Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps

Chapter 38

Chapter 383,626 wordsPublic domain

SUCCÈS D'IBN-ABOU-L'AFIA.--Nous avons laissé dans le Mag'reb Mouça-ben-Abou-l'Afia maître de Fès. Après avoir reçu la soumission des régions environnantes, Mouça, plaçant à Fès son fils Medin, s'attacha à poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans dans les retraites où ils s'étaient réfugiés. Les montagnes du Rif et le pays des R'omara étaient le dernier rempart de cette dynastie déchue. Une forteresse élevée sur un piton, au milieu de montagnes escarpées, était maintenant leur capitale. On l'appelait _Hadjar-en-Necer_ (le rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royauté était échue à Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Après avoir essayé en vain de réduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accès, Mouça se décida à laisser en observation son général Ibn-Abou-el-Fetah[522]; quant à lui, il alla enlever Nokour où régnait un descendant de Salah, nommé El-Mouaïed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au pillage et achevèrent l'oeuvre de destruction commencée, quelques années auparavant, par Messala. Le chef des Miknaça envahit ensuite la province de Tlemcen, où se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen, descendant de Soleïman, qui prit la fuite à son approche et alla se réfugier à Melila (931). Mouça entra vainqueur à Tlemcen.

[Note 522: Abou-Komah, selon El-Bekri.]

Ce n'était pas sans motif que Mouça avait abandonné le Mag'reb. Nous avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnommé En-Nacer (le victorieux), en raison de ses grands succès sur les princes de Léon[523]. Stimulé par les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, après le départ d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeïades tout le pays compris entre Ténès et Oran. Il est probable que l'arrivée du chef victorieux des Miknaça, maître d'une grande partie du Mag'reb, força Ibn-Khazer à regagner les solitudes du désert, son refuge habituel.

Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par les derniers représentants de cette dynastie (931).

[Note 523: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 49 et suiv.]

MOUÇA SE PRONONCE POUR LES OMÉÏADES.--IL EST VAINCU PAR LES TROUPES FATEMIDES.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux oméïades entrèrent en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia qui se disposait à marcher contre eux, et lui transmirent de la part de leur maître des offres très séduisantes, s'il consentait à l'accepter pour suzerain. Le chef des Miknaça avait-il à se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il était préférable pour lui de s'attacher à la fortune du brillant En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les ouvertures à lui faites et se décida à répudier la suzeraineté fatemide pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorité oméïade dans le Mag'reb.

Dès que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi expédia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne possédaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne sérieuse, et l'année 932 se passa en escarmouches sans importance. L'année suivante (933), une armée fatemide se mit en route vers l'ouest, sous le commandement de Homeïd-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa sans peine le Mag'reb central et pénétra dans le Mag'reb extrême. Mouça attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la Moulouïa, au lieu dit Messoun. Après plusieurs jours de lutte, les troupes fatemides parvinrent à se rendre maîtresses du camp ennemi, ce qui contraignit Mouça à se jeter dans Teçoul, et à appeler à son aide le général Ibn-Abou-l'Fetah, resté en observation devant Hadjar-en-Necer. Aussitôt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et vinrent attaquer les derrières de Mouça. Au profit de cette diversion, qui immobilisait le chef miknacien, Homeïd continua sa marche sur Fès, où il entra sans coup férir, car Medin, fils de Mouça, avait abandonné la ville à son approche. Après avoir rétabli l'autorité fatemide en Mag'reb, Homeïd reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme gouverneur à Fès Hâmed-ben-Hamdoun[524].

[Note 524: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 268, t. II, p. 528, 569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.]

MORT D'OBÉÏD-ALLAH, LE MEHDI.--Peu de temps après le retour de l'armée, Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était âgé de soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il laissait sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent qu'au moment de sa mort la lune avait subi une éclipse totale.

Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait de la grande Syrte au coeur du Mag'reb. Il faut reconnaître qu'une rare fortune avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui, après avoir erré en proscrit, durant de longues années, était venu s'asseoir en triomphateur sur le trône préparé par un disciple dont l'abnégation égalait le dévouement. Grâce à son énergie invincible, Obéïd-Allah sut conserver, étendre et établir sur des bases durables un pouvoir assez précaire au début. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont les premières conséquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait tout, il eût été renversé après un court règne.

Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute sa vie n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tournés et c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali n'avait pu se maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de ses tentatives militaires en Egypte, il dut se borner à employer l'intrigue, et ce fut, dit-on, par un de ses émissaires que le khalife El-Moktader fut tué pendant les guerres qui suivirent la révolte de Mounès. Suivant l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad, il aurait même annoncé officiellement cette nouvelle dans une assemblée politique où il reçut les félicitations du peuple.

Le mehdi établit quelques modifications de rite dans la pratique de la religion musulmane. La révolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient pendant la fin de son règne, favorisa ces innovations. Le pèlerinage, une des bases de la religion islamique, était devenu impossible depuis que les farouches sectaires avaient mis la _ville sainte_ au pillage et enlevé la pierre noire de la Kaâba[525].

[Note 525: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, p. 96.]

EXPÉDITIONS DES FATEMIDES EN ITALIE.--Avant de terminer ce chapitre, nous devons passer une rapide revue des expéditions faites en Europe pendant les dernières années du règne du mehdi. A la suite d'une alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en Afrique, une expédition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent d'un certain nombre de villes détachées de l'obéissance de l'empire, et notamment d'Otrante. Saïn, chef des Slaves, força Naples et Salerne à lui verser une rançon, puis il fit payer tribut à la Calabre et retourna à Palerme avec un riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux passèrent en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades.

Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins.

En 933, une flotte envoyée contre Gênes par le mehdi porta le ravage dans les environs de cette ville[526].

[Note 526: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 176 et suiv. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 61.]

CHAPITRE X

SUITE DES FATEMIDES. RÉVOLTE DE L'HOMME A L'ANE 934-947.

Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.--Succès de Meïçour, général fatemide, en Mag'reb; Mouça, vaincu, se réfugie dans le désert.--Expéditions fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Aflia.--Révolte d'Abou-Yezid, _l'homme à l'âne_.--Succès d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, suivie d'inaction.--Siège d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Levée du siège d'El-Mehdïa.--Mort d'El-Kaïm; règne d'Ismaïl-el-Mançour.--Défaites d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Chute d'Abou-Yezid.

RÈGNE D'EL-KAÏM; PREMIÈRES RÉVOLTES.--Le prince Abou-l'Kassem avait pris, depuis longtemps, en main la direction des affaires de l'empire fatemide; il lui fut donc possible de tenir secrète la mort de son père pendant un certain temps[527]. Il envoya dans l'est et dans l'ouest des forces suffisantes pour étouffer dans leur germe les rébellions qui auraient pu se produire à la nouvelle du décès du mehdi. Après avoir pris ces habiles dispositions, il annonça le fatal événement et se fit proclamer sous le nom d'_El-Kaïm-bi-Amr-Allah_ (celui qui exécute les ordres de Dieu). Il ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi et manifesta le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer à cheval dans les rues d'El-Mehdïa.

[Note 527: Les auteurs varient entre un mois et un an.]

El-Kaïm, c'est ainsi que nous le désignerons maintenant, était alors un homme de quarante-deux à quarante-trois ans. Il avait, quelque temps auparavant, institué à El-Mehdïa un véritable cérémonial de cour et pris l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, qui devint l'emblème de la dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, ce parasol, semblable à un bouclier fiché au bout d'une lance, était porté au-dessus de sa tête par un cavalier.

A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle répandue qu'une révolte éclata dans la province de Tripoli, à la voix d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils du mehdi. Entouré d'un grand nombre de partisans, cet agitateur poussa l'audace jusqu'à attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa contre les remparts de cette place et bientôt ses adeptes se tournèrent contre lui, le mirent à mort et envoyèrent sa tête à El-Kaïm.

Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom d'Abou-Yezid commençait ses prédications. Ce marabout allait, avant peu, mettre l'empire fatemide à deux doigts de sa perte[528].

[Note 528: Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p 328 et suiv. et t. III, p. 201 et suiv.]

SUCCÈS DE MEIÇOUR, GÉNÉRAL FATEMIDE, EN MAG'REB.--MOUÇA, VAINCU; SE RÉFUGIE DANS LE DÉSERT.--Lorsque, dans le Mag'reb, Mouça-ben-Abou-l'Afia apprit la mort du mehdi, il sortit de sa retraite, et, avec l'appui des forces oméïades, se rendit maître de Fès. Après avoir fait mourir Hâmed-ben-Hamdoun, il se porta dans le Rif avec l'espoir de tirer une éclatante vengeance de ses ennemis les Edrisides, qu'il rendait responsables de ses dernières défaites.

