Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps

Chapter 25

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Okba, continuant néanmoins sa route, arriva devant Tiharet[322], où il trouva les Berbères réunis en grand nombre. Avec eux étaient quelques troupes grecques. Il les attaqua et les défit dans une sanglante bataille. De là, le général musulman conduisit son armée dans le Mag'reb extrême et, ayant traversé, sans rencontrer une grande opposition, la région maritime occupée par les Romara, parvint à Ceuta, le seul point qui, dans ces régions éloignées, reconnût encore l'autorité de Byzance. Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup plus fréquentes avec les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint au devant d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements précis sur l'intérieur de la contrée. Il lui apprit qu'il ne trouverait plus de pays soumis aux chrétiens, mais que, dans les montagnes et les plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbères ne reconnaissant aucune autorité.

Muni de ces renseignements, Okba s'enfonça dans le coeur des montagnes marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de Fès). Les Berbères Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localités lui opposèrent une vive résistance et il se trouva un moment cerné au milieu d'elles. Un secours qui lui fut envoyé par les Mag'raoua lui permit de se dégager, Reprenant l'offensive, il s'empara de Nefis, métropole des Masmouda, où il trouva un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosquée. De là, il descendit vers le Sous, défit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces régions, et atteignit enfin le rivage de l'Océan. On rapporte qu'ayant fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu à témoin qu'il avait accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi de sa religion à combattre[323].

[Note 322: C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.]

[Note 323: Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouéïri (_loc. cit._, p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Kaïrouanî, p. 44 et suiv. Le Baïan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.]

DÉFAITE DE TEHOUDA. MORT D'OKBA.--Les Musulmans reprirent alors le chemin de l'est, traînant à leur suite de nombreux esclaves et rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amené avec lui, dans le Mag'reb, Koçéïla et Dinar, et n'avait négligé aucune occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbère d'écorcher un mouton en sa présence; contraint de remplir ainsi le rôle d'un esclave, Koçéïla passait de temps en temps sa main ensanglantée sur sa barbe en regardant Okba d'une étrange façon. «Que signifie ce geste?» demanda le gouverneur. «Rien, répondit le Berbère, c'est que le sang fortifie la barbe!»

Les assistants expliquèrent à Okba qu'il fallait y voir une menace, et Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un homme d'un rang élevé parmi les siens, lui prédisant qu'il pourrait bien s'en repentir. Mais Okba, gonflé d'orgueil par ses succès, voyant les populations indigènes s'ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menacé d'un danger immédiat; et cependant une vaste conspiration s'ourdissait autour de lui. Koçéïla avait pu envoyer des émissaires aux gens de sa tribu et à ses alliés, et tout était préparé pour la révolte.

Parvenu dans le Zab, Okba, qui considérait tout le Mag'reb comme soumis, renvoya son armée par détachements vers sa capitale. Quant à lui, ne conservant qu'un petit corps de cavalerie, il voulut reconnaître ces forteresses des environs de l'Aourès où il avait éprouvé une résistance inattendue, afin d'étudier les moyens de les réduire. Mais il avait compté sans la vengeance de Koçéïla. Parvenu à Tehouda, au nord-est de Biskra, le général qui, depuis quelque temps, était suivi par les Berbères, se trouva tout à coup face à face avec d'autres ennemis, commandés par des chefs chrétiens. La victoire, comme la fuite, était impossible, il ne restait aux Arabes qu'à mourir en braves. Ils s'y résolurent sans faiblesse et, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, attendirent le choc de l'ennemi. Dinar, auquel la liberté avait été rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes. Le combat ne fut pas long; enveloppés de toute part, les guerriers arabes furent bientôt anéantis; un très petit nombre fut fait prisonnier (683).

Ainsi périt au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus contribué à la conquête de l'Afrique par les Arabes, l'apôtre farouche de l'islamisme chez les Berbères. D'un caractère vindicatif, fanatique à l'excès, sanguinaire sans nécessité, il faisait suivre ses victoires de massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vénération pour les fidèles et a donné son nom à l'oasis qui le renferme.

LA BERBÉRIE LIBRE SOUS L'AUTORITÉ DE KOÇÉÏLA.--Un seul cri de guerre poussé par les indigènes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda. En un instant, tous les Berbères furent en armes, prêts à se ranger sous la bannière de Koçéïla, pour expulser leurs oppresseurs. Les débris des populations coloniales firent cause commune avec eux.

