Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps

Chapter 33

Chapter 333,534 wordsPublic domain

LES MIDRARIDES À SIDJILMASSA.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaçoul continuaient à exercer le pouvoir; El-Montaçar-el-Yaçâa, surnommé Midrar, qui avait succédé à Abou-l'Kacem, subjugua les Berbères du Sahara, rebelles à son autorité, et conquit les mines de Deraa, dont il se fit attribuer le cinquième. Ce prince donna un véritable lustre à sa dynastie qui fui désignée sous le nom de Beni-Midrar. Il rechercha l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de leurs filles en mariage. Les Kharedjites persécutés par les Edrisides trouvèrent, à Sidjilmassa, un refuge assuré. El-Montaçar était occupé à entourer sa capitale de retranchements, lorsqu'il mourut (824). Son fils, nommé aussi El-Montaçar, lui succéda et vit son règne troublé par la révolte de ses fils. L'un d'eux, nommé Meïmoun, s'empara du pouvoir ou l'exerça simultanément avec son père[435].

[Note 435: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.]

L'ESPAGNE SOUS ABD-ER-RAHMAN II.--En Espagne, Abd-er-Rahman II continuait à régner. Il avait rétabli la paix dans son royaume et vivait somptueusement dans sa capitale. «Jamais--dit Dozy[436]--, la cour des sultans d'Espagne n'avait été aussi brillante qu'elle le devint sous le règne d'Abd-er-Rahman II. Amoureux de la superbe prodigalité des khalifes de Bagdad, de leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque s'entoura d'une nombreuse domesticité, embellit sa capitale, fit construire à grands frais des ponts, des mosquées, des palais et créa de vastes et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux répartissaient les torrents des montagnes. Il aimait la poésie, et si les vers qu'il faisait passer pour les siens n'étaient pas toujours de lui, du moins il récompensait généreusement les poètes qui lui venaient en aide. Au reste, il était doux, facile et bon jusqu'à la faiblesse.»

En 828, les habitants de Mérida s'étant, révoltés, le khalife fit marcher contre eux une armée. Ils se soumirent alors et livrèrent des otages; mais quand ils virent qu'on démolissait les remparts de leur cité, ils se soulevèrent de nouveau et restèrent indépendants jusqu'en 833[437].

[Note 436: _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 87.]

[Note 437: Dozy, _Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, p. 158. El-Marrakchi (Dozy), p. 14 et suiv.]

CHAPITRE VII

LES DERNIERS AR'LEBITES 838-902

Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Événements d'Espagne.--Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et d'Abou-el-R'aranik.--Guerre de Sicile.--Mort d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les souverains edrisides de Fès.--Succès des Musulmans en Sicile.--Ibrahim repousse l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Révoltes en Ifrikiya; cruautés d'Ibrahim.--Progrès de la secte chiaïte en Berbérie; arrivée d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltés.--Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication d'Ibrahim.--Evénements de Sicile.--Événements d'Espagne.

GOUVERNEMENT D'ABOU-EÏKAL.--Le règne d'Abou-Eïkal, frère et successeur de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens comparent à son aïeul El-Ar'leb, s'attacha à faire fleurir dans son gouvernement la paix et la justice. Il abolit les impôts qui n'étaient pas conformes à la loi religieuse et une foule de taxes particulières établies, dans diverses localités, par les gouverneurs, qui reçurent alors un traitement fixe, et auxquels il fut défendu sévèrement de se créer aucune autre source de revenus. Il proscrivit à Kaïrouan l'usage du vin, afin d'éviter les abus dont son frère avait donné de si tristes exemples. Il aurait également, selon Cardonne, assigné une paie régulière à la milice qui, jusque-là, avait vécu surtout des ressources qu'elle se procurait en campagne. La milice, bien traitée par lui, se tint tranquille et oublia pour quelque temps ses traditions d'indiscipline[438].

[Note 438: En-Nouéïri, p. 414, 415.]

