Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps

Chapter 30

Chapter 303,617 wordsPublic domain

Abou-Hatem, de son côté, réunit ses contingents et, laissant le commandement de Kaïrouan à Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit en marche sur Tripoli. Mais, à peine avait-il quitté sa capitale, que les miliciens se révoltèrent, chassèrent Abd-el-Aziz et placèrent à leur tête Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, défit les rebelles et lança à leur poursuite un de ses lieutenants nommé Djerid. Omar, avec une partie de ses miliciens, avait cherché un refuge près de Djidjel, dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y poursuivre, mais il tomba dans une embuscade et fut défait et tué. Quant aux autres miliciens, ils avaient rejoint l'armée arabe à Sort.

Cependant Abou-Hatem s'était avancé jusque vers Tripoli, mais, lorsqu'il connut la force de l'armée de Yezid, il renonça à lutter contre elle en bataille rangée et alla se retrancher dans les montagnes de Nefouça. Il occupait une position très forte et ne craignit pas d'attaquer l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetèrent sur le corps principal, puis ils regagnèrent leurs montagnes. Yezid marcha alors contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua de front leurs retranchements et les enleva l'un après l'autre. Une dernière et sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la mort, consacra le triomphe des Arabes (mars 772). Les débris des contingents berbères tâchèrent de regagner leurs tribus, mais la cavalerie arabe, lancée à leur poursuite dans toutes les directions, fit un grand carnage des karedjites. Abou-Korra put cependant rentrer à Tlemcen. En même temps, Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib, le seul officier arabe resté fidèle à la cause d'Abou-Hatem, se réfugia avec un certain nombre d'adhérents dans les montagnes de Ketama[396].

[Note 396: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouéïri, p. 384.]

GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-HATEM.--Vers la fin de mai, Yezid, qui avait assuré la pacification des provinces méridionales en noyant la révolte dans le sang, fil son entrée à Kaïrouan. Il s'appliqua à rendre à la ville toute sa splendeur et à faire oublier la domination des Kharedjites.

Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, dans le pays des Ketama; mais il finit par succomber avec ses partisans, sous les efforts combinés des généraux arabes. La révolte kharedjite qui, en réalité, était le réveil de l'esprit national berbère, semblait domptée; plus de trois cents combats avaient été livrés et les indigènes avaient toujours supporté le poids de la défaite et la sanglante vengeance de leurs vainqueurs. Cependant, les Houara se soulevèrent encore, à la voix d'un de leurs chefs, nommé Abou-Yahïa-ben-Afounas. Le commandant de Tripoli, ayant marché contre eux, les défit non loin de cette ville. L'année suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint à entraîner les turbulents Ourfeddjouma à la révolte contre l'autorité arabe. Une armée envoyée contre eux par Yezid fut d'abord défaite. Alors Mohelleb, fils du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, sollicita l'honneur de réduire les rebelles. Ayant reçu de son père les délogea de toutes leurs positions et en fit «un massacre épouvantable.»

Cette fois, les révoltés kharedjites étaient, sinon domptés, du moins réduits à l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques années de paix que le gouverneur employa aux embellissement de Kaïrouan. «En 774, dit En-Nouéïri, il fit rebâtir la grande mosquée de Kaïrouan et construire des bazars pour chaque métier. Ainsi, on pourrait dire, sans trop s'écarter de la vérité, qu'il en fut le fondateur.» En même temps il rétablissait, par son esprit de justice, la sécurité des transactions. El-Kaïrouani rapporte, d'après l'historien Sahnoun, que Yezid se plaisait à dire: «Je ne crains rien tant sur la terre que d'avoir été injuste envers quelqu'un de mes administrés, quoique je sache cependant que Dieu seul est infaillible[397].»

[Note 397: El-Kaïrouani, p. 79. En-Nouéïri, p. 385.]

LES PETITS ROYAUMES BERBÈRES INDÉPENDANTS.--Nous n'avons pas voulu interrompre le cours des événements importants dont l'Ifrikiya était le théâtre; mais il convient de retourner de quelques années en arrière, pour reprendre l'historique des petites royautés du Mag'reb.

A Sidjilmassa, le premier roi que la communauté des Miknaça s'était donné, Aïca-ben-Yezid, fut déposé, en 772, après quinze années de règne, et mis à mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaçoul, véritable fondateur du royaume, fut élu à sa place. Il forma la souche des Beni-Ouaçoul, souverains de Sidjilmassa. Cette oasis continua à être le centre d'une secte kharedjite tenant de l'éïbadisme et du sofrisme. Ces hérétiques prononçaient la prière au nom du khalife abbasside, dont ils se déclaraient les vassaux[398].

