Histoire De L Afrique Septentrionale Berberie Depuis Les Temps
Chapter 17
«L'armée et les choses militaires relevaient du _magister peditum_, sorte de ministre de la guerre, résidant aussi à Rome, et représenté en Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de Maurétanie césarienne et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique et de Tingitane.
«Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize préposés des limites, qui commandaient les troupes placées sur la frontière, plus les corps mobiles.
«Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un préfet de cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles.
«Le duc de la Césarienne avait huit préposés des limites. Il était aussi præses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dépendre du vicaire d'Afrique.
«Le duc de la Tripolitaine avait douze préposés et deux camps où étaient, sans doute, les troupes destinées à tenir la campagne.
«Les troupes, on le voit, étaient divisées en deux classes: les troupes mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontière[203].»
Sous le Bas-Empire, l'organisation des assemblées provinciales fut modifiée; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions religieuses cessèrent et le concilium devint une assemblée purement administrative, chargée d'éclairer les préfets et de leur fournir un appui moral, car il n'avait aucun droit exécutif. La centralisation établie par Constantin fit cesser l'autonomie des provinces. L'empereur voulut tout diriger du fond de son palais et c'est dans ce but que les fonctions furent multipliées. Des _curiosi_, inspecteurs plus ou moins occultes, furent chargés de surveiller les fonctionnaires et de rendre compte de leurs moindres actes au chef suprême; en même temps les cités reçurent des _defensores_, dont la mission était de protéger les citoyens contre l'injustice et la tyrannie des agents du prince.
Le concilium provincial conserva le droit de présenter des voeux et des doléances à l'empereur; sa réunion était l'occasion de fêtes et de réjouissances publiques; la convocation était faite par le préfet. Le sacerdos provineiæ, dont la fonction paraît avoir été conservée pendant quelque temps encore, dut céder la présidence du concile au préfet ou à son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou prêtres devenus chrétiens, fut entouré d'honneurs et d'immunités; mais il perdit toute occasion de s'immiscer légalement dans les affaires administratives[204].
[Note 203: L'_Afrique septentrionale après le partage du monde romain_, par Berbrugger, travail extrait de la _Notice des dignités_, de Booking.]
[Note 204: _Les Assemblées provinciales et le culte provincial_, par M. Pallu de Lessert, passim.]
PUISSANCE DES DONATISTES.--LES CIRCONCELLIONS.--Vers 321, les Donatistes avaient obtenu le rappel de leurs exilés, et il se produisit une sorte d'apaisement. En 326, Cécilien étant mort fut remplacé par Refus: de leur côté, les Donatistes élirent Donat, homonyme de l'évêque des Cases-Noires, comme successeur de Majorin. Peu après, les nouveaux élus réunissaient à Karthage un concile auquel deux cent soixante-dix évêques prirent part et où, grâce à des concessions mutuelles, on put consolider la trêve.
On sera peut-être étonné du grand nombre d'évêques se trouvant alors en Afrique, mais il faut considérer ces prélats comme de simples curés. «La création des sièges épiscopaux en Afrique n'a pas toujours été motivée par l'importance des localités et le chiffre de la population. L'on observe en effet dans l'histoire des Donatistes que ces habiles sectaires, afin d'augmenter leur influence, multipliaient le nombre des évêques et les préposaient à de simples hameaux... Or, on conçoit parfaitement que l'Église, pour tenir tête aux Donatistes, ait imité cette conduite et multiplié les évêchés... Au surplus, il était dans l'esprit de l'Église d'Afrique de multiplier les diocèses afin que leur peu d'étendue en facilitât l'administration[205].»
Ainsi les deux églises vivaient côte à côte et essayaient de se tolérer, mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en maints endroits les temples et nous voyons, en 330, l'empereur, cédant à la demande de Zezius, évêque de Constantine, ordonner la construction d'une basilique pour les orthodoxes, attendu que «tout ce qui appartenait à l'Église catholique était tombé au pouvoir des Donatistes» et que les orthodoxes n'avaient aucun local pour tenir leurs assemblées[206].
[Note 205: _Observations sur la formation des diocèses dans l'ancienne Eglise d'Afrique_, par l'abbé Léon Godart (_Revue africaine_, 2e année, pp. 399 et suiv.)]
[Note 206: V. L'_Africa christiana_ de Morcelli, t. II, p. 234. Cette église se trouvait dans l'emplacement occupé actuellement par l'hôpital militaire.]