Abou-Eïkal ne négligea pas la guerre de Sicile et, grâce aux renforts qu'il expédia dans cette île, les Musulmans reprirent activement la campagne et s'emparèrent d'un grand nombre de places. Sur ces entrefaites, le prince longobard de Bénévent ayant attaqué la république de Naples, le consul de cette ville, Sicard, demanda des secours aux Arabes de cette ville, qui lui envoyèrent une petite armée, avec laquelle il repoussa les agresseurs. Il en résulta une ligue entre Naples et les émirs de Sicile, ligue qui dura cinquante ans[439].

Après un règne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Eïkal cessa de vivre (février 841).

[Note 439: Amari, t. I, p. 309 et suiv.]

Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed succéda à Abou-Eïkal, son père, sans hériter de sa sagesse. Négligeant le soin des affaires publiques pour se livrer à ses plaisirs, il choisit comme ministres les deux frères Abou-Abd-Allah et Abou-Homéïd, et les laissa diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frère du vice-roi, fut profondément blessé de cette préférence qui le reléguait au second plan, et résolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot, ourdi en secret, eut été préparé, les conjurés montèrent à cheval à midi, au moment où tout le monde se reposait, et pénétrèrent dans le palais du gouvernement, après avoir culbuté la garde. Ils se saisirent d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent à mort.

Cependant quelques serviteurs, étant revenus de leur surprise, se jetèrent au devant des agresseurs et leur tinrent tête un moment, ce qui permit à Abou-l'Abbas de se retrancher dans le réduit. Le chef des révoltés protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, et, devant ces assurances, le gouverneur consentit à se rendre dans la salle d'audience. S'étant assis sur son trône, il donna l'ordre d'introduire le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'était passé. Abou-Djafer entra le premier à la tête des mutins et reprocha à son frère, en termes assez violents, de se laisser conduire par les fils de Homéïd, et de fermer les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas était dans une situation trop critique pour se montrer arrogant. Il consentit à livrer Abou-Homéïd à son frère, après avoir reçu de lui la promesse qu'on n'attenterait pas à sa vie.

Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune tentative pour renverser son frère, mais il profita de cette occasion pour s'emparer de la direction des affaires de l'état; il devint donc le véritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en conservait que le titre. Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d'une main ferme les rênes du gouvernement; puis, lorsqu'il fut rassasié du pouvoir, il commença à se relâcher de son active surveillance pour se lancer dans les mêmes écarts que son frère et s'adonner particulièrement au vin. Par une bizarre coïncidence, Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-même, se trouva las du rôle secondaire auquel il était réduit et prit la virile résolution de ressaisir l'autorité.

Après avoir noué des relations avec quelques chefs mécontents, Mohammed fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh très influent à Kaïrouan, qui devint son principal agent. Bientôt la conjuration fut organisée. Abou-Djafer, en ayant été prévenu par un traître, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait de plus en plus absorbé par ses débauches. Au jour fixé pour l'exécution du complot, un grand nombre de conjurés déguisés en esclaves s'introduisirent dans la forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu'aux esclaves et aux affranchis dont il était sûr, et les fit cacher. Averti une deuxième et une troisième fois, Abou-Djafer envoya une patrouille faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouvé d'extraordinaire, il reprit sa tranquillité.

Au coucher du soleil, un groupe de conjurés se précipita sur les gardes de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. Ayant ensuite placé sur le toit du réduit un feu devant servir de signal aux gens de la ville, les partisans du gouverneur légitime attaquèrent ceux d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu'à l'arrivée des habitants de Kaïrouan, dont le grand nombre assura la victoire. Abou-Djafer, réfugié dans son palais, fit demander sa grâce à Abou-l'Abbas qui lui pardonna généreusement. Il se contenta de lui reprocher en public sa conduite et de l'exiler du pays, après lui avoir confisqué ses trésors (846). Abou-Djafer se réfugia en Orient, où il mourut.

Délivré de la tyrannie de son frère, le gouverneur Mohammed eut bientôt à lutter contre d'autres révoltes. En 848, Amer, fils de Selim-ben-R'alboun, voulant venger son père qui avait été mis à mort par l'ordre du prince, à la suite d'une tentative de révolte, répudia l'autorité de son maître et se proclama indépendant à Tunis. Durant deux ans, le gouverneur essaya en vain de le réduire; enfin, le 20 septembre 850, Tunis fut enlevée d'assaut, et Amer ayant été pris fut décapité. La révolte était domptée[440].