Cependant, l'armée fatemide, envoyée dans l'ouest, sous le commandement de l'eunuque Meïçour, avait commencé par réduire à la soumission les populations des environs de Tiharet qui, après avoir mis à mort leur gouverneur, s'étaient placées sous la protection de Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran pour les Oméïades. Ce dernier, attaqué à son tour, avait dû également se soumettre au vainqueur. Ayant ainsi assuré ses derrières, Meïçour n'hésita pas à marcher directement sur Fès. Il mit le siège devant cette ville, mais il y rencontra une résistance désespérée et fut retenu sous ses murailles pendant de longs mois.

El-Kaïm, ne recevant plus de nouvelles de son armée, lui expédia du renfort sous le commandement de son nègre Sandal. Cet officier, parvenu dans le Mag'reb, commença par se rendre maître de Nokour, que les descendants des Beni-Salah avaient relevée de ses ruines; puis, il opéra sa jonction à Meïçour. Les princes edrisides entrèrent alors en pourparlers avec ce dernier et lui proposèrent de le soutenir s'il voulait attaquer leur ennemi mortel, Mouça. Cette démarche devait consacrer une rupture définitive entre eux et les Oméïades. Mais, que pouvaient-ils attendre d'Abd-er-Rahman, représenté en Mag'reb par Ben-Abou-l'Afia?

Meïçour, qui, depuis sept mois, assiégeait inutilement Fès, accepta les propositions des Edrisides et se décida à traiter avec les assiégés. Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorité fatemide.

Meïçour, ayant alors réuni toutes ses forces et reçu dans ses rangs le contingent edriside, se mit à la poursuite de Mouça, le vainquit dans toutes les rencontres, le chassa de toutes ses retraites et le contraignit à chercher un refuge dans le désert.

Après avoir obtenu ce résultat, Meïçour donna à El-Kacem-ben-Edris, surnommé Kennoun, alors chef de la famille edriside, le commandement de tout le pays conquis sur Mouça. Cependant Fès fut réservé et les Edrisides ne rentrèrent pas encore dans la métropole fondée par leur aïeul. Ils continuèrent à faire de Hadjar-en-Nacer leur capitale provisoire.

Meïçour rentra à El-Mehdia en 936[529].

[Note 529: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142, 145, 529. Kartas, p. 117. El-Bekri, _Idricides_.]

EXPÉDITIONS FATEMIDES EN ITALIE ET EN EGYPTE.--Pendant que ces événements se passaient dans le Mag'reb, El-Kaïm obtenait de brillants résultats sur un autre théâtre. Une nouvelle expédition maritime envoyée d'El-Mehdia contre Gènes remportait un grand succès. Les soldats fatemides, après avoir enlevé d'assaut cette ville, la mirent au pillage et ramenèrent des captifs nombreux. A leur retour, ils portèrent le ravage sur les côtes de Sardaigne et peut-être de Corse, et rentrèrent à El-Mehdia avec un riche butin et un millier de femmes chrétiennes captives (935)[530].

En Sicile, où quelques troubles avaient éclaté, le khalife fatemide envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, homme d'une rare énergie, qui ne tarda pas à rétablir la paix et put s'appliquer tout entier à l'embellissement de Palerme.

Mais El-Kaïm avait, comme son père, les yeux tournés vers l'Orient, et il faut avouer que le moment semblait favorable pour y exécuter de nouvelles tentatives. Après la mort du khalife El-Moktader, on avait proclamé El-Kaher-b'Illah à Bagdad; mais son règne avait été fort troublé et de courte durée. Déposé en 934, il fut remplacé par son neveu Er-Radi, fils d'El-Moktader. Ce prince nomma alors au gouvernement de l'Egypte un officier d'origine turque[531], nommé Abou-Beker-ben-Bordj et qui prit le titre d'_Ikhchid_ (roi des rois). En réalité, l'Egypte devenait une vice-royauté presque indépendante, et, comme elle était très divisée par la guerre civile, il était naturel qu'El-Kaïm songeât à y intervenir.

[Note 530: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 529. Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 180 et suiv.]