A côté des Donatistes modérés, qui essayaient de chercher un modus vivendi avec les autres chrétiens, se trouvaient les zélés, les purs. Réunis en bandes obéissant à un chef, ils se mirent à parcourir le pays dans le but, disaient-ils, de faire reconnaître la sainteté de leur foi. Leur cri de ralliement était _Laudes Deo_ (Louanges à Dieu!), et il fut bientôt redouté comme un signal de pillage et de mort. Faisant profession de mépriser les biens de la terre et de vivre dans la continence, ils ne tardèrent pas à ériger la destruction en principe. Ils n'ont du reste rien à perdre, car la plupart sont des esclaves fugitifs, des malheureux ruinés par les guerres civiles ou les exactions du fisc. Ils prétendent établir l'égalité en détruissant les biens et faire le salut des riches en les ruinant.
Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaquèrent d'abord aux fermes isolées; c'est pourquoi les gens qui en faisaient partie furent stigmatisés du nom de Circoncellions[207]. Nous verrons avant peu à quels excès ces fanatiques se portèrent. Leur quartier général était Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aourès, entre Lambèse et Theveste[208].
[Note 207: De _Circumiens cellas_ (rôdant autour des fermes).]
[Note 208: Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et de saint Optat.]
LES FILS DE CONSTANTIN.--PERSÉCUTION DES DONATISTES PAR CONSTANT.--A la mort de Constantin (337), l'empire se trouva fractionné en cinq parties; mais bientôt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance, restèrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls maîtres du pouvoir. Un nouveau partage fut alors opéré entre eux (338). L'Afrique demeura pendant plusieurs années un sujet de contestation entre Constant et Constantin, et les deux frères en vinrent plusieurs fois aux mains. La mort de Constantin (340) mit fin à la lutte en assurant le triomphe de Constant.
Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les païens, puis, des dissensions nouvelles s'étant produites en Afrique entre les Donatistes et les orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin à ces troubles. A peine étaient-ils arrivés à Karthage que les Donatistes se soulevèrent de toutes parts. Aidés par les Circoncellions, ils osèrent tenir tête aux armées de l'empereur. Mais bientôt ils furent vaincus et réduits à la fuite, et la persécution commença; les évêques compromis furent exilés ou mis à mort. Le principal résultat de ces violences fut d'augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler leur fureur, au grand préjudice de la colonisation.
CONSTANCE ET JULIEN.--EXCÈS DES DONATISTES.--En 350, Constant fut mis à mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara de son trône et étendit son autorité sur l'Afrique. Deux ans plus tard les troupes de Constance prenaient possession de l'Afrique au nom de leur maître. Elles passèrent ensuite en Espagne, de là en Gaule et vinrent à Lyon écraser l'armée de Magnence, qui périt dans la bataille. Ainsi Constance resta seul maître de l'empire. On sait qu'il s'érigea en protecteur de l'arianisme.
En 360, Julien, ayant été proclamé à Lutèce et reconnu par l'Italie, chercha à gagner l'Afrique à sa cause, mais ne put parvenir à la détacher de sa fidélité au fils de Constantin. Du reste, Constance avait pris des précautions sérieuses pour conserver sa province, et, bien qu'il fût menacé par son compétiteur d'un côté, et par les Perses de l'autre, il envoya en Afrique son secrétaire d'état Gaudentius avec ordre de lever des troupes et de s'opposer à tout débarquement. «Gaudentius remplit sa mission avec fidélité, il invita le comte Cretion et les gouverneurs (rectores) à faire des levées, et il tira des deux Maurétanies une cavalerie légère excellente avec laquelle il protégea efficacement tout le littoral contre les troupes stationnées en Sicile et qui n'attendaient qu'une occasion pour faire une descente en Afrique[209].»
L'année suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes, fort affaiblis par la persécution macarienne. Leurs évêques leur furent rendus et une violente réaction contre les orthodoxes se produisit. Les Donatistes se vengèrent d'eux par les mêmes armes: les spoliations, les dévastations, les meurtres. Un exemple donnera une idée du caractère de ces luttes: «Félix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur Lemelli[210], à la tête d'une troupe de Circoncellions. Ayant trouvé la porte de la basilique fermée, ils en firent le siège; les Circoncellions montèrent sur le toit et, de là, accablèrent les fidèles sous un monceau de tuiles. Un grand nombre fut cruellement blessé; deux diacres qui défendaient l'autel furent tués et les fastes de l'église inscrivent deux martyrs de plus[211].» Ailleurs, à Typaza, en présence du gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; «les hommes sont torturés, les femmes traînées; les enfants mis à mort ou étouffés dans les entrailles de leurs mères.»
