'reb. Arrivé à Fès, il y rétablit l'autorité oméïade et laissa deux gouverneurs: l'un dans le quartier des Kaïrouanides et l'autre dans celui des Andalous. R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb septentrional et laissa partout des représentants de l'autorité oméïade.

Après avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur général du Mag'reb Yahïa-et-Todjibi, et rentra en Espagne, traînant à sa suite les membres de la famille edriside, des prisonniers de distinction et une foule de Berbères qui avaient suivi ses drapeaux. Le khalife El-Hakem, suivi de tous les notables de Cordoue, vint au devant du général victorieux, le combla d'honneurs, et reçut avec distinction El-Hassan-ben-Kennoun et ses parents. Il fit des cadeaux à ces princes et leur assigna des pensions (septembre 974).

Peu de jours après, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait la direction des affaires de l'état à son vizir, Moushafi. Presque aussitôt, ce ministre se débarrassa des Edrisides, dont l'entretien était ruineux pour le trésor, en les expédiant vers l'Orient. On les débarqua à Alexandrie, où ils furent bien accueillis par le souverain fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, pour conséquence, de redonner de l'espoir aux chrétiens du nord, et, comme la frontière avait été dégarnie de troupes, ils l'attaquèrent en différents endroits. Dans cette conjecture, le vizir n'hésita pas à rappeler d'Afrique le brave Yahïa-et-Todjibi pour l'envoyer reprendre son commandement dans le nord. Djafer-ben-Hamdoun, chargé de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui pour l'assister son frère Yahïa.

El-Hakem, sentant sa fin prochaine, réunit, le 5 février 976, tous les grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel son jeune fils Hicham était reconnu pour son successeur. Le premier octobre suivant, le khalife mourait et l'empire passait aux mains d'un mineur: c'était la porte ouverte à toutes les compétitions et, par voie de conséquence, le salut du Mag'reb[584].

Vers la même époque (975), Guillaume de Provence mettait fin à la petite république musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante ans ces brigands répandaient la terreur en Provence, dans le Dauphiné, en Suisse, dans le nord de l'Italie et sur mer[585].

[Note 584: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 124 et suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140 et suiv. El-Bekri, passim. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.]

[Note 585: Voir Raynaud, _Expéditions des Sarrasins dans le midi de la France_, pass. et Élie de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, passim.]

EXPÉDITIONS DES MAG'RAOUA CONTRE SIDJILMASSA ET CONTRE LES BERG'OUATA.--Arrivé en Mag'reb, à la fin de l'année 975, Djâfer-ben-Hamdoun s'appliqua à apaiser les discussions qui avaient éclaté entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaça, et qui étaient la conséquence de la récente immigration des tribus zenètes. Pour les occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expédition contre Sidjilmassa, où régnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz.

L'année suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, sous la conduite d'un prince de la famille de Khazer, nommé Khazroun-ben-Felfoul, se portèrent sur Sidjilmassa, et, après avoir défait les troupes d'El-Moatezz, qui s'était avancé en personne contre ses ennemis, s'emparèrent de l'oasis: El-Moatezz ayant été mis à mort, sa tête fut envoyée à Cordoue. Khazroun, qui s'était emparé de tous ses trésors, fut nommé chef du pays pour le compte du khalife d'Espagne, dont la suprématie fut proclamée dans ces contrées éloignées. Ainsi à Sidjilmassa, comme sur le cours du bas-Moulouïa, les Miknaça durent céder la place aux Zenètes-Mag'raoua, qui s'installèrent définitivement dans le Mag'reb extrême.

Quelque temps après, une querelle s'éleva entre Djâfer-ben-Hamdoun et son frère Yahïa. Ce dernier vint alors, avec un certain nombre de Zenètes, se retrancher dans la ville de Basra, non loin de Ceuta, où résidait un commandant oméïade. Djâfer voulait marcher contre lui; mais, voyant ses troupes peu disposées à entreprendre une campagne dans le Rif et, en partie, sur le point de l'abandonner, il les entraîna vers l'ouest, contre les Berg'ouata. Cette grande tribu masmoudienne, cantonnée au pied des versants occidentaux de l'Atlas et sur les bords de l'Océan, était devenue le centre d'un schisme religieux, qui y avait pris naissance environ un siècle et demi auparavant, à la voix d'un réformateur nommé El-Yas. Après la mort de ce _marabout_, son fils Younos avait réuni tous ses adhérents et contraint par la force ses compatriotes à accepter la nouvelle doctrine[586]. De grandes guerres avaient désolé alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept villes avaient été ruinées. La puissance des Berg'ouata était devenue redoutable, et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de Ben-Abou-l'Afia avaient tenté, mais en vain, de réduire ces hérétiques[587].