Zohéïr-ben-Kaïs essaya d'organiser la résistance, mais ses guerriers avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu'à rentrer en Orient. Force lui fut d'évacuer Kaïrouan; il alla, suivi d'une partie des habitants de cette ville, se réfugier à Barka. Bientôt Koçéïla, à la tête d'une foule immense, se présenta devant Kaïrouan dont les portes lui furent ouvertes par les habitants. Grâce aux ordres sévères donnés par le roi indigène, aucun pillage, aucun excès ne fut commis, rare exemple de modération que les Musulmans n'avaient pas donné et qu'ils se garderont bien d'imiter.

La Berbérie avait, en un jour, recouvré son indépendance. Koçéïla, reconnu par tous comme roi, établit le siège de son gouvernement dans ce Kaïrouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre destination. Une alliance étroite fut cimentée entre lui et les chrétiens, qui reconnurent même son autorité. Quant aux Berbères, en reprenant leur liberté, ils s'étaient empressés de répudier le mahométisme, devenu pour eux le symbole de l'asservissement.

Pendant cinq années (de 683 à 688), Koçéïla régna sur le Mag'reb, avec une justice que ses ennemis mêmes durent reconnaître[324]. La paix et la tranquillité étendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce pays désolé par la guerre; mais ce répit devait être de courte durée.

[Note 324: Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, t. I, p. 208 et suiv. En-Nouéïri, p. 334 et suiv. El-Kaïrouani, p. 44 et suiv.]

NOUVELLES GUERRES CIVILES EN ARABIE.--La guerre civile, qui avait de nouveau éclaté en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de s'occuper de la Berbérie. Le khalife Yézid était entouré d'ennemis, ou plutôt de compétiteurs. Le premier qui leva l'étendard de la révolte fut El-Houcéïn, deuxième fils d'Ali. Il comptait sur l'appui des Arabes de l'Irak, mais il périt dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680). Abd-Allah, fils de Zobéïr, dont il a été déjà plusieurs fois question, avait été le promoteur de la révolte d'El-Houcéïn; il recueillit son héritage et sut gagner à sa cause un grand nombre d'_Emigrés_ et de parents ou d'amis du prophète. La Mekke devint le centre de cette révolte; bientôt Médine fut entraînée dans la conjuration, et les Oméïades se virent expulsés de cette ville. Après avoir en vain essayé de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une armée qui rentra en possession de Médine; cette ville fut livrée au pillage et les habitants emmenés comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient l'occasion d'assouvir leur haine contre les Défenseurs.

La Mekke, assiégée par l'armée du khalife, résistait avec vigueur, lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les assiégeants démoralisés levèrent le siège, le fils de Zobéïr prit alors le titre de khalife, reçut le serment des provinces méridionales, rentra en possession de Médine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte.

Pendant ce temps, l'anarchie était à son comble en Syrie. Moaouïa, fils aîné de Yezid, semblait désigné pour être son successeur; mais aucune précaution n'avait été prise, et, conformément aux principes posés par Omar, le khalifat devait se transmettre par élection et non par hérédité. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaouïa étant petit-fils d'un kelbite, les kaïsites refusaient de le reconnaître, et ils ne tardèrent pas à se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobéïr.

Sur ces entrefaites, Moaouïa vint à mourir, et l'on vit les prétendants surgir de toute part et trouver toujours une tribu prête à les appuyer. Dahhak-ben-Kaïs avait été élu par les kaïsites, l'oméïade Merouan-ben-el-Hakem fut proclamé par les kelbites (juillet 684). Peu après, kelbites et kaïsites en vinrent aux mains dans la bataille dite de la Prairie, où Dahhak trouva la mort. Merouan était maître de la Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l'Egypte fut obtenue par lui peu après, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobéïr continuait à résister. Une armée de quatre mille hommes envoyée pour surprendre Médine fut taillée en pièces en avant de cette ville par Abd-Allah.

Merouan étant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succéda. Il prenait le pouvoir dans des conditions particulièrement difficiles, car, en outre du puissant compétiteur contre lequel il avait à lutter, et de l'anarchie qui s'étendait partout, il avait à réduire deux redoutables ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans quelques détails, en raison du rôle qu'elles sont appelées à jouer en Afrique.