Du reste les Donatistes ne tardèrent pas à voir des schismes se produire dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, évêque de Cartenna[212], qui imposait un nouveau baptême à tous les anciens traditeurs.
[Note 209: Poulle (_Soc. arch._), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi _Rev. afr._ t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.]
[Note 210: Zembia, dans la Medjana.]
[Note 211: Poulle, _Maurétanie_, p. 129.]
[Note 212: Tenès].
EXACTIONS DU COMTE ROMANUS.--A la fin de 363, sous Jovien, et ensuite, dans les premiers temps du règne de Valentinien, une tribu indigène de la Tripolitaine, les _Asturiens_, ainsi appelés par les auteurs[213], causèrent les plus grands ravages dans cette contrée et vinrent même attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les colons appelèrent à leur secours le comte Romanus, nommé depuis peu maître des milices d'Afrique; mais ce général ne voulut entrer en campagne que si on lui fournissait quatre mille chevaux et une grande quantité de vivres, conditions que les Tripolitains ruinés ne pouvaient remplir; de sorte que les Berbères continuèrent leurs déprédations. À l'avènement de Valentinien, les gens de Leptis envoyèrent des députés à l'empereur pour lui exposer leurs doléances; mais les partisans de Romanus en atténuèrent en partie l'effet. Cependant l'empereur chargea un administrateur de l'ordre civil, auquel on confia des pouvoirs militaires extraordinaires, de rétablir la paix.
[Note 213: Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.]
En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya un tribun nommé Pallade pour faire une enquête sur les lieux, mais cet agent se laissa corrompre et déclara que les plaintes n'étaient pas fondées. Pour Romanus, c'était le triomphe, l'impunité assurée; aussi se livra-t-il, sans retenue, à une prévarication effrénée. Une nouvelle plainte des victimes ayant eu le même résultat que la précédente, l'empereur ordonna la mise à mort des réclamants, _convaincus_ de calomnie. Un ancien præses de la Tripolitaine, nommé Rurice, qui avait cherché à faire triompher la vérité, fut englobé dans l'accusation et exécuté à Sitifis.
RÉVOLTE DE FIRMUS.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants chefs des Quinquégentiens vint à mourir en laissant plusieurs fils, Firmus, Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacès et Zamma. Ce dernier était fort lié avec Romanus, et, comme son frère aîné, Firmus, craignait d'être victime d'une spoliation, il fit assassiner Zamma. C'était s'exposer à la vengeance certaine du comte; aussi, après avoir essayé en vain de se disculper auprès du pouvoir central, Firmus comprit-il qu'il ne lui restait de salut que dans la révolte. Ces fils de Nubel étaient tous empreints de civilisation latine, plusieurs d'entre eux étaient chrétiens.
En 372, Firmus lève l'étendard de l'insurrection dans les montagnes du Djerdjera. Les Maurétanies le soutiennent; les Donatistes lui fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruinés, tous ceux qui recherchent le désordre, des soldats, on dit même une légion entière, viennent se joindre à lui. Firmus disposant d'une vingtaine de mille hommes se met aussitôt en campagne; un évêque de Rusagus, bourgade sur la frontière de la Césarienne, lui ouvre les portes de la ville. Les Firmianiens, continuant leur marche vers l'ouest, assiègent Césarée, s'en rendent maîtres et réduisent en cendres cette belle ville. Romanus essaie en vain de lutter; il est défait et la révolte gagne la Numidie. Les soldats proclamèrent alors Firmus roi; un tribun lui posa le diadème.
À la réception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident envoya en toute hâte des troupes en Afrique sous le commandement du comte Théodose, maître de la cavalerie. Débarqué à Igilgili (Djidjelli), cet habile générai gagna Sitifis et convoqua toutes ses troupes dans un poste des environs nommé Panchariana, d'où il devait commencer les opérations (373). Il avait été rejoint, tout en arrivant, par un corps d'auxiliaires indigènes, commandé par Gildon, frère de Firmus.
Le prince indigène, comprenant que la situation était changée, essaya de traiter avec Théodose, et lui fit offrir sa soumission; mais le général ne voulut rien entendre avant d'avoir reçu des otages, et les choses en restèrent là. Bientôt, du reste, Théodose entra en campagne, et porta son camp à Tubusuptus[214]. Ayant repoussé un nouveau message du rebelle, il attaqua les Tyndenses et Massissenses, commandés par Mascizel et Duis, les mit en déroute, et porta le ravage dans toute la contrée, sans cependant se départir d'une grande prudence et en s'appuyant sur une place nommée Lamforte. De là, s'avançant vers l'ouest, Théodose défit de nouveau Mascizel, qui avait osé l'attaquer.
Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermédiaire de prêtres chrétiens, et Théodose la lui accorda. Le prince berbère remit au vainqueur Icosium[215] et lui livra, dans cette ville, ses enseignes, sa couronne, son butin et des otages, mais il ne paraît pas qu'il soit venu en personne signer le traité.
[Note 214: Tiklat en Kabylie.]
[Note 215: Alger].
Après avoir obtenu ce résultat, Théodose se rendit à Césarée et employa ses légions à relever cette ville de ses ruines. Dans cette localité, il fit mourir sous les verges ou décapiter les soldats qui étaient passés au service du rebelle.
Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau à soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les Maziques et les Muzones. La tribu des Isaflenses, établie sur le versant sud du Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement sous les ordres de son chef Mazuca, mais elle fut encore défaite et son chef, fait prisonnier, hâta sa mort en déchirant ses blessures. Firmus, réduit encore à la fuite, se jette au coeur des montagnes, puis prend la direction de l'est, suivi par les Romains. Au moment où ceux-ci vont l'atteindre, il leur échappe encore et revient sur ses pas. Il entraîne de nouveau les Isaflenses, avec leur chef Igmacen et réunit un grand nombre d'adhérents. Théodose, qui s'est avancé contre lui et le croit sans forces, est subitement attaqué par vingt mille indigènes; il a la douleur de voir ses soldats lâcher pied et ne s'échappe lui-même qu'à la faveur de la nuit[216].
Ayant pu, dans sa déroute, gagner le fort de Castellum Audiense[217], il y rallia son armée et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la dernière sévérité, brûlant les uns, mutilant les autres; et grâce à son énergie, il rétablit promptement la discipline et put résister aux attaques tumultueuses des indigènes. Il opéra ensuite sa retraite vers Sitifis[218]. L'année suivante (375), il s'avança, à la tête de forces considérables, contre les Isaflenses, toujours fidèles à Firmus, et leur fit essuyer une nouvelle défaite. Igmacen, leur roi, se laissa alors gagner par les promesses de Théodose. Il cessa toute résistance et arrêta Firmus au moment où celui-ci, devinant sa trahison, se disposait à fuir. Prévoyant le sort qui l'attendait, le prince berbère se pendit dans sa prison et le traître Igmacen ne put livrer à ses ennemis qu'un cadavre qui fut apporté à leur camp, chargé sur un chameau.
Ainsi finit cette révolte qui avait duré trois ans.
[Note 216: Berbrugger, _Époques militaires de la grande Kabylie_.]
[Note 217: Aïoun Bessem, au nord d'Aumale.]
[Note 218: Les auteurs disent qu'il se retira à Typaza, mais cela semble bien improbable et nous nous rallions à l'opinion de MM. Poulle et Berbrugger, qui démontrent que c'est à Sétif que Théodose s'est reformé.]
Pacification générale.--Après avoir obtenu la pacification générale des tribus soulevées, Théodose s'appliqua, par une série de sages mesures, à rétablir la marche de l'administration et à faire oublier les maux causés par Romanus. Les complices des exactions de ce dernier furent sévèrement punis.
Mais le comte Théodose avait de nombreux ennemis qui le dénoncèrent à l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de son père, Valentinien (375). On le présenta comme étant sur le point de se déclarer indépendant et de lui disputer le pouvoir. Gratien prêtant l'oreille à ces calomnies expédia l'ordre de le mettre à mort[219]. Le vainqueur de Firmus, celui qui avait conservé l'Afrique à l'empire, fut décapité à Karthage.
[Note 219: Orose, _Hist._, 1. VII, ch. XXXIII.]
La révolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le terrain qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs colonies, si romanisées qu'elles fussent, des tribus indigènes intactes, non assimilées, ils avaient en quelque sorte préparé pour l'avenir la ruine de leur colonisation. La levée de boucliers à laquelle la rébellion de Firmus avait servi de prétexte, était le premier acte du drame. Les Donatistes y avaient joué un rôle trop actif pour ne pas porter la peine de la défaite. En 378, les édits qui les condamnaient furent remis en vigueur et exécutés strictement.