Les Berg'ouata, dirigés par leur prophète, le mehdi[399] Salah, continuaient à vivre indépendants, dans le Mag'reb extrême, et à propager leurs doctrines hérétiques. Après un long règne de près d'un demi-siècle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir à son fils El-Yas[400].

Dans le Rif marocain, à Nokour, Saïd, petit-fils d'un autre Salah, était en possession de l'autorité et maintenait l'exercice du culte orthodoxe sur le littoral de la Méditerranée[401].

[Note 398: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte arabe.]

[Note 399: Ce titre, que nous reverrons souvent apparaître, a été pris par un grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par: _Messie_.]

[Note 400: Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.]

[Note 401: _Ibid._, t. II, p. 138, 139.]

A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene régnaient en maîtres et étendaient chaque jour leur influence. Leurs cousins, les Mag'raoua, commençaient à envahir les plaines de cette région et à devenir redoutables par leur nombre et leur puissance.

Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, à Tiharet, avait continué à recueillir les réfugiés de toutes les tribus appartenant à la secte éïbadite, dont il était le chef reconnu.

Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbères vivaient dans l'indépendance la plus complète. Mais on voit, par ce qui précède, que cette race tendait à abandonner l'état démocratique pour grouper ses forces en formant de petites royautés autonomes.

L'ESPAGNE SOUS LE PREMIER KHALIFE OMÉAÏDE. Expédition de Charlemagne.--Nous avons laissé l'oméïade Abd-er-Rahman seul maître du pouvoir à Cordoue, après avoir triomphé de Youçof. Il n'eut pas le loisir de jouir longtemps de son succès, car l'anarchie était devenue un état normal pour les Musulmans d'Espagne et ils avaient perdu l'habitude d'obéir à un seul maître. Ce ne fut, durant des années, qu'une suite de révoltes: Yéménites, Berbères, Fihrites (descendants d'Okba), s'évertuèrent il renverser le trône oméïade à peine assis.

En 763, El-Ala-ben-Moghit, nommé gouverneur de l'Espagne par le khalife El-Mansour, débarqua dans la province de Béja et arbora le drapeau noir des abbassides. Aussitôt, yéménites et fihrites accourent se ranger autour du représentant de l'autorité légitime, et tous viennent assiéger Abd-er-Rahman qui s'était retranché dans la place forte de Carmona. Le siège durait depuis deux mois et la situation des assiégés était des plus critiques, lorsque le prince oméïade, prenant une résolution désespérée, se mit à la tête de ses meilleurs guerriers, sortit de la ville et, se jetant avec impétuosité sur le camp des assiégeants, s'en rendit maître et tailla en pièces ses ennemis. On dit qu'ayant coupé les têtes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler, après avoir attaché à l'oreille une étiquette indiquant le nom de chacun, et expédia le tout, roulé dans les débris du drapeau noir et enveloppé d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funèbre envoi, El-Mansour se serait écrié: «Je rends grâce à Dieu de ce qu'il y a une mer entre moi et un tel ennemi![402]» Abd-er-Rahman triompha ensuite de cette révolte et traita avec la dernière rigueur ceux qui s'y étaient compromis.

[Note 402: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 367.]

En 766, une grande insurrection éclata parmi les Berbères à la voix d'un illuminé du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un descendant du prophète et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. Il était originaire d'une fraction des Miknaça, passée en Espagne lors de la première invasion et devenue très puissante.

Il proclama l'autorité abbasside, obtint de grands succès et, durant neuf années, tint en échec la puissance d'Abd-er-Rahman. Ce prince parvint enfin à écraser ses adhérents et à le faire assassiner.

Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formèrent un nouveau complot, c'étaient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, le fihrite Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnommé le Slave, gendre de Youçof, et un fils de Youçof, appelé Abou-el-Asouad. La gloire de Charlemagne étant parvenue jusqu'à eux, ils résolurent de solliciter son concours et, à cet effet, se rendirent, en 777, à Paderborn et proposèrent au grand conquérant de lui ouvrir l'Espagne. Charles accueillit leurs ouvertures et leur promit de conduire une armée dans la péninsule. El-Arbi devait l'appuyer avec tous ses adhérents, au nord de l'Ebre, et le faire reconnaître comme souverain de cette région, tandis que le Slave irait chercher des Berbères en Afrique et occuperait avec eux la province de Murcie.