LES KHAREDJITES ET LES CHIAÏTES.--Nous avons indiqué précédemment dans quelles conditions le schisme des Kharedjites s'était formé. Se posant en réformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalité qui divisaient les Arabes, ils considéraient ceux qui n'étaient pas de leur secte comme des infidèles, et étaient ainsi les ennemis de tous. On a vu avec quelle rigueur ils furent traités. Retirés dans l'Ahouaz, ils rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce passage du Koran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune famille infidèle, car si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs et n'enfanteraient que des impies et des incrédules!», ils décidèrent bientôt le massacre de tous les _infidèles_. Ils vinrent, en répandant des torrents de sang sur leur passage, assiéger Basra; la terreur que ces _têtes rasées_[325] inspiraient était si grande que les gens de Basra envoyèrent leur hommage au fils de Zobéïr, en implorant son secours.

L'autre secte, celle des _Chiaïtes_, avait été formée par les partisans d'Ali et de ses fils. Ils prétendaient que le khalife ne pouvait être pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (épouse d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme des attributs divins et prêchaient la soumission absolue à ses paroles. C'était une secte essentiellement persane, se recrutant de préférence parmi les affranchis originaires de cette nation[326]. «Nulle autre secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'était aussi simple et crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive». Leur chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de Ben-Zobéïr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s'avançaient et les mit en déroute. Peu après, les Chiaïtes étaient défaits à leur tour par les troupes du fils de Zobéïr; c'était un grand service rendu à son compétiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les Chiaïtes, obtint sur eux quelques succès qui les décidèrent à traiter avec lui, et bientôt l'Irak reconnut son autorité.

[Note 325: Conformément à une prescription de leur secte.]

[Note 326: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 158.]

VICTOIRE DE ZOHÉÏR SUR LES BERBÈRES. MORT DE KOCÉÏLA.--Malgré les difficultés auxquelles Abd-El-Malek avait à faire face, il ne cessait de tourner ses regards vers la Berbérie. Il recevait du reste des appels pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel Zohéïr demandait des renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, un corps de plusieurs milliers d'Arabes lui fut envoyé, ainsi que des secours en argent. Zohéïr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. Kocéïla jugeant la position de Kaïrouan peu favorable pour la défense, s'était retiré à Mems, à l'est de Sebiba, près de la branche orientale de la Medjerda et y attendait, dans une position retranchée, l'attaque de l'ennemi; des contingents grecs et des colons latins étaient venus l'y rejoindre.

Zohéïr rentra, sans coup férir, en possession de Kaïrouan, puis, après avoir donné trois jours de repos à ses troupes, il marcha contre l'ennemi. La bataille fut longue et acharnée; mais les indigènes, ayant vu tomber Kocéïla et les principaux chefs chrétiens, commencèrent à plier. Les Musulmans redoublèrent alors d'ardeur et la victoire se décida pour eux. La déroute fut désastreuse. Poursuivis l'épée dans les reins, les Berbères se jetèrent en partie dans l'Aourès; les autres gagnèrent le Zab, où les Arabes les relancèrent. La tribu des Aoureba fut à peu près détruite; ses débris cherchèrent un refuge dans le Mag'reb central et se fixèrent dans les montagnes qui environnent Fès, où ils se fondirent parmi les autres Berbères. C'est un nom que nous n'aurons plus l'occasion de prononcer.

ZOHÉÏR ÉVACUE L'IFRIKIYA.--Zohéïr rétablit ainsi l'autorité arabe en Mag'reb; mais cette victoire était précaire, car le peuple indigène, malgré ses pertes, restait à peu près intact, et son hostilité n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le général arabe manquait de troupes pour compléter sa conquête et le khalife n'était certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant que Zohéïr ait songé à la retraite; de plus, les auteurs nous le représentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les qualités administratives nécessaires dans sa situation. Et puis, il était bien loin pour suivre les événements d'Orient; or, tous ces premiers conquérants avaient les yeux tournés vers l'est. El-Kairouani prétend que «Zohéïr ne tarda pas à reconnaître combien était lourd le fardeau dont il était chargé et craignit que son coeur ne se corrompît au sein de la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Ifrikiya[327]». Quoi qu'il en soit, il quitta Kaïrouan avec ses principaux guerriers. Parvenu à Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitôt, malgré la supériorité de leur nombre, et périt avec toute son escorte (690).

[Note 327: P. 51.]