L'AFRIQUE SOUS GRATIEN, VALENTINIEN II ET THÉODOSE.--Le monde romain, assailli de tous côtés par les barbares, était dans une situation des plus critiques, et Gratien n'avait ni l'énergie ni les talents qui auraient été nécessaires dans un tel moment. Son frère, Valentinien II, empereur d'Orient, était un enfant en bas âge. Pour soulager ses épaules d'un tel fardeau, Gratien s'associa le général Théodose, fils du comte Théodose, qui avait été mis à mort par ses ordres, et l'envoya défendre les frontières de l'empire. Peu après, Maxime était proclamé par ses soldats dans les Gaules (383). Gratien, ayant marché contre lui, fut vaincu et tué par l'usurpateur, près de Lyon. On dit que sa défaite fut due à la défection de sa cavalerie maure.
Théodose, forcé de reconnaître l'usurpateur, obtint cependant que l'Italie et l'Afrique fussent attribuées à Valentinien II. Mais Maxime ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En 387, il attaqua Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'année suivante, il était à son tour vaincu par Théodose qui, après l'avoir tué, remit Valentinien II en possession de l'Afrique. Enfin, en 392, Valentinien ayant été assassiné, le trône impérial resta à Théodose.
Mais à cette époque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. Théodose mourut en 395 et l'empire échut à ses deux fils Arcadius et Honorius. Ce dernier, âgé de onze ans, eut l'Occident avec l'Afrique.
RÉVOLTE DE GILDON.--Pendant ces compétitions, que pouvait faire l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la révolte? Nous avons vu qu'à l'arrivée du comte Théodose en Maurétanie, Gildon, frère de Firmus, s'était mis à sa disposition et lui avait amené des renforts. On avait été content de ses services et il était resté sans doute en relations intimes avec la famille de ce général. Aussi, lorsque le fils du comte Théodose eut été associé à l'empire, il songea à être utile à Gildon et lui fit donner, en 387, le commandement des troupes d'Afrique avec le titre de _grand maître des deux milices_. Résidant à Karthage auprès du proconsul Probinus, il joignit à la puissance dont il était revêtu l'honneur de s'allier à la famille de Théodose, en donnant sa fille à un des neveux de celui-ci.
Dès lors, l'orgueil du prince indigène ne connut plus de bornes, et le pays commença à sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorité du proconsul était effacée par la sienne. Cependant, lors de la révolte d'Eugène dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui furent faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne montra pas grand zèle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer les secours qu'il lui réclamait.
La mort de Théodose le décida à lever le masque, et, pour déclarer ses intentions, il retint dans le port de Karthage les blés destinés à l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est inévitable, car la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est déclaré ennemi public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa à le combattre.
Dans cette conjoncture, Gildon appelle à lui le peuple indigène en se déclarant restaurateur de son indépendance. Il comble les Donatistes de ses faveurs et persécute les catholiques, Mascizel, son frère, s'étant rendu à Milan pour un motif inconnu, Gildon le soupçonne d'être allé intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il fait mettre à mort ses deux fils[220]; puis il adresse, pour la forme, sa soumission à l'empereur.
[Note 220: Orose, 1. VII, ch. XXXIII.]
CHUTE DE GILDON.--C'est à Mascizel, brûlant du désir de la vengeance, que Stilicon donna le commandement de l'expédition. En 398, ce chef débarqua en Afrique avec cinq mille légionnaires (Gaulois, Germains et auxiliaires) et marcha contre son frère qui l'attendait à la tête d'un rassemblement de soixante-dix mille guerriers, mal armés et demi-nus. Parvenu auprès de Theveste, il se trouva isolé au milieu de montagnes escarpées et entouré de ses innombrables ennemis.
Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gétules et de ses montagnards berbères; en voyant les faibles forces que son frère ose lui opposer, il donne le signal du combat comme celui d'une exécution en masse. L'action s'engage, et Mascizel, désespéré, s'avance pour parlementer. Alors un certain tumulte se produit aux premières lignes: un porte-enseigne tombe devant le chef des troupes romaines, et les Berbères croient à une trahison; ce mot se propage parmi eux comme un éclair, et bientôt cette immense armée, prise d'une terreur inexplicable, tourne le dos à l'ennemi. En même temps, les légionnaires, revenus de leur étonnement, chargent les indigènes et changent leur retraite en déroute[221].
[Note 221: Zosime, _Hist._, 1. V. Orose, 1. VII.]
Après cette inexplicable défaite, Gildon, abandonné de tous, parvint à atteindre le littoral et à prendre la mer; il voulait gagner Constantinople; mais les vents contraires le rejetèrent sur la côte d'Afrique. Arrêté à Tabarka, il fut conduit à son frère qui l'accabla de reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son supplice. Gildon l'évita en s'étranglant de ses propres mains. Il avait gouverné l'Afrique pendant douze ans.