[Note 586: Voir ci-devant, p. 238, 255.]

[Note 587: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, _Berghouata_. Ibn-Haukal, passim.]

Ce fut du nom de _guerre sainte_ que Djâfer colora son expédition contre les Berg'ouata. Il s'avança jusqu'au coeur de leur pays, mais alors, ces indigènes, s'étant rassemblés en grand nombre, écrasèrent son armée composée de Mag'raoua et autres Zenètes; les débris de ces troupes se réfugièrent à Basra, et Djâfer rentra en Espagne. Le Vizir, qui craignait l'influence de ce général en Mag'reb, confirma, pour l'affaiblir, son frère Yahïa dans le commandement de la ville de Basra et du Rif, et n'inquiéta pas celui-ci, au sujet de sa défection qui avait été si préjudiciable à Djâfer[588].

[Note 588: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t. III, p. 218, 235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.]

EXPÉDITION DE BOLOGGUINE DANS LE MAG'REB; SES SUCCÈS.--Bologguine, en Ifrikiya, suivait avec attention les événements dont le Mag'reb était le théâtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait au préalable assurer sa position à Kaïrouan, et l'on ne saurait trop admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbère fit preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Moëzz, était mort peu de temps après son arrivée au Caire (975) et avait été remplacé par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la suppression du gouvernement isolé de la Tripolitaine, tel qu'il avait été établi par El-Moëzz, lors de son départ. Ainsi, le prince berbère étendit son autorité jusqu'à l'Egypte et, tranquille du côté de l'est, il put se préparer à intervenir activement en Mag'reb.

En 979, Bologguine, à la tête d'une armée considérable, partit pour les régions de l'Occident. Il traversa sans difficulté le Mag'reb central, et, ayant franchi la Moulouïa, trouva déserts les pays occupés alors par les tribus zenètes, celles-ci s'étant réfugiées, à son approche, soit dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avança ainsi, sans coup férir jusqu'à Fès, entra en maître dans cette ville et, de là, se porta vers le sud. Ayant remonté le cours de la Moulouïa, il parvint, en chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu'à Sidjilmassa. Cette oasis lui ouvrit ses portes. El-Kheïr-ben-Khazer, ayant été pris, fut mis à mort. Les familles de Yâla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun trouvèrent un refuge à Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans les provinces qu'il venait de conquérir, reprit la route du nord, pour y relancer les Zenètes, ses ennemis et les soutiens de la cause oméïade. La province de Hebet étant tombée en son pouvoir, il se disposa à marcher sur Ceuta.

BOLOGGUINE, ARRÊTÉ À CEUTA PAR LES OMÉÏADES, ENVAHIT LE PAYS DES BERG'OUATA.--Mais, pendant que ces succès couronnaient les armes du lieutenant des Fatemides, les Oméïades d'Espagne ne restaient pas inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplanté, quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II. Décidé à disputer à Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui être opposé que Djâfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant placé à la tête d'une armée considérable, il mit, dit-on, à sa disposition cent charges d'or et l'envoya en Afrique. Aussitôt après son débarquement, ce général rallia autour de lui les principaux chefs zenètes avec leurs contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientôt, d'autres renforts, arrivés d'Espagne, portèrent l'effectif de l'armée oméïade à un chiffre considérable.

Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'était jeté dans les montagnes de Tétouan et y avait rencontré les plus grandes difficultés pour la marche de ses troupes. Enfin, à force de courage et de persévérance, la dernière montagne fut gravie et le gouverneur sanhadjien put voir à ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de le récompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succès, le jeta dans le découragement. Un immense rassemblement était concentré sous la ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour ravitailler ces camps.

Attaquer à ce moment eût été insensé. Bologguine y renonça sur-le-champ; ramenant son armée sur ses pas, il alla détruire la ville de Basra et, de là, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait déjà rencontrés dans sa précédente campagne. Ces schismatiques s'avancèrent bravement à sa rencontre, sous la conduite de leur roi Abou-Mansour-Aïça. Mais les Sanhadja se lancèrent contre eux avec tant d'impétuosité qu'ils les mirent en pleine déroute après avoir tué leur chef[589].