MORT DU FILS DE ZOBÉÏR. TRIOMPHE D'ABD-EL-MALEK.--Abd-el-Malek reçut la nouvelle du désastre d'Afrique alors qu'il était occupé à réduire les Chiaïtes. Après avoir traité avec eux et soumis l'Irak à son autorité, il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, car il fallait, avant tout, vaincre son compétiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le khalife n'oserait pas assiéger La Mekke. Il se trompait. Bientôt l'armée syrienne, commandée par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville sainte et en commença l'investissement (692). Durant de longs mois, les assiégés résistèrent avec énergie à toutes les attaques et supportèrent les tourments de la famine. Le courage d'Abd-Allah était soutenu par sa mère, âgée de près de cent ans; lorsque tout moyen de résister fut épuisé, elle répondit stoïquement à son fils qui lui demandait ce qu'il lui restait à faire: «mourir!». Peu d'instants après, Abd-Allah, s'étant armé de pied en cap, vint dire un dernier adieu à sa mère; mais celle-ci, apercevant qu'il portait une cotte de maille, la lui fit enlever en disant: «Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de cela.» Le fils de Zohéïr, après avoir combattu bravement, tomba percé de coups; sa tête fut envoyée au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette révolte qui durait depuis de longues années. Abd-el-Malek restait maître incontesté du khalifat, mais de quelles difficultés n'était-il pas environné? Les Kharedjites étaient toujours en insurrection et l'Irak sans cesse menacé. Plusieurs armées envoyées contre eux avaient subi de honteuses défaites, suivies de cruautés épouvantables, car la férocité de ces sectaires contre les païens s'accroissait avec les difficultés qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobéïr, fut chargé de réduire les rebelles et, après deux années de luttes, il parvint, grâce à son énergie, à les forcer de mettre bas les armes (696). Les Kelbites avaient contribué pour beaucoup au triomphe du khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek, irrité de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kaïsites, et accabla d'humiliations leurs rivaux.

SITUATION DE L'AFRIQUE. LA KAHÉNA.--Libre enfin, le khalife tourna ses regards vers l'Afrique et se disposa à tirer vengeance de la défaite et de la mort de son lieutenant.

Après la fuite des Arabes, la révolte s'était répandue de nouveau chez les Berbères: les Aoureba étaient détruits, et chaque tribu prétendait imposer son chef aux autres; de là des luttes interminables. Dans les derniers temps une sorte d'apaisement s'était produit et les indigènes de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorité d'une femme Dihia ou Damïa, fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua (Zénètes) de l'Aourès. Cette femme remarquable appartenait, dit El-Kaïrouani, à une des plus nobles familles berbères ayant régné en Afrique. «Elle avait trois fils, héritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait élevés sous ses yeux, elle les dirigeait à sa fantaisie et gouvernait, par leur intermédiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir, pour elle-même, le commandement[328].» Cette prétendue faculté de divination fit donner à Dihia, par les Arabes, le surnom d'_El-Kahéna_, (la devineresse). Sa tribu était juive, ainsi que l'affirme Ibn-Khaldoun[329], et il est possible que ce nom de Kahéna, que les Musulmans lui appliquaient, avec un certain mépris, ait été, au contraire, parmi les siens, une qualité quasi-sacerdotale.

[Note 328: El-Kaïrouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III, p. 193. En-Nouéïri, p. 338 et suiv.]

[Note 329: T. I, p. 208.]

Les relations de la Kahéna avec Kocéïla et la part active qu'elle prit à la conspiration qui se dénoua à Tehouda, sont affirmées par les auteurs. Après la mort de Kocéïla, un grand nombre de Berbères se joignirent à elle, dans ses retraites fortifiées de l'Aourès. Ainsi le drapeau de l'indépendance berbère avait été relevé par une femme qui avait su rallier les forces éparses de ce peuple, calmer les rivalités et imposer son autorité même aux Grecs. La situation avait donc changé de face en Berbérie et les Arabes allaient en faire l'épreuve.

EXPÉDITION DE HAÇANE EN MAG'REB. VICTOIRE DE LA KAHÉNA.--En 696, le khalife ayant réuni une armée de quarante mille hommes en confia le commandement à Haçane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l'envoya en Egypte, où son autorité était encore méconnue en maints endroits. L'année suivante, il lui expédia l'ordre de marcher sur le Mag'reb. «Je te laisse les mains libres, lui écrivit-il, puise dans les trésors de l'Egypte et distribue des gratifications à tes compagnons et à ceux qui se joindront à toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et que la bénédiction de Dieu soit avec toi[330].»