Ce plan, si bien combiné, pécha dans l'exécution: le Slave arriva le premier, avec un certain nombre de Berbères, et demanda des secours à El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur traité, il ne devait pas franchir l'Ebre. Irrité de ce qu'il appelait une trahison, le Slave marcha contre El-Arbi, fut battu et forcé de rentrer dans la province de Murcie, où il périt assassiné.

Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrénées, il ne trouva, pour l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur, Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme on le lui avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il dut commencer par entreprendre le siège de Saragosse, où commandait un fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrétiens. Tandis qu'il était devant cette place, il reçut la nouvelle que Witekind et les Saxons avaient repris les armes et menaçaient Cologne. Force lui fut de lever le siège et de reprendre au plus vite la route du Nord; il passa par la vallée de Roncevaux, où son arrière-garde tomba dans une embuscade tendue par les Basques.

Ainsi Abd-er-Rahman avait échappé au plus grave danger qu'il eût encore couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Après le départ des Franks, il s'appliqua à combattre isolément tous ses adversaires et, par sa persévérance et son implacable cruauté, arriva enfin à briser toutes les résistances. Ne pouvant compter sur les Musulmans d'Espagne, il appela d'Afrique un grand nombre de Berbères et même de nègres et en forma une armée dévouée, sans aucun lien avec les gens du pays[403].

[Note 403: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 370 et suiv.]

Pendant que le khalife oméïade était absorbé par ces luttes, Alphonse, roi des Asturies, étendait les limites de ses provinces et arrachait la Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux règne en 759, et fut remplacé par son fils Froïla. Lugo, Porto, Zamora, Salamanque et une partie de la Castille étaient en son pouvoir. Il mourut en 769, léguant la couronne à son fils Aurélio[404].

[Note 404: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101.]

INTÉRIM DE DAOUD-BEN-YEZID.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En 787, Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, après avoir exercé le pouvoir durant près de quinze années. L'Afrique avait joui d'une période de tranquillité bien nécessaire après tant de luttes. Aussitôt après la mort du gouverneur, les Nefzaoua se révoltèrent et, conduits par l'un des leurs, nommé Salah-ben-Nacir, attaquèrent leurs voisins et les contraignirent à adopter la doctrine éïbadite, puis ils envahirent le Tel et s'avancèrent jusqu'à Badja. Le commandant de Tobna ayant marché contre eux fut défait près de cette ville.

Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires après la mort de son père, envoya alors contre les insurgés le général Soléïman avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus dans une première rencontre, se reformèrent à Sikka (le Kef); mais Soléïman les y poursuivit et les dispersa, après en avoir tué un grand nombre. Ainsi la révolte se trouva encore une fois apaisée. Daoud administrait depuis plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le khalife Haroun-er-Rachid le remplaça par son oncle Rouh-ben-Hatem, et, pour le récompenser de ses services, lui conféra le gouvernement de l'Egypte.

Au commencement de l'année 788, Rouh arriva à Kaïrouan et prit en main l'autorité. C'était un homme prudent et expérimenté qui, au lieu de pousser les indigènes à la révolte par de durs traitements, jugea préférable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem était mort à Tiharet, quelque temps auparavant, et avait été remplacé par son fils Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au gouverneur de Kaïrouan des propositions d'alliance qui furent acceptées, et un traité de paix fut signé entre le représentant du khalife et le chef du kharedjisme éïbadite[405].

[Note 405: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouéïri, p. 387, 388.]

Edris-bex-Abdallah fonde à Oulili la dynastie edriside.--Ainsi l'autorité arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une nouvelle dynastie allait s'établir dans le Mag'reb et consacrer la perte définitive de cette contrée pour le khalifat.

Nous avons vu précédemment qu'après l'assassinat du khalife Ali, gendre de Mahomet, ses partisans avaient en vain essayé de faire obtenir le trône à ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient pu empêcher l'établissement de la dynastie oméïade; mais ils avaient formé une vaste société secrète et s'étaient donné le nom de _Chiaïtes_ (_co-ayants-droit_). Ils avaient continué à compter en secret le règne des descendants d'Ali, seuls khalifes légitimes, et n'avaient cessé d'attendre le moment de reconquérir le pouvoir. Sous le règne de l'abbasside El-Mansour, deux des descendants d'Ali, croyant l'heure arrivée, avaient levé les armes; mais la victoire s'était prononcée pour leur adversaire et la révolte avait été étouffée dans le sang. Après la mort d'El-Mansour, un alide du nom de Hocéïne, petit-fils de Haçan II, se mit en révolte contre le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tué à la bataille de Fekh, près de La Mekke, et presque tous ses adhérents périrent massacrés (787).