Abou-l'Abbas paraît ensuite avoir tourné ses regards vers l'ouest et essayé de s'opposer aux empiètements des Rostemides de Tiharet, en faisant construire non loin de cette ville une place forte qu'il nomma El-Abbassïa, s'appuyant sur une ligne de postes avancés; mais il était trop tard pour pouvoir ressaisir une autorité à jamais perdue; avant peu la nouvelle ville devait être brûlée par Afia, fils d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, poussé à cela par le khalife d'Espagne[441].

Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut à Kaïrouan[442]. Quelque temps auparavant, avait eu lieu le décès de Sahnoun, un des plus grands docteurs selon le rite malekite.

[Note 440: En-Nouéïri, p. 417.]

[Note 441: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.]

[Note 442: El-Kaïrouani donne la date de 854.]

GOUVERNEMENT D'ABOU-IBRAHIM-AHMED.--Abou-Ibrahim-Ahmed succéda à son frère Abou-l'Abbas. Il régna paisiblement pendant trois ans. Vers 859, les Berbères des environs de Tripoli s'étant refusés d'acquitter l'impôt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais, après avoir essuyé plusieurs défaites, il dut se renfermer derrière les remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Kaïrouan. Ziadet-Allah, frère d'Abou-Ibrahim, accouru en toute hâte à la tête d'une armée, fit rentrer les rebelles dans le devoir, après leur avoir infligé une sévère punition.

Abou-Ibrahim continua à s'occuper de travaux d'utilité publique pour lesquels il avait un grand goût, et en fit profiter non seulement sa capitale, mais encore Souça et plusieurs autres localités. Il s'attacha surtout aux travaux hydrauliques et dota Kaïrouan de plusieurs citernes, notamment de celle appelée El-Madjel-el-Kebir établie près de la porte de Tunis[443].

Ces soins ne l'empêchaient pas de continuer la guerre de Sicile. Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succédé comme commandant militaire à Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce général poussa activement les opérations militaires et remporta de réels succès qui furent accompagnés des plus grandes cruautés. En 858, il s'empara de Céfalu. Le 24 janvier de l'année suivante, il se rendit maître de la forteresse de Castrogiovanni, qui résistait depuis trente ans et où les Siciliens avaient réuni de grandes richesses. Cette perte causa dans l'île une véritable stupeur, dont profitèrent les Musulmans.

Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle expédition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons se soulevèrent, mais Abbas, ayant écrasé l'armée impériale et forcé ses débris à reprendre la mer, ne tarda pas, grâce à son énergie, à rétablir la paix dans son territoire. Il mourut le 18 août 861[444].

[Note 443: En-Nouéïri, p. 420.]

[Note 444: Michele Amari, _Storia_, t, I, p. 320 et suiv.]

En décembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bonté, s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit mois, après avoir régné huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie, on achevait la citerne du vieux château et qu'il s'informait chaque jour, avec intérêt, de l'état des travaux. Enfin on lui apporta une coupe pleine de l'eau de la citerne: il la but avec empressement et mourut presque aussitôt. Il n'était âgé que de vingt-neuf ans.

ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II était mort subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre à lui succéder, car leur père n'avait pris aucune disposition précise à ce sujet. Appuyé par les eunuques, Mohammed parvint à s'emparer du pouvoir. C'était un homme médiocre, entièrement livré à la débauche. Il ne tarda pas à éloigner de lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu'à la caste des clercs, ou fakihs, dont il flatta le fanatisme en persécutant les chrétiens.

Les habitants de Tolède s'étant mis en état de révolte appelèrent à leur secours les chrétiens du royaume de Léon, et Ordoño Ier envoya une armée pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, marché contre eux, attira les confédérés dans une embuscade, les vainquit et en fit un carnage épouvantable: huit mille têtes furent coupées et envoyées dans les principales villes d'Espagne et même d'Afrique. Cependant Tolède continua à rester en état de révolte, et, comme les Musulmans accusaient les chrétiens d'être les fauteurs de cette rébellion, les persécutions redoublèrent contre eux. Bientôt, du reste, une levée de boucliers des chrétiens et des renégats se produisit dans les montagnes de Regio.

Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui avait formé dans le nord un état indépendant, appelé _la frontière supérieure_, et dont la puissance avait contrebalancé celle de l'émir de Cordoue, vint à mourir (862). Mohammed rentra alors en possession de Tudèle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la frontière supérieure; mais le reste, de même que Tolède, demeura dans l'indépendance sous la protection du roi de Léon[445].

Vers cette époque, les Normands, qui avaient déjà pillé et brûlé Séville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la péninsule en remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une flotte de cent voiles, la Méditerranée et ravagea le littoral de la Mauritanie, de l'Espagne et des îles, vers 860. La ville de Nokour eut particulièrement à souffrir de leurs excès[446].

[Note 445: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 158 et suiv.]

[Note 446: El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 159. Baïan, t. II, p. 44. Dozy, _Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, t. I et II, passim.]

GOUVERNEMENT DE ZIADET-ALLAH, DIT LE JEUNE, ET D'ABOU-EL-R'ARANIK.--A Kaïrouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succédé à son frère Ahmed (décembre 863). Ce prince paraissait bien doué, mais la mort le surprit le 22 décembre 864, après un an de règne. Son neveu Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnommé Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues) lui succéda. Le goût de ce prince pour la chasse aux grues lui avait valu ce surnom.

Une révolte des Berbères signala les premiers jours de son règne. Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides, toutes les populations du Zab et du Hodna, régions qui formaient alors la limite du sud-ouest, se lancèrent dans la rébellion. Le général Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoyé par le prince contre les révoltés, leur infligea de nombreuses défaites et les contraignit à la soumission. Seuls, les Houara résistaient encore. Abou-Khafadja ayant opéré sa jonction avec le général Haï-ben-Malek, qui commandait un autre corps d'armée, pénétra dans le Hodna et atteignit les Houara. Les indigènes essayèrent en vain d'obtenir leur pardon en se soumettant aux conditions qu'on voudrait leur imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal de l'attaque. Les Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le dernier acharnement et, contre toute attente, les guerriers arabes commencèrent à plier; bientôt, Haï-ben-Malek prit la fuite, en entraînant la cavalerie. Abou-Khafadja, voyant la victoire lui échapper, se fit bravement tuer avec presque toute son escorte. Les débris de ses troupes se réfugièrent à Tobna. Il ne paraît pas qu'Abou-l'R'aranik ait cherché à tirer vengeance de cet échec[447].

[Note 447: En-Nouéïri, p. 422.]

GUERRE DE SICILE.--Pendant que l'Afrique était le théâtre de ces événements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succès en Sicile. En 867, Basile le Macédonien, étant monté sur le trône impérial, s'appliqua à réorganiser l'armée et, dans la même année, envoya une expédition en Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de Abbas; les Berbères étaient jaloux des Arabes, et ceux-ci étaient toujours divisés par les rivalités des Yéménites et des Modhérites. Les troupes impériales obtinrent quelques succès et paraissent s'être emparées de Castrogiovanni; mais bientôt les Musulmans reprirent l'avantage et portèrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868, Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, défit une nouvelle armée byzantine envoyée par Basile; mais il tomba peu après sous le poignard d'un Berbère houari.

L'année suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara de l'île de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hâte, arrachèrent aux Ar'lebites leur nouvelle conquête. Mais, au mois de juin 870, la flotte musulmane envoyée de Sicile débarqua à Malte une nouvelle armée qui reprit l'île aux chrétiens[448].

[Note 448: Amari, _Storia_, p. 341 et suiv.]

MORT D'ABOU-EL-R'ARANIK.--GOUVERNEMENT D'IBRAHIM-BEN-AHMED.--Abou-El-R'aranik mourut le 16 février 875, après avoir régné une dizaine d'années. Il n'était âgé que de vingt-quatre ans, et avait une si mauvaise santé qu'il avait passé plusieurs fois pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mïït. Comme la plupart des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait par la bonté et la générosité; mais aussi il avait les défauts de ses devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il était dominé par le goût des plaisirs, de la chasse et surtout de la débauche et du vin. Sa prodigalité était si grande qu'il laissa le trésor complètement à sec. Son frère, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait les affaires comme premier ministre, était impuissant à le modérer dans ses dépenses.

Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait désigné, pour lui succéder, son fils Ahmed-Abou-L'Eïkal, et, comme il redoutait l'influence de son frère Ibrahim et ses visées ambitieuses, il l'avait contraint à jurer solennellement, _cinquante fois de suite_, dans la grande mosquée, qu'il ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. Mais cette précaution fut absolument inutile: aussitôt que la mort du gouverneur fut connue, le peuple se porta en foule auprès d'Ibrahim et le força à se rendre au château et à prendre en main les rênes du gouvernement.

Ibrahim essaya de résister en représentant qu'il était lié envers son frère par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple décidé à n'accepter en aucune manière le règne d'un enfant, il se décida à prendre le pouvoir. Étant monté à cheval, il pénétra de force dans le vieux château et y reçut l'hommage des principaux citoyens.

Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'édification d'un vaste château au lieu dit Rakkada, à quatre milles de Kaïrouan, dans une localité privilégiée comme climat. Son but était d'en faire sa demeure et d'abandonner le vieux château. Il employa les premières années de son règne à diverses autres constructions, tout en dirigeant la guerre de Sicile et d'Italie, sur laquelle nous allons entrer plus loin dans des détails. En 878, les affranchis, descendants des troupes nègres formées par El-Ar'leb, se révoltèrent dans le vieux château et osèrent même interrompre les communications avec Rakkada; mais ils furent bientôt forcés de se rendre, et Ibrahim les fit périr sous le fouet, ou crucifier, donnant ainsi le premier exemple de l'incroyable férocité qu'il devait montrer plus tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves au Soudan et forma une nouvelle garde nègre qui se distingua, plus tard, par sa bravoure et son aveugle fidélité[449].

[Note 449: En-Nouéïri, p. 424 et suiv.]

LES SOUVERAINS EDRISIDES DE FEZ.--C'est sans doute vers cette époque que l'edriside Yahïa mourut à Fès et fut remplacé par son fils nommé, comme lui, Yahïa. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la population de la capitale; à la suite d'un dernier scandale, la révolte éclata, à la voix d'un nommé Abder-Rahman-el-Djadami. Expulsé du quartier des Kaïrouanides, Yahïa se réfugia dans celui des Andalous, où il mourut la même nuit. Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif, cédant aux sollicitations des partisans de sa famille qui étaient venus lui porter une adresse, se rendit à Fès, y prit en main le pouvoir et reçut le serment de fidélité des chefs du Mag'reb extrême.

Mais, peu de temps après, un kharedjite sofrite nommé Abd-er-Rezzak, natif d'Espagne, parvint à soulever les indigènes des montagnes de Mediouna, au sud de Fès. Après plusieurs combats, il remporta sur Ali une victoire décisive qui lui donna la possession du quartier des Andalous; il força ensuite Ali à se réfugier dans le territoire des Aoureba, ces fidèles amis de sa famille. Les habitants du quartier des Kaïrouanides ayant alors proclamé roi Yahïa, fils de Kacem-ben-Edris, ce prince réunit une armée et, étant parvenu à renverser l'usurpateur, conserva seul le pouvoir[450].

[Note 450: El-Bekri, trad. art. _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.]

SUCCÈS DES MUSULMANS EN SICILE.--Tandis que le Mag'reb était le théâtre de ces événements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorbé par d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitôt après son avènement, il y avait envoyé de nouvelles troupes et les Musulmans avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l'été 877, mettre le siège devant Syracuse, et déployèrent pour réduire cette place autant d'habileté stratégique que d'ardeur. La flotte grecque, ayant été envoyée au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui purent ensuite compléter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus grande fermeté les tortures d'une épouvantable famine et pendant ce temps Basile, occupé à construire une église à Constantinople, restait impassible. Étant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Péloponnèse pour y attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emportée d'assaut, malgré l'héroïque défense des assiégés. Les chrétiens furent massacrés ou réduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Après quoi, les Musulmans l'incendièrent et se retirèrent, ne laissant à la place de cette riche cité qu'un monceau de ruines fumantes. Peu après les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un succès près de Taormina (879)[451].

Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en 882 ils s'emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors aux chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la vallée intermédiaire.

[Note 451: Amari, _Storia_, t. I, p. 393 et suiv.]