[Note 589: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 12, 131, 557, t. III, p. 218, 236, 237. El-Bekri, _Berghouata_. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 183.]

MORT DE BOLOGGUINE. SON FILS EL-MANSOUR LUI SUCCÈDE.--L'éloignement de Bologguine avait renversé tous les plans de Djâfer. Bientôt les Berbères, entassés à Ceuta, manquèrent de vivres et, avec la disette, la mésintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait besoin, en Espagne, de troupes déterminées afin d'écraser les factions adverses, en profita pour attirer dans la péninsule un grand nombre d'Africains.

Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expéditions dans le pays des Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des siècles, vivaient indépendants, avaient dû se soumettre et leurs principaux chefs, chargés de fers, avaient été expédiés en Ifrikiya. Dans le cours de Tannée 983, Bologguine se décida à rentrer à Kaïrouan, mais comme Ouanoudine, de la famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait réussi à s'emparer de l'autorité à Sidjilmassa, il résolut de pousser d'abord une pointe dans le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-être Bologguine n'alla-t-il pas jusqu'à Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi Abou-Yor'bel envoya aussitôt la nouvelle de cette mort à El-Mansour, fils de Bologguine et son héritier présomptif, qui commandait et résidait à Achir, puis l'armée continua sa route vers l'est.

El-Mansour se rendit à Kaïrouan et reçut en route une députation des habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur donna l'assurance qu'il continuerait à employer pour gouverner la voie de la douceur et de la justice. A Sabra il reçut le diplôme du khalife El-Aziz lui conférant le commandement exercé avec tant de fidélité par son père. El-Mansour répondit par l'envoi d'un million de dinars (pièces d'or) à son suzerain. Il confia le commandement de Tiharet à son oncle Abou-l'Behar et celui d'Achir à son frère Itoueft[590].

[Note 590: El-Kaïrouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 11, 12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.]

GUERRE D'ITALIE.--Pendant que le Mag'reb était le théâtre des luttes que nous venons de retracer, les émirs kelbites de Sicile, maîtres incontestés de l'île, avaient reporté tous leurs efforts sur la terre ferme. L'empereur Othon I était mort, en 973, et avait été remplacé par son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, profita de l'affaiblissement de l'autorité de ses deux cousins de Constantinople, pour envahir l'Italie méridionale. Benevent et Salerne tombèrent en son pouvoir, et les empereurs ne virent d'autre chance de salut, dans cette conjoncture, que d'appeler les Musulmans.

Au printemps de l'année 982, Othon, ayant reçu de nombreux renforts, entra dans les possessions byzantines à l'a tête d'une armée composée de Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens des provinces supérieures et de Longobards, conduits par les grands vassaux de l'empire. Tarente, mal défendue par les Grecs, fut enlevée, ainsi que Brindes. Mais le gouverneur kelbite Abou-l'Kacem, accouru avec son armée, vient offrir le combat aux envahisseurs. Après une rude bataille dans laquelle Abou-l'Kacem trouve la mort du guerrier, l'armée allemande est en pleine déroute, laissant quatre mille morts sur le terrain. Othon, presque seul, peut à grand peine s'enfuir sur une galère grecque. Il regagne le nord de l'Italie et meurt à Rome le 7 décembre 983.

Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin, sans poursuivre la campagne. Son élévation fut ratifiée par le khalife El-Aziz[591].

[Note 591: Ibn-El-Athir, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 322 et suiv. Elie de la Primaudaie, _Arabes et Normands en Sicile et en Italie_, p. 154 et suiv.]

LES OMEÏADES D'ESPAGNE ÉTENDENT DE NOUVEAU LEUR AUTORITÉ SUR LE MAG'REB.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il quitté les régions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du sud, était rentré en maître à Sidjilmassa.

En Espagne, la révolte qui se préparait depuis longtemps contre l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait éclaté. Le célèbre général R'aleb se mit à la tête de ceux qui voulaient rendre au souverain ses prérogatives, mais il succomba dans une émeute et Ibn-Abou-Amer resta seul maître de l'autorité (981). Djâfer-ben-Hamdoun le gênait encore par son influence: il le fit assassiner (janvier 983).