Un oncle de Hocéïn, nommé Edris-ben-Abd-Allah, avait échappé au désastre de Fekh; il se tint soigneusement caché et put se soustraire aux minutieuses recherches ordonnées par le khalife. Son signalement avait été envoyé à tous les commandants militaires, et des postes furent établis sur les routes afin de l'arrêter s'il tentait de sortir de l'Arabie. En dépit de ces précautions, Edris parvint, grâce au dévouement de son affranchi Rached, à gagner l'Egypte; de là, il partit pour l'ouest, vêtu d'une robe de laine et coiffé d'un turban grossier. Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached lui donnait des ordres comme à un domestique, et il put sous ce déguisement atteindre le fond du Mag'reb. Après avoir séjourné à Tanger, il gagna Oulili[406], près d'une des sources du Sebou, dans les montagnes des Aoureba, et fut bien accueilli par ces Berbères, dont le chef Abou-Léïla-Ishak lui jura fidélité. Ainsi, c'était loin de sa patrie, et au milieu de populations sauvages, que le descendant de Mahomet trouvait la sécurité et pouvait faire reconnaître ses droits. Vers la fin de l'année 788, Edris se proclama indépendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata, Riatha, Nefza, Mar'ila, Miknaca et même d'une partie des R'omara[407].

[Note 406: L'antique Volubilis, où fut ensuite construite la ville de Fès.]

[Note 407: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et suiv. _Roudh-El-Kartas_, trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, art. _Idricides_.]

Ayant reçu des contingents de ces tribus, Edris étendit son autorité sur les régions du Mag'reb. Quelques populations d'origine ancienne, débris de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, Fazaz, etc., avaient trouvé un refuge dans ces montagnes reculées, et y avaient conservé le culte israélite ou chrétien. Le descendant du prophète les força à professer l'islamisme. Il alla ensuite réduire les populations de Mediouna, au delà de la Moulouïa, puis passa dans le Temesna et en fit la conquête, ainsi que de Tedla et de la ville de Chella, régions dans lesquelles le paganisme avait encore des adeptes.

CONQUÊTES D'EDRIS; SA MORT.--Devenu ainsi maître d'un vaste territoire, Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la religion orthodoxe. L'année suivante, il marcha vers l'est, contre les Beni-Ifren et Mag'raoua hérétiques et, par conséquent, ennemis. Parvenu auprès de Tlemcen, il reçut la soumission du chef de ces Zenètes, Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplacé Abou-Korra. Edris entra dans Tlemcen sans coup férir et séjourna un certain nombre de mois dans cette ville, où il construisit la mosquée qui porta son nom. Après avoir fait une tentative infructueuse pour abattre la puissance des Rostemides de Tiharet, il reprit le chemin d'Oulili, laissant à Tlemcen, pour le représenter, son frère Soleïman (790).

Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait à poursuivre ses conquêtes, sa perte se tramait en Orient. Le khalife Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, dans ce pays éloigné, résolut de s'en débarrasser par un moyen qui lui était familier, l'assassinat. Un certain Soléïman-ben-Horéïz, surnommé Ech-Chemmakh, affilié à la secte des Zaïdiya, fut envoyé par lui, dans ce but, en Mag'reb. Il se présenta à la cour d'Edris comme médecin et comme déserteur du parti abbasside; ayant, au moyen de ce double titre, capté la confiance d'Edris, il parvint un jour à éloigner le fidèle Rached, et en profita pour empoisonner son maître. Lorsqu'il fut certain de sa mort, il monta à cheval et reprit en toute hâte la route de l'est; mais Rached fut bientôt sur ses traces et, l'ayant atteint près de la Moulouïa, engagea avec lui un combat dans lequel chacun des adversaires reçut plusieurs blessures. Ech-Chemmakh put néanmoins traverser la rivière et, tout sanglant, continuer sa route.

Edris fut enterré à Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le khalife pouvait croire cette dynastie éteinte. Mais nous verrons plus tard qu'une de ses concubines, la Berbère Kenza, était enceinte et que, grâce à l'adresse et à la prudence de Rached, le royaume edricide fut conservé à l'enfant posthume de son fondateur.

Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem était mort. (791), et avait désigné pour lui succéder son fils Kabiça. Mais Haroun-er-Rachid n'entendait pas que la fonction de gouverneur se transmît par hérédité dans son empire; prévenu de la fin prochains de Rouh, il envoya, pour le remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. Cet officier arriva à Kaïrouan au moment où Kabiça venait de se faire reconnaître comme émir; ayant montré son diplôme, il reçut le serment de la population et des troupes. Il exerça, pendant deux ans, le pouvoir avec équité; mais, en 793, El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au poste qui avait été occupé par son père, et vint prendre possession du commandement à Kaïrouan (mai 793).

Peu de temps après, la milice syrienne en garnison à Tunis se révolta contre le gouverneur de cette ville, El-Moréïra-ben-Bachir, neveu d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions avaient soulevé l'opinion publique. Le chef de cette sédition, Abd-Allah-ben-Djaroud, écrivit à El-Fadel pour faire connaître les griefs de la population, et aussitôt un autre commandant fut envoyé à Tunis; mais les gens qui s'étaient portés à sa rencontre le mirent à mort et cette sédition se changea en révolte ouverte. Les commandants des places voisines, gagnés par les promesses ou par l'argent, firent cause commune avec les rebelles. El-Fadel, ayant marché avec ses troupes contre Abd-Allah, fut défait par celui-ci et ne put l'empêcher de s'emparer de Kaïrouan. Ayant été lui-même fait prisonnier, il fut massacré par ies soldats, malgré l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794).

ANARCHIE EN IFRIKIYA.--Cependant le commandant d'El-Orbos, nommé Chemdoun, se déclara hautement contre les rebelles, fit alliance avec plusieurs autres chefs, parmi lesquels son collègue de Mila, et recueillit Moréïra et tous les adhérents de la cause légitime. Ayant marché contre l'usurpateur, il éprouva une première défaite; mais, bientôt, El-Ala-ben-Saïd, gouverneur du Zab, vint le rejoindre avec de nouveaux contingents, et fous marchèrent sur Kaïrouan.

Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait nommé comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aïan, et qu'en attendant son arrivée, un officier du nom de Yaktin allait venir avec la mission de pacifier la milice, se porta au devant de l'envoyé pour tâcher de transiger avec lui ou de détourner le coup qui le menaçait. En vain, Yaktin pressa le rebelle de déposer les armes: Ibn-Djaroud refusa sous le prétexte que, s'il abandonnait Kaïrouan, cette ville serait livrée au pillage par les Berbères au service de ses ennemis. Ne pouvant rien obtenir de lui, Yaktin s'appliqua à détacher de sa cause un certain nombre d'adhérents.

Peu après, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit en marche vers l'ouest à la tête d'un corps d'armée et s'empara de Tripoli. Quant au gouverneur, il était resté en observation à Barka. En même temps, El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec ses Berbères, mettre le siège devant Kaïrouan. Ibn-Djaroud, se voyant perdu, écrivit en hâte à Yahïa pour lui offrir sa soumission; puis il sortit de la capitale, où il avait commandé pendant sept mois, et vint se remettre entre ses mains. Aussitôt El-Ala fit son entrée à Kaïrouan et massacra tous les partisans du chef révolté. Yahia-ben-Moussa arriva à son tour (mars-avril 795) et obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyât ses troupes, dont les excès allaient croissant. Le chef qui se prétendait le sauveur de l'autorité du khalife se retira à Tripoli et, de là, écrivit à Hertema pour réclamer le prix de ses services. Il est à supposer que sa puissance était fort à craindre, car le khalife Er-Rachid lui écrivit lui-même, en le félicitant, et en lui envoyant une forte gratification. On put ainsi le décider à partir pour i Orient[408].

[Note 408: En-Nouéïri, p. 389 et suiv.]

GOUVERNEMENT DE HERTEMA-BEN-AÏAN.--Dans le mois de juin 795, Hertema fit son entrée à Kaïrouan. Il proclama une amnistie générale et s'occupa de mettre en état de défense les fortifications de plusieurs villes de la côte, notamment Monastir et Tripoli. Mais l'esprit de révolte agitait partout les populations indigènes et le gouverneur ne pouvait compter sur sa milice, pour laquelle l'indiscipline était devenue une habitude. Se sentant trop faible et trop isolé pour mener à bien la rude tâche qu'on lui avait confiée, il sollicita lui-même du khalife son rappel. Haroun-er-Rachid désigna alors son propre frère de lait Mohammed-ben-Mokatel pour occuper le poste important de gouverneur de l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment où la situation réclamait un esprit particulièrement habile et expérimenté.