[Note 330: En-Nouéïri, p. 338.]

Parvenu en Mag'reb avec son immense armée, Haçane entra à Kaïrouan, dont la possession ne lui fut pas disputée; puis il alla attaquer et enlever Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se réfugier sur leurs navires et de gagner les îles de la Méditerranée. Quant aux troupes grecques, elles essayèrent de se rallier à Satfoura, près de Benzert, mais ce fut pour essuyer un véritable désastre. Sur ces entrefaites, une flotte byzantine, envoyée de Constantinople, sous le commandement du patrice Jean, aborda à Karthage. Appuyés par les indigènes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrèrent facilement en possession de cette ville.

Mais aussitôt le khalife équipa et expédia une flotte considérable qui ne tarda pas à arriver en Afrique; en même temps Haçane revenait mettre le siège devant Karthage. Ces deux forces combinées eurent facilement raison des chrétiens, dont les débris se rembarquèrent et regagnèrent l'Orient (698). Ce fut la dernière tentative de l'empire pour conserver sa colonie africaine. Dès lors les chrétiens restés en Ifrikiya se virent forcés d'unir intimement leur sort à celui des indigènes. Après ces campagnes, Haçane dut se retirer à Kaïrouan, pour donner quelque repos à ses troupes et se reformer avant d'entreprendre l'expédition de l'Aourès.

Pendant ce temps, la Kahéna se préparait activement à la lutte en appelant aux armes les Berbères et en enflammant leur courage. Ayant appris que Haçane s'était mis en marche, elle descendit de ses montagnes et alla détruire les remparts de Bar'aï, soit pour que le général arabe ne s'attardât pas à en faire le siège et vînt directement attaquer les Berbères dans le terrain qu'elle avait choisi, soit pour qu'il ne pût s'appuyer sur aucun retranchement, s'il était parvenu à l'enlever.

Haçane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les bords de l'Ouad-Nini, près de Bar'aï[331]. Au point du jour on en vint aux mains. L'avant-garde berbère, commandée par un ancien général de Kocéïla, obtint les premiers succès et, après une lutte acharnée, les Arabes furent enfoncés de toutes parts et mis en pleine déroute. Haçane, avec les débris de ses troupes, prit la fuite vers l'est, poursuivi l'épée dans les reins jusqu'à Gabès: il ne s'arrêta que dans la province de Barka, où il s'établit dans des postes retranchés qui reçurent son nom: _Koçour Haçane_.

[Note 331: Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le théâtre de cette bataille; mais nous adoptons l'indication d'En-Nouéïri qui est la plus plausible.]

LA KAHÉNA REINE DES BERBÈRES. SES DESTRUCTIONS.--Les Arabes avaient laissé sur le champ de bataille un grand nombre d'entre eux; de plus, quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, étaient aux mains des vainqueurs. La Kahéna les traita avec bonté et les mit en liberté, à l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yézid, de la tribu de Kaïs, jeune homme d'une grande beauté, qu'elle combla de présents et qu'elle adopta en faisant le simulacre de l'allaiter, coutume qui, selon le Baïan, consacrait l'adoption chez les Berbères. Nous verrons plus loin de quelle façon Khaled reconnut ces procédés. Ainsi, pour la deuxième fois, les sauvages Berbères donnaient une leçon d'humanité à ceux qui se présentaient comme les apôtres du vrai Dieu et qui n'employaient d'autres moyens que la violence, le meurtre et la dévastation.

L'Ifrikiya et même, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le Mag'reb, reconnurent alors l'autorité de la Kahéna. De quelle façon exerça-t-elle le pouvoir suprême? D'après un passage d'En-Nouéïri, la Kahéna aurait tyrannisé les Berbères. Il est certain que, prévoyant le retour des Arabes, elle chercha à les éloigner en faisant le vide devant eux. «Les Arabes veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent, tandis que nous, nous ne désirons posséder que des champs pour la culture et le pâturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre: c'est de ruiner le pays pour les décourager[332].» Tel fut son raisonnement et, passant aussitôt à l'exécution, elle envoya des agents dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les édifices, détruire et incendier les jardins. De Tunis à Tanger, le pays qui, au dire des auteurs, n'était qu'une succession de bosquets, fut transformé en désert.

[Note 332: En-Nouéïri, p. 340.]