[Note 531: Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient alors le centre de l'Asie.]

L'affranchi Zeïdane, général fatemide, partit pour l'Egypte à la tête d'une armée et entra en vainqueur à Alexandrie, mais, Ikhchid étant accouru avec des forces imposantes, Zeïdane ne jugea pas prudent de se mesurer avec lui; il s'empressa d'évacuer le pays conquis et de rentrer en Ifrikiya.

PUISSANCE DES SANHADJA.--ZIRI-BEN-MENAD.--La grande tribu des Sanhadja, qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb central, n'a, jusqu'à présent, joué aucun rôle actif dans l'histoire. Son territoire confrontait à l'est aux Ketama, au nord aux Zouaoua du Djerdjera, et s'étendait à l'ouest jusque vers le méridien de Ténès; il renfermait des localités importantes telles que Hamza, Djezaïr-beni-Mez'ranna (Alger), Médéa et Miliana. La race des Sanhadja constituait une des plus anciennes souches berbères. La tribu des Telkata[532] avait la prééminence sur les autres. Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et à l'ouest aux Sanhadja, étaient en luttes constantes avec eux.

Vers le commencement du Xe siècle, vivait chez les Sanhadja un certain Menad, sorte de _marabout_ dont la famille était venue quelque temps auparavant s'établir dans la tribu et y avait fondé une mosquée. Il avait un fils nommé Ziri, dont les auteurs disent: «...Qu'on n'avait jamais vu un si bel enfant.....à l'âge de dix ans, il paraissait en avoir vingt pour la force et la vigueur[533]». Ses instincts belliqueux s'étaient révélés de bonne heure; aussi, dès qu'il eut atteint l'âge d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens déterminés et alla faire des expéditions et des razias chez les Mag'raoua. Son audace et son courage, que le succès favorisa, lui procurèrent bientôt une grande influence parmi les Sanhadja. Il put alors exécuter une razia très fructueuse sur les Mar'ila, établis dans le bas Chelif, non loin de Mazouna. Retranché dans la montagne de Titeri, au sud de Médéa, il y emmagasina son butin et y logea ses chevaux. Malgré l'opposition de quelques rivaux, il ne tarda pas à devenir le chef incontesté des Sanhadja. Ayant envoyé sa soumission à El-Kaïm, il reçut de ce prince l'investiture du commandement de sa tribu.

Ziri songea alors à se construire une capitale digne de lui et reçut à cette occasion les conseils et les secours du souverain fatemide, trop heureux de voir s'établir une puissance rivale de celle des Mag'raoua et destinée à servir de rempart contre eux.

Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le Djebel-el-Akhdar (Titeri), près de Médéa, et lui donna le nom d'Achir. Lorsqu'elle fut achevée, il fit appel aux habitants de Tobna, de Mecila et de Hamza pour la peupler[534].

[Note 532: Voir au chap. I, 2e partie, les subdivisions de cette tribu.]

[Note 533: En-Nouéïri, _apud_ Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.]

[Note 534: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouéïri, _loc. cit._; El-Bekri, art. Achir.]

SUCCÈS DES EDRISIDES; MORT DE MOUÇA-BEN-ABOU-L'AFIA.--Dans le Mag'reb, les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient recouvré et l'autorité qu'ils tenaient du général fatemide. En 936, Kacem-Kennoun, chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, pendant ce temps, son cousin El-Hassen rentrait en vainqueur à Tlemcen. Mouça, réduit à l'impuissance, suivait de loin ces événements, en guettant l'occasion de reprendre l'offensive.

Abd-er-Rahman-en-Nacer était alors retenu par ses guerres contre les rois de Galice et de Léon. La fortune, jusqu'alors fidèle, l'avait trahi, et il avait essuyé de sérieux échecs qu'il brûlait du désir de venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb restaient abandonnés à eux-mêmes[535].

En 938, eut lieu la mort de Mouça, «pendant qu'il travaillait, dit Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer), à fortifier la cause des Oméïades». On ignore s'il fut tué dans un combat ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa succession et reçut du khalife oméïade le titre platonique de gouverneur du Mag'reb. Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, une alliance semblable à celle qui avait existé entre leurs pères, d'où il y a lieu de conjecturer que ce dernier était mort vers la même époque.

[Note 535: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 64 et suiv.]

RÉVOLTE D'ABOU-YEZID, L'HOMME À L'ÂNE.--Abou-Yezid, fils de Makhled-ben-Keïdad, zenète de la tribu des Beni-Ifrene, fraction des Ouargou, avait été élevé à Takious, dans le pays de Kastiliya. Il était né, dit-on, au Soudan, du commerce de son père avec une négresse, dans un voyage effectué par Makhled pour ses affaires. Il avait fait ses études à Takious et à Touzer, où il avait reçu les leçons du Mokaddem (évêque) des eïbadites Abou-Ammar, l'aveugle. Il s'était ainsi pénétré, dès son jeune âge, des principes de ces sectaires et particulièrement de la fraction qui était désignée sous le nom de _Nekkariens_. C'étaient des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la spoliation sur tous ceux qui n'appartenaient pas à leur secte.

Abou-Yezid était contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais, dans cette enveloppe frêle et disgracieuse, brûlait une âme ardente et d'une énergie invincible. Il possédait à un haut degré l'éloquence qui entraîne les masses. Dès qu'il eut atteint l'âge d'homme, il s'adonna à l'enseignement, c'est-à-dire qu'il s'appliqua à répandre les doctrines de sa secte, et ses prédications enflammées n'avaient qu'un but: pousser à la révolte contre l'autorité constituée. Il parcourut les tribus kharedjites en pratiquant le métier d'apôtre, et se trouvait à Tiharet au moment du triomphe du mehdi. Il se posa, dès lors, en adversaire résolu de la dynastie fatemide. Forcé de fuir de Tiharet, il rentra dans le pays de Kastiliya et ne tarda pas à se faire mettre hors la loi par les magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le pèlerinage, mais il ne paraît pas qu'il eût réalisé ce projet, qui n'était peut-être qu'une ruse de sa part pour détourner l'attention.

Vers 928, il était de retour à Takious et, dès l'année suivante, commençait à grouper autour de lui des partisans prêts à le soutenir dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se crut assez fort pour lever l'étendard de la révolte à Takious, mais le souverain fatemide s'étant décidé à agir sérieusement contre lui, Abou-Yezid dut encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua un voyage en Orient. Après quelques années de silence, il rentrait à la faveur d'un déguisement à Touzer (938); mais ayant été reconnu, il fut arrêté par le gouverneur et jeté en prison. A cette nouvelle, son ancien précepteur Abou-Ammar, l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cédant aux instances de deux des fils d'Abou-Yezid, nommés Fadel et Yezid, réunit un groupe de ses adeptes et alla délivrer le prisonnier.

Cette fois, il n'y avait plus à tergiverser et il ne restait à Abou-Yezid qu'à combattre ouvertement. Il se réfugia dans le sud chez les Beni-Zendak, tribu zenète, et, de là, essaya d'agir sur les populations zenètes de l'Aourès et du Zab et notamment sur les Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'était nullement diminuée, malgré l'âge et les infirmités. Après plusieurs années d'efforts persévérants, il parvint à décider ces populations à la lutte. Vers 942, il réunit ses principaux adhérents dans l'Aourès, se fit proclamer par eux _cheikh des vrais croyants_, leur fit jurer haine à mort aux Fatemides et les invita à reconnaître la suprématie des Oméïades d'Espagne. Il leur promit en outre qu'après la victoire, le peuple berbère serait administré, sous la forme républicaine, par un conseil de douze cheiks. L'homicide et la spoliation étaient déclarés licites à l'encontre des prétendus orthodoxes, dont les familles devaient être réduites en esclavage[536].

[Note 536: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 530 et suiv., t. III, p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid. El-Kaïrouani, p. 98 et suiv. Voir aussi l'étude publiée par Cherbonneau dans la _Revue africaine_, sous le titre _Documents inédits sur l'hérétique Abou-Yezid_, no 78 et dans le _Journal asiatique_, passim.]

SUCCÈS D'ABOU-YEZID. IL MARCHE SUR L'IFRIKIYA.--En 942, Abou-Yezid profita de l'absence du gouverneur de Bar'aï pour venir, à la tête de ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle course dans la même direction fut moins heureuse, car le gouverneur, qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les poursuivit dans la montagne; mais, s'étant engagé dans des défilés escarpés, il se vit entouré de kharedjites et forcé de chercher un refuge derrière les remparts de sa citadelle.